‹ Histoire de saint Ambroise (volume 2)Chapitre 55 sur 134 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

l'audience ÉPISCOPALE LA JUSTICE ET LA BONTE d'aMBROISE

Un cvcr(ueau iv >;ièclc. — Origine et développements de raudiencc épiscopale. — Jugement d'Ambroise dans rafTjire de l'évèque Marcel.

— Désintéressement de rÉglise. — Lettre d'Ambroise à Sisinius, qu'il réconcilie avec son fils et sa belle- fille. — Interventions charilobles d'Ambroise. — Les lettres de Symmaque à Ambroise. — Lettre d'Ambroise à un magistrat. — L'esprit. de clémence dans l'Eglise.

— L'ind'gnation d'Ambroise contre les usuriers. — Leurs excès. — Jusie .ifTront qu'il inflige à un exacteur. — La probité fleurit par lui à Milan.

Un grand écrivain a dit, à propos de Tépiscopat d'Ambroise: « Rien de plus complet et de plus rempli que la vie des prélats du iv" siècle. Un évoque baptisait, confessait, prêchait, ordonnait des pénitences privées ou publique?, lançait des anathèmes ou levait des excommunications, visitait les malades, assistait les mourants, enterrait les morts, rachetait les captifs, nourrissait les pauvres, les veuves, les orphelins, fondait des hospices et des maladrerics, arlministrnit les biens de son clergé, prononçait, comme juge de paix, dans des causes particulières, ou arbitrait les dilTcrcnds entre les villes. Il publiait en môme temps des traités de morale , de discipline et de théologie, écrivait contre les hérésiarques et contre les philosophes, s'occupait de science et d'histoire, dictait des lettres pour ceux qui le consultaient dan? Tune et l'autre

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religion, correspondait avec les Églises et les évêques, les moines et les ermites, siégeait à des conciles et à des synodes, était appelé au conseil des empereurs, chargé de négociations , envoyé à des usurpateurs ou à des princes barbares pour les désarmer ou les contenir: les trois pouvoii'S religieux, politique et philosophique, s'étaient concentrés dans l'évêque K »

Ce ministère multiple ne tarda pas à absorber toutes les heures d'Ambroise, et tandis que ses conseils inspiraient aux princes une politique chrétienne, sa maison, à luimême, ne désempUssait pas de gens qui venaient implorer l'assistance de sa justice et de sa charité. « Des foules d'hommes affaires, raconte saint Augustin, l'assiégeaient pour lui parler ou pour l'entendre. Il se mettait au service de tous leurs besoins. Il passait presque tous ses instants avec eux; à peine lui en restait-il assez pour réparer ses forces par la nourriture, ou alimenter son àme par l'étude, dès que le bruit continuel des affaires étrangères lui laissait quelque repos 2. » C'est pour faciliter ce recours habituel à son intervention qu'il laissait sa porte ouverte à tout venant, estimant une bonne action meilleure qu'une bonne lecture '.

Cette intervention judiciaire de l'évêque avait reçu le nom d'Audience e'piscopale , et elle occupe une grande place dans l'histoire des Pères du iv*' siècle*.

1 Chateaubriand, Études historiques , W parlie. Suite des Mœurs des chrétiens , t III, p. 13, édit. 1823.

2 Secludebatur catervis negoliorum hominum quorum infirjiiitalibus inserviebat.... Parvo tempore feriabat ab strepitu causarum alienarum. (S. Aug. Confess. lib. VI, n. 3.)

3 Non vetabalur quisquain ingredi , aut ei venientein nuiitiari mos eral. {Id., ihid.]

* V., sur l'audience épiscopale auiv"= siècle, Thoinassin, de la Discipline de l'Église, t. Il, part. II, liv. III, cli. ci, p. 187'J et suiv.; Pari?, in-fol., 172o.

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Elle était née du besoin d'une justice plus slahle , plus droite, plus paternelle, moins charj^ée de rorniules, plus haute de principes, plus indépendante et plus considérée que celle du préteur. Aussi ce magistrat vil bientôt ses justiciables déserter son tribunal pour s'en remettre de leurs aflaires à l'arbitrage de l'évoque, investi par Dieu môme d'un ministère de paix et de conciliation. Quand saint Paul avait écrit aux chrétiens de Corinthe de ne pas recourir aux tribunaux séculiers, mais de juger leurs ditîérends entre eux et à l'amiable , il avait posé le premier fondement de cette juridiction, comme le remarquait Ambroise. Mais depuis ce temps -là , son ressort et son objet s'étendant chaque jour, ce ne furent pas seulement les choses religieuses ou les règles morales dont l'évoque fut requis de se constituer l'arbitre : les questions les plus importantes de droit civil, les successions, les possessions, les obligations, les acquisitions et les contrats furent soumis à son jugement. Primitivement les sentences de cette justice de paix n'avaient pas force légale. Suivant l'historien Sozomène, ce fut Constantin le Grand qui le premier leur donna la sanction officielle qu'elles devaient recevoir définitivement plus tard de deux lois d'Arcadius, dans les années 398 et 400».

Au milieu du iv^ siècle cette justice florissait dans la chrétienté entière. Saint Basile, saint Grégoire, saint Martin, et plus tard Synesius et Augustin l'exercent dans leurs diocèses , en parlent dans leurs écrits. « Partout , dit Thomassin , le tribunal de l'évêque était une école de

1 I^eltre de Constanlin à Ablave, préfet du prétoire. (Cod. Tlieod., vol. VI, p. 340.) L'aullienlicilé de celte pièce est combattue par J. Godefroy. Thomassin semble disposé à radineltre. {Discipl. ecct., loco cit.)

Pour les lois d'Arcadius, V. Cod. Tlieod., De episcopal. Jiidicio, f. 1\', p. 340.

vertu, un sanctuaire de piété, une chaire de vérité où l'on n'enseignait et où l'on n'apprenait que le mépris des faux biens et des vains honneurs de la terre , l'amour de la paix et de la concorde, l'espérance et les désirs ardents de l'éternelle félicité *. »

Mais à Milan surtout, on ne tarda pas à voir, par de nombreux exemples, quelle confiance particulière méritait dans les affaires l'autorité d'Ambroise, hier juge dans le prétoire, aujourd'hui dans ITiglise , unissant en lui les lumières du juriste, l'intégrité du magistrat et la charité de l'évêque.

Un évêque, Marcellus, avait de son vivant assuré l'usufruit de son bien à sa sœur, à la condition que celle-ci, pieuse veuve sans enfants, le léguerait à l'Église. Mais un frère, nommé Lœtus, lésé par cet arrangement, atjtaqua la donation. On plaida d'abord l'affaire devant le préteur. Ambroise nous initie, dans une lettre curieuse, à toutes les péripéties du procès, comme pour nous faire saisir la différence de procédés des deux juridictions. Au prétoire , suivant l'usage, les plaideurs se déchirent; le temps se passe en vains débats, et on n'aboutit à rien. Enfin, de guerre lasse, les avocats se décident à en appeler à l'évêque. C'est par là, selon Ambroise, qu'il eût fallu commencer. « Des chrétiens, dit-il, ne devaient pas accepter qu'un préfet prononçât dans la cause d'un évêque. Saint Paul n'a-t-il pas écrit que les frères devaient vider leurs différends entre eux, et éviter de les produire devant les infidèles *? »

Ambroise accepte donc, comme un devoir d'état, l'arbitrage qu'il est bien prêt de réclamercommeun droit. Il rc-

1 Thomassin, Discipl. ceci., I. II, p. 2; liv. III, ch. ci, p. 1879, avec les citations de 3. Aug. Epist. lxxxi, 147 ; S. Martin, Sulpice dialog. ii ) ; S. Grég. de Nazianze (Oral, xx); Synesius, Epist. lvii.

2 Ambros. Epist. ad Marcell., lxxxii, n. 3, t. H, p. 1100.

vise le procès, il en dépouille le dossier, et quel dossier ! « Ce ne sont que controverses, dit-il, actions, récriminations multiples départ et d'autre, requêtes, rescrits, et ruses de chicane'! » Que Constantin avait eu raison de dire que « les malheureux clients enlacés dans les fdets d'une procédure sans lin, devaient désespérer de jamais échapper aux serres de leurs juges * » !

Ambroise termina tout par un accommodement ; il ne s'était chargé de l'atïaire que sous celte condition expresse'. Ce fut à Lœtus qu'il adjugea le fonds du bien de Marcellus, mais à la charge pour lui de servir une rente annuelle à la veuve, sa sœur. La sentence portée, il s'agissait de la faire agréer aux parties, et l'arbitre entreprit dans une lettre charmante de leur montrer que l'une et l'autre gagnaient à cet arrangement. Lœtus gagnait son procès avec la propriété des biens de Marcellus. Sa sœur gagnait , avec la jouissance de ces biens , l'exemption des soucis de la propriété. Marcellus, lui, gagnait le contentement de voir l'accord rentré dans sa famille.

Qui perdait à ce jugement? l'Eglise seule, l'Église qu'Ambroise dépossédait du legs que Marcellus lui avait destiné. « Mais, répondait l'évêque, — et ici sa réponse était vraiment sublime, — mais l'Eglise ne perd jamais quand la charité gagne. La charité n'est pas un dommage pour Jésus-Christ, c'est son meilleur profit^. »

t Anceps indicium, jus controversum, mulliplices ab utraque parte acliones, invidise plenas, supplicationes, rescriptorum quoque obrepliones , etc. (Ambros. Epist. ad Marcell., lxxxu, n. 4.)

2 Maliliosa liliumcompriniimus, ul misori liominos longis ac pœne perpetuis aclionuni laquais implicati, ab impiis pelitionibus... discedant, etc. (Apud Sozom., cité dans Thoniassin, Dtscipl. eccl. , t. II, p. II, lib. lll.c. ci,p. 1879.)

3 Recepi cogiiotionem, ita tamon ul coinpositiouis essem arbiter. (Ambr. Epist. adMarcell., lxxxii, n. li.)

4 Xiliil adimilur Ecclosiie quod piolati acquiritur. Carilas eiiim non

« Vous voulez doter l'Église , ajoute-t-il gracieusement en s'adressent à l'évêque ; mais déjà vous lui avez donné la meilleure part de ce que vous avez. N'a-t-elle pas votre science, le trésor de votre belle vie et de vos bonnes œuvres? Quand elle possède ces revenus, l'Église n'en cherche pas d'autres. Que lui font les biens temporels? elle veut les éternels, et vous les lui procurez '.

« Ainsi réjouissons-nous de cette issue d'un conflit qui nous avait attristé, comme indigne d'un prêtre, et qui aura servi à vous donner des amis dans vos adversaires. Vous aurez rétabli l'union entre les frères, et par le pardon mutuel qu'ils se sont accordé, vous leur aurez rendu la confiance de se retrouver ensemble dans les tabernacles éternels -. »

Ce désintéressement et cet amour de la paix qu'Ambroise se prescrivait à lui-même comme un devoir, il en faisait également une règle pour ses prêtres quand ils étaient appelés à prononcer comme juges. « Un prêtre, leur écrivait-il, un ministre de Dieu doit ne nuire à personne et contenter tout le monde, ou du moins le vouloir, car il n'y a que Dieu qui le puisse faire toujours. S'agit-il de quelque affaire capitale , nous serions coupables en sévissant contre le prochain que nous devons assister. Quant aux affaires d'argent, que le prêtre ne s'en mêle point; carie perdant, se regardant toujours comme lésé, ne manque pas d'attribuer sa défaite à son juge. Or se faire un ennemi , est pour le prêtre une grande faute et un malheur ^. »

damnum sed lucrum Christi est. (Ambr. Epist. ad Marcell. , lxxxii, n. 9, p. 402.)

1 Ambr. Epist. ad Marcell., lxxxii, n. 10.

2 Amhros., Ihid., n. 10. Thomassin a relevé les traits principaux de cette généreuse lettre. {Discipl. eccl., t. II, p. II, lib. III, c. cii.)

3 Sacerdotis vel ministri est prodesse, si fieri potest, omnibus, obesse nemini... In causispecuniariis intervenire non est sacerdotis....

Il avait écrit ailleurs : « Ne faisons dans nos jugements nulle acception de personne. Que ce ne so\l jamais la faveur qui décide chez nous, mais la justice. L'injustice est partout odieuse; mais cond)ien plus le serait-elle dans l'Eglise, où doit régner l'équité avec l'égalité , et où le pauvre et le riche ne l'ont qu'un en Jésus-Christ'! »

L'évêque intervenait aussi dans les familles pour y conserver ou y rétablir la paix. Uneaflaire délicate mit dans le plus beau jour cet esprit conciliant et aimable d'Ambroise.

Un jeune homme de son diocèse avait contracté mariage sans le consentement de son père. Ce tort, grave partout, était impardonnable dans un pays régi par le vieux droit quiritaire, qui livrait les enfants à la discrétion du chef de la famille. Aussi le père irrité , — il se nommait Sisinius, — ne voulait, disait-il. ni pardonner à son fils ni recevoir sa bru. Dans cette extrémité, le malheureux fils ne voit qu'Ambroise qui soit capable de le sauver. L'évêque s'était fait une loi de ne jamais intervenir dans les affaires de mariage - ; mais il s'agissait ici d'un service pressant auquel sa charité ne pouvait se soustraire. Il accueille le coupable, lui fait voir ses torts, accepte ses excuses , promet de tout arranger ; et , en effet , toute chose s'arrange si bien par lui, que le père pardonne aux coupables, mais sans consentir encore à les recevoir dans sa maison.

Ce fut pour le déterminera accueillir les époux, que l'é-

Sacerdotis est nulli nocere, prodesse velle omnibus : possc aulem soliusDei. (Z)eO/yîc. mirus^. lib. 111, cap. iii,n. 59, t. II, p. 122,]

1 Cum in omnibus injustitia cito offendat, tum maxime in Ecclesia , ubi œquilatem esse oporlel, ubi œqualilatem haberi decel. Sive enim paiiper, sive dives in Chrislo unum sunt. {De O/'/lc. minist. lib. 11. cap. XXV, n. 124.)

•i In inslitulo Ambrosii ernl ut uxorem nunquam cuique poscerel , etc.. (Possid. l'itaS. Aiig. lvii. Apud lîolland., l. VllI, Aug., p. 437.)

vcque écrivit à Sisinius, son ami, une lettre charmante. Il y court d'un bout à l'autre, à rencontre des colères outrées de l'excellent père, un sourire de confiance et un souffle de douceur bien capables de fondre toutes les glaces d'un cœur qu'Ambroise connaissait bien.

« Oui, lui disait-il d'abord, vous avez sagement fait de faire valoir votre droit. Votre ressentiment était juste, votre fils était en faute; j'aime à le reconnaître, ne fût-ce que pour mieux faire ressortir votre indulgence.

« Oui, vous aviez raison de punir cet enfant; mais la raison maintenant commande de lui pardonner. Je sais que c'était à vous de choisir la femme qui devait devenir votre fille. El cependant, dans ce choix, que de risques à courir , desquels vous voici affranchi désormais. Si la femme préférée par votre fils est bonne, c'est autant que de gagné pour vous , qui lui en serez obligé. Si elle ne ne l'est pas , vous les améliorerez tous les deux par votre accueil, au lieu que vous les jetteriez dans le mal par vos rigueurs '.

« Sans doute l'épouse qu'un père destine à son fils est choisie par lui dans un plus mûr conseil ; mais elle peut se prévaloir contre lui de ce choix. Celle au contraire que l'époux aura prise de lui-même sans l'aveu de sa famille, sera forcée d'être humble par la crainte de déplaire , et respectueuse par la nécessité de se faire accepter,

« Quant à votre fils , lui-même aura perdu le droit , s'il survient quelque dissentiment , de s'en prendre à sa femme, comme c'est assez l'usage. Loin de là, au contraire, toute son application sera de justifier ou d'excuser son choix, en faisant valoir le mérite de son épouse, et vous donnant des marques de sa soumission.

1 Si bonam duxit , tibi acquisivit gratiam. Si erravit, recipiendo meliores faciès, refulando détériores... [Ambr. Epist. lx.xxiii, n. 2, t. Il, p. 1103 )

« Ce que vous avez fait c'est ce que font tous les bons pères, disposés à pardonner, mais attendant pour cela qu'on leur demande pardon. Une plus longue épreuve serait sans utilité pour vos enfants, et non sans cruauté pour vous, dont les entrailles de père auraient trop à souffrir de ces longs déchirements*. Ainsi faisait autrefois Joseph avec ses frères, et David avec son fils ; ainsi dans l'Évangile agit le père de l'enfant prodigue. Vous n'avez rien de mieux à faire que d'imiter cette clémence paternelle, dont Dieu lui-même nous a donné l'exemple.

« Voici qu'en conséquence j'ai conseillé à votre bru , — je devrais dire votre fille , — de se mettre bravement en route, en dépit des frimas, pour se rendre auprès de vous. Elle ne peut trouver de meilleurs quartiers d'hiver, je ne dis pas que votre maison, mais que votre cœur de père, aujourd'hui aussi radouci qu'il était ulcéré naguère. Et cela, je le sais, car déjà vous vous êtes plaint de ceux dont les rapports mensongers ont cherché à aigrir le père contre les enfants. Adieu, et aimez-nous comme nous vous aimons-. »

Il était impossible de mettre au service de la conciliation plus de délicatesse, de sensibilité et de finesse exquise. Quand, ayant lu cette lettre, on songe qu'elle est écrite de la main qui soutenait les rênes de l'État et dirigeait les rois, ne se rappelle-t-on pas ce rayon de miel trouvé dans la bouche d'un lion par un juge d'Israël , et dont l'Écriture a dit : u De celui qui est fort est sortie la

1 Fecisti igilur quod boni parentes, ut cilo ignosceres, sed obsecralus. Diutius differre veniam, et tibi acerbum et iilis inutile, neque enim palcrna viscera diutius tolerare possent. (Ambros. Episl. ad Sinis., Lxxxiii, n. 4.)

2 Ideo ego prompte iiliam noslram adhortalus sum ut etiam hieinali lempnre vise laborem cxciperot, commodius hibernatura , non soluni in liospilio, sed oliam in alTectu paterne, cuiii jam succosserit indigiiationi gratia. {Id., ibid., n. 10, p. 1105.)

douceur. Qu'y a-t-il de plus doux que le miel, et de plus forl que le lion '? »

Ce n'était pas uniquement du diocèse de Milan, ce fut bientôt de toutes les parties de l'empire qu'on recourut à la pacifiante intervention d'Ambroise. Un officier de la préfecture d'Italie, inquiété par l'administration à propos de certains travaux exécutés à Porto - , prie Eusèbe de Bologne d'intéresser Ambroise à son malheureux sort. « Dès que j'ai reçu votre lettre, répond l'évêque de Milan, j'ai vu le préfet , j'ai prié pour votre client. De suite il lui a fait grâce, et a retiré la lettre qui commandait de mettre ses biens aux enchères. Maintenant votre protégé navigue sûrement dans le port où il avait chaviré. Il s'est sauvé à temps , et il est bien heureux de vous avoir eu pour pilote, car il s'y serait perdu à peu près corps et biens ^.

Aux remercîments que lui attirait de toutes parts son obligeante charité , Ambroise répondait avec la modestie désintéressée d'un homme qui agit dans de plus hautes vues. « Je vous en prie , écrivait -il à un certain Antoine qu'il avait obligé, entre nous trêve de compliments. Vos lettres me forcent à rougir. Le meilleur prix de ce que vous voulez bien appeler mes bienfaits ce serait la persuasion de n'avoir pas manqué à ce que je vous devais*. »

Et à un autre client nommé Gandidien : « Que le Seigneur vous bénisse , qu'il entende vos souhaits; car dans tout le bien que vous dites de moi dans vos lettres, je vois l'expression de vos vœux plus que celle de mon mérite. Et quel mérite serait à la hauteur de telles louanges ! Aimez - moi seulement , car je vous aime bien ^. »

I Judic. XIV, 14 et 18.

■2 Probablement Porto-Venere, sur le golfe de Gênes.

■i Ambr. Epist. liv, n. 1 , t. 11, p. 1003.

4 Pelo ut supersedeas graliarum relatu,etc. (Ambr. Epist. xc, n. 3, p nos.)

5 .... Et ipse in epistolis tuis vota magis quam mea mérita reco-

Comme on savait le crédit de révèt(iieà la cour, les plus grands seiii,neurs eux-mêmes no se laisaienl pas faute d'en user ou pour eux ou pour leurs protégés. La correspondance d'Ambroise avec Symmaque, ilont quelques fragments nous ont été conservés, nous fait bien voira l'œuvre cette intervention du ministre de paix.

De Rome, où il exerçait la préfecture urbaine, Symmaque recommandait à son ancien ami la cause des opprimés. Il y en avait tant dans ce siècle d'angoisses ! Une fois il l'intéresse au malheur de Marcien, pauvre contribuable ruiné par l'exigence du fisc. C'était un honnête homme, dont la probité même avait amené la misère. « Depuis quelque temps, écrit Symmaque, la clémence impériale a relâché quelque chose de l'ancienne rigueur. Ces précédents se joignant à l'efficacité de votre protection vous mettront à même d'obtenir cette grâce '. »

Une autre fois il s'agit de procurer le rappel d'un fonctionnaire d'Afrique, vicaire de cette province, du nom de Wagnillus. Il désirait se rapprocher de l'Italie, et Symmaque ne voyait personne de plus influent pour le servir qu'Ambroise,àquid'ailleursMagnillusn'étaitpas inconnu. « Vous savez, lui écrit-il, la maturité d'esprit de cet homme de bien et toutes les qualités qui vous l'ont fait aimer quand il administrait la Ligurie ; daignez vous entremettre pour le faire rappeler, afin qu'étant enfin rendu à sa patrie, il soit dédommagé de son éloignement et se repose de sa vie errante -. »

Un jeune homme nommé Eusèbe avait subi le fatal en-

gnosco : quaeenim mérita niea lanlis luis œquentur sennonibus. (Ep. xci, n. 1, p. 1108.)

1 Quinti Aurclii Symmachi Epislol. lib. 111 , episl. xxx , p. 73. (Éilit, Furet, in-'i" ; Paris, ICOi.)

Quelques auteurs ont clouté que TAmbroise à qui sont adressées les lettres de Symaïaque soil celui de notre histoire.

- Symmach. lib. 111, Episl. .\xxv, p. l-'t.

traîncment de son âge, et, par suite, encouru une flétrissure judiciaire. Symmaque demande à Ambroise d'intercéder pour sa grâce. « C'est afin de l'obtenir plus proniptement, écrit- il, qu'il a souhaité de faire passer sa requête par vos mains obligeantes. En sollicitant la faveur de ne pas subir sa peine, il désire surtout échapper au déshonneur qui entacherait son nom, et se mettre à môme de mener désormais une meilleure vie ^ »

Un officier de l'annone ou de l'intendance des vivres pour la ville de Rome , homme considérable appelé Gécilien, redoute qu'un certain Pyrate, son concurrent et son adversaire dans une affaire litigieuse, ne capte la faveur d'Ambroise invoqué comme arbitre. Symmaque en prévient l'évêque : « Ne lui donnez pas l'espoir de l'appel à votre justice. Nous avons des lois, nous avons des tribunaux, nous avons des magistrats. Tout plaideur peut y recourir sans que votre conscience ait à s'en inquiéter-. »

Une pointe de mécontentement perce dans ces dernières lignes. Il était impossible que l'ingérence de l'évêque dans le for judiciaire, comme dans l'ordre civil, ne portât pas quelque ombrage à la magistrature séculière. Mais on avait beau faire , le courant de la confiance allait de ce coté. Même quand il ne jugeait pas, l'évêque inspirait encore l'esprit du jugement, en pénétrant l'âme des magistrats chrétiens de la miséricordieuse onction de l'Évangile.

Un de ces magistrats portait cet esprit de douceur juscju'à une délicatesse singulièrement nouvelle dans un juge romain. Il s'appelait Studius , nom qu'on retrouve dans plusieurs monuments de ce siècle' , et il avait coh-

1 Symmach. lib. 111, Epist. xxxvi, p. 74.

2 Id., ibid., Epist. xxxvii, p. 74.

:J Un comle Studius est nomme] dans une loi de l'année 401 , legexvii De Bonis proscripL, et dans une autre de l'année 404, lege xiii De Episc.

ItO JUSTICE ET DOINTÉ D'AMimOISE

siillé Ambroise, son ami, pour savoir de lui si le juge qui a porté une sentence de mort , même parfaitement juste, n'est pas tenu de s'abstenir, pendant un certain temps, de la participation aux sacrements de l'Églisp. Telle était l'horreur de l'effusion du sang qu'inspirait ri^vangile! Une secte d'alors, celle des novations, faisait, en effet, une loi de ne pas communier dans cette circonstance; c'était du rigorisme. Ambroise est plus modéré : il rassure cette conscience délicate à l'excès ; il la remet dans la règle, mais sans déflorer en elle cette pudeur d'honnêteté et de vertu craintive qui pare les meilleures âmes.

« Je reconnais bien là, répondit-il à Studius, le scrupule d'une belle conscience, le saint zèle de la foi, et la crainte de déplaire à Notre-Seigneur Jésus-Christ. Hésitant que je suis entre votre devoir d'exécuteur des lois et la miséricorde de la loi de grâce, je n'oserais me prononcer si l'Apôtre lui-même n'avait dit expressément: « Ce n'est pas en vain que le glaive est remis aux mains du magistrat ; car il est le vengeur de Dieu contre les méchants '. »

Cependant, comme Ambroise ne pouvait sacrifier l'esprit de la charité au droit de la justice, il ne condamne pas l'abstention prescrite par lesnovatiens; seulement, au lieu d'en faire une règle obligatoire, il la propose comme un conseil, et par ce tempérament tout est concilié : « Beaucoup s'abstiennent d'eux-mêmes d'approcher de l'autel. Je

Il n'est pas prouvé néanmoins qu'il soit celui à qui s'adresse celte lettre d'Ambroise.

» La lettre suivante se référant à celle-ci et continuant le même sujet porte en suscription : Ambroise à Irénée. Comme elle est évidemment adressée à la même personne, les éditeurs et les historiens de saint Ambroise en ont conclu que ce magistral portail également les deux noms. (V. not. ad Episl. xxvi, 6, p. 893.) 1 Ambros. Episl. ad Studium, xxv, n. 1.

les en loue, et je ne puis m'empêcher de les en louer. Mais d'autre part, s'ils viennent à la communion, l'autorité de l'Apùlre nous défend de la leur refuser. Voyez donc et ce que vous permet votre droit et ce que vous conseille la miséricorde. Si vous venez à l'autel, je vous excuse; si vous n'y venez pas, je vous en félicite i. »

Et plus bas, donnant de cette règle une belle raison: « Nos pères ont voulu user envers les juges de cette condescendance, afin que la crainte du glaive réprimât la fureur du crime, qui sans cela se prévaudrait bien vite de l'impunité. Si l'Église refusait la communion aux juges, elle paraîtrait venger sur eux le supplice des criminels comme un meurtre. Nos pères ont donc préféré s'en remettre de cette abstention à la volonté de chacun plutôt que de l'ériger en obligation -. »

Cette question jugée et le droit sauvegardé, Ambroise s'élève à des leçons d'un ordre plus général : il n'y a plus ici que la clémence qui parle :

« D'ailleurs, s'il est possible d'épargner aux coupables les horreurs de la prison et même de les absoudre, c'est le mieux, et, comme prêtre, je ne pourrai que vous en bénir. Il peut se faire, en effet, que la cause étant instruite et la sentence prête à être rendue , l'indulgence du juge lui inspire de mitiger la peine. Je sais que plus d'un magistrat, même parmi les païens, a pu se vanter d'avoir administré sa province sans avoir versé une goutte de sang et tiré la hache des faisceaux. Si des gentils ont agi de la sorte, que ne doivent pas faire des chrétiens*? »

1 Vides quid auctoritas tribuat, quid suadeat misericordia... Excusalionem habebis si feceris, laudem si non feceris. (Epist. xxv,

2 Maluerunl igilur priores nostri ut in voluntate magis abstinenlis quani in necessilate sit legis. (Epist. xxv, n. 9.)

•i Ambr. Epist. ad. Studium, xxv, n. 3. Entre ces païens qui administrèrent sans répandre le sang, àvaiaaxTÎ, comme ils disaient , les bis-

lt-2 JUSTICE KT IJONTI': DWMDROISE

A l'appui de ces maximes, Ambroise rapportait et commentait l'exemple de Jésus-Christ pardonnant à la femme adultère. « Voilà notre modèle, concluait-il. Aussi bien, que de chances d'amendement un coupable n'olTre-t-il pas dans le cours de sa vie! S'il n'est pas baptisé, on pourra l'admettre à recevoir sa grâce avec le baptême. S'il l'est, il subira la pénitence canonique, et lui-même immolera son corps pour Jésus -Christ. Que de voies ditl'érentes ouvertes pour le sauver". »

Enfin, non content d'inspirer cette clémence aux juges séculiers, le clergé l'exerçait quelquefois par lui-même ; et Ambroise donnait aux ministres sacrés le conseil de « sauver les condamnés à mort, quand il ne devait s'ensuivre aucun grave désordre *. » Dans un de ses discours ildisait : u 0 prêtre, délivrez l'homme qu'on mène au trépas, intercédez pour le sauver, faites agir votre crédit, arrachez-le au supplice M » La loi d'ailleurs en offrait les moyens au clergé. Les évêques héritaient de l'ancien droit de grâce accordé par les païens au pontife et aux vestales ; et un privilège , inscrit vers ce même temps dans b code Théodosien , les autorise à descendre dans les prisons publiques pour y délivrer les condamnés dignes de leur pardon '•.

loriens citent Vespasien, Antonin le Pieux et Sévère. De ces trois empereurs, deux furent persécuteurs, et l'autre commença la construction du Colisée. Mais on ne comptait pour rien le sang des chrétiens et des gladiateurs.

1 Ambr. Epist. ad Studiuni, x.w, n. 8.

2 De morte daainatum eruas, quantum sine perturbatione fieri potL'st. [De Officiis lib. II, cap. xxi, p. 102.]

3 Eripe eum qui ducitur ad mortem, hoc est eripe eum inlercessione, eripe gratia, tu sacerdos. {Iti Pualin. cxviii serm. viii, n. il, t. I, p. 1071.)

4 Cod. Theodos. lib. IV, rit. 3, leg. 2, avec le commentaire de Godefroy.

On pourra diversement juger cette conduite , ce parti pris de pardonner dans l'espoir d'amender un criminel absous, tout cet étrange système de transporter au for judiciaire et civil l'esprit et les procédés du tribunal de la miséricorde divine. Mais ce serait dénaturer la pensée du Docteur que de faire de lui un fauteur de l'abolition de la peine de mort. Cette peine il en reconnaît la légitimité, il en sait le besoin, il en invoque le principe dans sa lettre à Studius. Seulement à cette juste loi le prêtre veut des exceptions et demande des exemptions. « Sans doute, remarque Thomassin, la justice paraissait contraire à la justice, celle de l'Eglise à celle de l'État ; mais cette contrariété n'était qu'apparente. S'il était juste pour la paix et la sûreté temporelle des peuples qu'on fit la guerre aux ennemis et qu'on fît mourir les pestes publiques, ilétait juste d'une justice supérieure, et incomparablement plus relevée pour le salut éternel de tous les hommes, que le clergé, par ses prières, délivrât les coupables d'une mort temporelle suivie très-souvent de l'éternelle , pour les soumettre à une pénitence qui les exempterait de l'une et de l'autre ^ »

Si ce sont là des excès , il n'en est guère de plus nobles. Il faut honorer ceux qui se rendent coupables de ces généreuses erreurs, et qui sous un régime de société brutal , où la vie de l'homme était devenue un jeu , et sa mort un spectacle, ont porté jusqu'au scrupule le respect de son sang et de sa liberté. Il faut bénir mille fois ces apôtres de la charité qui, conspirant pour son règne ici-bas, n'ont eu que le tort d'exagérer la douceur dans des siècles de haines et de violences sanglantes.

Cette douceur chrétienne de l'évêque de Milan se changeait au besoin en inflexible fermeté pour la défense des

1 Thomassin, Discipl. de l'Église, partie II, liv. l,chap. lxvi, n. 17; t. II, p. 435.

lit JUSTICE ET BONTÉ D'AMUROISE

faibles contre les oppresseurs. C'était encore de la justice et de la charité, et l'occasion ne lui manqua pas de le faire voir.

En tête des oppresseurs publics de cette époque étaient les usuriers, dont les exactions portaient partout la désolation et la ruine. Ambroise les avait énergiquement dénoncés dans une suite d'homélies sur l'histoire de Tobie, et la peinture qu'il présente de leurs violences iniques ne fait que reproduire ce qu'il avait sous les yeux : « J'ai vu, disait l'évêque, un spectacle misérable. J'ai vu des enfants retenus, gardés conmie gages de la dette de leur père. J'ai vu ces malheureux porter le poids de l'infortune de celui dont ils ne pouvaient espérer d'héritage , et le seul qui n'en rougit pas était le créancier auteur de ces maux! Pour lui c'est une affaire qu'il pousse, presse, enlève. « Ils ont été nourris à mes dépens, dit- il, qu'en retour ils soient mes esclaves, et qu'ils m'indemnisent en subissant mes ordres. Qu'on les estime par tête, ils m'appartiennent désormais M »

« Usant de l'autorité que lui confère le droit, mais que lui dénie la nature , le père honteux de lui-même, les amène donc à leur maître: « Mes fils, payez mes dépenses, acquittez les dettes de table contractées par votre père. Vous deviendrez ma rançon , et votre servitude sera le prix de ma liberté -. »

Voilà comment du même coap Ambroise flétrissait la barbarie des créanciers, et la loi non moins barbare investissant le père de l'effroyable puissance de trafiquer de ses enfants , comme il faisait de ses animaux et de ses esclaves. (Je fut bien pis encore lorsque les usuriers, non

1 Vidi ego miserabile speclaculum, liberos pro palerno debito in auclionem deduci, elc. (Ambr. de Tobia cap. viii, n. 29, t. I, p. 6(.X).'

2 Vendit plcruinquc cl paler libeius auclorilale goneralionis, sed non voce pielalis. Ad auctioiiem putlibundo vultu misoros trahit, elc. [Ibid. , cap. viii , n. oO.)

JUSTICE ET BONTÉ D'AMBROISE lio

contents de réduire les vivants en esclavage , imaginèrent de retenir le cadavre de leur débiteur jusqu'à l'acquittement de sa dette par les héritiers •. La justice d'Ambroise fut saisie une fois d'un de ces attentats sacrilèges , et lui-même nous apprend ce qu'il fit pour le réprimer, et en même temps pour le venger.

Un débiteur venait de mourir insolvable, et le créancier, mettant arrêt sur son cadavre, avait interdit de lui donner la sépulture avant qu'on eût soldé intégralement sa dette. La chose ayant été déférée à Ambroise, on ne fut pas peu surpris de l'entendre ordonner qu'on livrât à l'usurier le gage qu'il demandait 2. Le misérable était là, et s'adressant à lui avec une ironique indignation : « Prenez ce corps , dit l'évêque , prenez garde qu'il ne vous échappe, emmenez-le chez vous, serrez-le dans votre chambre , cruel bourreau que vous êtes ! Les prisons , moins dures que vous, ne retiennent pas les morts; vous, vous les enchaînez ; les lois les plus sévères n'ont point d'action sur eux , vous leur faites subir la vôtre. Allez mêler aux cris d'une famille en deuil les clameurs de l'usure. Ce mort infortuné, attachez-le, garrottez-le de chaînes assez fortes pour qu'il puisse les sentir ; car vous avez affaire à un débiteur endurci, et qui ne sait plus souffrir. Du reste , que de ce côté votre avarice se rassure : votre prisonnier ne vous coûtera rien è nourrir '! »

Cela dit, Ambroise donna l'ordre d'enlever le corps, et de diriger le convoi vers la maison de l'avare *. La foule

1 Quoties vidi a fœnatoribus teaeri defunctos pro pignore, et negari tumulum, dum fœnus exposcitur. (Ambr. de Tobia, cap. x, n. 3G.)

2 Quibus ego acquievi libenter, ut suum consLringerent debitorem , etc. {Ibid., n. 3G.)

3 Dixi itaque : Tenete reum vcstrum, et, nevobis possit elabi, domum ducite, claudite in cubiculo vestro, carnilicibus duriores. {Ibid. , n. 36.)

4 Jussi igitur levari corpus et ad fœneratoris domum exequiarum < rdinom duci. Ihid., n. 37.)

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suivait avec des clameurs furieuses. La famille de l'usul'ier elle-même, cachée chez lui et n'osant se montrer, poussait des gémissements, eOrayce de ce scandale et de son déshonneur. L'avare, honteux, vaincu, suppliant, demandait que le cadavre fût conduit au cimetière; Ambroise refusait. « Non, disait-il, il ne faut pas que vous puissiez m'accuser de vous avoir frustré de votre caution. Je ne veux pas faire violence à votre humanité, gardez votre bien. » Il s'obstina ainsi, voulant pousser jusqu'au bout la tragique leçon, et il fallut qu'à la fin le créancier et sa famille se résignassent à prendre eux-mêmes sur leurs épaules le cercueil de leur débiteur, et le portassent confus jusque dans son tombeau *.

Ces remèdes parvinrent-ils à guérir tout le mal? On ne peut le croire en voyant Ambroise occupé jusqu'à la fin de sa vie à formuler les mêmes plaintes contre les mêmes excès. Du moins est- il certain que ces leçons d'équité portèrent leur fruit à Milan, et chacun put apprendre que désormais la justice avait un infatigable défenseur sur la terre , en même temps qu'un Vengeur dans le ciel. Il en courait dans la ville , du temps que saint Augustin y était professeur, des récits merveilleux que lui-même rapporte. Telle était l'histoire de ce jeune héritier qui, poursuivi par un créancier malhonnête pour l'acquittement d'une dette déjà «payée par son père, avait eu , durant la nuit, une apparition dans laquelle ce père, sortant du repos de la tombe , lui révélait le lieu secret oii il avait déposé la quittance qui le déchargeait -. Tel était encore le trait de ce pauvre chrétien , portier d'une école de grammaire à Milan , qui , ayant trouvé une bourse de deux cents écus d'or, n'eut pas de repos qu'il n'en eût découvert le possesseur. En les lui remettant, il refusa

1 Ferelro colla subjecti , ipsi dot'unclum ad sei>ulcra deilucunl. (Ambros. de Tobia, cap. x, n. 37. J

2 S. August. de Cura pro morluis.

obstinément ce que celui-ci voulait lui donner pour récompense. Ce dernier eut grande peine à lui faire accepter enfin quelques écus qui furent aussitôt distribués aux pauvres, sans qu'il entrât un seul denier dans sa maison '. Le niveau moral s'élevait sensiblement dans les âmes. Mais l'audience épiscopale eut sur la législation générale un résultat plus large, et d'une portée incalculable. Elle y fit pénétrer l'esprit de charité, brisa les vieilles formules de la procédure romaine , leur en substitua de plus simples, de plus promptes, de moins dispendieuses, forçant les tribunaux à tenir compte des âmes, et à recevoir la loi d'une meilleure justice. C'est ainsi que les jugements de l'évêque Ambroise hâtèrent le développement du principe d'équité naturelle qui, déposée l'origine dans les édits du préteur, avait germé au sein des écoles de la philosophie stoïcienne , mais qui ne devait mûrir que sous le souffle inspiré des Pères de l'Église, en mitigeant le droit romain par le doux esprit de l'Évangile.

1 S. August. de Verbis Apostol. sermo xix.

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