MONSEIGNEUR DESPREZ , ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE
Bagnères-de-Luclion , le 17 septembre 1871.
Monsieur le chanoine ,
11 me tardait de vous dire le plaisir que votre Histoire de saint Ambroise m'a causé, et le bien qu'elle m'a fait.
Elle avait eu chez nous un gracieux avant- coureur dans la Vie de sainte Marcelline , récemment traduite par un religieux de mon diocèse, que j'ai vivement regretté'.
Dieu, qui garde avec amour les ossements de ses saints, veille avec plus de sollicitude encore à l'éclat de leur mémoire. Au moment même où il se préparait à consoler l'Eglise de Milan par la découverte du corps de son plus illustre Évèque, il vous inspirait de mettre sa belle âme en lumière.
C'est que Dieu possède éminemment la science de l'opportunité. Il fait se lever les saints et les doctrines comme les astres , à l'heure précise où le monde en a besoin; et quand, après des siècles, l'humanité traverse des passages analogues, Dieu n'a pas besoin de créer des phares nouveaux : il lui suffit de prolonger, par le miroir de l'histoire, le rayonnement d'une des nobles figures qui éclairèrent le passé.
Vous avez saisi. Monsieur l'abbé, ce secret des habitudes divines, et vous avez choisi, avec un tact exquis, et votre temps et votre portrait. C'est plus qu'un talent, c'est une grâce; c'est pour vous un gage «l'espérance : l'homme n'est assuré du mérite et du succès que quand soa œuvre entre dans le cadre de Dieu'.
1 Vie de sainte Marcelline , par le P. Corail, de la Compagnie de Jésus; traduite de l'italien de Tabbé Biraghi.
Noire siècle est plein d'analogie avec cette période d'écroulement et de résurrection, du contre de laijuelle se dresse votre héros. L'influence de cet incomparable caractère peut donc s'exercer utilement jus(|ue sur notre génération. Elle vous devra ce bienfait.
Vous nous l'avez fidèlement peint : tour à tour courageux comme un athlète, et doux comme une mère; majestueux comme un patricien, mais humble et fervent comme un cénobite; c'est-à-dire bon jiar nature, inébranlable par devoir.
11 est beau dans votre livre, comme il devait l'être dans sa basilique et dans les audiences épiscopales; comme il l'était dans sa studieuse retraite, ou dans sa mission d'apôtre et d'homme d'Etat.
On le voit, avec une égale admiration, confondant les sectateurs d'Arius et de Manès, interdisant l'accès du temple à l'empereur souillé du sang de Thessalonique, enfantant Augustin à Jésus-Christ par l'éloquence et la charité, infusant l'esprit de l'Evangile dans la politique, la législation et les mœurs du monde païen, donnant au culte sa forme, à la prière publique ses règles et ses harmonies; dictant au sacerdoce les lois de la discipline, flagellant le luxe des matrones de la même main qui nourrissait les pauvres et défendait l'opprimé; écrivant enfin de la même plume aux monarques des lettres leiribles, aux veuves et aux vierges des traités de la plus tendre pureté.
J'aime surtout à voir éclater fréquemment, dans votre tableau, son amour enthousiaste pour le Siège apostolique de Rome, dans lequel il montra, sans aucune défaillance, le centre de l'autorité, la source de la juridiction, la chaire infaillible de la vérité, en un mot, le foyer de la vie, selon son immortelle maxime : Ubi Petrus ibi Ecclesia; ubi Ecclesia ibi niella mors, sed vita œterna.
Quand on a contemplé avec vous ce grand homme, à la physionomie si harmonieusement variée, on l'admire comme un héros, on l'écoute comme un oracle, on le vénère comme un saint, on le chérit comme un père.
C'est que vous ne vous êtes pas borné au tissu des événements. Vous avez fondu dans le récit des actes d'Ambroise la meilleure substance de ses écrits; son âme, qu'Augustin appelait la plus grande du monde, palpite dans vos pages. On y est embaumé du parfum de ses vertus, et vivifié par la chaleur de son génie.
Parlerai-je de votre style? On croira que je vous flatte. Le plus bel éloge que j'en saurais faire, c'est de dire qu'il se laisse oublier, tant il demeure simple dans sa richesse, transparent dans sa fermeté , correct et sobre dans ses mouvements pleins de vie. Votre modèle a projeté sur vous un reflet de sa sérénité, et je crois qu'un peu du miol de ses lèvres a coulé dans votre plume.
Toutes ces qualités rendront voire livre profitable aux situations les plus diverses. Mes prêtres y puiseront l'esprit de mansuétude et de force qui distingue les ministres du Seigneur; les littérateurs de ma ville épiscopale y goûteront l'orateur, le philosophe et le poëte ; les hommes politiques y verront ce que peut l'Eglise pour le progrès de la civilisation et le bonheur des peuples, quand on lui laisse son influence civilisatrice, sa part légitime d'action dans le mécanisme social, et sa liberté de résistance à la force brutale ou couronnée.
Tous enfin pourront étudier, dans cet aperçu du iv<= siècle, des calamités semblables aux nôtres, en connaître les causes et en apprendre les remèdes.
J"en fais moi-même, depuis un mois, ma lecture quotidienne. Puissé-je imiter de loin ce grand saint, dont un prince résumnit l'éloge par ce mot : J'ai rencontré un èvêquel
Veuillez agréer. Monsieur le chanoine, l'assurance de mon plus affectueux dévouement en N.-S. J.-C.
■\ FLORIAN, Archevêque de Toulouse.
LETTRE
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