CHAPITRE I
AMBROISE PENDANT l'iNVASION DES GOTHS
Gratien succède à \'alentinien. — Ursiii et Julien Valens troublenl l'Église de Milan. — Gratien lui rend la paix. — LesGoths ariens introduits sur les terres de l'empire. — Indignation patriotique et chrétienne d'Ambroise. — 11 engage Gratien à repousser les barbares. — Ses belles exhortations. — Funeste bataille d'Andrinople. — Deuil éloquent d'Ambroise. — Il vend les vases de son église pour racheter les captifs. — Murmures des ariens. — Sa défense victorieuse.
Ambroise avait laissé l'empereur Valentinien dans les plus favorables dispositions à l'égard de l'Eglise ; mais les événements ne lui permirent pas d'en recueillir les fruits. En même temps qu'il inspirait au pouvoir des mesures plus chrétiennes , il recevait du préfet Probus, son ancien patron, qui se trouvait alors en tournée du côté de Sirmium , les plus alarmantes nouvelles sur l'état de ces contrées. Les Quades venaient d'envahir toute la Pannonie ; les Sarmates occupaient militairement la Mésie ; Probus lui-même était bloqué à Sirmium. L'empereur, furieux, s'en prenait au préfet des malheurs et des dangers de l'empire. Lui-même se rendit sur le théâtre de la guerre, mais plus sombre, plus impatient,
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plus irritable que jamais. De sinistres pressentiments ajoutaient à son trouble. Le 16 novembre 375, dans une nuit agitée, il lui sembla que sa femme, l'impératrice Justine, se montrait à lui en habits de veuve , les vêtements déchirés et les cheveux épars. Il avait assigné le lendemain pour une entrevue avec les chefs des Quades. Ce jour-là, il se leva dans l'excitation d'une colère fiévreuse, reçut brutalement les députés barbares, et s'emporta contre eux en paroles si violentes qu'il ne se possédait plus. Sa voix était tonnante, ses yeux injectés de sang, et son visage en feu. Les ennemis, effrayés, s'étaient jetés à ses genoux, tremblant et pleurant, quand on le vit soudain pâlir et s'atïaisser , privé de sentiment. Valentinien P"" venait d'expirer foudroyé d'apoplexie '.
La mort de Valentinien laissait l'empire d'Occident aux mains de ses deux tils, Gratien, l'aîné, âgé seulement de dix-sept ans, et Valentinien II, jeune enfant de quatre ans, livré à la tutelle de sa mère Justine. Gralien, fils d'une autre femme, avait déjà reçu le titre d'Auguste, du vivant de son père. Il prit pour son partage la Gaule Cisalpine et Transalpine avec la Grande-Bretagne. Le petit Valentinien fut acclamé par les régions de Pannonie, et reçut pour États les provinces d'Italie, d'Ulyrieetd'Afrique. Mais, en réalité, l'empire d'Occident demeura indivis entre les deux empereurs, qui résidèrent tour à tour et indistinctement dans les capitales de la Gaule, de l'illyrie et de la Pannonie.
Gratien, à peine couronné, se vit assailli de llatteurs ; mais entre ceux qui captaient les faveurs d'un nouveau règne, il est juste de constater que les païens se montraient les plus empressés comme les plus serviles. Aurelius Symmaque épuisait, pour l'empereur, l'emphase de ses harangues dans l'enceinte du sénat. Ausone, le rhéteur
gaulois, mettait déjà au-dessus de Nerva, de Trajan, d'Antonin et de Marc-Aurèle le jeune prince qu'il était fier d'avoir eu pour disciple. Themistius, envoyé d'Orient par Valens pour faire compliment à son jeune neveu , n'avait pas honte de débiter, en plein sénat, un pastiche du Banquet de Platon, sur la beauté physique de celui dont les dieux venaient de faire présent au monde. Enfin le sénat lui-même envoya les Flamines lui présenter la robe de Pontife Maxime, en signe de son souverain sacerdoce en Occident. Gratien eut le courage de refuser ces marques d'une dignité païenne qui offensait sa religion , et de se montrer supérieur à tout cet encens sacrilège en ne l'agréant pas '.
Pendant qu'Ambroise applaudissait à ces premières promesses d'un généreux caractère, son Église souffrait des perturbations dont la mort de l'empereur avait été le signal. Ursin, compétiteur du pape saint Damase au siège pontifical, après avoir rempli Rome de discussions, de scandales et de sang, avait mis à profit l'éloignemenl de Gratien, encore retenu en Gaule , pour tout brouiller à -Milan-. Un autre fourbe, appelé Julianus Valens, y attisait la flamme de l'arianisme , multipliant dans cette ville les ordinations sacrilèges, comme pour braver l'évêque jusque sur son siégea On le voyait parcourir la province à cheval, recruter des partisans de bourgade en bourgade, et souffler partout la haine de la foi de Nicée avec la haine d'Ambroise. Ursin, plus circonspect, évitait de se trouver dans les assemblées hérétiques pour ne pas compromettre ses prétentions à la tiare, « Mais , raconte saint Ambroise, tantôt on le voyait à la porte de la synagogue, tantôt il se glissait dans les maisons des ariens ; il avait
1 Zozim. Hist. Roman, iv, 36.
■-s Ambros. Episl. .\i, n. ;5, t. II, p. Sll.
3 Id.. ihid.. 11.10, p. 8Uy.
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avec eux des colloques secrets, atin de se gagner des adhérents dans leurs chefs. Il respirait leur fureur, et il leur apprenait par son détestable exemple à inquiéter l'Eglise •• »
L'impératrice Justine était l'àme de ces complots. On ne pouvait trouver personne à la l'ois de plus souple et de plus emporté que cette fameuse Sicilienne, unissant à la lierté dominatrice des matrones de la Rome impériale les artifices des princesses grecques du Bas- Empire. Une rare beauté, conservée jusque dans un âge mûr, avait bien pu l'associer d'abord à la fortune aventureuse de Magnence, puis au trône de Valentinien. Mais le peuple ne l'aimait pas. Outre que sa foi religieuse était justement suspecte , on lui reprochait d'avoir scandaleusement supplanté la mère de Gratien , Severa Marma , répudiée par l'empereur contre toutes les lois de l'honneur et de la religion. Mère passionnée, Justine mettait dans son affection pour Valentinien II plus d'ardeur que de lumière, et plus de recherche personnelle peut-être que d'intelligent et profond dévouement. C'est ce qui l'égara en la faisant se jeter dans le parti des ariens. Aux yeux de sa jalouse ambition, c'était assez que le collègue de son fils eût embrassé fermement l'orthodoxie catholique pour qu'elle s'engageât dans l'hérésie adverse, et choisît un autre camp pour son jeune pupille.
Elle dissimula d'abord ; car elle redoutait Ambroise. Mais déjà les ariens ralliés autour d'elle avaient résolu d'opposer un évêque de leur secte à l'homme dont ils avaient témérairement espéré plus de condescendance. Près des steppes de la Scythie, et non loin de Sirmium où elle résidait, Justine avait rencontré un prêtre entrepre-
1 Cum ariauis copulalus alque conjuuclus eral eo lempore quo tuibare MediolaïK'iisem Eccle^iam moliebalur cum Valt-nle, etc. (Ambr. Epist. XI, n. 3, el note, I. II, p. 811.
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nant, homme de parole et d'action, ardent propagateur de l'hérésie , courtisan ambilieux qu'elle tenait en réserve pour le placer, l'heure venue, sur le siège de Milan. « 11 y a sujet de croire, dit un grave annaliste, que les ariens l'avaient fait leur évêque dès lors et assez peu après l'ordination d'Ambroise '. » Ce Scythe souillé de crimes, perdu de réputation , n'était guère un rival sérieux pour le saint homme, dont il ne pourra devenir que le persécuteur. Il avait espéré faire oublier la honte de son passé en changeant son ancien nom païen de Mercurin en celui d'Auxence , cher à l'arianisme. « Mercurin ou Auxence , disait de lui Ambroise , c'est le même monstre sous deux noms. Il a quitté le premier dans la crainte d'être connu ; il a pris le second pour se concilier la plèbe qu'avait séduite ici l'évêque arien Auxence. Mais, en réalité, le loup n'a fait que changer de peau , et nous savons ce qu'il est -. »
Reconstitués par ce chef et secrètement assurés de la protection de Justine, les ariens s'enhardirent à demandera Gratienune des basiliques delà ville, sur laquelle ils prétendaient avoir quelques droits. L'empereur évita le piège. De Trêves, où il était probablement alors, il ordonna que ce sanctuaire fût mis sous le séquestre et également fermé aux deux communions rivales, jusqu'à ce qu'il pût, à son retour, en attribuer à qui de droit la possession définitive en connaissance de cause'.
En attendant, Gratien se déclara très- énergiquement
1 Tillemont. [Mém. pour l'Hisl. ecclés., t. X, p. 105, et la note 25.) 11 se fonde sur une épîlre de saint Jérôme. (lip. lvii, p. 130.)
2 Unum porlentum est, duo nomina. Etenim ne cognosceretur quis esset, mutavit sibi vocabulum; ut quia hic fuerat Auxentius episcopus arianus, ad decipiendam plebem, quani ille tenuerat, se vocaret Auxentiurn. Exuit lupuni, sed induit lupum, quid ^it agno-citur. (Ambros. contra A uxent., n. 22, t. II, p. 8G0.)
3 Ambros. de Spiritu sancto lib. I, n. 19.
pour Ambroise, Ursin l'uL de nouveau relégué dans les Gaules; Julianus Valens regagna la Fannonie, où nous le verrons se signaler par des exploits dignes de lui. Justine , retirée pour quelque temps à Sirniium, y rappela auprès d'elle toute sa petite Église.
Ambroise sut gré au prince de celte déclaration de sa foi. « Vous avez , lui disait -il dans un de ses écrits, vous avez rendu la paix à mon diocèse. Vous avez fermé la bouche à de perfides ennemis. Oue ne vous a-t-il été donné de convertir leur cœur! Et cela, vous l'avez fait moins par l'autorité souveraine de votre pouvoir que par celle de la foi et de la persuasion *. » C'était le remercîment d'un évêque chrétien : en rendant grâces au prince d'avoir protégé les droits de la vérité , il le félicitait de n'avoir pas méconnu le devoir de la charité.
Cependant l'arianisme n'était pas seulement une grande erreur doctrinale. Il était devenu , par suite de nouveaux et terribles événements, un péril politique et une menace sociale. Non content de désoler l'Orient par une sanglante persécution des catholiques, Valens avait commis lecrime irréparable de servir les intérêts de sa secte en compromettant à jamais l'intégrité de l'empire. Une heure solennelle venait de sonner dans l'histoire : les barbares arrivaient. Repoussés de leurs vastes solitudes de la Scythie par une horde nouvelle, hideuse et menaçante, qu'on appelait les Huns, les Goths acculés sur le bord du Danube demandaient à passer sur les terres romaines pour s'incorporer à l'empire.
Il faut le dire, cette prétention, si étrange qu'elle pa-
1 Reddidisti mihi quietem Ecclesiœ; perfidoruiu ora, alque utinani et corda, claudisli ; et hoc non minore fidei(|uam poteslalis auctoritale fecisti. [Anibros. Epist. i,2; t. Il, p. 7o3.)
Les éditeurs bénédictins [ibid., noie 2) placent justement ces faits au commencement de Tépiscopat d'Ambroise. (V. égalemenl Epist. .\i, note ' ; t. Il, p. «M.'
raisse, n'avait rien d'insolite. Tous les historiens nous ont montré la Rome des derniers Césars s'efforçant de s'assimiler les peuples qu'elle désespérait de soumettre par les armes. Une telle politique devait-elle prévaloir? Cette vaste inondation que Dieu faisait déborder pour nettoyer le monde pouvait- elle être contenue dans les digues avariées du régime impérial , dont elle eût pris les fanges sans déposer en lui ses sédiments féconds? N'était-il pas nécessaire que le vieux moule social tombât en pièces, pour que, de la fusion d'éléments plus généreux, sortît une nouvelle forme, mieux apte à recevoir les aspirations, les idées et les mœurs des nations de l'avenir? En tout cas , l'incorporation des étrangers dans l'empire n'était-elle pas une cause de ruine, et ne fallait-il pas reculer cette extrémité, dont Bossuet dit justement : « Le sang romain se mêlait; l'amour de la patrie, par lequel Rome s'était élevée au-dessus de tous les peuples du monde , n'était pas naturel à ces citoyens venus du dehors, et les autres se gâtaient par le mélange '. »
Quoi qu'il en soit, l'Église, mère des âmes avant tout, eût accepté ce mélange et l'aurait épuré par le christianisme. Ces Goths qui demandaient à entrer dans l'empire , elle avait commencé depuis longtemps leur conversion -. Elle l'eût achevée, sans doute, grâce à l'action puissante de leur évêque Ulphilas, si ce grand homme , demeuré jusqu'alors catholique, n'eût pas cessé de l'être. Mais l'imbécile Valens mit à l'entrée des Goths sur les terres de l'empire la condition qu'ils reçussent le symbole arien du concile de Rimini. Placé entre une question de foi et une question d'intérêt pour son peuple et pour lui, Ulphilas commit le crime de choisir l'erreur, que ses compatriotes acceptèrent de confiance : « Le fils de la Louve ne peut
1 Bossuet, Discours sur l'hist. univ. , III" part. chap. viii.
2 L'Église des Goths avait déjà été représentée par l'évêque Tliéophile au coucile de Nicée.
faire mal, » disaient-ils de leur évrquc '. Ils lurent donc tenus pour frères dès qu'ils furent hérétiques, et l'on vil déborder sur les campagnes de la Tlirace ces hôtes redoutables, tramant avec eux leurs chariots et leurs familles. Mais, aussi insoumis le lendemain que la veille, ils se tinrent prêts à montrer qu'il était plus facile de surprendre leur religion que de leur faire rendre les armes *. »
Sitôt que cette violation sacrilège et menaçante de la patrie romaine fut connue à Milan, un cri d'indignation patriotique et chrétienne sortit du cœur d'Ambroise :
« Je ne veux pas rappeler, écrivait-il à Gratien, je ne veux pas rappeler le meurtre des confesseurs , les supplices des martyrs, les exils lointains, les prêtres les plus saints dénoncés et dépossédés. Est-ce que des rives de la Thrace jusque dans la Dacie et la Mésie nous n'avons pas entendu notre frontière frémir aux cris de l'nnpiété et aux menaces des barbares ? Qu'est-ce que l'on peut attendre d'un pareil voisinage? et comment la chose publique peut-elle être en sùrelé sous une pareille garde '? »
On ne tarda pas à le voir. Les hôtes de l'empire s'y conduisaient en maîtres et en dévastateurs. La Thrace était en proie, l'Italie était ouverte. Les ariene^ de tous pays tendaient la main aux barbares , qui leur donnaient leur part de butin et de dignités. Dans la ville de Petavium, aujourd'hui Pettau , en Styrie, un arien s'était trouvé
1 V. sur Ulfilas, ou mieux Wullilas Je /ils rie li /oui'e), Jornandès, de Rébus Geticis , cap. li, et les récents travaux de iM. Waitz.
2 Zozim. Hisl. Roman, iv, 20. — Animian. Marcellin. xxxi, 4.
■i Non libet confessorum neces, tormenta, exsilia recordari.... Nonne de Thraciae partibus per Ripensein Daciam et Mysiamomnemque \'aleriam Pannorioruni, loluiii illuni limitein sacriiegis pariler vocibus et barbaricis motibus audivimus iiiliorrenleui? Quid poterat iiobis viciiùa lam l'oraliè inveberc ? aul iiuemadnioduiu res Ixoniana tali luta poterat esse cuslodia V Aiiibr.</i' /''<'/(' lib. 11, cap. xvi, n. l^n, l. Il , p. i'.iO.;
pour livrer cette place aux envahisseurs. C'était ce fanatique Julianus Yalens que nous avons vu déjà agiter l'Italie jusque sous les yeux d'Ambroise. Pour prix de sa trahison, ses amis les barbares, ayant chassé de Pettau Marc , l'évêque catholique , avaient mis sur son siège leur vile créature. Mais Ambroise le dénonçant à l'indignation de tous les honnêtes gens : « Le malheureux, s'écriait-il, qui a vendu sa patrie et son Dieu ! On l'a même vu , diton, en face de l'armée romaine, porter le collier et le bracelet, selon la mode barbare. Sans doute c'est ainsi que se parent les prêtres des idoles chez les Gotlis. Mais a-t-on jamais vu un pareil sacrilège chez un prêtre, chez un chrétien, chez un Romain M »
Cette protestation d'Ambroise fut entendue. Les catlioliques de Petlau, indignés de ces infamies, se soulevèrent contre l'intrus, et le chassèrent.
Pendant ce temps, comprenant trop tardivement sa faute, l'empereur de Constantinople avait résolu de la réparer par les armes. Incapable de repousser à lui seul les barbares, il avait invoqué le secours de Gratien, qui lui avait envoyé deux petits corps auxiliaires sous la conduits des chefs Pxicomer et Frigerid. Lui-même se disposait à aller les rejoindre. Mais autour du jeune prince, l'impopularité d'une guerre entreprise pour secourir Valons, les intérêts plus pressants de la Gaule et de l'Italie menacés parles Francs, les premiers embarras d'un règne à ses débuts, lui soufflaient le conseil de ne pas se rendre en personne sur le champ de bataille. Ambroise, au contraire, lui faisait un devoir de cette expédition.
« Allez, lui écrivait-il, allez, pieux empereur, défendu que vous êtes par le bouclier de la foi , et armé de l'esprit de force. Puisque c'est l'apostasie d'un autre qui nous a
1 Quod sine dubio nonsolam in sacerdole sacrilesïium, sed eliam in quocumque chrislianoest : cliiiini alihorreta nomine Romano. (Anibr. Epist. X, n. y ; l. 11, p. Sd'J.
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mis cette guerre sur les l)ras, re sera voire foi à vous qui nous en fera sortir victorieux. La source première à laquelle remontent nos maux, est l'indignation divine qu'il faut d'abord fléchir; car, avant de trahir la cause de l'empire, on avait commencé par trahir celle de Dieu ' . »
Gratien était décidé. Mais, avant de mettre le pied sur une terre arienne , le prince catholique demanda à Ambroise de prémunir sa foi par une démonstration écrite de la divinité de Jésus-Christ. Dans sa demande , Gratien se comparait sans doute à Hiram, roi de Syrie, prenant conseil de la sagesse de Salomon; car Ambroise répondait : « 0 pieux empereur Gratien , je ne suis pas le Salomon dont vous admirez la sagesse. Mais vous, vous gouvernez un plus vaste État que le roi de Syrie. Si vous me demandez de vous rappeler les dogmes de la religion, ce n'est certainement pas que vous les ignoriez. Que pouvez-vous apprendre que vous n'ayez déjà aimé et pratiqué dès votre plus tendre enfance? Mais vous avez voulu vous armer de ces arguments avant de marcher au combat, dans la conviction que la foi d'un général est un gage de victoire plus sûr que la force des armes. Vous serez donc vainqueur , parce que vous êtes le soldat et le vengeur de cette foi dont je vous envoie la doctrine *. »
Ce dernier raisonnement reviendra souvent chez Ambroise ; mais nous ne pouvons y voir qu'un encouragement et non un argument. Non, les causes justes et saintes ne sont pas, par cela même, assurées d'être victorieuses. L'amère expérience de l'histoire en fait foi ; et si cette
1 Ambros. deFide, ad Gratian. \\h. II, cap. xvi, n. 13'.i; t. II, p. 'iW.
2 Tu quoque, sancle imperalor Graliano, fidem ineam audire voluisli. Sed ego non sum Salomon, etc.... Quid enini discas quam ab ipsis incunabulis pic focisli semper alTeclu ? (De Fide, Prolog., lib. I, n. 1, 2: f. II, p. V.l.)
société du iv^ siècle, où commençait à peine le règne public du Christ, se figurait rentrer sous les lois de l'antique théocratie judaïque, alors que les vertus et les fautes de la nation avaient immédiatement, dans ses bonheurs et ses adversités , leur récompense ou leur châtiment, c'était se tromper de temps. Sans doute les nations sont punies de leurs fautes et récompensées de leurs vertus dès ce monde , puisque la durée de leur existence ne le dépasse pas. L'oracle des Proverbes : La justice élève les nations, et le péché rend les peuples misérables, est éternellement vrai. Mais il serait téméraire d'en faire à tel événement une application certaine , et de prétendre entrer dans les divins conseils. Nous sommes placés sur un point trop étroit de l'espace et du temps pour embrasser, comme il faudrait, l'ensemble des choses et des siècles dans l'histoire générale, qui seule porte avec elle la justification de la sagesse d'en haut. Puis, ne l'oublions pas, la croix est le signe de la politique de Dieu. Souvent il frappe parce qu'il aime, il châtie pour guérir ; et si sa justice éclate parfois, ici-bas , par de merveilleux coups, ce n'est qu'à la fm des temps qu'elle aura sa pleine révélation et sa gloire sans ombre.
11 faut pourtant convenir que, depuis cinquante années, Dieu semblait légitimer par tous les événements cette confiance et ces pronostics de victoire. Les succès de Constantin, les désastres de Maxence, de Maximin, de Licinius, de Julien, avaient accoutumé les esprits à l'idée que la croix était bien, en eiTet, invincible comme le portait l'inscription sacrée du Labarum '. Ambroise en évoquait visiblement le souvenir; et, marchant sous le même signe, Gratien ne pouvait-il espérer le même appui?
« 0 mon Dieu, c'est assez longtemps avoir souffert
1 Salis claruil eos qui violaverint fidem , tutos esse non posse. [De Fide lib. II, cap. xvi, n. l'il.)
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l'exil lie nos confesseurs et le meurtre de nos prêtres. Levez-vous enfin, Seigneur, et dressez l'étendard sacré de notre foi. Ici ce ne sont plus les aigles militaires qui vont guider l'armée, c'est votre croix qui la précède. Seigneur, et votre autel qui l'accompagne. Il ne s'agit pas ici de secourir une terre infidèle , mais la terre qui vous a donné vos confesseurs , l'Italie ; l'Italie si souvent agitée, mais jamais renversée ! Depuis longtemps déjà vous la défendez contre les barbares ses ennemis , vous allez la venger d'eux. Car notre empereur à nous ne porte pas en lui une àme vacillante ; son cœur est inébranlable dans la foi » !
« Faites donc paraître, ô Jésus, une marque éclatante de votre majesté, et que celui qui vous regarde comme le vrai maître des puissances, que celui qui vous adore comme la vertu et la sagesse de Dieu, non comme une créature, mais comme le Créateur, non comme un être mortel, mais comme l'Èlre éternel, éprouve votre assistance et remporte les triomphes que mérite sa foi -. »
Une parlie de ces vœux allait être accomplie. Gratien était en marche du côlé de la Mésie, quand il dut tout à coup rétrograder vers le Rhin, où la tribu guerrière des Ascmans venait de prendre l'offensive contre la Gaule du Nord. L'empereur les arrêta aux environs de Colmar, et trente mille barbares restèrent sur le champ de bataille. Puis il prit sa route à la tête -d'une armée à qui cette belle victoire en promettait une autre.
Il n'était pas arrivé lorsqu'on apprit à Milan une effroyable nouvelle. Le présomptueux Valens n'avait pas
1 Convertere, Domine, ficleique tua; altoUe vexilla. Non liicaquilae militare?, sed luuni. Domine Jesii, nomen et cultus. Non hic infidelis aliqua régie, sed ea quœ confessores mittere solet Italia. Kalia aliquando ti'nlala, mulala nunquam. (Z)eFi(?e lib. II, cap xvi, n. 141, 142.)
2 Oslende nunc evidcns tuœ majeslalis indicium, ut is quiteverum virtutum hominum... crédit..., luaj majestalis fultus auxilio, lidei suce trophaea mereatur. (De hidf lib. II, cap. xvi , n. l'(3.)
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attendu le secours de son neveu. Le 9 août de cette année 378, la bataille s'était livrée à trois lieues d'Andrinople , entre l'empereur d'Orient et le Goth Fritigern. L'armée romaine avait été presque absolument anéantie par le fer et l'incendie. Valons, atteint par une flèche, avait été délaissé dans une cabane de paysans que la flamme avait gagnée, et il n'était resté rien de lui que des cendres. Les généraux les plus estimés étaient tués. La Thrace , la Thessalie, les deux Illyries étaient dévastées comme par un torrent de feu. Les animaux eux-mêmes fuyaient épouvantés. Ennemis de l'agriculture , que tout barbare regardait comme la corvée des esclaves , les Goths prenaient plaisir à mutiler les paisibles habitants des campagnes , coupant les mains des laboureurs à qui ils laissaient la vie. La famine ainsi devint inévitable , la peste s'y joignit; ce fut une crise effroyable. « Bientôt, dit saint Jérôme, il ne resta plus que le ciel et la terre et le silence des déserts. Même longtemps après que les barbares eurent quitté ce malheureux pays , les campagnes n'étaient encore couvertes que de ruines , d'ossements d'hommes et de chevaux, et de ces plantes sauvages, produits spontanés d'un sol fertile qui n'avait plus de bras pour le cultiver. » Impuissants à se défendre, les Romains avaient fermé les gorges du Tyrol par des abatis d'arbres qu'Ambroise appelait douloureusement « un mur de déshonneur ». L'Insubrie elle ■■ même n'était pas rassurée par la présence de la cour impériale à Milan ; l'épouvante était dans la ville. Elle pleurait ses enfants mis à mort ou tombés aux mains de l'ennemi; et Ambroise constatait que « les prisonniers de guerre étaient en si grand nombre qu'une province entière n'eût pas été capable de les contenir tous ' ».
1 Nota sunt haec nimis Illyrici vastitate et Thracise : quanto ubique vénales erant loto captivi orbe, quos si revoces, unius provinciee nu-
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A mesure que ces nouvelles parvenaient au pontife, un glaive de douleur transperçait son àme de Romain et de prêtre. Il se dévouait à Dieu comme victime expiatoire, afin que le courroux céleste tombât plutôt sur lui que sur tant d'infortunés •. 11 se demandait si mourir à la fleur de l'âge n'était pas préférable au malheur de voir la confusion générale, la ruine de l'univers et la fin de toutes choses. Avec d'autres grands esprits du iv° siècle , regardant comme unies indivisiblemenl les destinées de l'empire et celles de l'univers, il croyait que la chute de l'un allait inévitablement amener la fin de l'autre.
Cependant la foule en deuil envahissait les églises. L'évêque montait en chaire pour rassurer les fidèles. Il leur ouvrait, dans les divines Ecritures, ces sources intarissables de consolation et d'espoir que Dieu y a cachées pour les infortunes des peuples et des âmes. Mais bientôt il interrompait son discours , et il exhalait sa tristesse en des plaintes qui projettent sur l'histoire de ces malheurs une lueur sinistre. Voici par quelles paroles il ouvrait alors une suite d'homélies sur le Déluge et V Arche:
« Proposons le juste Noé à l'imitation de tous, et avec lui reposons-nous de la sollicitude que nous donne le spectacle des révolutions du monde. En vérité j'ai honte de survivre à mes fils ! Il me pèse, quand j'apprends le malheur de ceux que j'aime, de voir encore la lumière ! Quelle âme serait encore assez forte pour porter le poids delà tempête dont je vois l'Église bouleversée, ou dont le bruit menaçant arrive jusqu'à moi? C'est pour me soulager de cette vue lamentable que je viens au milieu de vous. Peut-être, en méditant l'histoire de Noé, nous
merum explere non possent. (Ambros. de Offic. lib. II , cap. xv, n. Tti; t. II, p. 8fi, 87.)
1 Atque utinam hic consummalum sit ul doior mous pubiici doloris redemptio sil. [Ambr. de h'xcessuSahjri \\h. I, n. I ; t. II, p. II 13.)
serons raffermis par l'exemple de cet homme, en qui le genre humain recommença à vivre et oublia ses maux '. >>
Vers ce même temps encore il commentait l'Évangile. Mais l'Évangile lui-même ne pouvait le distraire du triste spectacle de ces calamités. Un jour il y lisait ces prophéties terribles : « Lorsque vous entendrez parler de combats, de séditions, ne vous effrayez pas. Une nation s'élèvera contre une autre nation , un royaume contre un autre royaume ; il y aura des pestes , des famines, des signes dans le ciel -. » Ici le grand pontife, s'arrêtant tout à coup :
« Quelle génération, mieux que la nôtre arrivée au dernier âge du monde , est capable d'attester la vérité de ces paroles? Que de combats aujourd'hui et que de menaces de guerre ! Les Huns s'élèvent contre les Alains , les Alains contre les Goths , les Goths contre les Tayfales et les Sarmates. Les Goths, exilés de leurs pays, viennent nous forcer nous-mêmes à l'exil, et ce n'est là que le commencement de nos maux. La peste et la famine se joignent à la guerre. G comble de misères ! la faim se fait sentir également aux envahis et aux envahisseurs ; la peste frappe les hommes et les animaux ; et les contrées que le fer des batailles n'a pas atteintes trouvent, dans ces fléaux , des infortunes égales à celles des vaincus... Ainsi, condamnés à vivre aux derniers jours du monde , nous voyons commencer l'agonie qui doit en amener la mort ^ »
' Dignum est ul requiescamus in eo ab omni istius mundi sollicitudine, quam quolidie diversis exagitalionibus suslinemus. Pudel filiis supervivere; tœdel cum tôt adversa audiamus carissimorum hicem hanc carpere.... Dum Noe sanclum consideramus, reficiamur et nos, sicut omne genus in illo requievit a mœstitia. ( Ambr. de Noe et Arca cap. I, n. 1 ; t. 1 , p. 227.)
2 Luc. XXI , 9.
3 Verborum autem cœleslium nulli magis quam nos testes sumus, quos mundi finis invenit. Quanta enim prselia et quas opiniones acce-