CHAPITRE III
LA VIE SACERDOTALE d'aMBROISE (375)
Sa transformation. — Sa vie de sainteté. — Son amour de Jésus- Christ. — La vie de contemplation et d'action. — Le Presbyterium et l'Ecole d'Ambroise, — Il renonce à ses biens. — Satyre vient se fixer auprès de lui ; ses fonctions. — Austérités d'Ambroise et son aménité. — Sa prière et ses veilles. — Sa charité pour les pauvres , les enfants, les pécheurs. — Ses goûts de solitude.
Sa vie d'études. — Humble sentiment de son insuffisance. — Il étudie l'Écriture. — Les deux écoles d'interprétation. — Les Pères grecs. — Sa manière d'étudier. — Il provoque la critique de ses œuvres. — Simplicien, son maître et son ami.
L'Église de Milan ne tarda pas à connaître quel grand homme de bien elle s'était donné pour pasteur, et combien véritablement la voix du peuple avait été celle de Dieu. On a rarement vu dans l'Église une élévation plus subite suivie d'une transformation plus complète. En devenant évêque , Ambroise n'abdique rien de ce qui avait fait en lui le fier patricien, l'intègre magistrat et le citoyen dévoué. Mais sur ce fond indélébile d'un caractère fort et d'une nature supérieure, la grâce du sacerdoce descend et transfigure tout. La fidélité au devoir devient de l'héroïsme, la gravité des mœurs une austérité sainte, le dévouement charitable un sacrifice de soi, à la vie, à la mort.
52 LA VIK SACERDOTALK D'AMHROISE
L'amour de Dieu, un amour ardent, inextinguible, était le foyer de toutes les vertus d'Ambroise. C'était un amour iiumble dans son énergie. Songeant de quelle boue, — c'est son expression •, — Jésus-Christ l'avait tiré pour le placer parmi « les princes de son peuple », il croyait ^ en l'aimant d'une invincible passion, payer à peine la dette de sa reconnaissance. « 0 mon Seigneur Jésus, s'écriait-il un jour, puissiez-vous dire de moi : Beaucoup de péchés lui seront remis , parce qu'il a beaucoup aimé. Je l'avoue, je vous suis plus redevable qu'un autre, et vous m'avez fait une miséricorde plus grande, puisque c'est du milieu des clameurs du prétoire et du terriliant appareil de l'administralion que j'ai été appelé par vous au sacerdoce. Voilà pourquoi , Seigneur, je craindrais d'être ingrat si je vous aimais moins après avoir été pardonné davantage -. »
Donc servir Jésus-Christ, le mettre dans les croyances, le mettre dans les mœurs , le mettre dans les lois , ce fut le grand but poursuivi par Ambroise. Mais il voulut tout d'abord le mettre dans sa propre vie; car « où donc, disait-il, les peuples iront-ils chercher Jésus-Christ , s'ils ne le trouvent eu nous » ? Dès lors il commença à marcher dans ces voies de sainteté et de doctrine dont il devait atteindre les plus splendides sommets.
La vie sacerdotale prenait dès ce temps-là cette forme et ces règles qui ont fait la grandeur et la fécondité des plus beaux siècles chrétiens. On la faisait consister dans ce mélange de contemplation et d'action , de ministère et de prière , dont Grégoire de Nazianzc disait , en parlant
1 Ambros. de Pœnitentia lib. II, cap. viii, n. 67.
2 Plus debuisse me faleor, et plus dimissum iiiihi qui de foren-
sium strepilu jurgiorum, et a publicœ terrore administrationis ad sacerdolium vocalus sum. El ideo vereor ne ingialus inveniar si minus (iiligam , cui plus dimissum est. {De Pœiiit. lib. Il, u. 07. 0pp. t. H, p. /.m.)
d'Athanase : a 11 sut unir la retraite de la vie des solitaires avec les occupations de la vie sacerdotale, montrant dans le sacerdoce une philosophie sublime, et dans le prêtre le vrai sage, selon l'Evangile '. »
Cette haute philosophie, la seule digne de ce nom , vers laquelle depuis longtemps aspirait Ambroise , il en trouvait l'école, tout auprès de Milan, dans l'Église de Verceil : « C'est là, écrivait-il, que l'on a vu fleurir ensemble la discipline sacerdotale et la règle monastique vivantes dans l'évêque Eusèbe, de sainte mémoire. Or, que peut-il y avoir de plus capable de frapper l'attention des chrétiens et de toucher leurs cœurs que cette union de l'action pastorale et de la contemplation? La première est un service de sanctification , la seconde une école de renoncement et de patience; l'une se produit aux yeux , l'autre se cache dans l'ombre; l'une est l'existence publique, l'autre est l'existence intime ; dans l'une l'athlète du Christ est donné en spectacle aux hommes , et dans l'autre aux anges : aux anges dont il s'efforce de reproduire la vie toute céleste, aux hommes qui le regardent et le prennent pour modèle -. »
Ce fut selon cet idéal que s'organisa la vie et la maison d'Ambroise. « Celle-ci était située, rapporte un célèbre auteur, le long de l'enceinte, près du lieu où ITiIvêque bâtit plus tard l'église qui reçut son nom et son tombeau. C'était un endroit solitaire et propre au recueillement '. -) Là Ambroise réunit autour de lui ses clercs , formant ce
t Greg. Naz. Orat. xxi, 19, 20.
2 Hœc duo in attentiore Christianorum devotione prœstantiora esse quis ambigat clericorum officia et monachorum instituta? Haec velut in quodam theatro, illa in secrelo ; spectatur ista, illa absconditur... Hisc crgo vita in stadio, illa in spelunca ; hsec gralior, illa tutior ; ulraque lanien se abnegans, ut fiat Cliristi. (Epist. lxiii, n. 71 , t. II, p. 1039.)
3 Habitavit ut nunc est ambitus murorum, in exlremo civitatis an-
qu'on appelait le Presbijtevium. Il vivait avec eux de celle vie commune donl Jésus-Christ lui-même avait donné l'exemple, et que l'évêque considérait comme l'honneur du sacerdoce, sa sauvegarde, sa puissance, sa joie, sa liberté. « C'est la milice des anges, écrivait-il, que celle où l'on n'est occupé qu'à louer Dieu et à le servir. Là les prêtres lisent, écrivent et travaillent ensemble. Vivant en dehors des sociétés mondaines, ils sont les uns pour les autres une fraternelle sauvegarde. Le jeûne y dompte la chair; mais la paix de l'esprit en adoucit la rigueur, l'habitude en allège le poids, la récréation le charme, et le travail le trompe. Puis on est affranchi des embarras du monde ; on n'a ni l'accablement des soucis de la vie , ni l'asservissement des visites. 0 la belle existence dans laquelle il y a tout à gagner et rien à perdre ' ! »
Dans cette communauté chacun avait sa place , sa charge , son supérieur ; et le biographe Paulin nous apprend que lui-même était sous la conduite d'un diacre nommé Castus *. Parmi les clercs, les uns, prêtres ou diacres déjà mûrs, formaient le conseil de l'évêque. Ils donnèrent à l'Église les hommes apostoliques qui allèrent occuper les sièges de l'Italie. Les autres, plus jeunes et moins avancés dans les Ordres , faisaient , sous la main de l'évêque, le stage du sacerdoce et l'apprentissage de la science sacrée. C'est de cette école cléricale qu'Ambroise
gulo, ubi adliuc sacrum corpus habitat... Quantum cerlis indiciis inlelligi dalur, longe semotus erat et solitarius locus. (Petrarch. de Vita soldai', lib. II, sect. m, cap. ii.)
1 Haec nempe angelorum militia est semper esse in Dei laudibus. Student lectioni, vel opcribus conlinuis mentem occupant ; separati a coetu mulierum, sibi ipsi invicem tutam prœbent custodiam. Qualisest vita in qua nihil sit quod timeas, et quod imiteris plurimum adest... ? Non oneratur mundi solitudine, non occupatur alienis moiesliis, non urgetur urbanis discursibus. (Ambr. Epist. Lxiii,n. 88, t. II, p. 1042.)
2 Paulin, in Ambros. V'ila, n. 42.
disait : « Rien ne donne plus de force ni de grâce au sacerdoce que d'être, dès la jeunesse, assujetti à une discipline austère, soumis à une règle sainte, qui, tout en laissant les clercs vivre parmi le monde , les sépare des relations et des habitudes mondaines '. »
Il ne tarda pas lui-même à donner un grand exemple de cet absolu renoncement aux choses de la terre. « Dès qu'il fut évêque, dit son secrétaire, il fit don à l'Eglise et aux pauvres de l'argent qu'il possédait. Il donna également à l'Église ses biens , en réservant l'usufruit à sa sœur. Il ne voulait rien laisser après lui sur cette terre. Mais il souhaitait de vivre libre et dégagé comme un vaillant soldat, pour mieux suivre Jésus-Christ, le riche par excellence, qui s'est fait pauvre, afin que de sa pauvreté nous fussions enrichis*. » Ce n'était pas acheter trop cher, même à ce prix, la liberté de l'âme, et cette sainte fierté qui lui permettra de dire à ses persécuteurs : « Si l'empereur me demande ce qui est à moi, mes terres, « mon argent, tous mes biens de ce genre, je ne les re- « fuse pas ; mais qu'il sache que ces biens appartiennent « aux pauvres '. »
Dans ces dispositions , l'évêque ne pouvait rien rencontrer de plus heureux qu'un auxiliaire sur lequel il se déchargeât de la sollicitude des choses de ce monde. Satyre, investi d'une grande magistrature , venait alors de sortir de charge avec honneur. Il pouvait aspirer aux emplois les plus élevés; « mais, remarquait Ambroise, les digni-
1 Ambros. Epist. lxiii, t. II, n. 66, p. 1038.
2 In tempore quo ordinatus est, onine aurum atque argentum quod habere pnterat, Ecclesiœ vel pauperibus contulit. Prœdia enim quœ liabebat, reservato usu fructuario germanœ suœ, donavit Ecclesiœ. (Paulin, in Vita Ambros., n. 38.)
3 A me pelât quod meum est, id est fundum meum, argentum meum, quidvis hujusmodi meum, me non refragaturum , quamvis omnia quaî mei sunt, essent pauperum. (Ambros. Epist. xx, n. 8.)
no L.\ VIE SACERDOTALE D'AMBROISE
tés du siècle ne pouvaient le Icnler du niomcnl qu'elles nous tenaient séparés l'un del'autre '. » Ce frère généreux arriva à Milan, où il oll'rit à l'évoque de prendre l'administration temporelle de sa maison. « Entre eux tout devint commun, les richesses de la vie et les trésors du cœur-. » La piété faisait la meilleure partie de ces trésors ; car telle était chez Satyre l'élévation de l'âme, que le soin obligé des choses de la terre ne' le pouvait distraire du service de Dieu. En même temps sa douce bienveillance envers tous faisait rejaillir sur l'épiscopat de son frère une unanimité d'affection et de respects dont celui-ci ne pouvait taire sa juste reconnaissance ^ « 0 mon frère, disait-il, tu étais ma consolation dans la solitude, ma gloire devant le monde, ma lumière dans le conseil, mon appui dans les défaillances , ma joie dans la tristesse. C'est sur toi que je me reposais du soin de ma maison et du gouvernement des affaires du dehors '. »
Il y a dans cette parfaite communauté des frères un spectacle d'une si rare et si haute beauté qu'on n'ose croire que la terre en soit digne longtemps. Du moins c'est pour le cœur une consolation de s'y reposer un peu , et d'y voir une première et miséricordieuse compensation que Dieu offrait aux sacrifices de son serviteur Ambroise.
Affranchi du souci des choses inférieures , Ambroise se lança dans les voies de pénitence qui sont la route des
1 Nec ipsi nos, frater carissime, sœcuii hujus clelectabant honores, quod nos a nobis invicem dividebant. (Ambr. de Excessu Satyri lib. I, n. 25.)
2 Ambros. de Excessu Satyri lib. 1, n. 39.
3 Hœc laudis tuae porlio est quia sine offensionu ulla el gubernasli fralris domum, et commendasti sacerdotium. (Ambros. de Kxcessu S,ilyri lib. I, n. 20.)
4 Tu enim uuus inihi eras domi soIalii>, t'oris decori ; tu, inquani, in consiliis arbiter, curfe parliceps, depulsor imeroris. Tu postremo unus in quo domestica soUicitudo resideret, publica cura requiescerel. ( Ibid., n. 20.)
forts. Tout prêtre doit être victime , à l'exemple de Jésus- Christ, et c'est seulement lorsqu'il est ainsi élevé sur la croix, au-dessus de terre , qu'il attire tout à lui. Avec une santé moindre que son courage, des maladies fréquentes et quelques-unes extrêmes, des travaux incessants de la nuit et du jour, Ambroise pratiquait les rudes macérations des ascètes du désert. « Le vénérable Ambroise, raconte son secrétaire, fut constamment un homme de grande abstinence, de longues veilles et de travail, mortifiant son corps par un jeûne de chaque jour, qu'il n'interrompait que le samedi et le dimanche, ou dans les fêtes les plus solennelles des martyrs *. »
Ambroise ne laissait rien voir de cette austérité à ceux qui recevaient chez lui une hospitalité où le patricien se retrouvait encore chez l'évêque. S'il excluait le luxe, il demandait du moins qu'une noble décence présidât à sa table. « On n'exige pas de nous un service opulent , écrivait-il un jour à un nouvel évêque de ses disciples ; mais on attend de notre part un accueil plein de bonne grâce, d'affabilité, de convenance et de charité. » Il ajoutait gracieusement : « Des légumes servis par une cordiale amitié valent mieux que les mets exquis entassés dans un festin d'où le cœur est absent -. » Mais ce qui relevait cette simplicité, c'était la distinction de l'homme qui pouvait dire : « Il faut qu'on ne trouve rien de vulgaire dans le prêtre , rien de commun , rien de plébéien , rien qui sente les habitudes et la manière d'être de la multitude sans éducation '. »
1 Paulin, in Vita A7nbf., n. 3>i.
2 Non a te mimera exiguntur ditia, sed officia voluntaria... Meliora sunt enim olera cum amicitia et gratia, quara si exquisitis dapibus adornetur convivium, si desit afl'ectus gralife. (Ainbr. Epist. xix, n. C>, t. Il, p. 8'i3.;
3 Nihii in sacerdotibus plebeium requiri, nihil populare, nihil commune cum studio atque usu et moribus inconditte raultitudinis... (Ambr. Epist. xxvui , n. 2 , l. Il , p. 902.)
La prière présidait à ces (riomphes secrets de l'àmc sur les sens, comme aux infatigaltlcs labeurs du ministère. « Le saint évêque était grandement assidu à la prièi-e du jour et de la nuit, » raconte son historien *. Durant le jour, son attrait était d'aller visiter les tombeaux des martyrs, comme pour aspirer l'âme de ces grands amis de Dieu. La nuit ij se levait pour réciter les Psaumes, et plus d'une fois le soleil le surprenait agenouillé, priant encore. « Le Seigneur, disait-il, passait la nuit en prière pour nous donner l'exemple. Nous aussi levons -nous pour pleurer nos péchés. C'est l'heure de la tentation : qu'elle devienne celle de la victoire. L'époux approche, tenons nos lampes allumées. Malheur, malheur à moi si je ne me lève pas pour bénir le Seigneur - ! » — Puis dans un sublime élan : « 0 mon Dieu ! que la nuit je me souvienne de votre nom. Que jamais le sommeil , le plaisir, les affaires ne me fassent oublier l'honneur que je vous dois. Que vous méditant sans repos, j'élève vers vous mon âme, en mortifiant mon corps. Que rien ne puisse arrêter le vol de ma prière, afin que même la nuit mon cœur s'unisse à Jésus , à qui soit gloire , honneur, éternité , maintenant et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il ^ »
La prière qui se mêlait à tous les actes d'Ambroise débordait également dans ses discours publics , et son éloquence n'avait pas de plus beaux moments que ceux où l'orateur ayant parlé de Dieu se sentait inspiré de parler à Dieu lui-même! D'ordinaire sa prière était baignée de larmes; c'était l'amour de Jésus-Christ et les péchés des hommes qui en ouvraient la source. Parfois il demandait à son Dieu la douceur de verser en silence sur ses pieds
1 Orandi oliam assiduilas magna die ac nocte. (Paulin, in l'ila Ambr., n. 38.)
2 Ambr. in Psalm. cxviii Sermo viii, n. 'jn, a2. In Luc. lib. Il, n. 76.
•■) Anilir., in Psalm. cxviii Sermo vu, u. 'M, l. I, p. 10.'l(î.
adorables les Ircsors de tendresse qu'une vie de combat lui permettait rarement de répandre devant les hommes '. <( Pleurer dans la prière , ce n'est pas une faiblesse , disaitil, c'est une force -. »
Ambroise sortit transformé de l'école de Dieu. S'il avait retenu quelque rigidité des traditions du patriciat ou de l'exercice d'une grande magistrature , elle ne reparut jamais qu'en face des oppresseurs. Les peuples, les petits, les simples, les malheureux ne connurent de lui que la bonté. Les veuves, les orphelins, les vierges s'abritèrent sous sa protection paternelle. Les pauvres devinrent ses enfants; ils le suivaient dans les rues, l'entouraient dans l'église, à ce point que, plus tard, la cour lui reprochait de s'en faire contre elle une escorte et un rempart. Il avait dans sa maison déjeunes enfants dont il dirigeait l'éducation, et on le voyait lui-même prendre soin d'eux comme une mère. Les pécheurs le trouvaient miséricordieux. « Chaque fois que l'un d'eux venait confesser ses fautes pour recevoir la pénitence, raconte son secrétaire, Ambroise versait tant de larmes , qu'il forçait ainsi le pénitent à pleurer , de sorte qu'on eût pris l'évêque pour le coupable ^ » Les larmes des âmes fortes et embrasées de l'amour de Dieu sont comme ces eaux brûlantes qui jaillissent de certains rochers, et qui ont la vertu de guérir ceux qui les reçoivent.
Dans cet absolu dévouement de sa vie, Ambroise ne s'appartint plus. A chaque heure du jour, sa porte était ouverte à quiconque venait lui demander conseil , sans
1 (Jnde inilii aqua viva qua pedes luos possim lavare ? Si aquam non habeo, habeo lacrymas, elc... (Ambr. de Pœnil. lib. II, n. 67, l. II, p. '.31.)
2 Ambr. de L'xcessu Satyri lib. I , n. 76.
3 Quotiescumque ei aliquis nb percipiendam pœnilentiam lapsus suos confessus esset, ila flebal ul et illum flere compellt-rct... (l'aulin. in Vita Ambr., n. 39.)
même qu'il fût besoin de se faire annoncer*. L'administration d'une Église considdrai)lcctla sollicitude active de toutes les autres, le soin des pauvres et des veuves, la direction des âmes , une correspondance embrassant les affaires religieuses et politiques de son temps, dévoraient ses heures sans lui arracher jamais une parole de plainte : « Nous sommes des mercenaires, écrivait-il un jour à un de ses collègues dans l'épiscopat, les mercenaires du Christ, les ouvriers de Dieu *. »
Seulement de temps en temps il allait demander au calme de la campagne le recueillement studieux dont luimême disait : « Nous nous retirons souvent dans les lieux solitaires, pour que là nul discours ne trouble notre oreille, et que nul sentier détourné ne fasse dévier notre pensée dans la méditation attentive du vrai '. » L'endroit où Ambroise allait méditer et prendre ce repos est resté dans le souvenir de la tradition milanaise. Il a été ainsi décrit , au xiv° siècle : « Chaque fois que le saint homme pouvait se dérober aux affaires de son évêché , il aimait à se cacher dans une retraite profonde. Il y avait près de Milan une campagne boisée, dont le silence prêtait à la contemplation. Au milieu se trouvait une petite habitation suffisante à cet homme aussi modeste que grand. Le bois a disparu, tout a changé dans ce lieu, excepté le nom d'Ambroise qui lui reste encore. On dit que le bois était vers la gauche , au levant. Une rivière baignait et limitait ce domaine. C'est là, dit-on, qu'Ambroise a cueilli , comme des fleurs odorantes et chargées
• August. Confess. lib. VI , ii. 3.
'•2 Ambr. Episl. xix, n. 3, t. II, p. 843.
•' Saepe soliludines captamus , ne cujus senno noslris aiiribu? insusurret, et quasi seniita qna^rlam iiibœronloiu coi^'itationi aiiimani abducal a vero, atque ab inlentione deûoclat. (Ambr.df Dono motiis, n. II, l. I, p.3'J4.)
de miel, ces ouvrages qui aujourd'hui parfument et nourrissent l'Église de Dieu*. »
La retraite d'Ambroise n'était donc pas oisive. « Mon frère, écrivait-il à un de ses amis, je ne suis jamais moins seul que quand je parais l'être. Je ne suisjamais moins oisif que lorsqu'on me croit tel. Seulement je n'admets dans cette intimité que ceux que j'aime davantage et qui sont les plus instruits. Je me renferme dans ce cercle, enfermant la porte aux autres. C'est alors, mon frère, que je suis le plus à vous, el que je m'entretiens de la sainte Écriture 2. «
* Ces amis de sa solitude, c'étaient surtout les livres. Hier catéchumène et aujourd'hui évêque, Ambroise avait besoin d'un travail obstiné pour devenir le premier de ses prêtres par la science, comme il avait résolu de l'être par la sainteté. « Mes chers fils, disait-il un jour à son clergé, je viens auprès de vous pour m'instruire moi-même en enseignant les autres. Que ne m'a-t-il été donné de le faire plus tôt ! Cette ressource m'a manqué. On m'a enlevé aux affaires de la magistrature et de l'administration pour me porter au sacerdoce, et j'ai dû enseig'ner avant de savoir. Maître avant d'avoir été disciple, je suis donc réduite apprendre à mesure que j'enseigne, puisque je n'ai pas eu le temps de le faire d'abord ^ »
Dans cet humble sentiment de son insuffisance, le fu-
1 Illic, ut audio, librorum mellifluos flores sparsit, quorum liodie per omnes tractus Ecclesia^ gustus suavissimus et fragrantissiinus est odor. ( Petrarch. de Vila solilar. lib. II, sect. ii, cap. ii. — Bâle, édit. en caractères gothiques, in-4°, 1382.)
2 Numquam minus solus sum quam quum solus esse videar ; nec minus oliosus quam quum otiosus.
Te te rnagis teneo et de Scripturis confero. (Ambr. Epist. xlix,
n. 1, t. II, p. 932.)
3 Ego enim de tribunalibus atque administrationis infulis ad sacerdotium, docere vos cœpi quod ipse non didici.
Itaque factum est ut prius docere inciperem quam discere. Discen-
62 LA VIE SACERDOTALK D'AMIJUOISE
tur docteur se voua ù d'ardentes études , et l'Ecriture sainte, ainsi (ju'il convenait, en fut le premier objet. « Mettre à la portée de tous les explications des endroits difficiles, rechercher scrupuleusement le sens mystique et l'utilité spirituelle des récits et des préceptes des livres inspirés, simplifier et approfondir à la fois l'étude des textes sacrés , si chère à la vraie piété, y puiser les leçons et surtout les consolations si nécessaires au milieu des cuisantes angoisses de cette sombre vie, et pendant les délais trop prolongés de la justice divine; répondre ainsi aux inquiétudes d'intelligence et de cœur d'un siècle également plein de questions et de malheurs , » telle tut la tâche d'Ambroisc. 11 s'y livra avec une ardeur qui ne se démentit jamais, avec une persévérance qui consumait ses jours et ses nuits, avec une modestie touchante et sincère, entin avec une solidité et une sùrelé de doctrine qui le faisait regarder par saint Augustin comme un des interprètes les plus autorisés de la foi catholique».
L'interprétation de la sainte Écriture partageait les docteurs en deux écoles distinctes, dont l'une commentait le texte dans son sens littéral, et dont l'autre s'attachait au sens allégorique de la divine parole. Ambroise préféra souvent la seconde de ces méthodes, extrêmement en faveuiau iv^ siècle. Sans doute l'Église est loin d'écarter absolument le sens symbolique dans les faits de la Liible. Saint Paul lui-même déclare que la loi judaïque était (igurative, et c'est précisément sur cette corrélation de l'ancienne alliance avec la nouvelle que roule l'économie complète de la religion. Mais de là à torturer la
iluni igilur milii simul el doci'mliim osl , quoiuaiii non vocavit aille discere. (Ambr. de Of/ic. min. lib. I, cap. i, l-^t.)
*. S. August. Lih. de (jralia Christi, ado. Pelag. cap. xlii. Contra Jiil. l'ulai^'. lib. I, cap. 111 ; lib. Il, cap. v.
simplicité du texte pour lui faire signifier un sens qu'il n'eut jamais, il y avait un abîme. Origène y était tombé, Ambroise ne l'évita pas toujours. Il y était amené moins par la subtilité naturelle de son esprit que par la pente de son cœur, qui , pressé par la charité de Jésus -Christ, voulait le trouver partout présent sous les Saintes Lettres. Une autre excuse d'Ambroise , c'est que ce sens spirituel était le mieux accepté des esprits de son siècle. Tels étaient, par exemple, les manichéens, qui repoussaient, dans son sens littéral et naturel, tout l'Ancien Testament, considéré par eux comme l'ouvrage grossier et rudimentaire du Principe ténébreux. C'était donc un sacrilice excessif, mais nécessaire, qu'Ambroise croyait devoir faire aux exigences de son époque. Il se le reprochera plus tard, et il ne faudra rien moins que la puissance d'aile de son vigoureux génie pour le dégager de ces entraves, et le faire monter à la vérité simple, populaire, lumineuse, qui inspire l'éloquence de ses meilleures œuvres.
Excepté saint Hilaire , l'Occident n'avait pas encore donné ses grands docteurs. C'était en Orient que se trouvaient les trésors de l'érudition sacrée. La connaissance du grec permit à Ambroise d'y puiser à pleines mains. Là , l'école allégorique avait eu son premier maître dans le Juif Pliilon, philosophe mystique, qu'on avait surnommé le Platon de la Synagogue. Ambroise s'inspira de lui dans ses discours sur la Genèse. Origène et Hippolyte lui fournirent le fond de plusieurs traités dogmatiques '. Il trouvait un guide plus sûr et dune doctrine plus saine dans Basile de Gésarée, qui, dit-on, lui avait adressé ses écrits avec sa première lettre. Il cite l'Ecriture selon les Septante ou selon la version grecque d'Aquila et de Théodotion, Jérôme n'ayant pas encore
1 S. Jérôme (m liufin. lib. I , \>. 19;^) a inontiv combien Ambroise s'fUait inspiré fTOrigène.
64 LA VIE SACERDOTAI.fc: D'AMHROISE
écrit la traduction latine que l'Église catholique a adoptée depuis sous le nom de Vulgale. L'immensité de la tâche n'elïraya pas son courage ; et quelques années après il n'y avait pas de question que son pénétrant esprit n'eût abordée, soulevée et résolue.
Ambroise nous apprend qu'il était à lui-même son propre secrétaire le plus qu'il pouvait, et « particulièrement la nuit, explique l-il, temps auquel je ne veux pas être à charge aux autres '. » Dans une lettre à Sabin . évêque de Plaisance, il en donne une raison d'une candeur charmante. « Ce qu'on dicte échappe trop rapidement, dit-il, la langue allant toujours plus vite que la plume; au lieu qu'en écrivant soi-même, on est forcé de peser de l'oreille et des yeux ce que trace la main. D'ailleurs, si de la sorte on risque sur le papier ce qui vient à l'esprit, on n'a pas du moins à rougir en le dictant à un autre*. »
Paulin, qui l'assista plus tard dans cette tâche, conlirme que son évêque ne se faisait aider que lorsqu'il était retenu au lit par la maladie ^.
C'était un spectacle digne de contemplation que celui de cet opiniâtre travailleur absorbé dans une méditation profonde et silencieuse que la présence d'un visiteur ne pouvait interrompre. L'un d'eux, Augustin, alors professeur d'éloquence à Milan, nous le dépeint ainsi : « Quand il lisait, ses yeux suivaient lentement les pages; son esprit et son cœur s'ouvraient pour les comprendre. Mais ses lèvres ne s'ouvraient pas, il gardait le silence. J'estimais que, dans le peu de temps qu'il pouvait dérober à ses affaires et à celles des autres pour nourrir son intelligence, il voulait que rien ne le détournât de cet objet. Il craignait,
1 Non diclamus omnia, et maxime noctibus, qiiibus nolunuis aliis graves esse et molesli. (Epist. xi.vii, n. 1.)
2 Ambr. Epist. xLvii, n. 2.
;f Nec operaiii declinabat scribendi propria manu libros, nisi cuiu aliqua inlîrmilate detinebatur. (Paulin, iu l'ita A)nbros., n. 38.)
s'il lisait haut, qu'un visiteur, faisant attention à ce qu'il prononçait, ne lui demandât l'explication de quelque endroit obscur, et ne lui prît ainsi les instants qu'il voulait consacrer à ses livres. Peut-être aussi avait -il le désir de conserver sa voix, qui s'enrouait aisément à cause de sa faiblesse '. »
Ambroise avait ce signe de supériorité qui consiste à ne pas être enivré de ses œuvres. Il soumettait docilement ses écrits au jugement de quelque ami consciencieux , capable de sincérité, et dont, au besoin, il provoquait la rigueur. Il écrivait à l'un d'eux : « C'est à vous de rechercher, de discerner, de discuter ce qu'il y a de répréhensible dans mes ouvrages. Si quelque faute m'échappe, elle vous sera imputable. Outre l'aveuglement de la distraction que je ne connais que trop, je sais combien chacun s'abuse sur ses propres productions. Pareils à ces enfants difformes qui charment l'œil d'un père , les discours les plus mauvais plaisent à leur auteur. Un mot malheureux échappe à l'attention , une parole manque de sens, une expression est douteuse : autant de fautes qui appellent un censeur vigilant. 11 est plus sûr d'être pesé dans la balance d'autrui que dans la sienne propre , si l'on veut ne laisser aucune prise à la critique. A votre ordinaire bienveillance envers moi substituez aujourd'hui la susceptibilité d'un goût délicat et sévère. Repassez , épluchez tout : il faut qu'il n'y ait là ni banales fadeurs, ni artifices de parole , mais la sincérité pure et simple de la foi qui est éloquente par elle-même. Notez
' Cum legebat, oculi ducebantur per paginas, et cor intellectum rimabatur : vox auLem et lingua quiescebant... Sic eum legentem vidimus tacite, et aliter nunquam. Conjectabamus eum parvo ipso lenipore quod reparandaî menti nanciscebalur, feriatum ab strepilu causarum alienarum nolle in aiiud avocari... Et causa servandœ vocis, quœ illi facile obtundebatur, poteratesse justior tacite legendi, etc. fS. August. Confetti, lib. VI, m.)
chaque mot hasardé, chaque forme suspecte, pour que l'œil le plus jaloux n'y trouve rien à reprendre ; si l'on m'attaque, il faut qu'on le fasse en pure perte. Un livre n'est pas bon , s'il n'est pas capable de se défendre par lui-même ; il doit plaider sa cause sans le secours d'un interprète. Voilà i)Ourquoi le mien ne paraîtra pas qu'il n'ait reçu de votre examen sa sancfion. Une fois autorisé par vous à voir le jour, je l'abandonnerai à son sort '. »
Et ce n'était pas là un souci de rhéteur, une aifaire de beau style. Ambroise veut qu'on le sache : « Le royaume de Dieu n'est pas dans les discours , il est dans la vertu , répète- 1- il après saint Paul ; et si vous prenez la peine de discuter les mots, surtout examinez l'exposition que j'ai faite de la foi -. » La forme est chose respectable; mais la foi est adorable, et toute vraie parole, prononcée ou écrite, doit lui donner sa force, sa lumière, sa grâce.
On a pensé que ce fut pour aider Ambroise dans ces saintes études que son ami Simplicien vint se fixer auprès de lui durant cette première époque de son épiscopat. Suivant cette opinion , le saint prêtre était envoyé par le pape saint Damase, afin d'achever son œuvre auprès du néophyte qu'il venait de régénérer dans le baptême ^ En effet, l'évêque ne pouvSit trouver un meilleur maître que Simplicien : w C'était un excellent serviteur de Jésus- Christ, et toute la grâce divine reluisait dans sa personne. Les hommes les plus instruits le tenaient pour savant , et, vraiment, il l'était, » a dit de lui Augustin, qui l'avait vu de près.
On croit généralement qu'il était de Milan. Après les
i Ambros. Epist. xi.viii , n. 1,2,3.
2 Ibid.
a lia Baronius, in Atuial., ad au. 37i> cl 385.
fortes études que nous l'avons vu faire à Rome, il avait parcouru la chrétienté entière, y recherchant la doctrine enseignée dans chaque Église, les règles de la discipline et de la perfection ; mais surtout s'édifîant par les exemples des saints. De tous les philosophes antiques qu'il avait pratiqués à l'école de Victorin, Platon était le seul qu'il estimait encore ; et nous verrons qu'il en conseillait la lecture, comme préparation, aux esprits qui ne s'étaient pas encore élevés jusqu'à la lumière de l'Évangile. A de vastes connaissances il joignait le don plus rare de les communiquer. Sa méthode était celle que le sage Socratè avait rendue célèbre sous le nom d'ironie^ ou d'interrogation, procédant par demandes, comme pour s'instruire soi-même , et éveillant l'esprit en jetant dans la question une première clarté'.
Ambroise l'écoutait avec la docilité d'un fils. Tel est le nom qu'il se donne dans leur correspondance, quoique, par sa nature, leur union ressemblât plutôt à une fraternelle amitié. « Mais, observait l'évêque, l'amitié peut unir plusieurs personnes entre elles, au lieu que la nôtre est un amour unique comme entre un père et un fils-. »
Inspirée par la prière, nourrie par l'étude, la parole d' Ambroise fut l'écoulement de cette science et de cette sainteté. Il avait commencé par le premier devoir du chrétien et du prêtre , qui est d'aspirer en soi l'esprit de Jésus- Christ. C'était lui qu'il contemplait dès le lever de l'aurore et dans les nuits silencieuses. C'était lui qu'il adorait sous la lettre des saints livres et jusque sous les haillons du pauvre. C'était de lui, de son esprit, de sa croix, de son sacrifice, qu'il nourrissait ses journées, dans un inénarrable ravissement de cœur. Par cette vie de con-
1 Gennad. de Scriptor. Ecoles. Anvers, 1639.
2 Veteris alTectum amicitiœ et, quod plus est, paternee gratiae amorem recognosco: nam velustas habet, aliquid cum pluribus consociabile, patrius amor non habet. (Ambr. Epist. xxxvii, n. 2.)
templation, d'immolation et d'union, il avait commencé à se transfigurer à l'image de Celui qui est le grand Pontife de l'alliance nouvelle. Les lèvres du prophète avaient été touchées par le charbon embrasé : elles pouvaient s'ouvrir ; et son âme remplie de la Divinité, comme un vase profond , n'avait plus qu'à s'épancher sur l'Eglise et le monde pour y verser la foi, l'espérance et la charité.
Avant d'aborder les événements qui font si grande l'histoire d'Ambroise, il faut le voir s'appliquer à l'institution chrétienne de son Église de Milan.