‹ Histoire de saint Ambroise (volume 2)Chapitre 58 sur 134 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

VOYAGE d'aMBROISE A ROME MARCELLINE ET LE COLLEGE DES VIERGES A MILAN

Ambroise se rend à Rome. — Il y modère les austérités de Marcelline. — Miracles d'Ambroise à Rome. — Pendant une famine il s'oppose à l'expulsion des étrangers.

Vie fraternelle et sainte d'Ambroise, de Satyre et de Marcelline à Milan. — Retraite à la Villa. — Marcelline et les vierges de Milan : Candide , Manlia , Dœdalia.

Profession de la vierge Ambrosia. — La famille d'Eusèbe de Bologne. — Ambroise console Faustin. — 11 élève les petits enfants d'Eusèbo. — Son discours de l'institution d'une vierge. — La règle monastique.

Ambroise suivit de près, sur le chemin de Rome, le livre qu'il venait d'adresser à sa sœur. « Il y avait peu d'années qu'il était ordonné, raconte son biographe, quand il se rendit à Rome, ville de son origine, où il revit sa propre maison, et retrouva sa sœur'. » L'historien place ce fait avant le voyage qu'Ambroise dut faire à Sirmium en 379 ; et môme plusieurs anciens textes du même récit écrivent que ce fut exactement quatre ans après sa consécration. C'est donc avec raison que de judicieuxcritiques le rapportent à la fin de l'année 377 -.

1 Postannos aliquot ordinationis suse ad urbem Romam , hoc est ad proprium solura, perrexit... (Paulin, in Vila Arabros., n. 9.)

2 Les manuscrits milanais, très -anciens et très-nombreux, compulsés et cités par M. Riraghi , portent la leçon : post annos quatuor,

lit VOYAGE D'AMBUOISE A ROME

C'était la première fois depuis sa promotion à l'épiscopat qu'Ambroise revoyait Rome. Son biographe n'assigne d'autre but à ce voyage que le désir de se retrouver au sein de sa t'amillc; mais, dans celle famille, la mort avait fait des vides ; Ambroise ne put revoir sa vénérable mère, que Dieu avait rappelée '. Klle passe complètement ignorée et inaperçue dans l'histoire de son fils, semblable à ces esprits bienfaisants dont parle l'Écriture, lesquels, après avoir guidé dans leur pèlerinage les fils des patriarches, remontaient au ciel sans laisser leur trace chez les hommes.

iVIarcelline seule restait dans la maison paternelle , où elle vivait plus pénitente, plus charitable, plus dévouée que jamais au service de Jésus-Christ, de l'Eglise et de ses pauvres. L'arrivée de l'évêquela combla d'une grande joie, elle et la fidèle compagne qui ne l'avait pas quittée depuis sa profession. Voyant cette dernière venir à sa rencontre, et lui baiser la main : « Ne vous l'a- « vais-je pas -prédit? lui dit Ambroise en souriant. Voici « que je suis évêqire, et que vous me baisez la main *! »

On peut juger quels furent les entretiens spirituels du frère et de la sœur, par ceux que le pontife adressait à Marcelline quelques mois auparavant. Il lui rappelait le

au lieu de celle-ci : post aliquot annos. C'est la qualrième année nominale, c'est-à-dire en 377; et dans un autre endroit Paulin l'explique lui-même en disant après /rois années environ. Baronius place aussi ce troisième voyage à l'an 377. (\'. D"' Biraghi, Vita diS. Marcellina, cap. viii.) C'est sans aucun fondement que les Bénédictins, et plusieurs écrivains après eux, identilient ce voyage avec celui qu'Ambroise entreprit fjour le concile de Rome en 382. L'historien Paulin ne dit rien d'où on le puisse conclure.

1 Ad urbem Romam perrexit, maire jam difuncla. (l'auliu. in ]'ita Ambros. , n. 9.)

2 ... Cum iUa dexteram illius oscularotur, subridens ait illi : Ecce, ut dicebam libi, sacerdotis manum oscularis. (Paulin, in Wita Ambro.^. , n. 9.)

discours prononcé par le pape Libère à sa profession ; il lui rendait le témoignage qu'elle en avait suivi fidèlement les conseils; il craignait même qu'elle n'en eût, par trop de rigueur, outre-passé les règles ; et il lui donnait l'avertissement de modérer ses austérités :

« Cela était bon, disait-il, quand vous étiez plus jeune. Mais, le corps une fois dompté, il faut vous ménager pour conserver aux vierges une maîtresse utile. Un sage cultivateur varie de temps en temps les semences de son champ, et cette variété le repose. Vous aussi, ma sœur, qui êtes un vétéran de la milice des vierges, diversifiez la semence que vous confiez à votre âme. Prenez quelque aliment, modérez vos jeûnes, vos lectures, vos prières *. C'est assez avoir labouré le sol de votre cœur ; cette terre ainsi préparée, ouvrez- la doucement pour y faire fieurir la rose de la pudeur, le lis de la pureté, la violette teinte du sang sacré de Jésus -Christ. C'est une commune maxime qu'il ne faut pas commencer par faire trop vivement ce qu'on souhaite de faire persévéramment. Il est juste d'ailleurs que vous teniez en réserve quelque pratique plus parfaite pour le temps du carême, non par ostentation, mais par dévotion". »

Quand la ville de Rome connut l'arrivée et la présence xl'Ambroise, elle l'accueillit avec un pieux enthousiasme. Elle voulait voir l'homme de Dieu que, six ans auparavant, elle avait vu partir revêtu du laticlave, et qu'elle retrouvait évêque d'une grande Église, investi du prestige de l'autorité religieuse, de la puissance politique et de l'éminente sainteté. On se pressait sur ses pas ; on baisait ses vêtements, on se disputait l'honneur de le posséder ou de

1 Hœc convenerc junioribus annis, donec mens œvi matura canescerel. Tu quoque, velerana virgo, pectoris lui colles diversis seminibus insère... (De Virginibus lib. III, cap..iv, n. J(î.)

2 Ibid., cap. IV, n. 17.

l'entretenir, et on lui attribuait les dons surnaturels de la prophétie et du miracle.

Un jour il s'était rendu, pour célébrer la messe, chez une très-grande dame habitant au delà du Tibre. Une femme de service, celle qui, dans les habitudes de la vie romaine, avait le soin des bains , se trouvait retenue au lit par la paralysie. Apprenant que le saint évêque de Milan était dans la maison, elle se lit porter aux pieds de l'homme de Dieu. Pendant que celui-ci lui imposait les mains , la malade s'efforçait de toucher ses vêtements. A peine en eutelle approché ses lèvres en tremblant, qu'aussitôt elle recouvra la santé et se mit à marcher. « C'est là, ajoute Paulin, un fait aussi public qu'il est merveilleux; car, bien des années après, je Tai entendu raconter par de saints personnages, lorsque j'étais moi-même dans la ville de Rome '. »

On rapporte également, mais le fait est moins authentique, qu'Ambroise étant un jour chez un riche banquier, celui-ci s'était mis à lui vanter pompeusement le résultat prospère de ses spéculations. Le grand tort de ce riche était que, tout enflé d'orgueil, il rapportait à lui seul son bonheur et sa fortune. Ambroise, en l'entendant, se montra contristé. Il se leva gravement et quitta, sans rien dire , la maison du financier. Le lendemain , on apprit que cette maison s'était effondrée sur son maître -. •

Il est vrai que si jamais le faste de l'opulence devait être odieux, c'était bien en ce temps qui vit fondre sur Rome une de ces famines dont le souvenir est l'elTroi de l'histoire. La première est placée, par les plus graves annalistes ' , dans cette même année 377, et tout ce qu'on en sait

1 Cum trans Tiberim apud quam4ani Clarissimam invitatus, sacri- (icium in domo offerret , etc. (Paulin, in VUaAmbros., n. 10.)

2 Baronius in Ambros. (Annal, t. IV, ad ann. 360.)

;i II faut distinguer à cclto même époque diux famines pres.que successives : l'iine que Hnronius place dan-^ Panée 383; l'autre qui a pré-

concorde avec ce qu'Ambroise nous en a raconté au troisième livre de son traité des Devoirs. Depuis des siècles la Ville ne tirait sa subsistance que des riches provinces de la Sicile et de l'Egypte, de sorte qu'en réalité la vie du peuple-roi était à la merci des colons de la vallée d'Enna ou des rives du Nil. En cette fatale année, les arrivages manquèrent ; l'intendant des vivres, appelé préfet de l'annone , se trouva impuissant à alimenter la cité , et les pauvres se virent condamnés irrémédiablement à mourir de faim.

A cette première cause de misère s'ajoutait l'accaparement des blés par d'avides spéculateurs. Ambroise savait leurs manœuvres; et voici en quels termes indignés il s'élevait contre ceux qui trafiquaient de la faim de leurs frères :

« Puisque les biens de la terre sont faits pour tous les hommes, pourquoi ne voulez -vous pas que tous les hommes en jouissent? Dieu nous donne l'abondance: pourquoi faites-vous la disette ? Que vous êtes coupables , ô vous qui mettez votre bonheur à nous voir manquer de tout ! vous qui vous désolez quand les greniers se remplissent, et qui ne vous en consolez qu'en supputant d'avance les mauvaises années !... Et vous appelez cela de l'habileté, de la prévoyance, de l'intelligence commerciale ? C'est de la fourberie, c'est de la perfidie , c'est de la cruauté qu'il faut dire ! Non, vous ne prévoyez pas nos maux pour les guérir, vous spéculez sur notre faim pour l'exploiter. Or comment nommer cela ? Est-ce un trafic ou un larcin? Vous ressemblez au brigand qui guette le moment de faire tomber le passant dans une embuscade pour lui percer le cœur. Usuriers que vous êtes! vous tirez un intérêt criant de notre détresse, et vous créez vous-mêmes

cédé, et que los éditeurs bénédictins ont placée vers l'an 376 ou 377. (De Officiis lib. 111, cap, vu, note c, p. 119.)

178 VOVAGK D'AMHUOISE A ROME

la crise dont vous proliiez ; votre profit à vous est la ruine de tous '. »

C'était peu de dénoncer une des causes du mal , il fallait y renii-dicr. L'édilité romaine s'en était inquiétée; mais le remède proposé par les magistrats païens était abominable. Il ne s'agissait de rien moins, dans les délibérations égoïstes du sénat , que d'expulser en masse les étrangers résidant dans la ville, et de n'admettre à la faveur des distributions de blé que les natifs de Rome. C'était vouer à la mort des myriades d'innocents, hommes, femmes, enfants, vieillards, exilés de la cité qu'ils étaient venus servir.

On allait donc voir se renouveler le spectacle qu'avait donné récemment la campagne romaine*, lorsque, dans un temps de famine semblable , des milliers d'étrangers chassés de la ville erraient comme des spectres sur les grandes voies publiques , ou gisaient expirants parmi les champs désolés qui attendaient leurs os. Ces païens savaient-ils ce qu'il y a de sacré dans les douleurs de l'homme ? Toutefois l'atroce sentence admettait une exception : le droit de séjour était conservé aux comédiens, aux bateleurs, aux danseuses, dont trois mille desservaient les théâtres de Rome, comme autant de prêtresses. C'était couronner la cruauté par l'infamie, et ce dernier trait de mœurs est le plus honteux de tous.

Un cri d'horreur sortit de l'àme de saint Ambroise. (i Quoi ! disait-il dans son éloquence indignée , chasser tant de braves gens, quand le devoir commande de les assister! les arracher du sein de la mère commune, leur dénier des biens qui sont à eux comme à nous, et exiger que

1 fh- Of/iciis.

'■J llliid quod proxinu' Uoinae racliun csl, cjoctos esse iirbe, etc. {D: Ofl'tc. miiHct. lil>. III, cap. vu, n. 49.)

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ceux qui jouissent de nos droits ne puissent avoir aussi une part de noire pain, dans un temps malheureux ! Mais les bêtes féroces ne se proscrivent pas entre elles : il n'y a que l'homme qui proscrive l'homme! Il n'y a que l'homme qui s'arme ainsi contre son frère , lui à qui le poëte fait dire : « Je suis homme , rien d'humain n'est étranger pour moi '. »

Use trouva heureusement que le préfetdela ville était, dans ce temps-là , un vieillard charitable, qu'Ambroise qualifie du titre de très -saint. Quelques savants conjecturent que c'était le préfet Gracchus, qui, en efîet, occupa la préfecture urbaine dans cette même année 377, et dont ont fait mention saint Jérôme et Prudence -. Par lui, et, peut-être aussi par l'influence d'Ambroise une commission s'organisa, composée des personnages les plus considérables. Le vénérable préfet leur adressa un discours qu'Ambroise a conservé dans ses propres ouvrages. Quand il ne l'eût pas ainsi revendiqué comme sien , le style seul révèle assez de quelle âme romaine et sacerdotale en était venue l'idée et l'inspiration.

« Quoi ! dit le bon vieillard, nous ne laissons pas nos chiens tourner autour de nos tables sans leur donner quelques miettes, et nous enverrions des hommes mourir de faim! Quel préjudice ne porterait pas aux intérêts de la ville le départ de tant-de gens ! Vous dites qu'ils l'affament ; mais non, ils l'alimentent par le commerce et les impôts qu'ils payent? Vous dites qu'ils sont étrangers; mais n'est-ce pas parmi eux que se trouvent nos laboureurs, nos fermiers, nos domestiques ? Ceux que nous dé-

1 Feras non expellunt feras, (it homo excludit hominem ! lUœ conformem sui generis adjuvant, homo impugnat qui nihil a se alienum débet çredere quidquid humani est. [De Officiis lib. 111, cap. vu, n. 45.) L'allusion au vers de Térence est évidente.

2 GodeCroy (lib. III de Quœstionibus] place à cette date la préfecture de Gracchus.

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vouons à la mort sont précisément ceux à qui nous devons la vie. Les laisserons -nous sans pain, eux dont le travail nous a donné le pain depuis tant d'années? Craignons -nous par là d'accroître la famine? mais la miséricorde n'a jamais ruiné personne; et si le fisc est sans ressource, c'est à nous de combler de nos propres deniers ce que leur subsistance pourra coûter au Trésor * . »

Ce discours eut son effet. Une large subvention fut souscrite , et l'on parvint à faire de nouveaux achats de blé , dont les étrangers profitèrent comme les autres *.

Bien qu'il eût eu lui-même une part considérable dans cet acte de charité, Ambroise en rapportait tout l'honneur au préfet : « Quelle recommandation pour ce très -saint vieillard un si grand bienfait n'est-il pas devant Dieu ! Quelle gloire aux yeux des hommes! Celui-là est vraiment grand qui peut dire à l'empereur en lui montrant le peuple de toute une province : « Je vous ai conservé ces hommes, et ces sujets je les ai sauvés de la mort' ! »

Quelque temps après, Ambroise quittait Rome, entouré de bénédictions ; et, dès le commencement de 378, il était de retour dans sa ville épiscopale.

Il n'y revenait pas seul. Marcelline l'y suivit ; peutêtre même se mit-elle en route avec lui ; car, à partir de

1 Prsefectura; urbanse curam cœleris majorem sustinons convocavit honorâtes et locupleliores viros, poposcit ut in médium consuierent, dicens quam immane cssetperegrinos, ejici : Canes ante mensam impastos esse non patimur, et homines excludimus... , etc. (Lib. III, cap. vu, n. 46.)

2 Quid plura? collato auro, coacta frumenta; et peregrinis alimoniam subminisiravit. [Jbid., n. 48.)

3 Hic magnus vore probatus qui vere potuit imporatori dicere, demonstrans provincia^lolius populos : <i lins libi omnes resorvavi... , hi vivant bemMicio lui scnalus. Uns tua curia mmli abslulit. » [Ibid.)

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