CHAPITRE II
AjMBROISE AUX CONCILES d'aQUILÉE ET DE ROME
Les derniers évêques ariens de l'Occident en appellent à un concile. — Ambroise fait convoquer le concile d'Aquilée en 381. Les évêques de l'Italie et des Gaules au concile. — Les ariens Secondien et Pallade confondus par Ambroise et déposés.
Lettre du concile aux empereurs en faveur du pape Damase ; primauté du saint-siége romain ; le schisme d'Antioche et les affaires d'Orient. — Ambroise demande la réunion d"un concile général à Alexandrie, puis à Rome. Son zèle pour l'unité des Eglises d'Orient et d'Occident. — Refus des Orientaux.
Concile de Rome. — Aschole de Thessalonique visite Ambroise malade. — Leur amitié. — Jérôme, Epiphane, Paulin à Rome. — Ambroise combat l'erreur des apollinaristes. — Mort bienheureuse d'Aschole. — Lettre d'Ambroise.
Il ne suffisait pas de réfuter la doctrine de l'arianisme par la force de la parole , si puissante qu'elle fût : et Ambroise ne pouvait espérer de voir l'hérésie disparaître entièrement, tant qu'elle conserverait ses sièges épiscopaux, son organisation hiérarchique et ses maîtres.
Ses derniers représentants, aux frontières orientales des États de Gratien , étaient deux vieux évêques, Secondien et Pallade , gouvernant dans un coin de la Dacie , entre le Danube et la Theiss, vers la Hongrie actuelle , deux diocèses dont l'histoire ne nous a pas transmis le nom '. Ils s'appuyaient sur les ariens de l'Orient; mais
i Vixangulum Ripensis Daciaeturbare consueti. (Ambros Epist. xi , n. 1; Opp. t. II, p. 810.)
devenus plus timides depuis le règne de Théodose, ils rougissaient de porter le nom des hérétiques dont ils professaient la doctrine. Ils avaient môme profité, pour se disculper auprès de l'empereur, d'un voyage récent de Gratien à Sirmium '. Mais celui-ci ayant refusé de prononcer en matière religieuse, ils demandèrent à se justifier devant un concile général. C'était une réunion bien solennelle pour connaître d'une cause personnelle et obscure. Toutefois il fut convenu entre Ambroise et Gratien qu'on convoquerait du moins les évêques des Gaules et de l'Italie septentrionale dans la ville d'Aquilée, pour porter un coup décisif à l'erreur. Dans la lettre impériale de convocation, Gratien déclarait hautement qu'il l'avait rédigée sous l'inspiration de l'évêque de Milan, auquel il en renvoyait l'honneur en ces termes :
« Désireux de voir au plus tôt tous les prêtres d'accord sur la doctrine chrétienne, nous avions primitivement ordonné que tous les évêques de notre empire d'Occident se réunissent à Aquilée. Mais Ambroise , que son mérite et la grâce de Dieu ont rendu si illustre sur le siège de Milan , nous a fait observer qu'une si grande assemblée n'était pas nécessaire lorsqu'il ne s'agissait que d'une cause locale, et qu'il suffisait d'appeler les évêques italiens des Églises voisines. Nous avons donc dispensé de la fatigue du voyage les hommes vénérables que leur grand âge, l'épuisement de leurs forces ou une honorable pauvreté, empêchent de sortir de leurs diocèses et défaire une longue route -.
Le vendredi 3 septembre 381 , vingt-cinq évêques de la
1 Imperator cum esset prsesens Sirmii, tu illiim interpellasti. {Actn Conc. AquiL, inOpp Ambr. t. II, p. 789.)
2 Nam quod Ambrosius et vitre meritoet Dei dignalione conspicuus episcopus Mediolanensium civitatis, ibi multiluilinom non opus esse suggerit. [Acla Conc. AquiL, ibid, p. 787.)
Gaule méridionale et de l'Italie supérieure ouvrirent le concile. On y distinguait l'évêque de Sirmium, Anemius, qui était tant redevable au courage d'Ambroise ; l'évêque de Plaisance, Sabinus , dont le nom se retrouve si souvent dans les lettres du grand évoque, son ami ; Philastre de Brescia , qui avait confessé la foi sous le règne arien de Constance ; Héliodore d'Altino, à qui Jérôme écrivait des lettres mémorables pour l'attirer auprès de lui dans le désert; Exupérance de Tortone, disciple toujours fidèle de saint Eusèbe de Verceil ; Eusèbe évêque de Bologne, appelé « le bon pêcheur » dans les livres d'Ambroise, parce qu'il était habile à tirer de l'océan du siècle les vierges qui sont les perles de l'Église ^ ; Bassien ou Bassilien, évêque de Lodi, autre ami d'Ambroise et de Félix de Côme - ; Constance évêque d'Orange, Procule de Marseille, Dominus de Grenoble, Amantius de Nice , enfin Juste de Lyon, qui déjà s'était mis en relation , par lettres, avec l'évêque de Milan. Il le consultait sur le sens des passages de l'Écriture, s'inquiétant de savoir si les livres sacrés avaient été composés selon les règles de l'art, mais s'inquiétant davantage d'y chercher la science de l'éternité ^ On le vit bien quand, après le concile d'Aquilée , l'évêque , au lieu de reprendre la route de son diocèse , dit un éternel adieu à son siège de Lyon , et s'enfuit dans les solitudes de l'Egypte , qui attiraient alors les plus belles âmes ^
Avec Milan, Aquilée était le siège le plus considérable delà haute Italie. Valérien , son évêque, avait rehaussé encore l'éclat de cette Église en y faisant fleurir une école célèbre de sainteté et de science, où Jérôme, Rufin, Bonose,
1 Ambros. de Virginit. cap. xii, n. 129.
2/d., Epist, IV, n. 1 ; 0pp. t. II, p. 763.
3 Id., Epist. viii , n. 1 ; t. II , p. 783.
♦ ]d., Not. ad Epist., vu et viii ; 0pp. t. II, p. 734.
Héliodore, étaient venus apporter leurs premières ardeurs. L'évêque d'Aquilée présida le concile ; mais Ambroise le dirigea. Nous avons sous les yeux l'iulerrogatoire qu'il fit subir aux deux évoques inculpés, cl les réponses de ceuxci. C'est d'une part la méthode, le calme, la gravité, l'autorité magistrale de l'ancien consulaire, avec la ferme doctrine et la foi ardente de l'évêque. C'est de l'autre la monotone série de subterfuges, de fins de non -recevoir, de dénis de compétence et de juridiction, enfin d'appel aux absents , qui est le refuge ordinaire de la sophistique aux abois '. Vainement les accusés réclamaient-ils la présence des évêques orientaux, tous deux furent déposés de l'épiscopat ; et une lettre rédigée par l'évêque de Milan, au nom de tout le concile, chargea les empereurs d'Orient et d'Occident de faire descendre de leurs sièges ces pasteurs indignes :
« Il ne convient pas, y était-il dit, qu'ils exercent le sacerdoce de Jésus- Christ qu'ils ont renié. Nous vous prions donc, au nom de votre gloire et de votre foi, de faire respecter Celui de qui vous tenez l'empire. Ainsi donnez des ordres pour éloigner de leurs Églises les fauteurs de l'iinpieté , les corrupteurs de la vérité , et vous
1 Ambros. 0pp. l. II, Acla Conc. Aqiiil., p. 800 et seq.
Ces actes du concile, publiés dans les œuvres de saint Ambroise, ont reçu récemment un complément fort curieux par un fragment retrouvé dans la Bibliothèque impériale de Paris. M. Vailz en a donml'interprétation avec une savante dissertation. ( Ueber das Lebm und die Lelire drs Ulfila; Hanovre, 1840.) On y remarque, entre les questions posées par Ambroise ut les réponses des évèques accusés, des notes très-malveillantes contre l'évêque de Milan, rédigées par un écrivain contemporain, évidemment arien, qu'on croit être un évêque du nom de Maximin.
Là se trouve également un long discours d'Auxenlius, disciple d'Ulfilas, arien obstiné qui loue en termes pompeux l'évêque des Goths son maître. N'esl-cc pas le même que le Goth Auxence ou Mercurin, que nous verrons bientùt opposé à Ambroise ?
les remplacerez par les prêtres saints et dignes que nous aurons choisis '. »
Cela fait, le concile tourna les yeux vers Rome. La papauté y traversait, depuis quinze ans déjà, une de ces crises douloureuses qui sont l'enfantement de ses plus glorieux siècles. Ambroise avait vu de près , jusque dans son diocèse, les menées sacrilèges de l'antipape Ursin conlre le vénérable Damase , calomnié dans sa vie, troublé dans la légitime possession du siège pontifical, tandis que des rixes sanglantes faisaient la désolation de la ville éternelle , la risée des païens , et le scandale des peuples -. Ambroise éveilla sur lui la vénération et la piété filiale du concile d'Aquilée. Une lettre fut adressée aux empereurs Gralien , Valentinien et Théodose, pour les conjurer de faire cesser le schisme. Ambroise la rédigea , et l'on y sent courir, avec une sainte colère contre les persécuteurs et les ambitieux, le souffle de cet amour que le siège de Rome, dans ses jours d'angoisse, a toujours inspiré au grand cœur des saints :
« Religieux empereurs, aucun point n'a fixé davantage notre attention, ni ému plus douloureusement notre cœur qu'une situation qui compromet la paix de l'Église universelle. Loin de nous, sans doute, de croire que vous puissiez tomber dans les pièges d'Ursin. Mais les flatteries de ce fourbe pouvant surprendre votre bonne foi, il devient nécessaire de démasquer le passé et d'éclairer l'avenir. Car pour peu qu'une issue soit ouverte à son audace, sait-on à quels excès un tel homme peut se porter 1
'( Après avoir été condamné tant de fois comme perturbateur, voici néanmoins qu'il relève la tête, comme si
1 Ambros Epist. x , n. 8 ; t. II , p. 808.
:2 Anaslas. Bibliolh. — Baron., ad ann. 307. — Tillemont, Mém. pour rillsl. ccclc^., I. VIII, p. 386.
nous pouvions oublier ce qu'il est. Nous ne pouvons nous y méprendre, nous qui savons quelles furent ses intelligences avec le parti arien, lorsque , dans la société de Julianus Valens, il portait le trouble dans l'église de Milan , tantôt allant frapper à la porte des synagogues , tantôt s'introduisant dans les maisons ariennes, y tenant des réunions, y prometlant son appui, et, sans oser se produire dans leurs assemblées, leur apprenant à jeter le désordre dans l'Eglise '. »
Cequ'Ambroise dit ensuite sur les droits du saint- siège est très-considérable pour la doctrine catholique. Peu de passages sont plus décisifs que celui-ci entre ceux qui proclament la souveraineté de l'Église de Rome , centre d'unité et principe de juridiction.
u Ah ! si le malheur- sacré d'un pontife persécuté ne peut vous émouvoir, ne serez -vous pas touchés de la prière unanime de tous vos prêtres réunis? Nous conjurons votre Clémence de ne pas laisser dans ce trouble l'Eglise de Rome , l'Église mère de tout l'univers romain , et , avec elle, la foi très -sainte des apôtres. Car c'est de Rome, c'est de cette source que découlent sur tout le monde les droits de la communion sacrée -. »
(( Otez au méchant le moyen de propager le mal. Écoutez la prière de tout le peuple de Rome divisé et incertain ; écoutez la prière des prêtres réunis pour vous supplier de leur rendre la sécurité en tenant éloigné un homme dangereux. Si vous rendez à l'Église cet immense service , nous n'aurons plus qu'à rendre des actions de grâces
1 Gum arianis copulatus alque conjunctus erat eo tempore quo lurbare Mediolanensem Ecclesiam cœlu deleslabili moliebatur cum Valente, etc. (Epist. XI, n. 3.)
2 Totius orbis Romani caput, Romanam Ecclesiam, al(|uo illam sacrosanctam Apostolorum fidem, ne turbari sinerel obsecraiida fuit Clemenlia vestra, iiide enim in omnes venerandse commuuionis jura dimaaanl. {IbicL, n. 4, p. 811.)
infinies au Père tout-puissant et à son Fils Jésus, Seigneur Dieu comme lui •. »
On ne tardera pas à voir les effets de cette lettre. En attendant, le concile s'occupa de l'Orient, où le schisme déchirait les principales Églises. Antioche était partagée entre deux évêques rivaux appuyés également par un nombreux parti. Ce schisme, qui remplit l'histoire de tout le iv° siècle, remontait à l'exil du saint évêque Eustathe proscrit par Constance. Mélèce avait été son septième successeur. Les évêques catholiques n'avaient pas moins concouru à son élection que les ariens qui le croyaient des leurs. Mais à peine saint Mélèce eut-il affirmé sa foi, dans un premier discours, qu'il avait été jeté en exil par Constance, et remplacé d'autorité impériale par l'arien Euzoïus. C'est alors que les cathohques d' Antioche, tout en rejetant en masse la communion de l'intrus , se partagèrent en deux obédiences ; car tandis que les uns , Flavien à leur tête, se rattachaient à Mélèce, dont ils croyaient la promotion légitime autant que sa croyance était pure, les autres, ne pouvant se résoudre à reconnaître une élection à laquelle les ariens avaient eu primitivement quelque part, choisirent et firent sacrer pour eux l'évêque Paulin. Rome consultée reconnut les deux obédiences , à la charge aux dissidents qui perdraient les premiers leur évoque de se ranger à l'autorité du survivant. Mélèce mort , le concile de Constantinople mit Flavien sur son siège, et le schisme se perpétua entre lui et Paulin, tous deux hommes d'une foi pure et d'une haute vertu. Or ceux qui aiment l'Église savent qu'il n'y a guère de torture d'àme plus vive que de traverser des temps où leurs frères se partagent entre des camps qui se disent également orthodoxes, et qui en ont le droit ; sans qu'on sache, par instants, de quel côté incliner son esprit et ses affections.
1 Epist. XI , n. o et 6.
Déplus, à Constantinople, Grégoire de Nazianze était troublé clans la possession de son Eglise par l'intrigant Maxime, qui jadis avait porté le manteau de cynique. Expulsé de l'Egypte, chassé de Constantinople, Maxime était venu étaler devant le concile d'Italie ses doléances, le récit fabuleux des persécutions qu'il avait endurées de la part des ariens, et le faste de ses feintes vertus.
Le concile d'Aquilée se trouvait trop éloigné du théâtre de ces conflits pour trancher les questions entre ceux qui s'en remettaient à lui de leurs prétentions ou de leurs droits. C'est pourquoi Ambroise, au nom de tout le concile, adressa une première lettre aux trois chefs de l'empire, leur demandant de réunir un concile général à Alexandrie pour connaître de ces faits : « Nous vous sollicitons , très- cléments princes chrétiens, de réunir à Alexandrie un concile composé de tous les prêtres catholiques, pour délibérer mûrement et statuer définitivement quels sont ceux des évoques avec lesquels il faut entrer et demeurer en communion ' . «
Une autre lettre du concile d'Aquilée ou d'Italie *, portant le nom d'Ambroise en tête de la suscription, et adressée par lui à Théodose Auguste, était moins impartiale. L'évêque de Milan, trompé par de faux rapports, s'y montrait chaudement partisan de Maxime contre saint Grégoire de Nazianze. L'esprit judicieux d'Ambroise, sa vive pénétration, avaient évidemment subi là une éclipse qui ne pouvait durer.
l Ambros. Epist. xii , n. 3 , p. 813.
^ Quelques auteurs, en effet, prétendent que cette lettre, dont le titre est ainsi conçu : Amhroise et les autres éoêques d'Italie, est d'un concile différent de celui d'Aquilée. Ce concile, qu'ils nomment concile d'Italie, se serait tenu dans une autre ville de celte contrée, en cette môme année 381 , ou en la suivante, 382.
Dans cette seconde lettre Ambroise revenait à l'idée d'un concile. Mais ce n'était plus cette fois Alexandrie , c'était Rome qui lui paraissait le centre où ces débats recevraient d'une autorité suprême leur solution définitive. « Il n'y a pas là affaire de parti, ou question de préséance, écrivait Ambroise. C'est l'union qui est rompue, c'est la société qui est troublée. La paix, croyons-nous, ne saurait être rétablie sans qu'un concile général des évêques orientaux se réunisse à Rome. A cet effet, Gratien, votre frère, connaissant votre piété, nous a suggéré de vous écrire. Puisse, en effet, l'unité de doctrine et de charité exister entre ceux qu'unit la même communion ' ! »
C'est dans ces derniers mots, et dans les incessants appels du grand évêque à l'unité, à la paix, à la soumission, qu'il faut chercher le fond de la pensée d'Ambroise sur le but supérieur de l'assemblée générale qu'il provoquait par ses lettres. Il est certain que dès lors il n'était que trop facile de voir poindre à l'horizon, aux deux extrémités de l'Orient et de l'Occident, les premiers nuages qui déjà présageaient une tempête, et qui devaient amener entre l'Eglise latine et l'Eglise grecque des déchirements si profonds et une si funeste rupture ! On le comprit bien par la réponse des évêques orientaux s'excusant dédaigneusement de venir débattre à Rome ce qu'ils venaient de décider au concile de Constantinople, opposant les grandeurs orageuses de leur chrétienté aux calmes obscurités de l'Éghse latine; faisant parade de leurs exils, de leurs persécutions, endurés sous Valens, et les plaçant en regard des loisirs que leurs frères d'Occident avaient goûtés sous l'égide de leurs très-catholiques empereurs. Il y avait une ironie visible et inquiétante dans ces mois par lesquels se termine cette lettre, un des plus célèbres documents que nous ayons sur l'histoire de l'Église au iv"
1 Silin urbe Roma nostrum Orientaliumque consilium. (Ep. xui, n. 6.)
siècle : u Nous apprécions sans doute la charité fraternelle par laquelle vous nous invitez à nous joindre à vous, afin qu'après que nous avons été seuls à souffrir dans ces dernières années, vous ne soyez pas seuls à régner maintenant à la faveur de l'union de deux pieux empereurs... Mais, avec l'Esprit-Saint, nous no pouvons que répéter du fond de notre cœur : Qui nous donnera les ailes de la colombe pourvoie)' cl nous reposer à côté de nos frères ? ' »
Dès lors c'en fut fait de l'espoir d'assembler un concile général. Ambroise le regretta; car ce n'était pas là seulement une large conception , digne de son génie et de sa foi , c'était un profond dessein plein d'utilité comme de grandeur. A l'heure où les deux empires allaient se scinder politiquement, et où leur séparation faisait courir à l'Église le danger d'une division trop tôt consommée , que pouvait-il y avoir de plus utilo qu'un pacte d'alliance consenti, à Rome, au centre de l'unité, entre les deux grandes régions déjà sollicitées en des sens divers? Puis, se iigure-t-on la grandeur et l'autorité d'un concile universel, réuni sous Théodose, au iv^ siècle, et où le traité d'union entre les Églises d'Orient et d'Occident aurait été signé sur le tombeau de saint Pierre , par des évoques tels que Damase, Ambroise, Grégoire de Nazianze, Martin de Tours, Épiphane, et annoncé aux peuples par la plume d'un Jérôme et les lèvres d'un Ghrysostome !
Cependant, à défaut de concile œcuménique, une assemblée d"évôques se réunit à Rome , où Ambroise se rendit vers la lin de l'année 382.
A peine arrivé, il y tomba malade et fut retenu chez lui pendant plusieurs mois. Mais, dans cette tristesse, la Providence lui ménagea la plus grande de toutes les consolations , celle d'une amitié digne de lui.
Un des jours de sa maladie Ambroise vit entrer dans sa
1 Apud Theodorcl. V, ix, Epist. Pair. Conc. Const.
chambre un vieillard à cheveux blancs ' , aux traits majestueux, portant sur ses épaules cette toison de brebis appelée Melolis qui était le vêtement des moines du désert -. C'était le vénérable évêque de Thessalonique, Aschole, venu au concile, principalement dans l'espoir d'y rencontrer Ambroise. Élevé dès l'enfance dans un monastère de l'Achaïe, plus tard forcé de monter sur le siège de l'Eglise de Thessalonique, Aschole réunissait à un degré supérieur l'austérité d'un ascète à la charité d'un pasteur. Ambroise disait de lui qu'il a semblait n'avoir plus de corps ; ce corps n'était plus que le voile transparent et fragile d'une âme qui paraissait déjà vivre dans le ciel ^ »
Cependant ce contemplatif était un homme d'action. Ardent, infatigable, il se portait successivement de Gonstantinople en Achaïe, en Épire, en Italie, partout où l'intérêt de l'Église était en cause, en dépit d'une vieillesse si alerte et si puissante qu'elle faisait envie aux plus jeunes'. Aussi grand citoyen qu'il était bon catholique, il avait fait ses preuves de patriotisme comme de foi. Quand , après la désastreuse bataille d'Andrinople , les barbares avaient paru devant Thessalonique , « il avait repoussé leurs bandes, disait Ambroise, moins par la force des armes que par celle de la prière, et les Goths, déjà décimés par la peste, avaHent fui devant la face de ce nouvel Elisée ^. »
1 Cum segritudine confectus tenerer, et nonpossem accurrere, ipsead me venit et visitavit. (Ambros. Epist. xv, n. 10.)
2 Meloliilis suse dimisso amictu. [Jbid. , n. 9.) Mélotis, du grec Mîi>,ov (brebis), était le vêtement de saint Antoine et des anachorètes. (V. saint Alhanase, Cassien, Pallade, Socrate.)
•5 Vidi, l'aleor, virum. Vidi ita iilud esse in corpore ut extra corpus putarem. Sine impedimenlo corporis eum noveram, ut ei tantum pro velamine utorelur, non pro officio. (Epist. xvi, n. 2.
4 Ibid.
à Urgebat et praeliabatur sanctus Ascholius, non gladiis sed orationibus, non lelis sed meritis. (/6id.,n. 5.)
-240 AMliHOlSE AU CONCILK DAQUILKE
Peu après, dans l'hiver de 380, il avait baptisé l'empereur Tlicodosc surpris aux portes de la ville par une maladie ([u'il croyait mortelle. Depuis ce temps il était son conseiller intime dans les ailaircs de l'i^glise, et ce l'ut par Aschole qu'Ambroisc put d'abord apprécier le grand prince que bienlùl il hii sera donné de connaître par lui-mômc.
Lorsque les deux saints pontifes, qui depuis longtemps avaient souhaité de se rencontrer, furent en présence l'un de l'autre, ils ne purent contenir leur émotion. C'était la première heure d'une grande amitié, heure sacrée qu'on n'oublie plus, et dont Ambroise rappelait le souvenir en ces termes :
« Quand vint en Italie cet homme d'heureuse mémoire, j'étais retenu malade ; et comme je ne pouvais me rendre auprès de lui, ce fut lui qui vint me voir. Avec quel empressement, avec quelle affection nous nous jetâmes alors dans les bras l'un de l'autre ! avec quels gémissements nous nous entretînmes ensuite des malheurs de ce siècle et de la grande soutïrance qui était au cœur de l'Église! Nous étions si heureux de pouvoir enfin nous voir, nous saluer, nous embrasser! Il y avait si longtemps que nous faisions ce vœu ! nous pleurions ensemble, et nos larmes coulaient jusque sur nos vêtements '. »
La maladie d'Ambroise enlevait au concile de Rome le concours de celui qui l'avait provoqué. Le pape Damase, cherchant autour de lui quelqu'un capable de rendre à l'assemblée d'aussi utiles services, jeta les yeux sur un jeune prêtre déjà illustre par son zèle, ses talents
1 Quosludio, quo alTectu ipse in me et ego in euin irruimus! Quo gcmilu mala isLius s;oculi el ea quœ hic acciiierenl, ilo|>loravinuis ! lia ul lacrymaruia pro (luvio veslem iurunderemus, clum salulalioneexoplalissima, muluo desiderio, et cxpelito diu, fruiniur, adhseremus aniplcxu. (Epist. XV, n. 10.)
AMliUOISE AU CONCILE D'AQUILÉE 2H
et^es verlus. C'était ce même Jérôme qu'Ambroise avait pu connaître aux écoles de Rome , et qui depuis avait promené en tous lieux son errante destinée et son impatience d'étude et de perfection. 11 revenait des déserts de l'Orient, où il avait contenu par- le travail la fougue de son esprit, et par des austérités héroïques les ardeurs d'une nature de feu. Paulin d'Antioche, son ami, l'avait ordonné prêtre ; Grégoire de Nazianze l'avait attiré à Constantinople ; Grégoire de Nysse, frère de Basile le Grand , lui soumettait ses écrits ; Épiphane surtout le recherchait comme un frère d'ascétisme et un maître de doctrine. Jérôme avait donc touché de près toutes les gloires comme toutes les douleurs de l'Église , quand le pape Damase, subjugué par son rude génie, le désigna pour être le secrétaire du concile.
L'inséparable ami qu'il amenait à Rome, et qui, comme lui, y venait pour défendre les droits de l'évêque Paulin au siège d'Antioche , Épiphane , évêque de Salamine en Chypre, était un des hommes les plus étonnants de son siècle. Né en Palestine, à Éleuthéropolis, près de l'antique Hébron, séjour des patriarches, élevé dans le judaïsme par un docteur de la loi, il avait été touché un jour en voyant un moine donner son habit à un pauvre , et s'était fait chrétien. Les deux anachorètes Hilarion et Pambon, le premier dans les montagnes arides de la Judée, le second dans les plaines salées de Nitrie, avaient forme son âme à la disciplme religieuse. 11 avait visité Athanase à Alexandrie, habité la Thébaïde, salué la montagne où Antoine était mort, erré pendant un an dans les solitudes d'Ammon, rempli de ses miracles les monastères de la Judée, abordé en Dalmatie dans la ville d'Épidaure, enfin gagné lîle de Chypre, où il pensait trouver, à côté d'ililarion, une retraite définitive au fond d'une vallée et sur le bord des flots ; mais on l'avait placé , malgré ses résistances, à la tête de l'Éghse de Salamine, où bientôt
242 AiMBUOlSE AU CONCILE D'AQUILÉE
on vint le consuller du fond de la Perse et de l'extrême Orient. Possédant également riiébreu, le syriaque , l'égyptien et le grec, ayant pénétré le fond et débrouillé l'histoire de toutes les hérésies, Épiphane, « l'apôtre, le nouveau Jean et le lïéraut du Seigneur, » ainsi qu'on l'appelait, remplissait la chrétienté de ses lumières, quand le concile de Rome lui fit voir en Occident le triomphe de cette religion qu'il venait d'admirer si prospère en Orient.
Enfin Paulin d'Antioche, personnellement en cause dans les affaires soumises au concile de Rome, y était arrivé avec ses deux amis.
Ambroise, très-zélé partisan de Paulin, vit intimement ces hommes, et prit part au concile, autant que le lui permettait l'état de sa santé. Mais les actes de cette assemblée ayant été perdus , ou ne nous étant parvenus que fort incomplets, elle ne nous apparaît guère que comme une imposante réunion de docteurs, sans qu'il nous soit possible d'entrer dans son histoire, ni de recueiUir ses enseignements.
Nous savons du moins, — et c'est Ambroise qui nous l'apprend, — qu'on y condamna l'erreur des apoUinaristes. Cette secte avait pris son nom d'Apollinaire, évoque de Laodicée, dont le zèle, en combattant l'hérésie des ariens, s'était précipité dans l'erreur opposée. Tandis qu'il exaltait la divinité du Verbe, son humanité sainte s'était elïacée à ses yeux. A l'en croire, le Fils de Dieu fait homme n'avait pas d'âme comme nous : c'était la divinité du Verbe qui en tenait lieu et en faisait éminemment les fonctions. Tout au plus, le Christ avait-il une sorte d'àme inférieure, siège de la sensation ; mais qu'avait-il besoin de l'àme raisonnable et intelligente, lui l'Intelligence et la Raison divine? La personne de Jésus-Christ, c'était donc le Verbe uni seulement à un corps, selon leur explication de la parole de saint Jean : « Et le Verbe s'est fait
chair. » Encore cette chair elle-même n'était-elle qu'une matière subtile, spiritualisée, d'origine céleste, une ombre vaporeuse : de sorte que le Fils de Dieu, venu parmi nous en se faisant semblable à nous, n'avait plus guère conservé de l'homme que le nom !
Que devenait l'Incarnation dans un pareil rêve ? Que devenait cette ineffable et douce fraternité de Dieu et de sa créature, avec les miséricordieux abaissements d'une part, et de l'autre les retours d'amour reconnaissant que provoque une si tendre assimilation? Voici ce qu'Ambroise en pensait, et comment il en parlait dans un de ses discours sur VIncarnation.
u Non, disait- il, ce n'est pas le fantôme et l'ombre de Jésus-Christ qui a souffert, ce n'est pas son fantôme qui marchait sur les flots. Si ses disciples ont pu le croire un instant , c'est qu'ils n'avaient pas reçu alors le Saint-Esprit, telle est leur excuse; mais nous, nous serions inexcusables de tomber dans une pareille erreur, et nous la condamnons.
« D'autres viennent nous dire que le corps du Seigneur et sa divinité sont de même nature. Il y en a qui vont jusqu'à cette impiété, d'affirmer que c'est la substance divine sous l'apparence d'un corps qui été mise en croix. Qui n'abhorrerait ces choses?...
« Enfin je ne sais comment plusieurs se sont rencontrés qui ont prétendu que le Seigneur Jésus n'avait pas une âme humaine comme la nôtre. Ils ont redouté sans doute que le Christ ne tombât dans les défaillances de l'homme. Qu'ils calment leurs inquiétudes, ces trop complaisants précepteurs de notre Maître ! Qu'ils fassent taire leur compassion , et qu'au lieu de craindre pour lui ils craignent pour eux-mêmes!... En prenant le corps de l'homme, le Verbe a accompli en lui l'Incarnation dans sa perfection , dans sa plénitude : car il n'y a rien d'imparfait dans le Christ. Il a pris un corps pour le ressusciter, il a pris
iU AMBUOISE Ali CUNCILK U'AQUILÉE
une àmc, mais une âme raisonnable, une âme complète, une véritable àme d'iiomme '. »
Ainsi Ambroise traçait d'une main toujours ferme, entre des erreurs extrêmes et des systèmes tortueux , le droit sillon de la vérité. Ainsi du sein de ces débats avec les hérésies se dégage, de plus en plus lumineuse, la physionomie du Fils de Dieu fait homme. On en étudie chaque trait, on en examine chaque perfection : c'est l'objet de l'universelle oontemplation des âmes. Sa nature divine, sa personne unique, son humanité sainte, sa double volonté, disculées, affirmées, définies, absorbent les esprits et passionnent les cœurs de cette génération debout ou à genoux devant lui. Il semble que, comme autrefois Thomas dans le cénacle, l'humanité ait voulu le voir et le toucher de près , mettre la main sur son cœur, pénétrer son être intime, avant de tomber à ses pieds et de l'adorer comme son Seigneur et son Dieu.
Le concile lit souscrire aux apollinaristes un formulaire de foi rédigé par Jérôme. Il s'occupa aussi du schisme d'Antioche, et il maintint Paulin sur le siège de cette Église. Toutefois il ne rompit pas avec l'évêque Flavien reconnu par le concile de Constantinople , et dont Jean Chrysostome devait rendre le nom si illustre. Enfin un autre service que cette assemblée rendit à l'Eglise de Rome , fut la réhabilitation glorieuse et définitive du saint pape Damasc, déjà si vaillamment défendu par Ambroise. Ainsi la chrétienté retrouva-t-elle la paix, le pape son honneur, et la foi sa pureté.
Ambroise revint à Milan, Aschole reprit la route de Thessalonique. Les deux vénérables amis ne devaient plus se revoir. Il n'y avait pas deux ans qu'ils s'étaient dit adieu , quand vers la lin de l'année 382 , ou dans les pre-
1 De Incarnat. ca[>. vu, n. D-O.
miers mois de 383 ' , l'évêque de Milan apprit la mort d'Aschole d'une manière tout à fait extraordinaire. On croyait que c'était l'âme du saint homme lui-même qui, après sa délivrance, était allée en porter l'annonce à son ami. Il est vrai qu'Ambroise le donnait presque à entendre par ces mots de sa lettre au clergé de Thessalonique.
« Vous me demandez de qui j'ai appris cette nouvelle, avant d'avoir reçu les lettres de votre sainteté. Il me serait difficile de le dire : d'ordinaire on ne garde guère le souvenir du porteur d'un message fâcheux. Seulement ce que je sais, c'est que, malgré la saison qui rendait impraticable la voie de mer, malgré l'invasion des barbares dans nos provinces, et à défaut d'un courrier qui pût venir jusqu'à moi, quelqu'un m'en a instruit. On dirait que le saint homme n'a pas voulu nous laisser ignorer qu'après avoir brisé les entraves de son corps il avait reçu la couronne impérissable du bon combat , et qu'il se trouvait avec le Christ dans la société de ses anges. Il voulait sans doute, par là , dissiper l'illusion d'un ami qui demandait à Dieu de prolonger ses jours sur la terre , tandis qu'il possédait déjà la vie du ciel ^. »
Ambroise pleura ce pontife. Dans une lettre remplie de l'éloge de ses vertus , il le représenta faisant le sacrifice calme et libre de sa vie, et conduit par les anges en présence du Dieu dont il avait été le serviteur fidèle. Une autre lettre adressée à son disciple et successeur Any-
1 On déduit ainsi cette date avec certitude : Asclioie assiste au concile de Rome en 382. Anysius lui succède du vivant du pape Damase, mort en 384. La mort d'Aschole ne peut donc se placer qu'entre ces deux années, à la fin de 382 ou au commencement de 383.
2 Cum deesset qui advenire poluerit, non defuit qui nuntiaret : ut mihi vidcatur ipse sanctus annuntiasse se nobis, eo quod jam inter angelorurn minisleria Christo adhœreret, etc. (Epist. xv, n. 2 ; t. II, p. 819.)
sius l'exhorlail à porter saintement le manteau que l'évêque, comme Elic , avait laissé tomber sur son cher Elisée '. « <Juc la paix, disait-il en terminant, demeure entre vous et votre peuple ; conservez à jamais l'alliance de la paix. Adieu, mon frère, aimons-nous, adieu - ! »
i Epist. XVI, t. II, p. 822.
a Jbid. , p. 823.