PREMIÈRE PERSÉCUTION ARIENNE JUSTINE ET AMBROISE
Premières intrigues de Justine. — Ambroise comparaît devant le Consistoire. — Le peuple le protège. — Il refuse de livrer la basilique Neuve et la basilique Portienne.
Le dimanche des Rameaux. — Violences de la cour pendant la semaine sainte. — Amendes imposées aux marchands; leur générosité.
— Négociations avec Ambroise, son intrépidité.
Le mercredi saint, la basilique Neuve est enveloppée par les ariens.
— Courageuse défection des soldats. — Action de grâces d'Ambroise.
— Commentaire sur Job. — Message de la cour à Ambroise. — L'accusation de tyrannie.
Le jeudi saint, délivrance de la basilique. — Joie des catholiques.
— Lettre d'Ambroise à Marcelline. — Menaces de l'eunuque Calligone contre Ambroise. — L'indépendance de l'Église et les limites des deux pouvoirs.
Il n'était guère possible que la prospérité de l'Église de Milan et les triomphes d'Ambroise n'excitassent l'envie. L'impératrice Justine était toujours résidente dans cette métropole depuis la mort de Gratien : elle y avait amené
avec elle, de Sirmium et des frontières des Goths, une cour composée en majeure partie d'ariens étrangers ; et ces nouveaux sectaires s'étaient bientôt réunis aux derniers partisans de l'ancien évêque Auxence contre le pontife catholique dont le zèle avait totalement déjoué leur espérance. Personnellement Justine était jalouse d'Ambroise, et son animosité commençait à percer dans toutes sortes de propos semés contre cet homme puissant. On la voyait elle-même se mêler aux femmes du peuple, courir d'église en église, agiter les assemblées, et souffler dans les âmes une haine qui ne prenait plus la peine de se dissimuler.
Ces intrigues de femme ne parvenaient pas à troubler la sérénité de l'évêque ; mais il entrevoyait l'orage qui approchait : il ne se trompait pas. L'histoire interminable des ingratitudes humaines n'a peut-être pas de pages où la basse jalousie et la déshonorante faiblesse s'accusent en des traits d'une plus honteuse noirceur que dans l'inconcevable drame qu'on va lire.
On se souvient que Gratien avait restitué aux catholiques de Milan une des basiliques que leur disputaient les ariens. Ceux-ci en conservaient un ressentiment très-vif, et, dans le courant de l'année 385, ils sollicitèrent de leur protectrice la basihque Portienne, située, comme on sait, en dehors de l'enceinte, à l'occident de la ville. Leur requête fut portée devant le Consistoire, et le Consistoire s'inclina devant le vœu de Justine.
Un jour donc, vers le commencement du carême, Ambr oise reçut l'ordre de se rendre au palais. L'empereur l'y a ttendait, entouré de ses principaux officiers, et dans un appareil destiné à faire impression sur ce sujet plus puissant que ses maîtres. C'était mal connaître Ambroise : « Est-ce que l'on prétendait m'intimider par toute celle « p ompe? disait-il lui-même. Est-ce que je n'ai pas af- « fronté cette cour avec la constance qui est le devoir d'un
PREMIÈRE PERSÉCUTION ARIElNNE 287
« prêtre, et jusqu'au bout lui ai-je rien cédé de mon « droit ' ? »
En effet, le Conseil lui ayant d'autorité intimé Tordre de livrer la basilique Portienne , Ambroise affecta de ne pas répondre aux conseillers ; mais , s'adressant à l'empereur :
« Non , prince , lui dit-il avec une calme assurance; « ce serait un crime pour moi, et un malheur pour vous. « Tout empereur que vous êtes, vous n'avez pas le droit « de violer la maison d'un simple particulier ; et vous a pensez pouvoir envahir la maison de Dieu - ! »
« — Mais ne savez-vOus pas, osa dire un courtisan, « que l'empereur peut tout, puisque tout est à lui ?
« — Non, non, vous vous trompez, dit Ambroise, l'em- « pereur n'a nul .droit sur les choses de Dieu. »
Puis continuante s'adresser au jeune Valentinien, et d'un ton décisif : « Gardez-vous de l'orgueil , lui dit-il, et tt si vous prétendez commander longtemps aux hommes, « vous-même commencez par obéir à Dieu. Il est écrit : « Piendez à César ce qui esta César, mais à Dieu ce qui « est à Dieu. Or Tempereur a ses palais, laissez à l'évêque « ses églises ^
« — Mais pourtant je voudrais bien avoir une basi- « lique, murmura l'enfant. — Non encore, «dit Ambroise. Puis avec autorité : « Qu'a de commun avec vous une
1 Quando ad palatium sum petilus, cum, prœsenlibus primalibus, ante Consistorium tractarelur, cum imperator basilicam vellet eripere, ego num aulee contemplatione regalis infractus sim, constantiam non tenuerim sacerdolis, aul imminuto jure discesseiim? (Ambr. Sermu contra Auxent., n.29; t. II, p. 871.)
2 Mandatur denique : « Trade basilicam. » Respondeo : « Necmilii fas est Iradere, nec tibi accipere , imperator, expedit : domum privatam nuUo potes jure Icmcrare, domum Dei exislimas auferendam ! »
3 Ad imperalorem palatia pertinent, ad sacerdotem ecclesiœ. {Ibid., n. 191.)
288 PUEMIÈRE PERSÉCUTION ARIENNE
« secte adultère ? car enfin n'est-elle point adultère cette u secte qui n'est pas dans la légitime union de Jésus- « Christ • ? »
Le confiit se prolongeait , s'animait et menaçait de devenir orageux. On ne pouvait prévoir quelle en serait l'issue, quand un bruit tumultueux retentit au dehors. C'était la multitude qui assiégeait le palais, désordonnée, impérieuse, demandant à grands cris qu'on lui rendît son évêque. L'ordre mystérieux qui l'avait appelé, son départ précipité, la malveillance bien connue de Justine, avaient inquiété le peuple, qui venait pour le défendre. Le tumulte, croissait et les portes du palais étaient près de céder ; l'officier de garde parut à la tête de sa troupe pour repousser l'émeute. Aussitôt d'une même voix : « Nous « sommes prêts à mourir pour la foi de Jésus-Christ ! » s'écria la multitude *.
Alors ce fut le tour de l'altière impératrice de trembler et de supplier. Se tournant vers Ambroise, elle le conjura de sortir pour calmer ces fanatiques.
u Et que leur dirai-je? demanda-t-il d'abord.
— Dites-leur que leur basilique ne leur sera point enlevée, » répondit Justine vaincue.
L'évêque se montra aux catholiques du dehors, leur donna cette assurance, rétablit le bon ordre, et chacun se retira en paix '.
Alors Ambroise rentra lui-même dans sa demeure. Ce soir-là il reçut une lettre de Marcelline qui le remplit à la
1 « Debeo et ego unam basilicam habere. » Respondi : « Non tibi licel illam habere. Quid tibi cum adultéra? Adultéra est enim quae non est legilimo Chrisli conjugio copulata. » {Conlra Aitxent., n. 19.)
2 Ubi me cognovit populus palalium peliisse, ita irruit ut vim ojus ferre non possent. quando comili militari cum expeditis ad fugandam multiludinem egrcsso oblulerunt omnes se neci pro fide Chrisli. {Ibid., n.29, t. II, p. 871.)
3 Ihid.
fois de consolations et de tristes pressentiments. Sa vénérable sœur était absente de Milan, et de sa retraite elle écrivait à son frère qu'elle s'inquiétait de ne pas savoir de ses nouvelles, qu'elle était singulièrement alarmée à son sujet, car Dieu lui avait envoyé des songes sinistres qui ne lui laissaient plus de repos '.
La cour, en effet, préparait secrètement sa revanche. « Au lieu de me savoir gré du service qu'on avait sollicité de moi, raconte l'évêque lui-même, on me fît un crime de ce que le peuple était venu assaillir le palais -. » La jalousie du pouvoir est de tous les sentiments le plus prompt à s'éveiller dans l'âme des princes. On n'eut pas de peine à faire croire à Valentinien que cette sédition avait été préparée par celui-là même qui l'avait réprimée. La cour mit un mois à combiner ses attaques, puis elle revint à la charge avec plus d'insolence et dg plus grandes exigences que la première fois.
Le vendredi 4 avril 385, qui était l'avant-veille du dimanche des Rameaux, « des hommes du premier ra-ng, comtes du Consistoire, se présentèrent chez moi, rapporte le pontife. Ils me signifièrent que j'eusse à abandonner non plus la basilique Portienne qui est hors des murs, mais la basilique Neuve, renfermée dans la cité, et qui est plus grande que l'autre ^ » Cette basiUque appelée la Neuve, l'Intérieure, était celle qui plus tard reçut le nom de Sainte-Marie *. — « Et surtout, ajoutèrent d'une façon
1 In omnibus fere epistolis quœris de Ecclesia. Poslridie quam accepi litteras tuas quibus signilicaveras quod te exagitarent somnia tua, moles inquieludinum gravium cœpit moveri. [AdMarcelIin. Ep. xx, 1.]
2 Revocavi populum, et tamen invidiam non evasi, etc. [Contra Auxent., n.30.)
3 Nec jâm Portiana, hoc est extramurana basilica petebatur, sed basilica Nova, quae major est. (Epist. xx,n. 1.)
* Basilica Nova... dilla poi di Santa-Maria. (L. Biraghi, carme I, note 1 , p. 135.)
290 PUEMIÈHE PERSÉCUTION ARIENNE
« significative les émissaires impériaux, faites en sorte « que cette fois le peuple ne bouge pas. » — Je répondis, raiîonte Ambroise, comme je le devais, qu'un prêtre ne pouvait pas livrer le temple de Dieu ». »
Livrer les choses saintes, le recueil de l'Écriture, les vases de l'autel aux ennemis de l'Église f avait été regardé comme un des plus grands sacrilèges pendant les persécutions. Ceux qui l'avaient commis, appelés Traditeurs, ne pouvaient qu'à grand'peine recevoir l'absolution de cette apostasie. Combien plus un évêque se fùt-il rendu coupable s'il avait livré son église !
Le bruit de cette sommation avait transpiré parmi le peuple. Le lendemain, samedi, Ambroise, s'étant rendu dans l'église pour l'office, y fut salué par l'acclamation des fidèles -. Le préfet de la ville, qui s'appelait Néotère, étant venu à la basilique en ce même jour, fut effrayé de celle manifestation. Pour prévenir de nouveaux troubles, il prit à part Ambroise, et lui donna à entendre que la cour se prôlerail à une transaction, et qu'après avoir demandé la basilique Intérieure , elle se contenterait de la basilique Portienne *. Mais le peuple ayant entendu ces propositions, ne laissa pas à Ambroise le temps de répondre. « Non, non, ne cédez rien, » lui cria-t-on de toutes parts. Le préfet sortit, en disant qu'il allait faire son rapport à l'empereur.
Le dimanche se leva sur ces incertitudes et ces menaces de la cour. C'était le jour des Rameaux, dans lequel l'Église célèbre le paisible triomphe de Notre -Seigneur
1 <( ... Procurarem ne qiiid popuUis liirbariim moveret. Respondi , quod eralordinis, templum Dei a sacerdolelradi non posse. (Epist. x.\, n. 2, p. 853.)
2 Acclamalum est, sequcnli die, in ecciesia. {IbicL, n. 3.)
3 Praefeclus eo venit , cœpil suadere vel ut basilica Porliana cederetur. Populus reclamavit. Ha tune discessum est, ut intimainrum se iniperalori dicerel. {ILUl.)
Jésus-Clirist acclamé par le peuple et les petits enfants , pendant que les pharisiens, les scribes, les hommes de la loi et de la politique conspirent contre lui. L'assemblée se tenait dans la basilique du Baptistère au centre de la ville ; et, comme un grand nombre de catéchumènes devaient recevoir le baptême aux fêtes pascales, l'cvêque expliquait le symbole de la foi à ceux qu'on appelait alors « les compétents » , et qui avaient passé par les autres épreuves '. Tout entier à son œuvre de prédilection, Ambroise s'étonnait de la paix inattendue que lui laissaient ses ennemis, quand soudain une nouvelle jeta le trouble dans l'assistance. On venait d'apprendre que la basilique Portienne était occupée par les ariens, que leurs prêtres s'apprêtaient à y célébrer la Pàque, et que l'empereur lui-même se disposait à s'y rendre ; car, selon le cérémonial usité quand le prince assistait, on avait envoyé de la cour les gens de service appelés deccmi pour mettre les tentures aux colonnes du parvis -.
Un mouvement se produisit aussitôt dans l'assemblée , dont une partie quittant l'église se porta en masse vers la basilique Portienne. Ambroise impassible continua ses fonctions et commença la Messe, ainsi qu'il nomme ici le divin sacrifice '. Sa règle de conduite était de protester au nom du bon droit, tant qu'il le pourrait faire, mais de n'opposer jamais à la violence ouverte d'autre force que sa prière, sa douleur, et le martyre, s'il en était besoin.
« Pendant que j'offrais le sacrifice, raconte-t-il luimême, on vint me dire que le peuple venait de mettre la
1 Sequenti die, erat autem dominica, symbolum aliquibus competentibus in Baplisterii IraiJebain basilica. ( Epist. xx, n. 4, p. 853.)
2 Nunlialum est mihi comperlo quod ad Portianam basilicam de Palalio decanos misissenl, et vêla suspenderent. [Ibid.)
3 Populi parlem eo pergere. Ego tamen mansi in naunere , Missam facere cœpi. [Ibid.)
main sur un certain Garlulus, que les ariens reconnaissaient pour un de leurs prêtres : les fidèles l'avaient rencontré en traversant la place. Je pleurai amèrement, et pendant l'oblation sainte je priai Dieu d'intervenir, afin que pas une goutte de sang ne fût versée au nom de l'Eglise. Je demandai plutôt que mon propre sang fût répandu pour le salut de mon troupeau, et pour le salut de ces impies eux-mêmes. Puis aussitôt j'envoyai mes prêtres et mes diacres, et j'arrachai cet homme à la violence du peuple '. ))
La colère de ce peuple était ce que Justine redoutait davantage. Elle eût désiré consommer lusurpation par surprise ; ses plans étaient déjoués. « Les fureurs de cette femme étaient telles, dit Ambroise, que si les catholiques lui en eussent donné le prétexte, elle aurait inondé de sang toute la ville ^. » Elle ne voulut pas cependant demeurer sans vengeance, et n'osant frapper ses ennemis en masse, elle tenta de jeter la division parmi eux.
Il y avait d'abord tous les hommes en place, depuis les grands dignitaires jusqu'aux plus modestes employés subalternes , à qui l'on défendit de prendre parti pour Ambroise , et même de sortir de chez eux , leur faisant entendre que leur position en dépendait *. Puis c'était la coutume que, dans ces jours de la semaine sainte , on graciât un certain nombre de prisonniers, pour honorer le mystère de la Rédemption. L'impératrice prononça que l'on n'userait pas cette fois de cette indulgence. Enfin, comme les marchands formaient là, comme partout, un corps considérable, intéressé plus que tout autre à la sé-
1 Amarissime flere et orare in ipsa oblalione Deum cœpi, ul subveniret, ne cujiis sanguis in causa Ecclesiie fieret.... Missis presbytens i.'l diaconibus, eripui injuriae virum. (Episl. x.\, n. o.)
2 Fervobal perscculio ; acsi aperuissent porlam, prorupUiri iaomne facinus videbantjir. [Ibid., n. 7.)
curité publique, la plus inconcevable tyrannie les frappa d'une amende de deux cents livres d'or payables dans trois jours *. C'était d'un même coup assouvir la faim d'un fisc nécessiteux , et faire peser suc l'évêque une responsabilité qui devait le faire haïr.
Ces braves gens firent paraître un exemple du plus rare courage qui se puisse voir. Ceux qui étaient solvables jetaient aux agents de la cour ce qu'ils avaient, en disant : « Demandez-en le double, mais laissez-nous notre foi ! » On arrêta ceux qui n'étaient pas capables de payer, et les prisons se remplirent de ces généreux chrétiens -.
« Ce fut, dit Ambroise, un spectacle lamentable de voir que dans ces jours de la semaine sainte, où l'on avait coutume de délivrer les prisonniers pour dettes , toute la ville retentissait du bruit des chaînes dont on chargeait les, innocents ^ » Une morne terreur planait sur la cité ; personne n'osait sortir. Les ariens eux-mêmes s'effrayaient de leur petit nombre dans une ville où ce nom était devenu une injure. «C'est qu'il n'y avait pas de Milanais dans leurs rangs, disait Ambroise très-justement fier de son peuple; ce sont quelques affidés de la maison de Justine, etdesGoths de son escorte. Euxqui passaient naguère leur vie sur des chariots peuvent bien se contenter d'un chariot pour église. Partout où va cette femme, elle les traîne à sa suite *. »
Dans cette situation tendue, grosse d'orages, Ambroise ne manquait pas de ces conseils officieux que les complaisants de tous les temps tiennent en réserve pour miner les courages imprenables d'assaut. Les comtes de la cour, les officiers de l'armée venaient obligeamment lui repré-
1 Ad Marcellin. Epist. xx, n. 6.
2 Respondent aliud se (antum aut duplum, si peterentur, daturos, dura modo servarent fidem. Erantplenicarceres negotiatoribus. {Ibid.
3 Ibid.
* Quibuâ olim plausU'a sedes, ita nunc piaustrum ecclesia est. [Ibid , n. 12.)
senler son devoir envers le souverain. Leur détestable maxime était toujours que l'empereur était le maître de tout, et qu'en exigeant qu'on cédât une église, il ne faisait qu'user de son droit légitime '. Ambroise répondait : u Que l'empereur me demande ce qui est à moi, mon bien ou mon argent, je ne lui refuserai rien, quoique tout ceci appartienne moins à moi qu'aux pauvres; mais les choses de Dieu ne sont point à l'empereur. S'il lui faut mon patrimoine, qu'il le prenne; si c'est ma vie, la voici. Faut-il aller à la prison ou à la mort? j'y courrai avec joie. Je n'irai pas m'abriter derrière la protection du peuple , je n'embrasserai pas l'autel en implorant la vie ; mais plutôt je donnerai ma vie pour défendre l'autel ^. »
On commençait à voir quelle forteresse invincible c'est que la conscience d'un homme qui ne craint rien pour lui. Mais on lui inspira de la crainte pour son peuple, en lui donnant à entendre que la troupe allait sortir et occuper l'église, avec ordre de charger ceux qui feraient résistance. Ambroise frissonna. « Je me représentai avec horreur, ditil, la basilique assiégée par les armes, le sang versé, et l'horrible malheur qui pouvait s'ensuivre pour la cité entière. J'implorais commeunegràce d'en hautde ne pas survivre aux déchirements qui menaçaient la ville et l'Italie. Plutôt que d'avoir à me reprocher une goutte de sang répandue pour ma cause, je m'offrais à donner le mien'.»
Parmi les commissaires envoyés par la cour pour effrayer l'évêque se trouvaient quelques officiers de la na-
1 Convcnior ipse a comitibus et Irihunis ut basilicre ficret malura tradilio, diccntibus imperatorem jure suo uti, co quod iii poteslate ejus essent oinnia. (Episl. xx, n. 8, p. So-i.)
2 Respondi... ea quaî sunl divina imperalorice poleslali non esse subjecla : si palrimonium pelitur, invadite; si corpus, occurram. Vultis in viiicula rapere? vultis in mortcni? Voluplali mihi est. (Ibid.)
3 ... Orabam no Innlaî urbis vcl lolius Ilaba) buste superviverem. Detestabarinvidiainfundcndicruoris, oITurebain jugulum meum. [Ibid., n. 9.)
tion des Golhs. Ambroise les interpella directement et vivement. « L'empire romain, leur dit-il, ne vous a-t-il « donc reçus à son service que pour y exciter des trou- « blés? Qu'y gagnerez-vous donc, et quel sera votre asile « quand ces belles provinces auront péri ' ? »
Devant cette indignation patriotique de l'évêque, les officiers s'émurent ; et, de la menace passant à leur tour aux prières, finirent par lui demander de s'entremettre pour calmer reiïervescence populaire. «Je puis bien ne pas « l'exciter, leur dit-il tranquillement. Mais quant à l'a- « paiser, cela n'appartient qu'à Dieu. Si l'empereur me « regarde comme un perturbateur, qu'il se venge sur « moi seul, en me reléguant dans quelque solitude de son « choix -. »
Les envoyés se retirèrent, convaincus qu'on ne pourrait rien obtenir de cet homme, sinon ce qu'on lui ravirait par la force. Quant à Ambroise , sentant que le dénoûment était proche, et ne sachant comment les choses finiraient, il resta chez lui, dans sa chambre accoutumée, laissant la porte ouverte, « afin, dit -il , que si on venait le chercher pour la prison ou l'exil, on sût où le prendre et on le trouvât prêt ^ »
Il fallait en finir. Allait-on rouvrir l'ère de la persécution? Allait-on voir arracher du sein de sa patrie celui qui venait de la sauver , et condamner à l'exil une vie qui était la gloire de l'Église et le suprême soutien de l'Empire? On n'eût pas reculé devant cette indignité si le
' Aderant Golhi tribuni; adoriebar eos, dicens : Propterea vos possessio Romanasuscepit ut perlurbaLionis publicae vos prœbealis minislros? Que transibitis, si hœcdeleta fuerint? (Epist. xx, n. 9.)
2 Exigebalur a ine ul compescerem populum. Referebam in meo jure esse ut non cxcitarem; in Dei manu, uti mitigaret. Postremo si me incenlorem pularet, jam in me vindicari oportere, vel abduci me in qnas vellet terrarum solitudines. {lhid.,n. 10.)
3 Inde domum cubitum merecepi , ut si quis abducere vellet, inveniret paralum. (Ibid.)
pouvoir eût été plus fort et Tévêque moins populaire. Mais l'arme de la persécution était maintenant émoussée ou pouvait se retourner contre les persécuteurs : la cour de Justine le sentait; et sa rage impuissante se débattait dans des hésitations et des contradictions dont le tableau fatigant révèle autant d'imbécillité que de haine.
Une tentative fut faite. Le mercredi saint 9 avril, Ambroise s'était rendu, avant le lever du soleil, dans la basilique Portienne, non loin de sa demeure. Il y avait commencé les premières instructions, quand on apprit que la violence venait d'être consommée, et que la basilique Neuve ou Intérieure était environnée d'une ceinture de troupes. L'évêque avait prévu ce coup et préparé ses armes, u Allez dénoncer aux soldats, dit-il avec tranquil- « lité, que ceux qui prendront part à cette violence seront « séparés de la communion • ! » Après quoi , il continua à faire l'explication de la Leçon du jour, qui était prise dans le livre de Job.
Avant qu'elle fût achevée, un bruit venu du dehors annonça à l'assemblée l'approche des soldats. Les femmes poussent des cris, une d'elles s'élance vers la porte; le reste de l'assemblée reste calme. « Dès que les armes apparaissent sur le seuil, tous les fidèles, dit Ambroise, comme d'une voix inspirée, s'écrient en môme temps : « Auguste Empereur, c'est pour prier et non pour « combattre que nous sommes ici. Mais nous ne craignons « rien, comme il sied à des chrétiens * ! »
On se croyait envahi ; mais quelle ne fut pas la surprise générale, quand on vit ces soldats se joindre à l'assemblée et répondre qu'eux aussi étaient venus pour prier avec
1 Episf. xx , n. 13, p. 855.
2 Tamen milites se ad orationem venissi' , non ad prrciium loquebantur. (Ibid., n. 13.)
(1 Rogamus, Auguste, non pugnamus; non tiinemus, sed rogamus. » Hoc chririlianos decot. [Und., n. \-'t.)
leur saint évêqueîDès qu'avait été connue l'excommunication dont ils étaient menacés , aucun d'eux n'avait osé l'encourir en violant le lieu saint. En vaiti leur disait-on que l'empereur allait venir : « Qu'il vienne s'il veut, « avaient-ils répondu. S'il se joint aux catholiques, nous « serons avec lui : autrement nous allons prier avec Am- « broise ». »
Ils avaient donc laissé les Goths à peu près seuls faire la garde autour de la basilique Neuve. Mais elle était mal faite : la foule avait rompu la ligne maintenant dégarnie, et remplissait l'église. Les enfants commençaient à déchirer les tentures mises aux portes, selon l'usage, pour la réception de l'empereur. On demandait un Lecteur pour lire les Écritures, et on appelait Ambroise, afin d'entendre de sa bouche la parole divine -.
L'évêque cependant faisait éclater son action de grâces dans la basilique Portienne : « Esprit de Dieu, s'écriait-il, que vos oracles sont profonds! Ce matin encore, mes frères, nous récitions ensemble dans une profonde douleur cette parole du psaume: 0 Dieu, les nations sont venues dans votre héritage! Ils étaient venus, en effet, ces païens et ces Goths, ces soldats de toute espèce; ils étaient venus en armes, entourant la basilique afin de l'envahir. Nous gémissions alors, mais nous ne savions pas encore l'étendue de votre puissance ; maintenant voici que vos ennemis sont devenus vos amis ; et ceux dont on avait redouté l'envahissement ont pris rang à leur tour parmi les fils de l'héritage. J"ai maintenant pour défenseurs ceux que je croyais mes ennemis ; j'ai pour fils ceux que je regardais comme mes adversaires. Mon Dieu ! qui a fait cela sinon vous. Seigneur Jésus? Grâces soient à vous, ô Christ !
i Si prodire vellet, haberet copiam; se lameopreesto fuluros si vidèrent eum cum calholicis convenire; alioquin se ad eum cœtum quem Ambrosius cogeret, traosituros. (Epist. xx, n. 14.)
2 ]hid., n. 13.
Ce n'est pas un de vos anges; c'est vous-même, ô Seigneur, qui avez sauvé votre peuple, qui avez consolé mon deuil, et qui m'avez comblé de cette grande joie '. »
En ce moment l'assemblée, entourant son évêque, le pressait de se rendre avec elle dans la basilique Neuve *, Il n'eut garde de paraître seconder un mouvement qu'on aurait pu taxer de séditieux; mais, laissant les soldats et une partie du peuple se joindre à cette foule, il demeura dans la basilique Porlienne. Là, contmuant ses leçons sur le livre de Job , il en tirait de vifs encouragements pour son peuple : peuple rare, en effet, qu'il avait rendu capable de contenir ses colères dans la patience et le respect. Il disait : « Bénissons Dieu , qui en ce jour nous a affermis dans le courage et dans la foi. J'étais venu ici pour admirer un seul Job. J'ai trouvé en vous autant de nouveaux Job dignes de mon admiration; en chacun de vous j'ai vu renaître la vertu et la générosité de ce saint homme. Qu'y a-t-il, par exemple, de plus digne de chrétiens que cette réponse que l'Esprit- Saint a mise sur vos lèvres : « Nous sommes ici, Empereur, pour prier, « non pour combattre; nous implorons, mais nous ne « vous craignons point! » Que voilà bien la règle chrétienne : faire tout premièrement pour la- concorde et la paix ; mais en même temps défendre la vérité et la foi avec une constance qui ne s'efl'raie pas de la mort. Car le Seigneur est assez puissant pour délivrer ceux qui espèrent en lui '. )^
A son tour Ambroise se comparait à Job , et il protestait ainsi de son invincible dévouement à ses 111s : « Job fut tenté, disait- il, dans son corps et dans son bien. A moi
1 Defensorcs habeo quos hnsles putaliam; socios lenco quo? adversarios existimabam. . Gralias ilaque lilù, Christe. (Epist. .\.\,n. 20, •21.}
3 Unum Job miraturus ascenderam , omu<?s Job i|uos inirarer inveni. Insingulis Job revixit... {Ibid., n. 1».)
aussi le méchant voulait m'enlever mes richesses ; car ai-je d'autres richesses que vous? ai -je d'autre trésor que votre tranquillité? A moi aussi il voulait ravir mes enfants; car n'êtes-vous pas mes fils , vous pour qui , comme Job, j'offre chaque jour le sacrifice? J'ai déjà subi les premières épreuves du saint homme de l'Idumée. Quant à la souffrance corporelle, le Seigneur sans doute me trouve trop faible pour la supporter maintenant , car il n'a pas donné encore à l'ennemi ce pouvoir sur moi. Combien je le souhaite cependant! avec quelle ardeur je m'offre pour être victime ! car je ne suis pas parvenu au plus fort de la lutte, et je ne fais encore que commencer le combat. Une femme avait dit. à Job pour le tenter : « Parle contre Di^u ou meurs ! » Voyez également , autour de nous, quelles manœuvres! Les Golhs s'unissent aux païens. A la violence armée se joignent les amendes imposées aux marchands et les mauvais traitements infligés aux gens de bien. Entendez ces ordres qui nous sont intimés : « Livre la basilique ! » c'està-dire non-seulement parle, mais agis contre Dieu, livre les autels de Dieu. Les ordres des princes nous pressent ; mais nous serons fermes, et nous emprunterons à l'Ecriture cette réponse de Job : Tu as parlé comme une femme insensée '. »
Il faut bien le dire, Ambroise ne ménageait pas Justine. Lui d'ordinaire si contenu , si maître de lui et si pénétré de mansuétude, sortant un instant de sa calme et magnanime supériorité, ne se contentait plus de comparer l'a-
1 Et mihi meas divilias quas in vobis habeo, volebat diabolus auferre. Vos quoque ipsos mihi bonosfilios gesliebat eripere... Elsi ipse cupiam, et si afferam, adiauc me forlasse huic certamini imparem Deus judical, et di,versis exercet laboribus... Videtis quanta subito moveanlur, Golhi, arma, gcnliles, muleta mercatorum, sanclorum pœna... Urgemur prœceplis refralibus, sed confirmamur Scripturœ sermonibus quœ respondit : « Tanquam una ex insipientibus locuta es. » ( Epist. xx , n. 10-17.1
rienne à la femme de Job. Iwe la tentatrice, la reine Jézabcl persécutant Élie, Ilérodiade demandant la tetc de saint Jean-Baptiste revenaient dans le discours pour désigner Justine sous des noms irritants. Mais bientôt le langage de la modération reprenait son empire sur celui de la passion; et Ambroise, rendant compte au peuple de sa conduite, lui rapportait dans un dialogue animé sa comparution devant Valentinien, et les graves leçons qu'il lui avait données sur la limite de ses droits et l'imprescriptible autorité de Dieu •.
Ce prince enfant, en effet, était naturellement dans la main de sa mère, qui l'avait imbu de tous ses préjugés contre Ambroise. Elle le lui représentait comme son plus redoutable ennemi; et lorsque les ariens le pressaient de se rendre en personne à l'église, où depuis longtemps les soldats attendaient l'appui de sa présence : « Oh! non, « leur répondait le malheureux enfant ; car en vérité , si « Ambroise le voulait, vous-mêmes me livreriez à lui « pieds et mains liés * ! » Le nom de tyran circulait dans le palais pour désigner ce sujet persécuté, mais plus fort que ses persécuteurs ; et ils ne craignirent pas de lui jeter en face cette injure.
L'évêque achevait ses instructions, quand on lui vint annoncer qu'un notaire impérial se présentait porteur des ordres de la cour. Ambroise, s'étant retiré à l'écart avec lui, reçut communication de son commandement. Comme il paraissait fort peu s'en émouvoir : « Mais, lui dit « l'envoyé, avez -vous perdu le sens d'oser ainsi ré- « sisterau bon plaisir de l'empereur? — Quel est ce bon « plaisir? répondit tranquillement Ambroise, et qu'ai-je « fait de si contraire à la raison? — Pourquoi donc, « lui dit l'autre, envoyez- vous vos prêtres à la basilique
1 Epist. XX, n. i7-l'J.
2«i Si vobisjusserit Ambrosius, vinctum me Iradetis. » Uiid.,n. 21.)
« Neuve? Si vous voulez être un tyran, dites-le-moi, afin « que je sache comment me comporter avec vous ' ? »
Ce reproche d'empiétement tyrannique piqua Ambroise, qui s'en justifia ainsi catégoriquement. — Quand on lui avait dit que la basilique était entourée par la force armée, il s'était contenté de protester et de gémir. Quand on l'avait pressé de s'y rendre en personne, il avait dit : « Je ne puis ni céder l'église , ni combattre l'empereur. » Quand on l'avait informé que les tentures posées au péristyle pour la réception de l'empereur avaient été enlevées, il avait, il est vrai, envoyé à la basilique quelquesuns de ses prêtres, mais en s'abstenant de s'y rendre lui-même, et répondant simplement: « J'en appelle à « Jésus-Christ de ce que fera l'empereur. » Était- il sorti des bornes de la modération et de la soumission ? « Si c'est (( là de la tyrannie, ajoute-t-il, qu'on me frappe. Je ne pos- « sède qu'une arme, c"est le nom de Jésus-Christ. Je « n'ai rien que ma personne , et je la remets entre vos « mains -. »
Puis reprenant hautement, en face de ce courtisan , la supériorité qu'il tenait de son sacerdoce, de ses services et de son droit : « Les prêtres de l'ancienne loi, lui dit-il, « avaient coutume de donner les empires, non de les usur- « per. Il y a plus de souverains qui ont affecté le sacerdoce u que de pontifes qui ont prétendu à l'empire. Jésus-Christ « s'est enfui pour ne pas être fait roi... Eh bien, oui, nous « avons, nous aussi, notre tyrannie. La tyrannie du « prêtre , c'est son infirmité : Quand je souffre , je suis « puissant, dit-il avec l'apôtre. Il est à craindre que l'em- « pereur, au lieu du fantôme de tyran qu'il se crée , n'en
1 (1 Si lyrannus es, scire volo, ut sciam quemadmodum me adversum te prseparem ! » (Epist. xx, n. 22.)
2 Si haec tyrannidis videnlur, habeo arma, sed in Ghristi nomine : liabeo offerendi mei corporis polestalem.
Quid morarentur ferirc, si lyramium pularet? [Ibid., n, 23.
« suscite un trop véritable contre lui. Certes , ce n'est pas « Maxime qui m'accusera d'ctrc le tyran de Valentinen, « lui qui répète que c'est moi qui lui ai barré le chemin « de l'Italie. Non, non, les vrais tyrans ce ne sont pas les « prêtres qui soutirent, ce sont ceux qui les font souffrir •. »
C'était le mercredi saint que se passaient ces choses. Le soir de ce jour, Ambroise ne jugea pas prudent de traverser la foule pour se rendre chez lui, craignant d'exciter quelque mouvement au dehors. Il se tint renfermé toute la nuit dans l'église avec son clergé, implorant le Seigneur par le chant des psaumes -.
Sa prière fut exaucée : cette résistance passive, modérée et patiente, avait dompté la cour, qui, lasse d'une lutte inégale, feignit d'accepter la justification de l'évoque de Milan.
Le jeudi saint, Ambroise venait d'expliquer au peuple la délivrance de Jonas vomi du "sein de l'abîme, quand on sut que les troupes avaient enfin reçu l'ordre d'évacuer les abords de la basilique Neuve. Même Justine affecta la magnanimité : pour bien faire voir que ses rigueurs n'avaient eu d'autre motif que la résistance d'Ambroise , elle fit remise aux marchands des amendes qui venaient de leur être imposées '. L'évêque s'en réjouit sans arrière-pensée. « Quelle ne fut pas la joie de tout le peuple ! dit- il; quel applaudissement et quelles actions de grâces ! C'était le jour auquel le Seigneur s'est
1 Habemus tyrannidem noslram. Tyrannis sacerdolis, infirmitas esL : Cum infirmor, inquit, lune polens sum. Cavere lanien ne ipse sibi tyrannum faceret, cui Deus adversarium non excitavil. Non hoc Maximum dicoro quod tyrannus ego sim Valenliniani... Addidi quia nunquam sacerdoles tyranni fucrunt, sed tyrannos sœpo passi suut. (Epist. XX, n. 23.)
2 Ibid., n. 2i.
3 Nunlialur imperatorem jussisse ut recédèrent milites de basilica : negolialoiibus quoque, quod cxacli de condcmnalione fuerant, rodderelur. {Ibid., n. 26.)
livré pour nous , le jour où les pénitents reçoivent l'absolution. Les soldats , les premiers , nous apportent cette nouvelle; ils. se pressent autour de l'autel, nous présentant le baiser de paix. Je compris alors que si Dieu m'avait frappé, moi pauvre vermisseau , c'était pour le salut de la ville entière '. »
Quand, après ces orages, Ambroise fut rentré dans la paix de sa demeure, se retrouvant seul avec ses souvenirs et ses appréhensions, il écrivit à sa sœur, cherchant dans l'épanchement de l'amitié fraternelle la consolation dont les âmes les plus viriles ont le plus grand besoin. Gomme un victorieux revenu du combat, il lui racontait ses luttes, lui montrait ses blessures, les blessures de son cœur, pour qu'elle les pansât et y versât le baume fortifiant de sa prière et de sa charité. Mais il se gardait bien d'attribuer à sa personne la moindre importance, et il disait de lui : « Quelles raisons peuvent avoir ces gens de « s'en prendre à un ver de terre comme moi? Ce n'est « pas moi, mais c'est l'Eglise qu'ils attaquent -. «
C'est dans cette lettre intime , rédigée à la hâte, sans art comme sans ordre, que nous avons puisé le récit des circonstances sous l'émotion desquelles on sent qu'elle fut écrite. Mais en rendant compte de ce premier grand conflit, Ambroise ne se flattait aucunement de l'espoir que ce serait le dernier. « Voilà ce qui s'est passé, disait- il à Marcelline ; plût à Dieu que tout fût fini ! Mais les paroles de l'empereur, toutes pleines de menaces, nous font encore présager de sinistres événements. On continue à m'appeler tyran, et pire que cela. Dernièrement encore, le chambellan Calligone a osé me dire en face : « C'est toi « qui, de mon vivant, outrages Valentinien ? Je te ferai
1 Tune agnovi quod Deus vermem antelucanum pcrcusserat, ut Iota civilas servaretur. (Epist. xx, n. 26.)
2 Quœ ralio igilur est adversus hune vermieulum gravioris tenlalionis, nisi quia non me, sed Ecclesiam perscquunlur? (//n'rf. n. 17.)
« sauter la tête. » Je lui répondis : « Dieu fasse que ta « menace s'accomplisse. Je souffrirai en évêque , et tu « auras agi en eunuque '. »
<( Je prie Dieu qu'il éloigne ces maux de son Eglise , et qu'il ne dirige que sur moi les traits des méchants, dût leur soif de vengeance s'abreuver de mon sang *. »
La menace de Calligone retomba sur lui. Deux ans après cet eunuque, ayant été poursuivi pour un crime honteux, fut condamné à mort ^ Alors il eut recours à la protection de ce même évêque qu'il avait outragé : mais Ambroise eut la douleur de ne pouvoir lui sauver la vie. Plus tard, faisant allusion à sa mort tragique dans un de ses discours : « Passons vite sur ces choses, disait le magnanime évêque, elles sont trop douloureuses; et que ce souvenir ne vienne pas raviver ma peine. Mon discours ne peut pas se complaire à des pensées qui me rappellent une des grandes tristesses de ma vie, un des plus grands outrages infligés à l'Église *. »
Le carême de l'année 385 se passa dans ces luttes. Peu d'autres furent soutenues pour une cause plus digne de la reconnaissance des hommes; car, on doit le comprendre , l'intérêt général domine ici l'intérêt d'une Église particulière , si grand qu'il puisse être. La question posée ici en termes formels entre Ambroise et la cour, était de savoir si « tout appartenait à l'empereur »,
1 Calligonus prœpositus cubiculi mandare mihi ausus est : « Me vivo, lu conlemnis Valenlinianum! Caput tibi tollo. » Rospondi : « Deus permitlat libi ul impleas quod minaris. Ego enim patiar quod episcopi, tu facie» quod spadones. (Epist. x.\, n, 28.)
2 Ibid.
3 S. August. cojih^a Julian. Pelag. lib. VI, cap. xiv.
4 Sed cilo liunc locum prœtereat dolor, ne ipsa commemoralione crudescat : ne ip^ius quidem sermonis niei nieminisse deleclal quoni tune temporis vei elVuderit dolor, vel extorseiit Ecclesiae coulumelia. ( Ambros. de Joseph cap vi,n. 33; t. 1, p. 490.)
comme quelques-uns le soutenaient ; et alors la religion devenait simplement une annexe de l'empire, ainsi que le césarisme l'avait précédemment entendu et pratiqué; ou si, en dehors de l'État, ne se redressent pas le droit éternel de la conscience, et la puissance spirituelle , libre pour être respectée, sacrée pour être écoutée, forte pour être maîtresse.
Ambroise affirma l'indépendance de l'Église, non point seulement en paroles, mais par une conduite digne de devenir une règle pour les siècles à venir, n'opposant jamais que le droit à la force, que la patience à l'injure, et qu'une protestation sereine, mais persévérante, à la menace, la violence ou l'usurpation. Or ces armes défensives, si infirmes qu'elles semblent, sont toujours tôt ou tard des armes victorieuses. Seulement, pour les manier, il faut une main sûre, conduite par une de ces âmes que Pascal a nommées « parfaitement héroïques » , et résolues à donner pour mot d'ordre à leur vie cette maxime qu'Ambroise nous fait lire dans toute la sienne : « Il y a deux choses pour lesquelles tout fidèle doit résister jusqu'au sang : la justice et la liberté *. »
i Petrus Blesensis , de Instilutione Episc.