AMBROISE RACHÈTE LES CAPTIFS
Ces heures de désolation sont les grandes heures de la charité catholique. On ne parlait à Milan (jue du sort des prisonniers livrés à d'horribles supplices, des enfants enlevés, des vierges déshonorées et des hommes de guerre réduits à une dure servitude. Ambroise avait commencé par épuiser ses colTrcs pour racheter ces captifs. Mais ces premières auinùnes étant insuffisantes, l'évèque se résolut à un de ces sacrifices extraordinaires dont la gloire est devenue inséparable de son nom.
Son église possédait des vases d'or et de métaux précieux , dons de la reconnaissance des princes et des peuples. Dans une grande détresse, un évêque de ce temps, saint Cyrille de Jérusalem, n'avait pas hésité à vendre les siens pour ses pauvres *. La même inspiration vint au cœur d'Ambroise. Il ne consulta pas cette fois le Presbytère, connue il avait coutume. Mais quelques jours après on sut que le pontife avait fait briser et réduire en lingots une partie du saint trésor de son Église -. Une députation organisée par lui se rendit à la tente des généraux barbares pour négocier et payer la rançon des captifs, et l'on vit arriver à Milan ces malheureux sauvés de la servitude, de la honte ou de la mort ^
L'enthousiasme universel aurait dû éclater sur les
pimus prœliorum ! Hunni in Alanos, Alani inGothos, Golhi in Tayfalos et Sarmatas insurrexerunt. Nos quoquo in Illyrico exsuies palri» Golhorum exsilia fecerunt, et mundum est finis .. Quia in occasu sœculi sumus, prsecedunt qufedam signa œgritudinis mundi. (Anibr. Exposit. Evang. sec. Lucam lib. X, n. 9, 10 ; I. 1 , p. Io06.)
1 V. Fleury, Hisl. eccl., t. Ul, p. -'i9'i.
2 Ideo inlra Ectlesiam priinuin qUvTsita siint vasa quœ iniliata non essent. Deinde comminuta, puslremo oonihila, per niinutias erogationis dispensata egentibus , caplivoruin quoque pretiis profecerunl. ( Ambr. de Offîc. Minîst. lib. 11 , ii. 1 î:i ; t. 11. p. KK?)
3 Nos aliquando in invidiam incidimus, qiiod roiilVegerinuis vasa myslica, ut captivos rodimereinus. [IliiiL. cap. wviii, n. Kît'.)
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pas de l'évêque : il n'en fut pas ainsi. Le parti des ariens se fit de cette charité une arme contre lui : « Pouvait-on disposer ainsi arbitrairement des objets sacrés pour un intérêt purement national? Devait-on laisser l'Eglise de Dieu dansce dénûment et cette pauvreté? » Ambroise daigna répondre, et il monta en chaire, afin de se justifier de ses propres bienfaits *. On objectait sordidement la perte de ces trésors; il y opposa le péril de la perdition des âmes. On prétextait la sacrée destination de ces vases ; il y opposa la consécration bien autrement auguste des chrétiens marqués du sang de Jésus-Christ. C'est là, dans ce discours, qu'il faut admirer à quelle hauteur de vues cet évêque s'élevait pour comprendre la charité , la pratiquer et la défendre.
« Qui donc, répondait-il, qui donc serait assez dur pour trouver mauvais qu'on rachetât à ce prix un homme voué à la mort, une femme exposée à un déshonneur qui serait pire que le trépas, des vierges, des jeunes gens, des enfants contraints, par la menace des supplices, au culte des idoles? Ah ! mieux vaut perdre son or et sauver les âmes. Le Seigneur, qui envoya ses apôtres sans or, n'a pas eu besoin d'or pour former son Église. Si l'Église a de l'or, ce n'est point pour le conserver; c'est pour le répandre, et, par ce moyen, soulager les malheureux. Ne vaut-il pas mieux l'employer à venir en aide aux pauvres, que le laisser en proie à la profanation d'un vainqueur sacrilège*?
« Le Seigneur ne dirait-il pas : « Pourquoi as-tu laissé mourir de faim tant de nécessiteux? puisque tu étais riche, tu leur devais l'aumône. Pourquoi tant de prison-
1 Faclum displicebat... quod in uobis reprehenderetur. Nos etsi non sine ralione gessimus, lameu ita in populo proseculi sunius ut conliteremur, de. [D,; Offic. Min. iib. II, cap. .vxviii, n. 137.^
2 Aurum Ecclesia habet, non ul servet, sed ut irroget et subvenial in necessitatibus. [Ibid.. cap. xxviii, n. 130, 137.)
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niers sont-ils vendus à l'encan, mis à mori par l'cnnemi, quand tu pouvais les racheter? Mieux vaut conserver les vases vivants des âmes que des vases de métal '. » D'ailleurs les sacrements n'exigent point des vases d'or, ce n'est pas de là que les choses saintes tirent leur prix : elles en ont un autre. Ces vases sont précieux d'abord parce qu'ils portent le sang salutaire du Seigneur, le précieux sang qui délivre les âmes de la mort. Hors de là si quelque autre chose donne du prix à ce métal, c'est qu'il peut fournir à de malheureux prisonniers la ranç^on de leur esclavage , comme le sang qu'il contient paye la rançon de nos crimes.
« Qu'il est beau ce cortège des captifs dont on dit : Ce sont les rachetés de Jésus -Christ ! Voilà le seul or que j'aime; voilà le seul or utile, l'or de Jésus-Christ ; car c'est l'or rédempteur, rédempteur de la pudeur, sauveur de la chasteté. Au lieu de le garder, j'ai préféré, quant à moi, vous rendre des hommes libres. Ce grand nombre de captifs et ce cortège heureux ne vous semble- 1- il pas plus beau que l'éclat de vos riches calices - ? »
L'Église et l'avenir ont justifié Ambroise. Dans ce renoncement généreux il avait révélé l'esprit de la loi d'amour, et montré en même temps un des plus admirables côtés de sa belle âme. C'est l'âme d'un grand homme et d'un vrai saint , à qui n'a manqué aucune des fibres délicates et fières, courageuses et tendres, qui s'émeuvent pour tout ce que Jésus-Christ nous a commandé d'aimer. Dieu et notre prochain , la cité de la terre et la cité du ciel. Devant la patrie menacée, il parle comme un
1 Melius luerat ul vasa viventium servares quam nielallorum. [De Offlc. Min. lib. 11, cap. x.win , n. 137.)
2 Quam pulchruin, ut cuin agmina caplivorum ab Ecclesiaredimunlur, dicatur: Hos Christus leilemit. Ecce aurum quod probari potest, ecce aurum utile, ecce aurum Christi, ijucd a morte libéral : ecce aurum quo redimitur pudicitia, servatur castitas. (IhiU., n. 138.)