CHAPITRE IV
l'église de milan et les catéchèses d'ambroise
Les saints évêques de Milan. — Les martyrs. — Les premières églises chrétiennes. — Le peuple de Milan : les païens, les manichéens, les ariens, — Rigueurs de Valentinicn. — Remontrance d'Ambroise à l'empereur. — Changement heureux de sa politique envers l'Eglise.
Les basiliques chrétiennes. — L'assemblée des fidèles. — La parole d'Ambroise. — Ses catéchèses. — Les traités des Sacrements et des Mystères. — Le baptême et son rit. — L'Eucharistie ; son secret. — La présence réelle. — La Communion de chaque jour. — Commentaires sur les Patriarches et le livre des P?'0weî'6es. — La première éloquence d'Ambroise.
Ambroise, écrivant un jour à un de ses disciples récemment promu à l'épiscopat , lui donnait ce conseil : « Avant tout , commencez par connaître l'Église qui vous est confiée '. » Ce fut la première chose qu'Ambroise fit lui-même : il embrassa d'un regard l'étendue de sa tâche ; puis il n'eut pas de relâche qu'il ne l'eût accomplie.
D'abord, sur le siège même où il venait démonter, l'histoire lui présentait une succession de martyrs, dont l'héritage, ainsi que lui-même disait, allait lui devenir plus sacré que la vie. Après saint Barnabe , le compagnon de saint Paul, qui, dit-on, était venu porter la foi
1 Primum omnium cognosce Ecclesiam Domini tibi commissam. (Ambr. Epist. xix, n. 2.)
en ces lieux', Milan se glorifiait d'avoir eu pour évêque saint Anatelon , martyrisé sous Néron, en l'an 64 ; Gaius, qui baptisait et célébrait les mystères au bord d'une source d'eau vive que l'on visitait encore, près de la porte de Pavie, et qui avait gardé la vertu de guérir*; Castricien, qui, le premier, avait consacrée Dieu un modeste sanctuaire dans la maison donnée par le milanais Philippe '. On se souvenait aussi de saint Calimère, précipité dans un puits, sous Antonin le Pieux, près d'un temple d'Apollon devenu bientôt une église dédiée à l'évêque martyr*; de Monas , que le Ciel avait déclaré digne de l'honneur pontifical , en faisant resplendir visiblement sur sa tête l'auréole des élus ^. Sous le règne de Dioclétien et de Maximien Hercule, l'évêque Maternus, grand saint, grand citoyen, avait mérité le nom de « père de la patrie ». Enfin Miroclès avait vu signera Milan l'édit qui faisait l'Église libre; et, après les deux saints Eustorge et Protais, avait siégé Denys, dont nous savons déjà le courage et les douleurs ^.
Tous ces pasteurs des âmes avaient, pendant trois cents ans, livré unanimement leur vie pour leurs brebis. Même entre les derniers, venus trop tard pour la gloire
1 Sur l'apostolat de S. Barnabe à Milan , Voy. Sermo Vener. Bedœ innatali S. Barnabœ, avec not. de C. Biraghi. Append. ad Datianam Histor., p. 101, et Dissertât, m, p. xxxiii.
2 On l'appelait " la fontaine de S. Barnabe ". André Alciat cite des vers de S. Protais, évèque de Milan, au iv« siècle, inscrits sur celte source, et que rapportent également Fontana de Milan et Bascape de Novarre, dans le xvi« siècle. — Frédéric Borromée y bâtit un baptistère pour les Juifs en 1613. La fontaine et l'église ont été converties de nos jours en une teinturerie. (V. L. Biraghi, not. ad Dat. Hiat., p. 20.)
3 Y.Datian. Hist., p. 37, not. 4.
4 Ibid., cap. XIII et xiv, avec les notes.
5 Ihid. , cap. XVI , p. 55 et 56.
<* V. le Catalogue raisonné et la Chronologie des premiers èvèi/ues de Milan, parL. Biraghi ; introd. ad Datian. Hisl., p. xxxii.
L'ÉGLISE DE MILAN AU iV« SIÈCLE 71
du martyre, il n'en était pas un seul qui, du moins, n'eût donné à Jésus-Christ ce témoignage de la souffrance dont le cœur d'Ambroise se montrait si saintement jaloux.
Le troupeau avait marché à la suite de ses pasteurs par cette route sanglante. Nous avons sous les yeux la longue liste des victimes que la persécution de Maximien avait faites dans cette patrie de saint Sébastien'. L'Église de Milan les entourait d'un culte que l'épiscopat d'Ambroise devait grandir encore. « Un martyr, disait-il, c'estle trésor de son Église-. »
Les chrétiens s'assemblaient sur les lieux de la sépulture de ces saints. Quand on sortait de la ville par la porte de Verceil, où se trouve aujourd'hui Sainte- Mariede-la- Porte, on voyait immédiatement s'étendre à la gauche un vaste espace planté de jardins et de grands arbres, du sein desquels s'élevaient quelques maisons isolées, entourées de bosquets. Ces habitations servaient d'églises aux fidèles. La première qu'on rencontrait était « la maison de Philippe » avec son cimetière. C'était là que reposaient les deux saints martyrs Nabor et Félix, victimes de l'impiété de Maximien Hercule, ce qui avait fait donner à cette primitive église le nom de Naborienne'. La maison de Fausta changée en sanctuaire, à quelques pas seulement au midi de la précédente, avait reçu les reliques de saint Victor, compagnon de Nabor et de Fé-
« V. le Martijrol. d'Usuard, juin, t. VI, p. 3, et les Actes de S. A lexandre et S. Félix. On a découvert en 1845, près de la basilique de Saint-Nazaire à Milan, une catacombe chrétienne, avec les tombeaux des martyrs, et les peintures représentant le genre de leur supplice. (V. Una Catacomba cristiana scopcrta in Milano. L. Biraghi , 1845.) Un décret de Pie IX a permis d'honorer ces martys d'un culte public.
2 Martyr enim Chrisli thésaurus Ecclesiœ suse. (Ambr. de Virginit. cap. XVIII, 119; t. II, p. 242.)
3 La basilique Naborienne fut remplacée par l'église Saint-François. C'est maintenant une caserne.
lix'. De là, en tournant vers le couchant, et à la distance d'un quart de mille environ, on trouvait l'ancienne demeure de Portius, appelée dans ce temps-là basilique Portienne, et entourée de grands arbres qu'on désignait soiis le nom de verger de l'Empereur ». On avait, depuis Constantin, consacré le temple de Minerve, la déesse-vierge des païens, au culte de sainte Thècle, la vierge martyre des chrétiens ^ Enfin près de là s'élevait la basilique qu'Ambroise appelle ordinairement la neuve, la grande, Vintérieure, et qui fut placée depuis sous le vocable de sainte Marie ^ L'église du baptistère en était proche, et ce monument lui-même était probablement un ancien temple d'Hercule.
En même temps que la religion nouvelle convertissait les sanctuaires du paganisme en églises chrétiennes , partout les fêtes des martyrs remplaçaient les sacrifices idolàtriques. On visitait leurs tombeaux en foule, comme on visite, après un siège levé, le champ d'honneur où les
1 Fausla était la fille du milanais Philippe. La basilique de Fausla, séparée primitivement de la basilique Ambroisienne, y fut ensuite réunie. On en voit encore le Presbyterhon , qui porte le nom de chapelle de Saint-Satyre et de Saint- Victor au ciel d'or. Une mosaïque d'or y représente les images des saints Maternas, Nabor et Félix, et Ambroise avec Gervais et Protais. Le plan de l'ancienne basilique de Fausta se retrouve également reproduit en mosaïque du i.\" siècle, derrière le grand autel de la basilique Ambroisienne.
2 Portius, officier de la maison de Nerva, était le frère de Fausla. La basilique Portienne fut appelée plus tant Saint-Victor arf Coi'pus. Elle a été renouvelée avec plus de richesse que de goût en loTll par les Pères Olivetains.
3 Ita Alciat :
Culta Minerva fuit, nunc estubi nomine Thecla Mulalo, matris virginis ante domum.
4 Elle a été détruite et remplacée par le Dôme ou cathédrale de Milan. Sur toute l'archéologie chrétienne de Milan, au iv siècle, voy. D"" Biraghi, / tre Sepolcri Ambrosiani, cap. i. Le Prime Basiliche di MUano, p. 3-(), et Inni sineeri , p. ISH.
forts sont tombés pour le salut de tous. Des agapes fraternelles avaient été permises dans ces pèlerinages. Mais dès qu'elles dégénérèrent , Ambroise s'éleva contre elles. « Pensent-ils que leurs prières seront reçues de Dieu , ceux qui vident leurs coupes aux tombeaux des martyrs et s'enivrent jusqu'au soir? s'écriait le grand évêque : prétendent- ils que Dieu agréera ces orgies? 0 insensés , qui confondent l'ivresse avec le sacrifice, et qui prétendent ainsi se rendre agrébles aux saints, qui n'ont su que se priver, et jeûner, etsoulTrir ' ! » Ces repas furent supprimés dès les premières années de l'épiscopat d' Ambroise ; et lorsque Monique, la mère d'Augustin, viendra pour présenter aux tombeaux des martyrs ses libations et ses offrandes, on l'arrêtera sur le seuil, et elle respectera la défense d'Ambroise ^. Mais si le christianisme dominait dans la ville , il était loin d'y régner sans contestation. Ambroise voyait déjà s'agiter autour de lui les sectes qui prétendaient à l'empire des âmes. Auprès des nouvelles églises , le paganisme avait conservé ses autels à Jupiter, à Junon, à Vénus, à Apollon'. [1 existait un temple à Janus-Quadrifrons au lieu où une église fut, peu après, dédiée à saint Jeanaux-quatre-Faces. Les marchands avaient gardé leur dévotion et leur foi à Mercure, dieu du gain, comme le nomme une inscription subsistante encore*; et un temple
1 Hœc vota ad Deum pervenire indicant qui calices ad sepulchra martyrutn deferunt , atque illic in vesperam bibunt, etc. (Ambr. de Elia et Jejun. cap. xvif, n. 62.)
2 S. August. Confess. lib. VI, cap. ii.
3 V. Daliana Uist., cap. xii, p. 39, not. 5.
Le temple d'Apollon était près de la porte Romaine. Il fut remplacé par l'église Saint-Calimère au iii= ou iv= siècle. V. Epigraph. Gruler. ex Castellion, 38, 9.
* Cette inscription, que l'on voit encore sous le portique de la bibliothèque Ambroisienne, constate que, dans l'année 225, un autel avait été élevé à Milan sous ce vocable :
MERCURIO LUCRORLM POTENTI ET CONSERVATORI .
consacré à la déesse Isis y attestait l'invasion des cultes étrangers'. Si le polythéisme idolàtrique cl grossier était forcé de chercher un refuge dans les campagnes , le paganisme lettré et aristocratique se transformait dans la ville en philosophie pure, ou se fusionnait avec les cultes orientaux , à l'usage des esprits délicats et savants. On n'est pas peu surpris d'y trouver un autel à Jupiter- Adonaï, et de voir le nom du maître antique de l'Olympe associée celui du grand Dieu des Hébreux*. Dans une autre inscription , la dédicace au Dieu-Tout rappelle le panthéisme importé de l'Asie ^ Enfin, on peut lire encore sur un marbre que garde l'église Saint-Simplicien cette curieuse consécration : Aux forces de la nature*. La nature était dès lors la dernière divinité qu'on appelait à l'honneur de remplacer les autres.
Des écoles d'éloquence et de belles -lettres, déjà fameuses au temps de Pline le Jeune, florissaient à Milan, et là Ainbroise voyait la jeunesse entraînée aux erreurs et aux désordres d'un autre paganisme qui, pour être plus philosophique, n'en était pas moins grossier. C'était le manichéisme, indigeste mélange de mysticisme oriental,
> V. rinscriplion : Isldi. M. (jurl. ^Edem., rappoiiée par Alcial. Hem, Gruter, lxxxiu : Isidi Reginœ. Serapis était également honoré à Milan. — V. Gratiolo, De .Edificns Mediol. , et S. Anibr. Epist. lviu, ad Sabinum.
2 Jovi ADONEico habet ara in aedibus Ghirlandianis, quo epithelo fortasse unici exempli ego intellectum puto veriim Ueum Adonai Hebrœorum. (L. Biraghi, note ad Datian. Hist., p. 40.) D'autres traduisent cette inscription par : Jupiler seigneur comme Adonis.
3 Deo pantheo. (Inscription conservée à Milan. V. L. Biraghi, ibid. p. 40, note )
* ViRiBus erecla ara in œdibus S. Simpliciani ostenditur, etc. [Id., ibid., p. 40, note.)
Sur les divinités adorées à Milan, \\ Graliulo, De Jidificiis Mediolani ante Aînobardi dadem. Joan. Anton. Castillioni, AntiquH. Medinl'i'i.
de philosophie grecque, et même d'idées chrétiennes ; préposant au gouvernement de l'univers deux principes coéternels, l'un bon, l'autre mauvais, causes nécessitantes du mouvement du monde comme des passions humaines; niant ainsi la liberté et légitimant le mal. Cependant, même au sein du sensualisme de mœurs le plus incorrigible , les manichéens repoussaient avec dédain tout ce qui n'était pas pur spiritualisme de doctrine ou de culte ; ils abhorraient la révélation judaïque, suspecte d'être l'ouvrage du principe mauvais; l'Évangile même n'était qu'une ébauche incomplète, et leur orgueil appelait une doctrine plus épurée et une meilleure loi. Ces intelligences blessées et ces pauvres cœurs perdus étaient chers à Ambroise. Il ne parlait de leurs erreurs qu'avec pitié , de leurs mœurs qu'avec horreur. « C'est le mélange de la turpitude avec le sacrilège *, » écrivait-il un jour. Les manichéens deviendront les auditeurs de l'évêque , qui leur ravira dans Augustin leur plus belle conquête.
Nous connaissons les ariens. Un caractère insigne de perversité et de mauvaise foi marquait cette secte de sophistes et de courtisans, dont, après Athanase, Ambroise ne tardera pas à connaître les artifices et à éprouver les violences. Elle se soutenait surtout par le rationalisme et par l'esprit de cour : le rationalisme lui prêtait l'appui de sa dialectique subtile; l'esprit de cour, la double force de l'autorité et de l'intrigue. Les princes, on le conçoit, s'accommodaient à merveille des complaisances d'une secte qui leur livrait l'empire des choses spirituelles, et captait leur bienveillance en flattant leur orgueil. Les ariens, à cette heure, désolaient l'Orient avec Valens. A Milan, ils conspiraient , cachant leur influence derrière celle de Justine , seconde femme de Valentinien , arienne dé-
' Miscenl atque adjungunt sacrilegium (urpidini. (Epist. iv, ad Chromât., n. 14, t. II, p. 996.) Vid. S. Aug. de Hœresi cap. xi.vi.
guiscc, de laquelle ils allendniciU, dans un avenir prochain , des honneurs et des places.
L'empereur Valentinien était sincèrement chrétien ; c'est lui qui, du temps de Julien l'Apostat, entrant dans un temple à la suite de ce prince , avait donné un soufflet au prêtre idolâtre qui avait jeté un peu d'eau lustrale sur sa robe, témoignant ainsi de la fermeté de sa foi non moins que de la rudesse de son caractère. Mais J ustine l'entraînait à des concessions coupables. Il venait d'accorder aux pontifes païens toutes les immunités réservées aux fonctionnaires élevés au rang de comte. Il laissait en Orient Valens , sa créature, que lui-même avait placé sur le trône deConstantinople, se livrer contre les catholiques à des atrocités dont la complicité rejaiUissait jusqu'à lui. Ses propres sujets d'Occident gémissaient sous une tyrannie qui ne se contenait plus. Depuis une maladie qui avait encore exaspéré son caractère et troublé son cerveau , jamais il ne s'était montré d'une humeur plus irascible et plus farouche. Ses agents ne manquaient pas de servir ses colères et de surpasser ses rigueurs. La cour était terrifiée, les provinces dans le deuil, et l'Italie , plus à la portée des coups de ce pouvoir insensé, souffrait des douleurs sans nom K
Ambroise ne put tolérer l'oppression de son peuple. Du sein de la terreur muette qu'inspirait le nom seul de Valentinien, l'évêque éleva la voix, et, se présentant à l'empereur, il lui demanda justice des violences de ses subalternes et des siennes. Entre les griefs que nous avons dénoncés, quel est celui qu'il articula devant le prince ? L'histoire ne le précise pas ; et malheureusement , dans ce grand nombre d'excès, il n'y avait que le choix qui le pût embarrasser. Gela se passait dans l'année 37a, quelques mois seulement après qu'Ambroise avait été porté
1 Ammian. Marccllin. xxii, 3; xxxi.\,3. — Zozim. iv, 16.
sur le siège de Milan avec l'appiaudissemenl de ce même empereur. Celui-ci s'étonna d'abord de cette liberté; mais il ne s'en offensa pas. 11 était de ces natures dont l'impétuosité ne tient pas devant le calme accent de la raison soutenu de l'irrésistible ascendant de la vertu. « Ce n'est pas d'aujourd'hui, lui dit-il, que je vous connais celte fière indépendance. Toutefois , loin de m'opposer à votre ordination, je l'ai favorisée. Eh bien, si j'ai péché, appliquez-moi le remède que prescrit la loi de Dieu *. »
Ces paroles étaient sincères ; et si Valentinien ne put être guéri de ses emportements, du moins vit- on tout à coup présider à sa conduite un esprit tout nouveau dont les meilleurs historiens font honneur à Ambroise. Au système opiniâtre de non-intervention, ou d'ingérence intempérante dans les choses de la religion , succéda inopinément celui d'une protection sage des cathohques. Sous la même influence , un concile d'IUyrie fut convoqué contre les évêques ariens, et l'empereur se chargea d'en faire publier les décrets dans les États de Valens. C'était tout un changement de front dans sa politique. Elle était formulée dans une lettre impériale accompagnant l'envoi des actes du concile aux évêques d'Asie. Leur reprochant d'avoir lâchement fait plier leur foi sous la volonté de son frère, et de s'être prévalu de son autorité pour persécuter les évêques catholiques, Valentinien ajoutait : «Cependant ce sont ceux-là qui servent Dieu avec fidélité. Ces pieux évêques respectent notre puissance. Ils payent le tribut établi parles lois; et en obéissant aux ordres de Dieu ils
1 Gum divinus Ambrosius multa cum libertate imperatorem alloquens nonnulla reprehendisset quse a magistratibus haud recte facta esse videbantur, respondit imperator: « Hanc tuam libertatemjampri- " dem cognitam habebam ; sed licet eam probe nossem , non solum Il non contradixi, imo assensum praebui ordination! tuae. Proinde de- II lictis animarum nostrarum medicinam adhibe, quemadmodum <i divina iex praecepil. » (Theodoret. Hist. Eccl. lib. IV, cap. vi, p. I."j7. Edit. gréco-laliiio de Henri <!e Valois, Paris, 1074.
ne contreviennent pas aux nôtres , que vous transgressez avec audace ; car nous avons défendu de troubler ceux qui travaillent dans le champ du Seigneur, et de chasser les ministres du grand Maître. Voilà ce que Notre Majesté a voulu qui vous fût annoncé. Que nul ne vienne dire qu'il suit la religion de l'empereur qui gouverne en ce monde, au mépris de Celui qui nous a donné le salut; car l'Évangile a dit : Rendez à Dieu ce qui est à Dieu , et à César ce qui est à César. Vous donc, évêques, qui êtes les principaux ministres du salut, ne parlez pas autrement».»
Les ariens furent contenus, pour quelque temps du moins ; et Ambroise put entreprendre , dans une paix provisoire, la sanctification de son Église de Milan.
Le matin, dès le lever du soleil, le dimanche et aux fêtes des principaux martyrs, chaque jour dans le carême, le peuple se rendait dans une des basiliques. C'était le nom attribué, depuis Constantin le Grand, aux églises qui avaient remplacé « les chambres » souterraines des catacombes , dont elles avaient conservé en partie la disposition. On arrivait d'abord dans le vestibule ou atrium, cour carrée enceinte de murs et de galeries couvertes, tel qu'on voit à Milan le parvis de Saint-Ambroise, Là restaient, durant les mystères, les pénitents publics et les catéchumènes; quelquefois les mendiants y demandaient l'aumône , et une vasque pleine d'eau pour l'ablution des mains rappelait la pureté dont le prophète disait : «Qui sera digne d'entrer dans la maison du Seigneur, sinon l'homme dont les mains sont sans tache et le cœur pur? » Ambroise nous apprend qu'aux grands jours on suspendait de riches tentures entre les arcades du portique. De là , le peuple entrait, par trois portes, dans les nefs qu'une double ransrée de colonnes divisait entre elles. Les hommes v
1 Theodorel. Iliat. Eccles. lib. 1\' , cap. viu et ix. — rillemont, Sur les ariens, p. 593.
étaient séparés entièrement des femmes ; une place d'honneur était réservée aux vierges, et les dames milanaises venaient y recevoir leur baiser comme une bénédiction '. Mais nul laïque ne pénétrait dans l'abside circulaire où se tenaient les prêtres rangés autour de l'évêque , et l'on verra Ambroise en faire descendre un jour Théodose lui-même. Là, dans ce lieu sacré, inaccessible au peuple, derrière un voile splendide, qu'on n'ouvrait qu'au moment où s'achevaitle mystère, s'élevait l'autel, placé entre la nef et le chœur. 11 était surmonté d'un riche baldaquin ou tabernacle, véritable lente soutenue par quatre ou six colonnes, et d'où pendaient de grands rideaux qui l'enveloppaient de toutes parts. On l'appelait le ciboire. L'hostie y reposait le plus souvent dans une colombe d'or ou d'argent, telle qu'on en conserve une dans l'ancienne basilique de Saint-Nazaire à Milan -. « Notre sainte colombe est l'image du Saint-Esprit, disait Tertullien, et la maison qu'acné habite est tournée vers l'Orient, qui est l'image du Christs »
C'est là qu'on vit bientôt se presser autour d' Ambroise une foule non moins curieuse d'une belle parole, comme l'atteste Augustin , que de l'instruction distribuée par l'évêque. Des personnages de la cour y prenaient place à côté des soldats, des magistrats, et même des païens et des sceptiques de l'école , qui , venus pour chercher le charme du discours. Unissaient par subir celui de la vérité.
D'ordinaire, à midi, Ambroise montait en chaire. Cette
1 Illum locum tabulis separatum in quo iu ecclesiastabas, recordaii debuisli ad quem religioste matronae et nobiles certatim currebant tua oscula petentes. (Ambr. de Lapsu virginis cap. vi, n. 24 ; et not. a , t. II, p. 311.)
2 V. l'historique et le dessin de cette colombe d'argent dans l'Historia Daliana du D'' Biraghi, et dans son ouvrage : Inni sinceri di sant' Ambrogio.
3 TertuUian. advers. Valenlin. cap. lu.
80 L'ÉGLISE DE MILAN \l IV« SIÈCLE
chaire, croit -on, était la tribune de marbre blanc que l'Église milanaise garde et vénère encore comme un monument consacré par lé génie de son grand docleur.
L'Italie avait retenti autrefois de la parole des orateurs païens. Mais ce fut avec Ambroise que, pour la première fois, l'éloquence chrétienne, libre enfin de se produire, y trouva un organe digne des temps nouveaux. Une noble attitude , un grand air d'autorité tempéré de modestie, quelque chose à la fois de calme et d'ardent, montraient dans Ambroise cette forme sacerdotale qui parle avant le discours , et qui convainc plus que lui'. De son aveu il détestait le ton des rhéteurs à la mode, et, en ceci comme en tout, il n'aimait que l'austérité, la ferme discipline et la mâle vigueur -. Un geste sobre et simple , des mouvements réglés par la seule nature , mais la nature corrigée par un art discret, étaient Tunique puissance qu'il appelât au secours de la parole de Dieu '.
Cette parole elle-même était marquée au même coin de simplicité et de grandeur. Une flamme d'enthousiasme , une douce chaleur anime son langage; une sainte poésie, celle de l'Écriture, le colore des reflets d'une lumière divine. « La suavité d' Ambroise, » ainsi qu'on l'appelait, était célèbre de son temps *. Mais si le cœur est tendre, le caractère reste fort, et jamais orateur n'eut peut-être de plus véhémentes hardiesses. « La parole, écrivait-il,
1 Ambr. de Officiis min. lib. I , n. 75.
2 Id., ibicL, n. 84 : Vox ipsa non reniissa, aonlVacla, nihil fenùneum sonaus, sed quamdam formam et regulam ac succum virilom leservans.
3 Id., ibid. , n» 75 : Desit affeclatio, sed motus sit purus ac simplox. Nihil enim fucatum placet. Si quid sane in natura vitii est, industria emundet; ut ars desit, non desit correctio.
4 S. Aiiijusl. Confess. liL). \'\.
CATÉCHÈSES D'AMBROISE 81
c'est le baume qui coule sur les plaies du pécheur, c'est l'huile qui adoucit les blessures spirituelles *. « Toutefois, s'agissait-il d'un vice à extirper, d'un crime à châtier, celte parole devenait une arme et perçait comme un trait.
Mais la parole d'Ambroise était avant tout une action; et la première, comme la plus persévérante de ses œuvres , fut d'attirer dans le sein de l'Église les chrétiens qui en portaient le nom sans en avoir reçu le premier sacrement. Aux approches de Pâques et des grandes fêtes, l'évêque ne cessait d'exhorter à se faire baptiser les disciples peu pressés d'accepter un bienfait qu'ils regardaient comme une charge : « Approchez-vous de Dieu, et soyez illuminés, leur criait-il avec le prophète David. Recevez le joug de Jésus-Christ ; ne le redoutez pas parce que c'est un joug; hàtez-vous de le subir, parce qu'il est léger. Il ne sera pas pour votre tête un poids , mais un honneur. Pourquoi hésitez-vous? Pourquoi tardez -vous? Le baptême n'impose pas de chaîne, mais il confère une grâce; et , loin de faire subir à l'àme une contrainte , il ne fait que diriger la volonté dans le bien -.
« Vous dites : Le temps n'est pas venu; mais il est toujours temps de recevoir an pardon. Si je vous offrais de l'or, vous ne me diriez pas : Je reviendrai demain ; mais vous le prendriez aussitôt. (Juand il s'agit d'or, personne ne s'excuse ni ne demande de délais; mais quand c'est la rédemption de l'àme qui est proposée , personne ne s'empresse. Jean conférait le baptême de la pénitence, et il voyait venir à lui toute la Judée. Jésus-Christ baptise
1 Est enim alligatura quae conslringere solet aniinoium vulnera... (Ambros. Episl. ii, n. 7, t. II, p. TôG.)
2 Accedile ad Deum et illuminainini. Suscipite jugum Chrisli. Nolite timere quia jugum est; l'cslinale, quia levé est : non content colla, sed honeslat. Quid dubitalis? quid procraslinatis? {De Etia et Jejunio cap. xxii, n. 83, t. I, p. oG2.'
83 CATÉCHÈSES IVAMHUOISK
dans le Saint-Esprit, il dispense la grâce ; on dédaigne et on s'abstient.... '
«Jusqu'à quand dureront ces plaisirs? Quand Uniront ces festins? Le jour du jugement se lève, et pendant que vous repoussez la grâce, la morlapproche. Vous médites: Maintenant je n'ai pas le temps , je suis occupé, ne me montrez pas la lumière, je ne veux pas êlre racheté sitôt, je n'ai pas encore besoin du royaume des cieux. — N'est-ce pas là ce que veut dire l'ajournement du baptême? El cependant, ô homme ! quelle grâce de renouvellement ! Elle purifie sans consumer, elle guérit sans blesser, elle réforme sans détruire. Ce n'est pas une mort, c'est une résurrection. Et tu recules encore, tu attends, tu veux vivre de la vie du siècle, et tu renvoies à plus lard de vivre de la vie de Dieu * ! »
On finissait par se rendre à ces invitations. Beaucoup se faisaient inscrire pour le catéchuménat, qui durait deux ou trois ans, passés dans la vie chaste , la pénitence et les œuvres. Le baptême venait ensuite. Ambroise s'y employait avec un tel zèle, « qu'après lui cinq évêques, dit son hislorien , ne pouvaient suffire ensemble à remplir auprès des futurs baptisés le minislère qu'il avait exercé à lui seul'. »
Ce ministère était celui des catéchèses, ou instructions familières adressées aux catéchumènes, pour les disposer aux grâces de la régénération et de la communion. Elles ont été recueillies et rédigées par Ambroise dans ses deux traités des Sacrements et des Mystères. Ces œuvres n'ont
1 Quid nega» acUiuc esse lemporis? omiii' leiupus; opportuimm ad jndulgenliam. Si aurum tibi offeiam, non mihi dicis : Cras veniam, sed jam cxigis, etc. {De Elia et Jejunio, u. 8't.;
2 /6jd.,n.85.
3 In rébus divinis iniplendis forlissimus in lanlum, ul quod solilii> eral circa baplizandos inipleie, iiuimiue poslea episcopi, leinpoïc quu decessil, vix iinploii-nt. (Paulin. \'itu Amln-Ds. , n. 38.J
CATÉCHÈSES D'AMBROISE 83
rien en elles qui en précise la date ; mais il est constaté qu'elles sont des premiers temps de l'épiscopat d'Ambroise, et qu'on n'en peut reculer l'époque au delà de l'année 377*.
C'était principalement aux vigiles de Pâques et de la Pentecôte que l'évêque conférait le baptême solennel, entre l'office de la nuit et la messe de l'aurore, pour signifier que le catéchumène passait des ténèbres du péché à l'illumination de la grâce divine. Dans les enseignements du docteur à son peuple sur la grandeur, le rit, l'efficacité de ces augustes mystères , on aime à retrouver presque intégralement la liturgie actuelle du baptême catholique *.
Au sein d'une église qu'Ambroise appelle quelque part la basilique du Baptistère, les catéchumènes se rangeaient auprès des fonts sacrés, ou bassin baptismal de marbre ou de porphyre. Après les exorcismes, l'onction de l'huile sacrée, le renoncement solennel à Satan et à ses œuvres, la bénédiction de l'eau , l'évêque procédait à l'immersion sainte. Ambroise la décrit ainsi à ses catéchisés : « Le prêtre vient, récite la prière sur les fonts, invoque le nom du Père, la présence du Fils et du Saint-Esprit, selon les paroles célestes de Jésus-Christs Vous êtes interrogé:
1 C'est la date approximative donnée dans l'édition bénédicl., Admonitio,i. II, p. 320.
Dom Cellier la place en 387, Auteurs sacrés, p. 487. Mais la raison qu'il donne de cette date se rapports mieux aux premières années du ministère d'Ambroise.
Le traité des Sacrements est contesté à Ambroise par de graves autorités. (Dom Cellier, t. VII, § xiv, p. 487. Tillemont , t. X, p. 76o, n. 62.) Nous avons incliné pour l'affirmative, sans prétendre résoudre la question.
2 Ces rits sont expliqués par Ambroise. (De Sacrainentis lib. 1, cap. i-v.'j
3 Venit sacerdos, precem dicil ad fonlem, invocat Patris nomen, praesentiam Filii et Spiritus sancti. Utitur verbis cœleslibus, etc. . ( Lib. Il , cap. V , n. 14.)
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— Croyez -VOUS en Dieu le Père tout- puissant? Vous dites alors : J'y crois; et l'on vous plonge dans l'eau. On vous demande encore: Croyez-vous en Jésus-Christ et en sa croix ? vous répondez : J'y crois ; et l'on vous baigne de nouveau. Enfin on vous demande : Croyez-vous au au Saint-Esprit? — J'y crois, répondez -vous ; puis vous êtes plongé dans l'eau une troisième fois'. » Une dernière onction, celle du chrome sur la tête, était, suivant l'interprélation d'Ambroise , comme le sacre royal imprimé sur un front devenu désormais le trône de la sagesse chrétienne 2.
L'Église de Milan ajoutait au baptême une dernière cérémonie qu'Ambroise décrit ainsi : « A peine êtes-vous sorti de la fontaine, que l'évêque se ceint d'un linge et vient vers vous, pour vous laver les pieds. Que signifie ce mystère? vous le savez: Jésus-Christ avait ainsi lavé les pieds de ses disciples, tout en leur disant qu'ils étaient déjà purs *. «
« Je n'ignore point, ajoutait Ambroise, — et cette parole est remarquable , — je n'ignore point que telle n'est pas la coutume de l'Église romaine, dont nous prenons la forme et suivons l'exemple en tout. Elle ne lave pas les pieds aux nouveaux baptisés, et c'est peut-être à cause
1 Interrogalus es : Credis in Deum Patrem omnipotentem ? dixisli : Credo, et mersisti. Iterum interrogalus es: Credis in Dominum noslrum Jesiim Chrislum et in crucem ejiis? dixisti : Credo, et mersisti. Tertio intcrrogatus es : Credis in Spirilum sancluni? dixisli : Credo ; tertio mersisti. (Lib. II, cap. vu, n. 20, p. 359. — DeMyteriis cap. v, n. 28.)
Un vestige de celle triple immersion se retrouve encore dans le rit milanais, selon lequel le haut de la lète de l'enfant est plongé trois fois dans la cuve baptismale.
'■i Accipis autem jiûpov : hoc est unguenlum supra caput, etc. (Lib. III, n. 1.)
•1 Succinclus summussacerdos pedcs libi lavai. [Ibid. yCuy. i , u. 4.
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de leur multitude '. Je désire me conformer en toute chose à ce que fait l'Église romaine. Cependant nous pouvons avoir sur ce point notre pensée à nous ; et si l'on est en règle en suivant cet usage ailleurs , nous le serons également en l'observant ici -. «
Si grand que fût le baptême, il n'était cependant que la préparation à un plus auguste sacrement. L'Eucharistie est le cœur même du christianisme ; car l'Eucharistie c'est Dieu. Dans l'Eglise de Milan, comme dans les autres Églises, les néophytes communiaient la nuit même de leur baptême ; mais c'était seulement huit jours après qu'ils étaient admis à offrir eux-mêmes le pain qui devait être consacré pour leur communion. Dans chacun de ces huit jours, l'évêque montait en chaire : « Il ne faut pas, disait-il, que le chrétien se présente à l'autel dans l'ignorance des choses qui vont s'accomplir. Il faut qu'il soit instruit des mystères célestes avant d'offrir le don du pain qui doit être consacré*. »
Les six livres qui composent le traité des Sacrements , avec celui des Mystères , sont autant d'instructions prononcées par lui dans ces catéchèses, simples, claires, élémentaires, mais pleines d'une douce onction, comme il convient à un si beau sujet ''. Dans la crainte d'exposer le plus profond des mystères à la profanation ou à la dérision, l'Église avait fait une loi , encore en vigueur alors , de n'en pas livrer le secret même aux catéchumènes , qui
1 Non ignoramus quod Ecclesia Romana hanc consuetudinem non habeat, cujus typum in omnibus sequimur et forniam : hanc tamen consuetudinem non habet, ut pedes lavet....
2 In omnibus cupio sequi Ecclesiam Romanam : sed tamen et nos homines sensum habemus; ideo quod alibi rectius servatur, et nos rectius custodimus. [Ibid. , n. 5.)
3 Ambros. in Psalm. cxviii, Prolog., n. 2, 1. 1, p. 973.
♦ Dans le manuscrit de Saint-Gall, qui est de la plus haute antiquité, les six livres des Sacrements sont divisés en sept sermons, le sixième livre étant partagé en deux. (V. Mabillon, Musrpum Ualicum , p. 7.)
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en recevaient une sommaire révélation avant le moment du baptême. Mais maintenant que les néophytes étaient illuminés parle Saint-Esprit, comme on les appelait, qu'ils étaient initiés, l'heure était arrivée de leur développer le grand prodige de l'amour. Il y a une émotion solennelle dans ce début par lequel l'évêque ouvre aux nouveaux baptisés les portes du sanctuaire et s'apprête à dévoiler la face même de Dieu :
« Le temps est venu , mes chers fils , de vous parler des mystères et de vous rendre raison des sacrements divins. Si, avant le baptême, nous avions eu la présomption de vous les dévoiler, c'eût été trahir l'Église plutôt que la servir. D'ailleurs , des grâces mêmes que vous avez reçues , jaillit une clarté qui se répand dans l'âme et qui l'éclairé mieux que ne feraient mes discours. Ouvrez donc vos oreilles, respirez les parfums de la vie éternelle ; et, comme on vous l'a dit au baptême : Ephpheta, c'est-àdire : ouvrez-vous '. »
En effet, Ambroise déchirait tous les voiles, écartait toutes les ombres. Le dogme de la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie apparaissait ici dans la lumière la plus consolante pour la foi, la plus désespérante pour l'incrédulité :
« Comparez, disait-il, cette manne, que les Juifs appelaient le pain des anges, et la chair de Jésus-Christ , qui est le corps de la Vie même. Laquelle de ces nourritures est la plus excellente? Celle-là tombait du ciel; celle-ci est
1 Nunc de mysteriis dicere lempus admonet, atque ipsam sacramenlorum ralionem reddere. Quam ante baptismum si putassemus insinuandam nondum initiatis, prodidisse polius quam edidisse aeslimaremur. {De Mijsleriis cap. i, n. 2, t. Il, p. 32o.)
V. sur cette communion et cette initiation progressive, S. Cyrille de Jérusalem : Prœlogiurn in catéchèses mystagogas (Edit. Migne, t. XXXIII Patrol. grœcae, p. 1059), — et note sur le n» 32 de la xvm* catéchèse. Ihid. , p. 1054, —avec la dissertât, du P. Touttée in S. Cyriil. Ibid., p. 150.
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plus haute que le ciel; c'est la manne non des cieux, mais du Maître des cieux. L'une pouvait se corrompre; l'autre nous confère l'incorruptibilité. L'eau coula du rocher en faveur des Juifs; pour vous, c'est le sang de Jésus-Christ qui coule de son cœur. Cette eau désaltéra les Juifs pour un temps ; le sang de Jésus-Christ abreuve l'àme fidèle pour l'éternité. Le Juif buvait au rocher, et avait soif encore ; nous avons un breuvage divin qui désaltère à jamais. Là était l'ombre, ici la vérité. Que si vous admirez ce qui n'était que la figure, combien plus admirable sera la réalité! La lumière vaut mieux que l'ombre, la vérité que l'image, et le corps du Dieu du ciel que la manne des cieux '. »
A ces fermes assertions se joignaient d'admirables considérations , dans lesquels le docteur présentait la création, l'incarnation et l'Eucharistie comme les actes successifs et gradués d'une parole féconde qui fait tout ce qu'elle dit :
« Quoi! lorsque, dans la Genèse, il ne s'agit encore que de l'œuvre de la nature , vous lisez ces paroles : Dieu dit, et tout est fait; il commande, et tout est créé. Et le discours du même Dieu , le Verbe , qui de rien a fait ce qui n'était pas, ne sera pas capable de changer ce qui est! Il a formé son corps miraculeusement, du pur sang d'une vierge; et ce corps miraculeux, il ne pourra le perpétuer, il ne pourra nous le transmettre par un autre miracle ! N'est-ce pas la même chair qui est née de cette Vierge, la chair de Jésus-Christ crucifiée, ensevelie? Et ce qu'il a fait une fois , ne peut-il le faire toujours ? C'est
1 Considéra nunc utrum praestantior sit panis Angelorum, an caro Christi, quae utique est corpus vitse.... Manna illude cœlo, hoc supra cœlum : illud cœli, hoc Domini cœlorum.... Illis aqua de petra fluxit, tibi sanguis e Christo ; illud in umbra, hoc in veritate.... Potior est enim lux quam umbra, veritas quam figura, corpus Auctoris cœli quam manna de cœlo. [De Mysteviis cap. via, n. 48, 49.)
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lui-mèmcqui le proclame : Prenez, ceci est mon corps' Avant les paroles saintes il n'y a que du pain ; après la consécration, c'est son corps. Dieu le dit, vous-même alors répondez: « Amen ! « c'est-à-dire, « c'est vrai! » Que votre àme ratifie ce que votre bouche confesse, et que votre cœur croie ce que profèrent vos lèvres*.»
Il y avait donc un moment, et le plus sacré de tous, où, le prêtre prononçant à haute voix les paroles de la consécration, le peuple entier lui répondait par cet acte de foi -. Après cet instant solennel, suivant l'usage oriental observé à Milan % le voile était tiré ; le sanctuaire s'ou-
i Ipse clamât Dominus Jésus : Hoc est corpus meum. Ante benediclionem verborum cœlestium alla species nominalur;posl consecrationem, corpus significatur. Ipse dicit sanguinem puum. Et tu dicis : Amen, hoc est, verum est. Quod os loquilur, mens interna fateatur. [De Myslrr. cap. ix,n. o4.)
Tous ces textes d'Ambroise sur la présence réelle du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie ont paru si décisifs aux protestants eux-mêmes, que ceux-ci n'ont eu que la ressource denier gratuitement rauthenlicité de ce livre. Ils sont venus trop tard. Déjà, au xi« siècle, Lanfrand, Guilmond, Auger, Pierre de Cluny, l'avaient opposé aux nouveautés sacrilèges de Bérenger. Le cardinal du Perron (lib. II de Euchar., sect. xiv, au t. II de la Perpéluilé de la foi] y fait voir clairement le dogme catholique de l'Eucharistie. Enfin les protestants de bonne foi, comme Blondel. ont reconnu l'authenticité de l'ouvrage qui les condamne.
2 Dans les premiers temps de l'Eglise, on récitait à haute voix le canon de la messe, et le peuple répondait en chœur aux paroles de la consécration. Ainsi en est-il dans les Liturgies orientales de saint Basile et de saint Chrysostome, comme dans celles qui portent le nom de saint Jacques et de saint Marc. (V. le cardinal Bona, Renim littirg . lib. 1), cap. XIII et XXV.)
3 Une savante dissertation de l'abbé Bartol. Catena, préfet de la bibliothèque Ambroisienne, insérée dans l'ouvrage Milano e il stio territorio , t. I , p. 101 etsuiv., démontre très-bien cette origine et ce caractère oriental de la liturgie milanaise [Chiesa e Riti , 101 -"127) : « Ben considerando l'indole del rito Ambrosiano, si révéla essere il medesimo tenace delT antico, e corne si diro in appresso, foggiato su molle forme del rito preco. »'V. 121.'
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vrait : le pontife de Jésus - Christ élevait l'hostie dans ses mains, tourné vers l'Orient. L'assemblée adorait debout, et les deux bras étendus en forme de croix : « Ne savez-vous pas, disait Ambroise aux néophytes, que lorsque vous priez vous représentez la croix de votre Rédempteur *? » Les profanes étaient exclus: « Les choses saintes aux saints! » criait le diacre ou le prêtre. C'était le sisrnal de la communion des fidèles , qui allaient la recevoir au pied du sanctuaire.
Cette communion au corps divin de Jésus-Christ, Ambroise n'en parlait qu'en des termes enflammés. « La communion, écrivait-il, c'est le baiser de Jésus-Christ : que celui qui lit comprenne - ! » Aussi souhaitait-il qu'on communiât chaque jour; et dans les instructions faites aux néophytes sur les demandes du Pater , en venant à ces paroles : Donnez-nous aujourd'hui noire pain quotidien^ l'évêque leur disait :
« Si c'est le pain quotidien, pourquoi ne le mangerionsnous qu'une seule fois par an , comme les Orientaux ? 0 chrétien, reçois chaque jour ce qui doit être pour toi l'aliment de chaque jour. Celui qui n'est pas digne de le recevoir tous les jours sera-t-il digne davantage de le recevoir une fois l'an? Quoi! Job offrait chaque jour le sacrifice pour ses enfants, et vous qui savez bien que le divin sacrifice, toutes les fois qu'on l'offre, renouvelle la mort, la résurrection, l'ascension du Seigneur, la rédemption du péché, vous refusez de prendre le pain quotidien de votre vie ? Ah ! quand on est blessé , on appelle le remède. Tous, pécheurs que nous sommes, nous portons une blessure ; allons chercher le remède dans l'auguste sacrement'! »
1 De Sacram. lib. VI, cap. iv, 19.
2 Osculamur ergo Christum communionis osculo : qui legit, intelligat. (Epist. xLi, n. l.o.)
3 Accipe quolidie quod quotidie tibi prosit. Sic vive, ut quotidie tibi prosit. {De Sacr. lib. V, cap. iv. n. 2:>, t. II, p. 378.) — La pratique
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Ces catéchèses quotidiennes ouvertes avec le car(^me se prolongeaient au delà de Pâques sans interruption. Il y y avait des moments où Ambroise semblait prêt de succomber à cette tâche, et où il demandait grâce à l'assemblée, toujours insatiable de sa parole. « L'épuisement de ma voix et la durée du discours me contraignent de m'arrêter, disait-il un jour. Demain, si le Seigneur me donne la force et le temps de vous entretenir, je le ferai plus amplement ', » Mais la force de l'àmo relevait la faiblesse du corps. Ce qui le ranimait, c'étaient les premières et ineffables joies de l'apôtre trop heureux de pouvoir rendre à Dieu , dans le service des âmes, quelque chose des dons qu'il a reçus de lui. Mais son regret était de voir se disperser cette famille de néophytes devenus des chrétiens ; et rien n'est plus touchant que l'humble adieu que leur adressait le pontife :
« Je viens de vous enseigner ce que je n'ai guère appris. Je vous l'ai dit selon que j'ai pu le comprendre. Que votre sainteté, formée par les instructions de vos prêtres, s'efforce de conserver ce qu'elle a reçu de Dieu ; et que le caractère de l'hostie immaculée s'imprime à jamais ineffaçable en vous *! »
Il faut rapporter aussi aux premières années de l'épiscopat d'Ambroise le livre du Paradis, dont lui-même a écrit : « J'étais encore jeune prêtre quand je composai le discours sur le paradis ». » Il nous apprend encore
de faire communier chaque jour les néophytes était celle de l'Occident.
Saint Augustin leur dit de même : « Vous devez connaître ce que vous devez recevoir chaque jour, quid quolidie accipere debealis. ■■
1 Sed intérim secundum fragilitatem vocis nostrœ, et secundum temporis rationem,satis sithodie. [De Sacramentis l\h. I.cap. vi, n. 2'i.)
2 Docuimus pro captu noslro forsitan quod non didicimus ; et ut potuimus expressimus. {De Sarram. lib. VI, n. 26.)
3 Ego de paradiso jamdudum scripsi , nondum veteranus sacerdos. (Epist. XLV ad Sabinuni, n. 1, l. 11, p. 981.)
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qu'aux leçons faites aux nouveaux baptisés sur les mystères il joignait pour les fidèles des commentaires moraux sur les Patriarches et le livre des Proverbes^. Dans ces premières œuvres l'allégorie domine : on y voit cette tendance à tout symboliser qu'Ambroise atïectionnait pour confondre les manichéens et surtout pour les attirer. Mais il y révèle déjà son immense talent. C'est encore sa parole dans sa première saison , exubérante , diffuse , toute gonflée d'une sève qui pousse un peu au hasard ses feuilles et ses fleurs: mais le temps la mûrira, et l'éloquence d'Ambroise portera dans son Église les plus merveilleux fruits de grâce et de salut.
Tels furent les travaux de l'évêque dans cette première et calme époque apostolique, à laquelle désormais succède une existence dont le cadre va déborder Milan et l'Italie. L'intérêt de sa vie s'enrichit de l'intérêt de la vie de son siècle, que cet homme puissant inspire, domine et entraîne. Nous entrons avec lui dans une carrière ardente où les événements ne lui laisseront plus un seul jour de repos. Ce n'est plus du pasteur d'une Église particulière, c'est d'un Père de l'Église que l'histoire commence.
1 De moralibu? quntidianum sermonem habuimus, cum vf>l Patriarcharum gesla , vel Proverbiorum legerentur prfecepta. [De Mysler. f-ap. 1, n. 1, p. 325.)