CHAPITRE II
CONSTRUCTION DES BASILIQUES LES HYMNES d'aMBROISE
Basilique des saints apôtres Pierre et PauL — Inscriptions dans la basilique. — Hymne aux deux saints apôtres.
Basilique Ambrosienne. — Son état actuel. — Anciennes peintures murales et inscriptions d'Ambroise. — La croix et le serpent d'airain. — Le ciborium et l'autel.
La liturgie Ambrosienne. — Les hymnes d'Ambroise pour les Heures canoniales et pour les Fêtes. — Le chant ambrosien selon Gui d'Arezzo.
Le commentaire dé l'Evangile de saint Luc et du psaume cxviii. — La soif du martyre chez Ambroise. — Son éloge du Milanais saint Sébastien.
Quand Ambroise eut retrouvé, du moins pour quelques jours, un calme acheté si cher, il parut n'avoir plus d'autre préoccupation que celle de poursuivre les œuvres de la dilatation de la vérité chrétienne, et de l'organisation du service de Dieu dans sa ville de Milan.
C'est dans les mêmes années où il était menacé de se voir arracher les anciennes basiliques , que l'intrépide évoque en achevait de nouvelles, donnait au culte un religieux et royal éclat, célébrait par des hymnes les triomphes de la foi, et, par d'éloquents discours, l'honneur cl le bienfait de la persécution. Les Romains d'au-
trefois n'étaient pas plus confiants quand ils mettaient en vente le champ où était campé, à leurs portes, un ennemi trop assuré de sa victoire.
Ambroise avait déjà , à une date incertaine , qui varie selon les auteurs de 378 à 382 , bâti une basilique qu'il dédia aux apôtres Pierre et Paul, et qu'il enrichit de leurs reliques. On l'appelait d'ordinaire la basilique Romaine , sans doute parce qu'elle était située à quelques pas de la porte Romaine, au levant de la ville, dans ce quartier où l'on a récemment découvert une catacombe chrétienne remplie des plus précieux signes de l'antique foi. Un arc de triomphe confinait à la basihque, et tout autour s'étendait le cimetière romain, ou « cimetière des étrangers », lequel avait reçu la dépouille des premiers martyrs de Jésus -Christ. Au lieu que jusqu'ici les nefs des basiliques, prolongeant leurs rangs de colonnes en ligne droite, formaient un carré long, Ambroise voulut que son église reçût la forme d'une croix. Lui-même nous l'apprend dans une inscription destinée au monument où il inaugurait ce symbolisme expressif, bien digne de son génie comme de sa piété.
Il y avait gravé en distiques latins : « Ambroise a fondé ce temple, il l'a consacré au Seigneur; il l'a enrichi du nom et des reliques des apôtres.
« Le temple a la forme d'une croix, parce qu'il est un monument de la victoire du Christ ; et la croix vénérable marque ce lieu de triomphe *. »
1 Condidit Ambrosius templum, Dominoque sacravit, Nomine apostolico, munere , reliquiis.
Forma crucis templum est ; templum Victoria Chrisli, Sacra Iriumphalis signât imago locum.
Ce dernier vers me paraît se référer au voisinage de l'arc de triomphe romain contigu à l'église ; ce qui me ferait préférer cette leçon :
Sacra Iriumjihalem signal imago lorum.
Un art nouveau commençait donc à surgir de terre dès le lendemain des persécutions impériales, comme d'une campagne foulée par les pieds de l'ennemi les germes enlouis jaillissent pressés d'éclore. Certes, nous sommes encore loin de l'architecture sublime qui va porter si haut la croix des cathédrales ; mais voici que déjà, dans le plan de la basilique, celte croix concjuérante prend possession du sol, s'y assied, s'y imprime, en attendant que les dômes, puis les flèches gothiques la soulèvent vers le ciel. Ambroise avait raison de glorifier dans ses vers cette pacifique victoire du signe rédempteur, et de l'opposer à celle dont, à deux pas de là, l'arc de triomphe romain était un monument plus fastueux, mais moins durable.
Ambroise chanta les saints à qui il venait d'élever, des autels. Son hymne rappelait la confraternité apostolique de Pierre et de Paul ; mais Pierre y conservait l'honneur de la primauté. Après avoir décrit son supplice prophétisé, après l'avoir montré renversé sur cette croix de laquelle il pouvait bénir la Ville et l'univers, Ambroise s'écrie soudain : « C'est par lui , c'est depuis lui que le sommet sublime de la religion c'est Rome, Rome cimentée de son sang et enrichie de sa gloire '.
« Ne croirait-on pas qu'en toi le monde de la terre se rencontre avec celui des cieux,ô Église choisie, ô capitale des peuples, et siège de celui à qui les peuples obéissent ^ ! »
1 Hinc Romacelsum verlicem Devolionis extulit, Fundala lali sanguine,
El vale lanto nobilis.
[Hymn. vu, p. 89, édil. Biraghi.)
2 Elecla ! gentium capul, Sedes niagislri genliuni.
Ce nom d'clecta paraît emprunté û celle finale de l'Epîlre do saint
Une partie de la basilique Romaine subsiste encore sous le vocable de saint Nazaire, martyr milanais dont elle recevra plus tard les précieux restes '. L'histoire d'Ambroise nous y ramènera avec lui.
Quelques années après, à l'époque où nous sommes arrivés dans cette histoire, l'évêque acheva de bâtir une autre basilique, proche de celle ou reposait le corps de son frère. « Ce sépulcre, avait-il dit devant le tombeau de Satyre , ce sépulcre est plus précieux pour moi que le sol paternel, parce que c'est là qu'a été recueilli le fruit exquis, non pas de la nature, mais de la grâce. Pour moi , il me semble que je serai plus agréable au Seigneur si je puis reposer à côté de ce saint corps. » Dans ce dessein, il se mit donc à construire une église, adjacente à celle de Saint-Victor, où Satyre était déposé, et il y marqua le lieu de sa propre sépulture. Il écrivait : « J'ai choisi sous l'autel de la basilique la place de mon tombeau. Il est bien juste que le prêtre repose là où il avait coutume d'offrir le divin sacrifice-. »
Le peuple attribua le nom d' Ambrosienne à la basilique nouvellement bâtie par Ambroise, et lui-même ne l'appelle pas autrement dans ses lettres. Quelques parties essentielles en existent encore. C'est pour l'historien, comme pour le pèlerin, une rare fortune qu'entre le trèspetit nombre des monuments échappés à la destruction celui-là précisément soit venu jusqu'à nous, qui rappelle le plus immédiatement le nom et les actions d'Ambroise pendant sa vie , le lieu de son repos après sa mort. Il eût
Pierre parlant de Rome : " Salutat eos ea qufe in Babylone est electa Kcclesia. »
1 Ambr. Episl. xxii.
2 Hune ergo locum prcedestinaveram mihi. Dignum est enim ul ibi requiescat sacerdos,ubi offerre consuevit. [Ibid., p. 878.)
l'allu garder intacte celte église, et ne rien ajouter, ne rien enlever à ce qui la rendait inviolablement sacrée. L'art a été ici plus inclément que la barbarie. La basilique fut refaite dans le ix*' siècle ' ; mais, à travers les déformations successives qu'on lui a fait subir, l'édifice primitif se reconnaît sans peine. Quelques vers d'Ambroise nous aident à la redresser telle qu'elle était alors, dans l'architecture simple et la religieuse parure de sa jeunesse.
Elle s'élevait à l'opposé de la basilique Romaine, près de la porte de Verceil, en dehors et à l'Occident de la ville, dans ce quartier que consacraient déjà tant de souvenirs chrétiens. Son plan, à elle aussi, était un carré long qui , déployant vers les deux tiers de sa longueur deux ailes semblables, prenait la forme d'une croix *,
Le vestibule primitif de l'Ambrosienne se retrouve dans l'atrium romain, qui actuellement encore en commande l'entrée. C'est un rectangle entouré d'un portique présentant six arcades de côté, trois de front, lesquelles reposent sur des pilastres où s'engagent des demi-colonnes couronnées de chapiteaux historiés. Trois portes , suivant l'usage, s'ouvraient sur la façade, surmontées par trois fenêtres également cintrées, reliées ensemble par une toiture que domine la croix. Le toit triangulaire, la charpente tout unie, la couverture de tuiles, le simple plancher de bois qui tenait lieu de voûte ^ toute cette ap-
1 L'auteur de cette reconstruction fut l'archevêque Pierre, contemporain de Charlemagne. V. la savante dissertation de l'architecte milanais C. Clericetti, écrite d'après les recherches et les fouilles les plus consciencieuses e.xécutées pour la restauration de la basilique. [ Richerche sulta architeltiu-a religiosa in Lombardia , uel Polilecnico . 1863, vol. XIV, fascicul. lxxiv.)
2 Elle était séparée de Saint-Victor par une rue qu'on supprima plus tard pour permettre aux deux églises de se réunir en une.
Fu la basilica ampliata coll'aggiungervi la capelia di San-Vittore, dapprima separala per una via. (Milano, etc. t. II, p. 371.)
3 Le Dr Biraghi, / Ire Sepolcri, p. 9; Milano, IStW.
parence champêtre d'une vaste grange rappelaient , comme on l'a dit, l'étable de Bethléhem, mais enrichie intérieurement par les présents des mages. Ces premiers temples chrétiens étaient comme l'àme du juste, trèssimples à l'extérieur , mais pleins de splendeurs en dedans.
Aussi bien Ambroise ne négligea rien pour rendre sa basilique digne de la Majesté qui devait la remplir : « Le premier devoir du prêtre, disait- il, est d'orner le temple de Dieu avec décence, afin que l'éclat y révèle la maison du Seigneur '. » I) fit représenter sur les murs intérieurs, et sur les frises régnant au-dessus des colonnes, différentes scènes tirées de l'Ancien Testament, avec des inscriptions qui en donnaient le sens. L'épigraphie murale était en grand honneur au iv*' siècle. Le pape saint Damase couvrait de vers les sépulcres des martyrs aux catacombes, et Paulin de Noie gravait sur les parois de son église l'histoire du peuple de Dieu. Pour réaliser l'idéal de ce temps, une église devait contenir toute une théologie et dérouler tout un poëme.
Les peintures de l'Ambrosienne représentaient d'abord l'arcne de Noé, au-dessous de laquelle on lisait: « Cette arche est notre image à nous-mêmes. L'Esprit- Saint est figuré ici par la colombe apportant aux peuples le rameau d'olivier , symbole de la paix *. » Plus loin venait Abraham, qui, le front levé au ciel, contemplait les astres, moins nombreux que les fils qui devaient naître de lui ^
1 Et maxime sacerdoti hoc corivenit, ornare templum décore congrue, ut etiam hoc cultu aula Domini resplendeat. {De Offidis lib. II, cap. xx(, n. m.)
2 Arca Noe nostri typus est ; Spiritusales Qui pacem populis ramo prœtendit olivae.
(Carmi edit. L. Biraghi, p. 145.)
3 ^therium spectare polum Patriarcha jubetur, Stellarumque modo sobolera spectare micanlem.
Ensuite le patriarche recevait Dieu lui-même dans la personne des anges, à qui Sara rendait le devoir religieux de l'hospitalité ». Le sacrifice d'Abraham inspirait un autre tableau à la suite ducjuel on voyait Isaac attendant dans une allégresse impatiente l'arrivée de Rebecca sa fiancée, qui s'acheminait vers lui, portée sur un chameau *. Jacob dérobant la bénédiction de son vieux père aveugle ; Jacob paissant les troupeaux ; Jacob recevant la robe ensanglantée de Joseph; Joseph lui-même en butte à l'envie de ses frères, vendu comme esclave, puis triomphant des séductions de l'Égyptienne : toutes ces scènes primitives déroulaient sous les yeux comme les pages d'un livre d'autant plus éloquent, que simultanément les instructions d'Ambroise sur les patriarches leur donnaient un commentaire plein de lumière et de vie.
Fidèle , dans ses vers , au système d'interprétation allégorique suivi dans ses discours , l'évêque faisait voir dans l'ancien Testament la figure du nouveau : tous ces symboles cachent Jésus-Christ sous leurs voiles. C'est Jésus -Christ qu'Abraham reçoit sous sa tente dans la personne des anges ; c'est la croix de Jésus -Christ que le poëte veut voir dans la gerbe de Joseph ; la robe de l'enfant, cette robe de diverses couleurs que ses frères teignent de sang, lui représente la divine humanité de Celui qu'adorent le soleil , la lune et les étoiles '.
Sur vingt-deux tableaux que font passer devant nos yeux les inscriptions d'Ambroise, cinq seulement appartiennent à l'histoire évangélique : l'Annonciation, la
i Hospilio largus Chrislutn quoque suscipit Habran; Sarra pudore lalens, fida pietate niinistrat.
2 Prœslolalur ovans spons.e de gentibus Isaac : Eccc Fiebecca venit sublimi vecta camelo.
3 Joseph manipulus, Christi crux, stolaque Chrislus, Quemsol, luna, Dciim, cœli slella^que adorant.
conversion de Zachée, la guérison de l'hémorroïsse, la transfiguration et le repos de saint Jean sur la poitrine de Jésus '. Tous les autres appartiennent à la loi mosaïque, tels que Jonas sauvé, Isaïe prophatisanl la paix universelle, Jérémie saluant de loin l'Agneau de Dieu, Élie emporté sur un char de feu, Daniel dans la fosse aux lions, et, avant tous ceux-là, le rebelle Absalon , dont l'évêque disait cette belle parole : « Il est suspendu à un arbre , le féroce parricide , pour que son contact ne souille ni le ciel ni la terre -. »
Toute cette poésie murale, si je puis l'appeler ainsi, se distingue par une vigueur et une concision qui la devait buriner dans toutes les mémoires. Le peuple qui, pendant les discours de son évêque, avait ces images et ces inscriptions sous les yeux , devait sortir instruit en même temps que charmé d'un lieu où tout ce qu'il voyait et écoutait lui donnait l'enseignement du vrai et l'impression du beau.
Le même goût d'Ambroise pour les images symboliques lui avait inspiré d'enrichir la nouvelle église d'une autre représentation de Jésus rédempteur. Quand on entre aujourd'hui dans la basilique Ambroisienne, on voit se dresser à gauche une colonne que l'on dit être de granit de l'île d'Elbe, surmontée d'un fragment de colonnette de marbre, qui porte un serpent de bronze de très -bon style antique; en face, sur un pilastre, s'élève une croix grecque de style byzantin. Autrefois la croix était de bronze comme le serpent ; tous deux étaient portés par une colonne de marbre blanc absolument semblable ; et c'est une tradition fortement autorisée dans l'Église de Milan , que l'une et l'autre image remontent à saint Ambroise. On lit dans
1 Garni. IV. (N. xviii -xxi , p. 149, loO.)
2 Pendet Abessalon adslriclus in arbore gultur , Ne cfolum patricida féru? macularet humumque.
{Ibid., n. xn, p. 147.)
les histoires les plus anciennes de ce pays qu'Ambroise, ayant obtenu et rapporté de Rome une parcelle du bois où le Fils de Dieu était mort , l'avait enchâssée dans cette croix de bronze, et fait dresser en face l'image du serpent d'airain élevé autrefois par Moïse dans le désert '. On sait que ce serpent, qui guérissait le peuple, était une figure de Celui qui a dit dans son Évangile : « Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, de même il faut que le Fils de l'homme soit élevé de terre *. » C'était donc mettre la prophétie en face de son glorieux accomplissement.
N'est-ce pas à cette image, placée sous ses yeux, qu'Ambroise faisait allusion quand, prêchant dans la même basilique, il disait ces paroles d'une si étrange singularité : « 11 y a un bon serpent, et c'est celui dont Jésus a dit qu'il serait élevé en croix comme le serpent l'avait été dans le désert. Mon bon serpent à moi a été figuré par le serpent d'airain ; mon serpent a été exalté sur ce bois. Bon serpent ! bon serpent ! dont la bouche distillait non le venin, mais la vie. C'est ce serpent qui , a près que l'hiver est passé, dépouillant son ancienne enveloppe, se revêt d'un éclat nouveau, et rajeunit au printemps ' ! »
Enfin au fond de l'église , et en avant du sanctuaire, s'élevait l'autel surmonté d'un dôme que portaient quatre colonnes de porphyre : c'était le Tabernacle ou ciboire.
1 V. Il Serpente di bronzo nella basilica Ambrosiana. Dissertation du D' L. Biraghi à la suite de son ouvrage sur la découverte des troislombeaux Ambrosiens, avec dessins de la croi.\ et du serpent, conformes à une miniature d'un manuscrit du xiv siècle représentant le couronnement de Jean Galéas dans la basilique Ambrosienne. (P. 9'i et suiv.)
2 Joan. m, 14.
a In serpente œreo figuralus est meus serpens. In ligiio illo exaltatu^ est meus serpens. Serpens bonus , bonus serpens, qui de ore suo remédia non venena fundebat. ( Ainbros. in Psalm. cxviii, sermo vi, n. 15.'
LES BASILIQUES ÉLEVÉES PAR A3IBR0ISE 315
L'on avait concentré sur ce point honoré de la présence de Dieu toutes les magnificences de la richesse et de l'art. Cet édicule, qu'on nommait aussi a le petit temple », était, en effet , construit sur le modèle des petits temples grecs figurés sur d'anciennes médailles '. C'est sous ce tabernacle qu'Ambroise célébrait; et c'est là sous cet autel qu'il avait désigné la place de son tombeau , de ce tombeau qu'après de longs siècles d'oubli notre âge a vu enfin reparaître au grand jour.
Les pompes du culte donnaient une âme aux monuments. La liturgie que suivait l'Église milanaise était cette remarquable liturgie Ambrosienne , plus ancienne que l'évêque dont elle porte le nom, et que cette Église est justement fière de suivre encore. Elle lui était venue des contrées asiatiques avec ses premiers apôtres. Le caractère oriental qu'elle tient de son origine estreconnaissable dans les formules de prières, presque toutes conformes aux liturgies anciennes de Basile et de Chrysostome. C'est particulièrement dans la célébration du divin sacrifice que cette conformité se retrouve partout. Un long déploiement de cérémonies symboliques , l'oblation du pain et du vin par les fidèles , représentés par dix chrétiens de chaque sexe, encore appelés maintenant Vécole de saint Ambroise; la répétition fréquente du Kyrie eleisoti au commencement , au milieu et à la fin de la messe ; un trèsgrand nombre d'autres particularités reportent le souvenir au IV® siècle et même au delà d' Ambroise *.
Il serait impossible aujourd'hui de spécifier de quelles réformes ou additions ce grand homme enrichit le rit de
1 V. dans l'ouvrage du D' Biraghi le dessin de cet édicule primitif, recueilli sur une ancienne mosaïque du chœur. (/ tre Sepolcri, p. 9.)
2 Voir, sur l'origine^ l'histoire et les particularités du rit Ambrosien, la belle dissertation du D. Barthélémy Calena, préfet de la bibliothèque Ambrosienne, insérée dans l'ouvrage : Milanoe il suo terrilorio, t. I. p. 113 à 127.
316 LKS HYMNES D'AMBROISE
son Kglisc ; mais nous sommes mieux instruits sur les hymnes et le chant qu'il introduisit dans la prière publique.
La musique lui était aussi chère que la poésie. Il les considérait toutes deux comme les ailes qui portent à Dieu lésâmes émues de repentir, d'espérance et d'amour. Il avait cultivé les vers dès sa jeunesse; et quant à la musique, il l'admirait partout dans l'harmonie infinie de la terre et du ciel. « Les anges chantent le Seigneur, écrivait-il ; les célestes puissances chantent le Sanc/us; les chérubins, les séraphins, la multitude des élus, d'une voix commune et pareille à celle des grandes eaux , chantent V Alléluia. On dit que l'axe même du ciel, en tournant sur ses pôles, forme en l'honneur de Dieu un concert éternel qui pourrait être perçu aux confins du monde , là où se cachent les grands mystères de la nature. Il n'y a pas jusqu'aux bois et aux montagnes qui n'aient leurs voix dans les échos. Les bêtes chantent, touchées par le charme de la campagne : l'homme seul serait-il muet dans ce vaste concert ' ? »
Ambroise composa un certain nombre d'hymnes faites pour être chantées. Outre celles qui lui sont douteusement attribuées, nous en possédons dix-huit démontrées authentiques. Il ne peut rien se lire de plus élevé et de plus fort que ces prières écrites dans cette langue des vers, qui est celle de la jeunesse et de l'enthousiasme, pour les sociétés comme pour les individus. L'Église avait gémi assez longtemps silencieuse : maintenant elle chantait. Ce n'étaient plus les creuses fictions mythologiques dérobant sous leurs voiles l'immortelle beauté de Dieu et de ses œuvres : la vérité, la vertu commençaient à retrouver, dans une poésie régénérée par le baptême chrétien,
• Ambros. in Psalmos. Prrefalio, l. 1, p. 737, n. 2.
le charme incomparable qui ne leur vient que d'ellesmêmes.
Sans doute nous sommes loin des cadences harmonieuses d'Horace et de Tibulle. Parfois le langage d'Ambroise unit étrangement la recherche d'un siècle raffmc avec la rudesse d'un style en formation. On y voit poindre déjà la rime ou l'assonance, qui n'allait pas tarder à remplacer la prosodie dans les rhythmes de l'Église. Sans doute aussi, dans ce cri spontané du cœur chrétien, les délicats auraient quelque peine à reconnaître les conditions régulières d'une composition lyrique; mais ce cri est celui de l'inspiration vraie. Or c'est précisément ce qui manquait alors à la poésie païenne ; et quand on se rappelle à quelles pauvretés , à quelles caducités elle était descendue dans les pastiches d'Ausone, de Claudien et de Rutilius, de quel joyeux espoirnesalue-t-on pas ce printemps où la sève déborde, désordonnée parfois, mais puissante, surabondante, et ne portant que vers le ciel ses parfums et ses fruits !
Entre les hymnes d'Ambroise, les unes étaient destinées aux solennités religieuses de l'Église , les autres devaient être chantées à chacune des heures canoniales du jour.
Il y avait d'abord Vllymne du chant du coq qui devait devancer l'aurore. La prière nocturne était chère à Ambroise ; ilavait instituéla célébration des vigiles des grandes fêtes, et il avait coutume de dire à ses Milanais : « Devancez le lever du soleil ; vous qui dormez, levez- vous, afin d'être éclairés de la lumière du Christ '. » La nuit donc, lorsque les ombres enveloppaient la cité, la prière veillait soit à la basilique, soit au foyer domestique, soit dans les austères retraites des vierges, et les fidèles devaient dire ce cantique d'Ambroise :
1 Prœveni hune quem vides solem : surge, qui dormis, ut illucescal tibi Christus. (Ambros. in Psalm.cxviii sefmo xix,n. 3.;
« Je vous salue, étemel Créateur des choses , qui gouvernez la nuit et le jour, et qui variez les temps pour tromper l'ennui des mortels.
« Voici que chante l'oiseau qui annonce le jour, après avoir veillé dans l'obscurité profonde ; et , servant de flambeau nocturne au voyageur, il lui indique les heures qui partagent la nuit.
« A ce chant, l'étoile du matin se lève et perce les ténèbres du ciel. C'est, pour les rôdeurs de nuit, l'heure de quitter les chemins où ils ont tendu leurs pièges.
« A ce chant, le nautonier recueille ses forces, et la mer apaise son courroux. Alors l'espérance renaît, le malade se sent soulagé, le meurtrier cache son arme , le pécheur renaît à la confiance.
« C'est en entendant ce chant, qu'autrefois Pierre, le fondement de l'Église, a pleuré son péché. 0 Jésus, abaissez les yeux sur nous comme sur Pierre ; que ce regard nous convertisse; qu'il efface le crime, et fasse couler les larmes du repentir.
« Dieu de lumière, dissipe le sommeil de nos âmes; que notre première parole soit à vous, et que votre nom soit le dernier encore que nos lèvres prononcent '. »
Cependant l'aurore paraissait, la ville s'éveillait, la ba-