‹ Histoire de Saint AmbroiseChapitre 82 sur 137 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Energie et douceur d'Ambroise. — Sa charité envers un apollinariste. — Sa lettre à Bellicius. — Ambroise flétrit la cruauté des ithaciens. — 11 les fait condamner au concile de Turin.

Les novatiens et leur rigorisme. — Ambroise leur oppose son livre de la Pénitence. — Son éloge de la modération. — La miséricorde de l'Evangile. — Les lois de la pénitence. — Conversion. — Confession. — La pénitence publique et ses degrés. — Humbles sentiments d'Ambroise.

Ambroise défend la vierge Indicia. — Sa Lamentation sur la chute d'une vierge. — Histoire de la vierge Suzanne. — Sévérité et clémence d'Ambroise envers elle. — La bonté est le fond des saints.

L'histoire de ces combats a fait voir l'énergie du caractère d'Ambroise ; mais son fond véritable était la charité et la miséricorde. C'est par nécessité et devoir qu'il était sévère, c'est par nature et grâce chrétienne qu'il était bon: nous avons vu à l'œuvre sa générosité envers ses ennemis et ses persécuteurs. Il avait de plus ce cachet de supériorité qui est de savoir supporter la contradiction, et de respecter la personne de ses adversaires , lors même qu'on est forcé de combattre leur erreur.

Un jour de l'année 389, un homme qui passait pour dénigrer violemment les écrits du docteur vint de Plaisance à Milan, où il recommença à semer contre lui les mêmes calomnies. Il eût été facile à Ambroise de l'écraser ;

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il aima mieux le ménager, et voici en quels termes le charitable évêque se plaignit à ce méchant : « Vous avez raison sans doute de me critiquer; mais pourquoi le faitesvous avec une mauvaise intention ? Je regarde comme un service que mes lecteurs me fassent part de leurs impressions sur mes écrits. Certes je puis me tromper, même dans ce que je sais le mieux ; il y a tant de choses qui échappent à l'oreille, et qui sont entendues différemment par un autre ! ïl serait beau d'éviter toute espèce de faute ; mais cela est-il possible? Quand je vois que dans l'Évangile les paroles mêmes de Jésus-Christ et des apôtres soulèvent tant de questions, je ne puis trouver mauvais qu'on discute mes ouvrages. D'ailleurs il existe des gens portés à la censure par instinct et par goût ; témoin ce philosoque qui fit le tour du monde uniquement pour chercher à critiquer partout '.

Ambroise ayant découvert que son censeur acharné était un apollinariste, et qu'il en voulait surtout à son orthodoxie, il ne dédaigna pas d'avoir avec lui une conférence publique, où il ne voulut le vaincre que par la force de la douceur et de la vérité.

Le charitable pasteur n'apportait pas moins de bonté dans l'œuvre de la conversion des infidèles ou des pécheurs. Il avait entrepris celle d'un de ses diocésains nommé Bellicius. Pendant une maladie où il avait reçu la visite de Dieu , comme s'exprimait Ambroise, ce païen avait commencé à croire en Jésus-Christ; mais il hésitait encore à recevoir le baptême. L'évêque lui écrivit pour le féliciter de ses premiers pas dans la foi ; il l'exhorte et le presse de recevoir les sacrements :

i Equidem primo leniter mandavi ei : Qua ratione bonam rem malo aaimo lacis? Ego enim beneficio adnumero si quis mea legens scripta dical mihi quo videatur moveri, etc. (Epist. xlvi ad Sabinum, n. 2 et seq., p. 984.)

« Il est donc venu vers vous celui qui dit dans l'Évangile : J'irai et je le guérirai! Si vous n'avez pas entendu le son de sa parole, il ne vous en a pas moins parlé d'une manière mystérieuse et insensible, comme il convient à un Dieu. Si vous ne l'avez pas vu , il ne vous en a pas moins visité spirituellement. Vous l'avez vu parce que vous avez cru en lui ; vous l'avez vu parce que vous lui avez donné asile dans votre âme; vous l'avez vu des yeux intérieurs de l'esprit. Ali! gardez -le bien, cet bote si longtemps attendu , et que vous avez accueilli si tard ! Vous avez reçu les premiers germes de la foi ; ne laissez pas sa parole enfouie dans votre cœur. Ce n'est pas sur le seuil que l'on peut se rendre compte de l'intérieur de la maison; avancez jusqu'au fond1. Là vous découvrirez d'autres secrets plus intimes réservés aux parfaits, selon qu'il est écrit : « L'œil de l'homme n'a pas vu, son oreille n'a pas entendu ce que le Seigneur a préparé à ceux qui l'aiment ! » Il y a des mystères dans lesquels vous trouverez la rédemption du monde , la rémission des péchés, la dispensation des grâces, la participation aux sacrements divins. Quand vous les aurez reçus, vous vous étonnerez que Dieu ait fait à l'homme un don si merveilleux ; et la manne qui tombait du ciel pour les Juifs ne vous paraîtra que l'ombre de ce bienfait et de ce miracle. Car ceux qui se nourrirent de la manne dans le désert n'en moururent pas moins, tandis que celui qui mangera ce sacrement divin vivra pour l'éternité ! Que Jésus vous guérisse. Adieu 2. »

1 Jactatumte gravi œgritudine significasti mihi credidisse in Dominum Jesum, etjam cœpisse revalescere... Deus insensibiliter locutus est, et vidisti eum qui credidisti ei,etc. (Epist. lxxix, ad Bellicium, n. 1 et 19, p. 1094.)

2 Alia sunt sacramentorura perfectiorum mysteria... in quibus est mundi redemptio, peccatorum remissio, gratiorum divisio , sacramentorum participatio. Quae cum acceperis, tune mirabere tanlum donatum esse horaini. (Epist. lxxix, ad Bellicium, n. 4.)

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Dans une seconde lettre, Ambroise insiste davantage. Il applique au converti l'histoire de l'aveugle-né guéri par leSeigneur. 11 lui cric : « Vous aussi, venez, approchez-vous de la fontaine deSiloé. Que Jésus-Christ vous lave, afin que vous voyiez. Venez au baptême, il en est temps ! Hàtez-vous, et bientôt vous direz : Je suis allé, je me suis lavé, je vois ; pétais aveugle , et je vois ! Vous pourrez dire : « La nuit m'enveloppait, mais voici le grand jour4. »

Dans cette lettre, l'évêque commençait par appeler l'infidèle « mon frère » ; à la fin il l'appelait son fils. Il n'y mêle pas un seul mot de reproche ou de blâme. Il sollicite l'esprit par l'éclat de la doctrine; il attire le cœur par les liens de l'amour et l'odeur des parfums, comme s'exprime l'Écriture : de sorte que, dans cette conquête, la vérité et la charité revendiquent pour elles seules l'honneur de la victoire.

Nous avons vu l'horreur qu'avait inspirée à l'évêque de Milan la conduite irrégulière et sanguinaire des partisans d'Ithace contre les malheureux priscillianistes. Il fit plus: un concile fut tenu, à son instigation, dans la ville de Turin, contre Félix de Trêves, complice de ces excès, et cet évêque ne dut qu'à un repentir exemplaire de n'être pas déposé et chassé de son siège 2.

Rien ne révoltait plus le grand et doux pontife que l'inclémence du cœur chez les hommes consacrés par

On s'accorde à voir dans cette énumération les quatre grands sacrements du Baptême , de la Confirmation , de la Pénitence et de l'Eucharistie.

1 Accède et tu ad Siloam... Diluât te Christus,ut videas. Veni ad baptismum. (Epist. lxxx, n. 6, p. 1097.)

2 Le concile de Turin spécifie qu'il excommunie les ithaciens, d'après les lettres soit de l'évêque Ambroise, soit de l'évêque de Rome: m Juxta litteras Ambrosii episcopi vel Ecclesiœ Romanes sacerdotis. » [Concil. Taurin, cap. vi.)

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état au ministère de la charité. Il court dans tous ses écrits un souffle de colère contre les indignes évêques qui faisaient intervenir les rigueurs sanglantes des tribunaux séculiers dans les affaires delà foi.

« Tous ces prêtres, disait-il, qui soumettent aux juges ordinaires les coupables qu'ils chargent des accusations les plus graves, me rappellent les pharisiens qui, au nom de la loi , s'acharnaient à la perte de la femme adultère. Que disent- ils, sinon ce qu'alléguaient les Juifs : à savoir que les coupables tombent sous la loi générale ; qu'il les faut donc poursuivre devant les tribunaux communs, puisque c'est la loi commune qui leur doit être appliquée ? C'est le même procès que celui de cette femme, c'est le même appel à la légalité ; mais quel esprit différent dans l'application de la peine ! Jésus n'a pas voulu que la loi donnât la mort à une seule coupable , tandis que parmi nous il en est qui trouvent trop petit le nombre des coupables qu'on a exécutés '. »

On a pu le comprendre : Ambroise n'infirme en rien le droit qu'a la société de traiter en criminels ceux qui, ravissant aux peuples le trésor de la vérité et le .bienfait de leur unité religieuse, jettent parmi eux le germe de profondes discordes, de longues perturbations et parfois de guerres sanglantes. Ce qu'il reproche ici aux prêtres accusateurs, c'est d'aggraver la peine encourue par les coupables en déférant le crime d'hérésie à la rigueur des tribunaux séculiers , au lieu de le réserver au tribunal de l'Église, interprète de la loi de pardon et d'amour. Ainsi toujours évêque, toujours homme de l'Église et jaloux de ses droits, Ambroise ne les revendique que pour les mettre au service de la miséricorde; et l'on ne sait ce

1 Ambros. Epist. xxvi, n. 3, p. 894.) — Voir, sur le même sujet et dans le même esprit : in Psalm. cxvin serm. vm, n. 41 ; et De Officiis lib. II, cap. xxi.

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que l'on doit admirer davantage de sa fermeté ou de sa bonté, de son caractère ou de son cœur.

Sans se porter aux monstrueuses cruautés des ithaciens, une secte de ce temps exagérait la rigueur de la justice chrétienne jusqu'à fermer à un certain nombre de pécheurs le retour à la grâce. La secte avait pour pères deux prêtres du iue siècle, Novatien de Rome, et Novatus de Garthage, qui s'étaient séparés de la communion des papes Fabien et Corneille, faisant un crime au Saint-Siège d'admettre à la pénitence et à l'absolution les chrétiens convaincus d'avoir apostasie devant les persécuteurs.

L'erreur avait survécu à ses premiers auteurs, et elle ralliait à elle un parti de farouches rigoristes, quj se donnait le nom modeste de cathares, c'est-à-dire de purs. En outre de l'apostasie , ils admettaient plusieurs sortes de crimes irrémissibles , invectivant contre le relâchement de l'Eglise. Par contre, les stoïciens étaient tenus parmi eux en singulière estime; et, de vrai, les novatiens étaient plus près de la roideur de ces philosophes du Portique que du miséricordieux esprit de l'Evangile. Méconnaissant le cœur de Dieu, et désespérant de la conscience de l'homme, ils trouvaient leur condamnation dans cette réponse de Constantin à l'un d'eux, qui venait de lui dérouler son implacable doctrine : « Prends donc une échelle pour toi, ô Acesius, et monte au ciel tout seul • ! »

Ambroise s'effraya des progrès que cette secte faisait autour de lui, et ce fut pour les arrêter qu'il écrivit les deux livres de la Pénitence -. Également éloigné du rigorisme des novatiens et d'un amollissement fatal à la discipline ,

i Socrat. Hist. eccl. lib. I, cap. x.

2 V. Admonitio in lib. Pœnit., t. II , p. 385. L'édition bénédictine place approximativement la date de cet ouvrage vers 384.

il déclara vouloir prendre conseil uniquement de la modération. Il ne craint pas de l'appeler « la plus belle des vertus », parce qu'elle est à la fois ce qu'il y a de plus doux et ce qui contient le plus de force. Ce fut sous les auspices de cette vertu que le docteur plaça son livre et ses discours :

a Seule la modération a propagé l'Église rachetée par le sang de Jésus-Christ. Elle présente à la terre l'image du Dieu bon, se montre bienveillante envers tous, et se garde des pensées propres à troubler les esprits et à désespérer les âmes '. »

Les deux livres sur la Pénitence sont composés dans cet esprit pastoral et chrétien. Le premier établit la loi de la miséricorde ; le second anéantit les objections proposées contre l'inépuisable clémence du Dieu bon. Ambroise expliquait .admirablement cette indulgente doctrine en exposant aux pasteurs les paroles et la conduite du Sauveur des hommes :

« Notre-Seigneur Jésus-Christ a compassion de nous ; il vient pour nous attirer, bien loin de nous éloigner ; c'est le Doux et l'Humble de cœur ; c'est lui qui criait : « Venez tous, vous qui souffrez , vous qui êtes accablés, et je vous reposerai ! » Entendez bien qu'il veut nous reposer, nous refaire, mais non point nous charger. Aussi ne reconnaîtil pour ses disciples que ceux qui, semblables à lui, ne repoussent pas son peuple, mais lui ouvrent les bras. Quant à ceux qui substituent la dureté à la douceur, et l'orgueil à l'humilité, ils ne lui appartiennent point; ils ne sont pas ses disciples. Malheureux ! ils demandent miséricorde pour eux, et ils la refusent aux autres 2 !

i Moderatio prope omnium virtutum pulcherrima est... Sola est quœ Domini qusesitam sanguine Ecclesiam propagaverit, imitatrix beneficii cœlestis, etc. (De Pœnil. lib. I, cap. i, n. 1, 2.)

2 Dominus Jésus compassus est nobis, ut ad se vocaret, non ut deterreret. Mitis venit, venit humilis... Meritoque taies discipulos elegitqui, dominicee volunlalis interprètes, plebem Dei colligerent, non répudiaient, (lbid., lib. I, cap. i, n. 3, p 390.)

« Or tels sont ces novaliens qui se font appeler purs. Voyez jusqu'à quel excès se porte leur aveugle rage! Tandis que Jésus-Christ intercède pour les pécheurs, Novatien les condamne; tandis que Jésus-Christ les lave de son sang, Novatien les voue à la mort ; tandis que Jésus leur répète que son joug est doux et son fardeau léger, Novatien les écrase d'un fardeau accablant, d'un joug intolérable '. Que Jésus est bien plus miséricordieux que les hommes ! Véritable bon Samaritain , c'est lui qui , rencontrant le voyageur blessé, à demi mort, verse sur ses blessures le baume du vin et de l'huile, puis le conduit à l'hôtellerie 2. Véritable père du prodigue, c'est lui qui accourt à la rencontre du pécheur, lui met au doigt l'anneau de la réconciliation, le fait asseoir à une table où le veau gras figure l'agneau de la Pâque que Jésus nous donne dans le sacrement de son corps et de son sang 3 !

« Le salut des pécheurs , c'est la gloire de Jésus- Christ , c'est la joie de ses anges. « Les anges, est-il écrit, se réjouissent plus de la conversion d'un seul pécheur que de la persévérance de quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pardon ! » Et comment Jésus-Christ pourrait-il laisser périr ceux qui reviennent à lui , et qui , renonçant à toutes les fêtes de la terre , se nourrissent de leurs jeûnes et s'abreuvent de leurs larmes 4 ! »

Les larmes, les jeûnes, le renoncement, telle est la condition que le docteur met au pardon ; car il ne sépare pas la justice de Dieu de sa miséricorde.* S'il s'en était tenu à prêcher l'indulgence, on aurait pu se faire de la bonté de Dieu un encouragement à transgresser sa loi. Après une vie traînée dans les boues du péché, on aurait pu se figurer qu'il

1 De Pœnilent. lib. I, cap. i, n. 4.

2 Ibid., lib. I. cap. yi, n. 27, p. 397.

•» lbid., lib. II, cap. m, n. 18, p. 420. 4 Ibid., lib. I, cap. v, n. 26, p. 397.

suffisait de venir s'agenouiller devant ce Dieu , et lui dire, « Seigneur , » pour que l'absolution nous rouvrît les deux portes de l'Église et du ciel. La pénitence perdant ainsi son sens austère, on aurait vu se lever des siècles comme le nôtre, où les âmes, se faisant un Jésus sans sa croix, auraient accommodé leur faux christianisme avec toutes

I es mollesses ; Ambroise ne le voulait pas. L'indulgence qu'il préconise n'est pas l'impunité. Son livre, comme le titre le dit, est un code de Pénitence; et ce qui en ressort est que, le péché étant un crime, l'expiation est un devoir, la réparation une loi, la vie du christianisme une vie de sacrifice ; ainsi, lorsqu'on a eu le malheur de tomber, on ne se relève qu'au Calvaire, dans les bras de la croix.

Ambroise commandait premièrement le changement du cœur : « Il me serait plus facile de trouver des chrétiens ayant gardé l'innocence que de trouver des péc heurs parfaitement pénitents. Car prétendait-on faire une vraie pénitence en briguant les honneurs, en continuant à s'enivrer et à vivre au sein de la volupté? Il faut renoncer au siècle , retrancher de son sommeil , l'entrecouper de ses gémissements, l'interrompre par la prière.

II faut vivre comme si le monde n'était plus rien pour nous , se renoncer soi-même, se transformer tout entier. C'est ainsi qu'avait fait ce jeune libertin qui, au retour d'un voyage où il s'était converti , rencontra la complice de ses désordres passés. Celle-ci, s'étonnant de ne pas le voir venir à elle, croit qu'il ne la reconnaît pas, et l'aborde la première en lui disant : « C'est moi ! — Oui, mais moi je ne suis plus moi, » lui répond le converti en lui tournant le dos l. »

La Confession s'affirme, dans la doctrine d'Ambroise , comme une partie essentielle de la pénitence, et une des principales conditions du pardon :

i De Pœnitent. lib. II, cap. x , n. 98, p. 427.

« Montre-toi au médecin, présente-lui ta blessure pour qu'il puisse te guérir. Dieu, sans doute, connaît ton mal avant que tu le dises ; mais il veut en entendre l'aveu de ta propre bouche1. N'attends pas qu'on t'accuse ; si tu t'accuses toi-même, tu n'auras pas à craindre un autre accusateur 2 ; car l'humble confession des péchés nous délivre de la chaîne de nos crimes 3. »

Du reste, partout le docteur, fidèle témoin de la loi et de la tradition, enseigne cette obligation et cette efficacité de l'aveu. « Le juste, disait-il, est son propre accusateur. Personne ne peut prétendre à être justifié de son péché, si d'abord il ne l'a confessé. C'est ce que dit le Seigneur : « Avoue tes iniquités pour être pardonné *. » Les péchés sont remis par la parole de Dieu, dont le lévite est l'interprète et comme l'exécuteur. Us sont remis par le prêtre et la puissance de son ministère sacré 5. »

Ainsi la discipline des âmes avait son tribunal, dont le juge était le prêtre. Le repentir lui amenait librement le coupable, qui commençait l'expiation par l'aveu de ses fautes. Puis l'abstinence, l'aumône, l'humiliation, l'affranchissaient de la triple chaîne de la volupté, de l'avarice et de l'orgueil ; de sorte que la pénitence, loi de sujétion, devenait réellement une loi de liberté, en rendant à l'homme déchu l'empire de lui-même.

1 Ostende medico vulnus tuum, ut sanari possis. Et si non monstraveris, novit : sed a te expetit audire vocem tuam. {De Pœnitent. lib. II, cap. vin, n. 66, p. 460.)

2 Prœveni accusatorem tuum. Si te ipse accusaveris, accusatorem nullum timebis. (Ibid., lib. II, cap. vu, n. 33, p. 428.)

3 Solvit enim criminum nexus verecunda confessio peccatorum. {Ibid., lib. II, cap. vi, n. 40, p. 426.)

4 Non potest quisquam juslificari a peccalo nisi fuerit ante confessus. (De Paradiso cap. xiv, n. 71 ; t. 1, p. 781.)

5 Remit tuntur peccata per officiam sacerdolis, sacrumcpie ministerium. (De Gain et Abel lib. II, cap. îv, n. 15.)

Mais ce n'était là encore que la pénitence privée : il y en avait une autre ; et le livre d'Ambroise nous remet sous les yeux le tableau effrayant de la pénitence publique , telle que l'avait réglée l'antique discipline. Il n'importait pas peu au bien de la société que l'exemple réparateur fût placé dans la même lumière que le scandale , et que l'expiation fût aussi solennelle que l'avait été la prévarication. Or tel était le but de la pénitence publique, forte police des âmes qui, servant de contre-poids à la dégradation contagieuse des hommes, maintenait dans l'Église ce haut niveau moral qui est le meilleur fruit d'une religion divine et sa plus belle marque.

Cette pénitence, du moins alors, était essentiellement volontaire; l'Église ne voulait y contraindre personne. Elle se contentait de priver le prévaricateur du droit de prendre place dans l'assemblée chrétienne, d'y faire l'oblation, d'y recevoir la communion : alors c'était à lui de demander la pénitence que l'évêquelui faisait la grâce de lui accorder.

Seules, les fautes publiques scandaleuses et graves, comme l'homicide, l'adultère et l'idolâtrie, pouvaient y être soumises ; la durée des peines et leur sévérité étaient proportionnées à la gravité du crime. Les quatre ordres de pénitents distingués dans la primitive discipline nous sont clairement désignés dans le traité d'Ambroise. On y voit les Pleurants, revêtus d'habits noirs, portant la barbe longue, agenouillés sur la cendre, et couverts du cilice, se tenant loin des fidèles, à la porte de la basilique, et implorant les prières de ceux qui venaient adorer. L'ordre des Écoutants était, comme le précédent, relégué dans Y atrium; mais il leur était permis de pénétrer dans l'église pour le temps de l'instruction. Aux Prosternés on accordait de venir s'humilier plus près du saint autel, et d'y demeurer la face contre terre pour adorer durant les saints mystères. Les Consistants pouvaient prier debout comme les fidèles , mais sans participer encore

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aux sacrements. Il fallait passer par ces épreuves successives . avant de recevoir l'absolution de l'éveque. Cette réconciliation solennelle , à Milan , avait lieu le vendredi et le samedi de la semaine sainte , comme chez les Orientaux.

Mais, avant de l'obtenir, par quelles longues souffrances et quelles supplications ne fallait -il pas l'acheter! Ambroise nous l'apprend. « Je veux, dit-il, que le coupable implore son pardon, qu'il le demande par ses larmes, qu'il fasse intercéder les sanglots de tout le peuple. Que si la communion lui est refusée une seconde et une troisième fois, je veux qu'il se reproche de n'avoir point prié assez, qu'il revienne vers l'éveque, qu'il implore sa pitié, qu'il embrasse ses pieds, les couvrant de baisers, les arrosant de larmes, ne voulant pas s'en détacher qu'il n'ait entendu cette parole de Jésus : Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'il a beaucoup aimé l.

« J'ai vu, ajoute-t-il, j'ai vu des pénitents creuser sur leur visage de longs sillons de larmes. Ils s'étendaient à terre devant la porte de l'église , afin d'être foulés aux pieds des passants ; et pâles, exténués par un jeûne continuel, ils portaient dans un corps vivant l'image delà mort 2. »

Ce spectacle était une prédication. Qu'ils le sussent ou non, ces pénitents vengeaient exemplairement sur euxmêmes les droits de la justice , de la sainteté ou de la foi.

1 Volo veniam reus speret, petat eam lacrymis, petal gemitibus , petat populi frotius fletibus; ut ignoscatur obsecret. Et cum secundo aut tertio fuerit dilata ejus communio, credat remissius se -supplicasse, fletus augeat, miserabilior postea revertalur, teneat pedes bracbiis, osculetur osculis, lavet fletibus, etc. (De Pœnilent. lib. I, cap. xvi , n. 90.)

2 Cognovi quosdam in pœnitenlia sulcasse vultum lacrymis, slravisse corpus eum calcandum omnibus, jejuno ore semper et pallido, mortis speciem spiranti in corpore pratulisse. (Ibicl., n. 91.)

Ils relevaient la loi et la conscience publique, enfantant dans leurs larmes des mœurs plus chrétiennes et un avenir plus doux.

Mais, pour que l'exemple obtînt cette efficacité, il fallait que toute la société des chrétiens s'intéressât à ces expiations, et qu'elle y prît sa part de compassion et de prière. Ambroise veut que . le deuil d'un seul devienne le deuil de tous. « Que toute l'Église pleure sur toi, disait-il au pénitent, qu'elle te lave de ses larmes; que, voyant cette douleur générale, Jésus puisse te dire : « Heureux sont « les tristes, parce qu'ils seront consolés ! » Jésus aime les larmes que la famille entière verse sur un de ses membres i ! »

L'évêque citait à l'appui Marthe et Marie pleurant sur le sépulcre de Lazare. Ce Lazare au tombeau est la figure du pécheur. — « Mais ce pécheur, où est-il ? se demande le saint homme. Est-il besoin de le chercher dans un autre que moi ? »

A ce retour sur lui-même, Ambroise s'émeut, se trouble ; son indignité l'accable , il se tourne vers Dieu , et de son âme confuse s'échappe un de ces cris d'humilité qui ne peuvent sortir que du grand cœur des saints.

« Seigneur Jésus, daignez venir à mon sépulcre. Pleurez sur moi, purifiez -moi; car mes yeux sont trop secs pour me laver de mes péchés. Donnez-moi un de vos soupirs, et je serai sauvé; une seule de vos larmes, et je serai purifié, et j'entendrai la voix qui me tirera du tombeau de ce misérable corps. Vous me direz : « Sors dehors ! » Et alors mes pensées se dégageront de l'étreinte des choses corporelles ; elles monteront vers le Christ , elles s'épanouiront dans ses clartés; et désormais, méprisant les

i Fleat pro te mater Ecclesia, et culpam tuam lacrymis lavet... Ghristus amat ut pro une- multi rogent, etc. [DePœnitenl. lib. II, cap. x , n. 92, p. 430.)

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œuvres de ténèbres, je n'aurai plus de goût que pour les œuvres de la lumière. Appelez-moi comme Lazare ! Je suis lié par mes péchés : j'ai les pieds entravés, j'ai les mains attachées. Mais dites un seul mot, et je serai délivré, et je sortirai, et j'irai m'asseoir à la table de votre festin, et je respirerai le parfum qui remplissait autrefos la maison où la pécheresse avait embaumé vos pieds divins l. »

C'est à cette pécheresse qu'Ambroise ne craignait pas de se comparer lui-même. Rappelant la condition d'où Dieu l'avait tiré, il protestait que, pécheur lui-même, il ne voulait être que le père et l'ami des pécheurs, pour les plaindre , les guérir et les pardonner.

« On disait de Marie, pendant qu'elle répandait son baume sur les pieds de Jésus-Christ : « Le Seigneur ne sait pas ce qu'est cette femme. » On dira pareillement de moi : « Voici un homme qui n'a pas été nourri sur le sein de l'Eglise , mais qui du milieu du siècle a été appelé à l'honneur du sacerdoce. Il a obtenu cet honneur, nullement par son propre mérite, mais par la grâce du Christ, qui a daigné l'admettre à sa divine table et le nourrir du pain descendu des cieux. »

« Oui, c'est vous seul, Seigneur, qui m'avez honoré, malgré moi, de cette grâce : vous me la conserv erez 3 ! Je suis le dernier des évêques , et le plus pauvre en mérites. Mais puisque j'ai reçu la mission de travailler pour votre sainte Église, ne permettez pas qu'un misérable appelé par vous au sacerdoce succombe dans ce ministère. Donnez-moi pour toute science de savoir compatir aux misères des pécheurs. Apprenez-moi la grande

1 Utinam ad hoc monumentum meum digneris accedere, Domine Jesu ! Tuis me lacrymis laves, etc. [De Pœnitent. lib. II, cap. vnr, n. 71, p. 431.)

2 Dicetur enim : Ecce ille non in Ecclesia nutritus sum, etc. [Ibid., lib. II, cap. vm, n. 72.)

vertu dont il est dit : « Vous ne vous réjouirez pas au jour de la perdition des enfants de Juda , et vous n'élèverez pas une voix orgueilleuse au jour de leur tribulation. » Chaque fois que j'apprendrai qu'un chrétien a fait une chute, je ne le reprendrai pas rudement, mais je le plaindrai, mais je pleurerai et je m'affligerai avec lui. En pleurant sur les autres, je pleurerai sur moi-même, et je répéterai avec les livres saints : c< La malheureuse Thamar est plus juste que moi 2 ! »

Tel est donc l'esprit du livre sur la Pénitence. « Voilà, dit Thomassin, voilà le commencement de la police de Y Église , fondée sur les maximes et sur les exemples d'une incroyable bonté et d'une charitable complaisance ! En effet, ce n'est que la miséricorde infinie de Dieu, la bonté et la douceur incompréhensibles de Jésus- Christ, l'indulgence plénière et le pardon général de tous nos crimes, qui peuvent avoir donné naissance à l'Eglise. La sévérité est donc postérieure à l'accommodement. La condescendance et la bonté est l'esprit et la nature même de Celui quia fondé l'Église sur sa croix, et l'a cimentée de son sang. La rigueur n'est venue qu'au secours de la clémence, dont nous abusons l. »

L'évêque n'eut que trop tôt l'occasion d'exercer cette clémence chrétienne envers une vierge coupable d'avoir manqué à ses vœux. Il s'était toujours montré saintement jaloux de l'honneur de ses filles ; et nous avons de lui deux lettres considérable, fort sévères et très- vives, adressées

i Tamen quia et ego laborem aliquempro sancta Ecclesia tua suscepi, huncfructum tuere, ne quem perditum vocasti ad sacerdolium eum sacerdotem perire patiaris. Ac primum da ut condolere norim peccanlibus intima affectu. Hœc est enim summa virlus. (DePœniteni. lib. II, cap. vu, n. 73.)

2 Thomassin, de la Discipline de VEglise, part. II, liv. I, ch. lvi, n. 15; t. II, p. 366.

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à Syagrius, l'évêquc de Vérone, qui avait accueilli trop témérairement une accusation contre Indicia , une des vierges de la société de Marccllinc1.

Une autre vierge vivait dans la retraite à Milan : elle s'appelait Suzanne. Ses parents, surtout son père, s'étaient d'abord opposés, à sa profession ; mais cédant à ses prières et aux avertissements que la vierge prétendait avoir reçus du Ciel, la famille chrétienne l'avait donnée à Dieu avec une joie courageuse 2. C'était Àmbroise luimême qui l'avait consacrée le jour même de Pâques , au milieu d'une grande foule de néophytes témoins de ces noces qu'on croyait devoir être éternelles 3.

Suzanne commença par donner à l'Église de si belles espérances, que l'évêque un instant la crut appelée à devenir le soutien de l'institut virginal à Milan. Il avait même vengé sa réputation de certains bruits calomnieux, lorsque trois ans plus tard le scandale éclata, et Ambroise n'eut plus qu'à pleurer sur l'opprobre de celte fille coupable.

Ce fut alors qu'il lui adressa son Épître ou plutôt son élégie sur la Chute d'une vierge. Dans celte pièce l'évêque ne la ménageait point. 11 fallait dessiller les yeux de la pécheresse séduite et aveuglée, la faire rougir d'elle-même, lui montrer le fond de l'abîme ouvert sous ses pas , el provoquer en elle une de ces tempêtes qui purifient la conscience dans une pluie de larmes :

« C'est à vous que je m'adresse , lui disait- il , vous que je n'ose appeler de votre nom de Suzanne : car comment vous conserver le nom du lis dont vous n'ayez plus la blancheur? Vous étiez une fleur dans le jardin de Dieu,

t Epist.v et vi ; t. II, p. 765 et 771.

2 DcLapsu virginis consecralœ cap. îv, n. 17. Les bénédictins le Non rry et du Frische démontrent l'aulhen licite de cet écrit d'Ambroise. Admonit. t. II, p. 303.

i Ibid.f cap. v,19.

une fleur de l'Église, une épousé de Jésus -Christ, le sanctuaire de l'Esprit- Saint. Vous étiez cette colombe dont parle le Psalmisle, qui a les ailes argentées et l'éclatant reflet de l'or; vous étiez cette étoile placée dans la main du Seigneur, et qui brille au-dessus de la région des orages. Et maintenant qu'êtes-vous ? Malheur à vous, pauvre fille , qui en perdant l'honneur avez perdu tant de biens ' ! »

L'évêque lui demandait ensuite comment elle pouvait affronter le regard des justes sur la terre et des saints dans le ciel 2. Dans le ciel il lui faisait voir saint Jean, Marie, Agnès, Thècle, puis tous les anges se voilant la face devant leur sœur déchue 3. Sur la terre c'étaient son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, naguère fiers de ses vertus, mais qui, déshonorés par cette indigne enfant, pleuraient maintenant sur sa honte, et maudissaient le jour qui l'avait vue naître *.

De son foyer désolé, Ambroise la tramait en pensée à l'église. Là il ressuscitait le souvenir de la fête de sa profession, alors que, s'avançant entre les néophytes revêtus de robes blanches et portant les flambeaux, elle marchait à l'autel pareille à la fiancée d'un grand roi 5. « Mes larmes, disait-il, s'échappent à ce souvenir, et je sens des regrets qui me transpercent le cœur G. » Il lui rappelait l'hymne de la virginité, que lui-même avait composé et dans lequel elle chantait les divines prérogatives de cet état angélique 7. Il lui faisait souvenir du monastère

i De Lapsit virginis cap. h , n. S, 6 , 7 , 8. 2 lbid., cap. in, n. 9.

8 lbid., cap. n.

4 lbid., cap. iv, n. 17.

5 lbid., cap. v, n. 19.

G lbid., cap. v, n. 20.

" Fruslra hymnum virginitalis exposui quo et gloriam proposili'et observanliam pariler decanlares. [lbid., n. 2.) Cette hymne de la virginité est celle qui commence par ces mots :

où il l'avait conduite, afin qu'elle y trouvât asile, sauvegarde et édification '. Il lui remellait devant les yeux les grâces et les joies de la vie religieuse: tout ce tableau est plein de précieuses lumières pour l'histoire de l'institut des vierges au ivc siècle :

« Vous ne pensiez donc pas à votre robe virginale? Vous ne vous rappeliez plus les processions de l'église et les chœurs sacrés de vos compagnes? Vous ne voyiez plus reluire devant vous les lampes allumées pour les saintes veilles delà nuit? Vous n'entendiez plus le chant des hymnes spirituelles, et les paroles célestes qui vous disent de respecter en vous le temple de Dieu 2? Vous ne vous êtes plus souvenue de ce lieu séparé, de cette place distinguée que vous aviez à l'église, et où les plus religieuses, les plus nobles dames de la ville venaient vous demander le sacré baiser, elles cependant plus saintes que vous 3 ? »

C'était assez avoir abattu la pécheresse. Dans une seconde partie de sa lettre, le pasteur ne voit plus en elle que la brebis égarée et blessée, qu'il faut ramener au bercail. La faute de Suzanne était de celles qui tombaientsous le coup des lois pénitentielles de l'Eglise : la repentie s'y soumit. C'est là, dans l'exercice de celte pénitence si rude pour une femme, à genoux dans l'atrium de la basilique de Milan, ou cachée dans la retraite prescrite par le pon-

Jcsu, corona mrginwïït. Le DrBiraghi démontre parfaitement son authenticité et son entière conformité avec les écrits du docteur, et en particulier avec son ouvrage : DcLapsu virginis. t De Lapsu virginis cap. vu, n. 28.

2 Quomodo -non veniebat in menlem habitus virginalis, processus in ccclesiam inter virgineos choros? Quomodo oculos tuos non pertingebat lux vigiliarum ? aures tuas non penelrabat hymnorum spirilalium cantus? etc. [Ibid., cap. vi, n. 22.)

3 Illum locum tabulis separalum in quo in ccclesia stabas, recordari debuisti, ad quem religiosœ matronte et nobiles certalim corruebanl, tua oscula pelenles. [Ibid., cap. vi, n. 24.)

life, qu'il faut revoir la chrétienne. Là elle redeviendra digne du Dieu qui reçut Madeleine à sa croix, et nous fera comprendre à quel prix l'Église réparait les ruines des âmes immortelles.

« Soyez à vous-même un juge et un bourreau, lui écrivait Âmbroise. Retranchez de votre vie toute attache terrestre. Regardez-vous comme morte, car vous l'êtes en effet, et songez aux moyens de vous ressusciter. Revêtezvous d'habits de deuil; infligez à votre esprit, à votre corps, à tous vos sens, de justes macérations. Coupez cette chevelure, sujet de votre orgueil et occasion de votre perte. Faites pleurer ces yeux qui ont été criminels ; faites pâlir ce visage qu'enflammait la passion. Domptez, méprisez, défigurez sous le cilice et la cendre un corps trop fier de sa beauté. Faites fondre comme la cire, faites jeûner, faites souffrir ce cœur que l'ennemi a vaincu. Châtiez un esprit fait pour gouverner les sens, et qui a subi leur joug. Puis , une fois entrée dans cette voie , avancez ! Pauvre naufragée que vous êtes, attachez-vous fortement à celte planche de salut, et ne la quittez point que vous ne soyez au port ! N'attendez plus désormais aucune grâce des hommes : les hommes vous ont trompée par leurs vaines promesses; mais espérez en Dieu, que vous avez offensé , et qui vous guérira au jour de son jugement '. »

Mais il y avait quelqu'un de plus coupable, et conséquemment de plus punissable que la vierge séduite; c'était le séducteur. Les lois divines et humaines n'auront jamais trop de rigueurs contre les misérables qui, se faisant de la vertu une proie, rejettent ensuite leurs victimes sur le seuil du désespoir. Dans une vive apostrophe, l'évêque de Milan comparait le séducteur de la

l Facti lui ipsajudex este- crudelior... quasi mortuam exislimans, sicut el es, quomodo possis -reviviscere cogila. Deinde lugubris tibi accipienda est veslis... Ampulentur crines; defluant oculi lacrymis. etc. {De Lapsu virginis cap. vin, n. 35.)

vierge à Balthasar profanant dans l'orgie les vases de l'autel, la nuit môme où Dieu écrivait sa sentence et préparait sa ruine. L'indignation d'Ambroise ne lui épargnait aucune des qualifications que méritait son attentat. Mais, lui aussi, pouvait mériter son pardon en se soumettant aux rigueurs de la pénitence publique : «Allez prendre vous-même les chaînes delà pénitence; imposez à votre vie la douleur et le jeûne ; implorez l'assistance des prières des saints ; jetez -vous aux pieds des justes ; n'amassez pas sur votre tête, par l'impénitence, des trésors de colère pour le jour du jugement. Mais plutôt préparezvous, par votre deuil et vos larmes, un recours puissant auprès de la justice de Dieu '. »

Il n'y a que l'Évangile qui sache ainsi concilier la justice avec la grâce; et l'on put voir bientôt, par un exemple contraire , quel esprit différent animait l'ancien culte qui lui disputait l'empire. Une vestale infortunée, nommée Primigénie, ayant violé ses vœux, Symmaque, préfet de Rome, n'eut pas de repos qu'il n'eût obtenu des magistrats que la vierge coupable fût enterrée vive, selon l'antique et cruel usage des ancêtres 2. Tel était ce paganisme. Il demandait à des êtres fragiles des vertus surhumaines sans leur ouvrir les sources de la préservation; puis, la faute commise, au lieu de leur donner le moyen de se réhabiliter, il les envoyait au supplice. L'Évangile, au contraire , ne demande pas que le pécheur meure, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. Ainsi dans la charitable religion de Jésus-Christ se fait cette fraternelle rencontre de la Vérité et de la Miséricorde célébrée par le Psalmiste.

Ainsi la Justice et la Paix se donnent le baiser de l'alliance dans l'âme à la fois forte et douce d'Ambroise.

1 De te autem quiddicam, filio serpentis, ministre- diaboli, violatore templi Dei, etc. ? (De Lapsu virginis cap. ix, n. 39.)

2 Symmach. Epist. lib. IX: Epist. cxxvin, cxxix.

438 LA. MISÉRICORDE D'AMRROISE

C'était une âme héroïque, nous l'avons déjà vu, et nous Talions voir encore. Mais le christianisme a mis des âmes de héros dans des cœurs de chair; et c'est ce qui rend ces hommes aimables autant que grands. La bonté dans la faiblesse n'est guère attrayante, car on se dit: C'est peut-être de la faiblesse encore. Mais la bonté dans la force a un charme presque divin. Elle ravit à la fois l'hommage et l'attendrissement, l'applaudissement et les larmes, elle émeut au-dessus de tout : c'est une apparition du Dieu très-grand et très-bon.

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