AMBROISE CONSEILLER DE GRATIEN
Son existence remontait à la bataille d'Aclium : Auguste l'avait dédié lui-même en souvenir de celte journée. Son nom rappelait des siècles de grandeur militaire ; c'était en sa présence, et sous ses auspices, que le sénat délibérait; il avait présidé aux conseils de la patrie, on n'était pas éloigné de croire qu'il les avait inspirés. On le considérait donc comme le palladium inviolable de l'empire ; et il semblait que l'abattre, c'était abattre du môme coupla fortune de Rome et sa religion.
Celle double importance qui recommandait l'autel de la Victoire aux païens était, aux yeux des chrétiens, ce qui le condamnait. Ceux-ci n'auraient pas refusé de laisser vivre un souvenir de pure archéologie. Mais laisser le premier corps politique de l'État sous la présidence religieuse d'une idole, c'était éterniser, par un emblème trop significatif, la vieille alliance de Rome avec le paganisme, et placer la pairie sous la garde des faux dieux. Aussi avait-on vu l'autel de la Victoire, condamné par ConsI ance, rétabli par Julien, toléré par Valentinien, devenir le point principal sur lequel se concentrait, pour une lutte suprême, Tantagonisme des deux sociétés et des deux religions.
Rome espérait que Gralien, tant fêté par elle à son avènement, tant flalté par Symmaque, tant acclamé dans le sénat, aurait la même tolérance que son auguste père. Mais l'élève d'Ambroise suivait d'autres conseils. Un matin les sénateurs entrant dans la Curie eurent la stupéfaction de voir que cet autel avait été enlevé : un ordre de l'empereur l'avait fait disparaître pendant la nuit.
Le premier mouvement fut celui de la surprise. Puis on organisa sourdement la résistance. Elle pouvait être redoutable; car le palriciat romain, à défaut de pouvoir, possédait encore l'influence que donnent le nom cl la richesse. Inquiets et menaçants, revêtus des préfectures et
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des sacerdoces, habitant des palyis qui ressemblaient à des villes, possédant des domaines qui étaient des provinces, y recrutant des armées d'esclaves et de clients, donnant des jeux publics et disposant ainsi de la foule , cette classe ambitieuse se tenait prête à soutenir quiconque voudrait reprendre le rôle de Julien, Les sénateurs païens s'entendirent afin de rédiger en commun une réclamation, tandis que les sénateurs chrétiens, non consultés, s'abstinrent, et secrètement avertirent le pape Damase, qui lit prévenir Ambroise.
«Je reçus, dit celui-ci, du vénérable Damase, pontife de l'Église romaine, un manifeste dans lequel les sénateurs chrétiens , et en très-grand nombre, mandaient qu'ils n'avaient pas trempé dans cette affaire, qu'ils n'étaient pour rien dans la réclamation des païens, qu'ils n'y avaient donné aucun assentiment '. » Cette protestation diminuait l'autorité de la plainte du sénat, réduit ainsi à une faction de mécontents : (i N'appelez pas sénat, disait Ambroise, cette poignée de païens qui usurpent le nom de tout le corps 2. » Il n'eut pas de peine à le faire comprendre à l'empereur. Aussi, quand la députation arriva à Milan, Gratien ne la reçut pas : « Des méchants , disait Symmaque, nous firent refuser l'audience. « Ce dont il se plaignait comme d'un déni de justice.
Ces « méchants » si puissants , Symmaque ne les nommait pas; mais chacun savait de qui il voulait parler:
1 Ante biennium ferme, eu m hoc pelere lenlarenl, misit admesanctus Damasus, Romance Ecclesiœ Sacerdo's, libellum quem christiani senatores dederunl , et quidem innumeri , postulantes nihil se laie mandasse. (Aiiibr. L'pisl. ad Vatentin. Imp. , Ep. xviii, 10; l. Il, p. 826.)
2 Absit ut hoc senalus peliisse dicalur : pauci geiililes commuiii nomine ulunlur. [Id., xbid.)
3 Divi principis denegata est abimprobis audientia. [lielatio Symmach. 11. 1. In 0pp. Ambres, t. II, p. R28.)