‹ Histoire de saint Ambroise (volume 2)Chapitre 80 sur 134 · SECONDE PERSÉCUTION ARIENNE AUXENCE ET AMBROISE · texte numérisé non relu

SECONDE PERSÉCUTION ARIENNE AUXENCE ET AMBROISE

Ambroise défend le dépôt qu'une veuve avait confié à TÉglise. — Loi arienne de 386. — Courage de Bénévole. — L'arien Auxence opposé à Ambroise. — Ambroise refuse de comparaître devant le Consistoire. — On veut l'éloigner. — Il refuse de livrer les biens de l'Eglise. — Les pauvres ses défenseurs.

Les ariens revendiquent la basilique Portienne. — Menaces de mort. — Euthyme et son chariot. — Violences armées. — Le peuple défend Ambroise, qui demande à mourir seul. — Siège de la basilique. — Les maléfices d'un aruspice.

Le chant des psaumes et des hymnes pendant le siège. — L'antiphonie. — L'hymne de l'aurore. — Encouragements au peuple.

Découverte des reliques des saints Gervais et Protais. — Translation dans la basilique Ambrosienne. — Miracles et guérison de l'aveugle Sévère. — Hymne et discours d'Ambroise. — La paix rendue à l'Eglise. — Récente découverte du tombeau des deux saints martyrs à Milan.

Les événements du carême de 38o avaient laissé dans le cœur rancuneux de Justine une animosité qui avait bien de la peine à ne pas éclater. Le séjour de Milan lui était devenu de plus en plus odieux, et, dans le commencement de 386, elle s'était retirée, près de là, à Pavie, comme on le voit par une loi édictée de cette ville à la date du 15 février de cette année ^

> Leg. de Légat, et Décret, xv. Kal. mari.

330 SECONDE l'EnSÉCUTlON ARIENNE

On présume que c'est alors qu'elle prêta l'appui de l'empereur son fils à un solliciteur qui voulait se faire remettre certain dépôt qu'une veuve avait confié à la garde de l'Église de Pavie. C'était la coutume de ces temps charitables que le clergé reçût les dépôts pécuniaires des personnes sans défense, comme étaient les veuves et les orphelins. L'Église les conservait et les défendait contre la croissante rapacité du fisc impérial; mais nul n'y pouvait toucher excepté le dépositaire qui les avait remis. Cependant le clergé de Pavie se laissa intimider el céda le trésor. L'évêque était absent. A son retour, apprenant cette infidélité, il en référa aussitôt à Ambroise. Celui-ci commença par forcer le détenteur à rendre le dépôt qui lui avait été injustement livré. Sans doute ce dernier n'était qu'un agent secret des déprédations de la cour, caria cour apprenant cette restitution s'emporta, et força l'évêque de se dessaisir ; mais Ambroise intervint alors directement. Il arrive à Pavie, monte en chaire, accuse l'empereur, le menace du châtiment dont fut frappé Héliodore, pour avoir mis la main sur les trésors du temple. La cour fléchit alors, rend le dépôt , el aussitôt l'évêque a soin de le faire parvenir à la veuve menacée de tout perdre.

Ambroise nous a décrit toutes les phases de cette affaire, sans en faire connaître la date. Mais toute l'Italie en avait retenti; et l'évêque de Milan se rendait publiquement le témoignage que cet assaut n'était pas le seul que lui et son clergé avaient eu à subir, pour une cause semblable, contre la violence de cette cour malhonnête et cupide '.

A tout prix il fallait éloigner ou abaisser ce personnage

1 Meministis ipsi quoties adversus regales impelus pro viduarum, immoomniumdeposilis, cerlamen subierimus. Commune hoc vobiscum milii. Recens exemplum Ecclesiae Ticinensis proferam, clc... (Aaibr. ili' Of/îciis min. lib. H, cap. XLX, n. liiÛ; l. II, p. lOG.)

importun, censeur de tous les torts et vengeur de tous les droits. La fin de l'année 383 se passa à ourdir contre la puissance d'Annbroise des trames plus sûres. Les précédentes attaques portant trop visiblement le caractère de l'arbitraire et de la violence, les nouvelles prirent le masque de la légalité. Ambroise avait combattu pour la liberté, on se fit de la liberté une arme contre lui.

Au commencement de l'année 386, une loi fut préparée dans les conseils de l'empereur portant que libre exercice serait laissé à tous les cultes, mais à la condition pour les évêques de souscrire le formulaire ambigu du concile de Rimini. Cette condition n'était autre que l'arianisme, plus ou moins déguisé. Si Ambroise y souscrivait, il se déclarait manifestement hérétique; s'il refusait de signer, il encourait les pénalités les plus graves, car tout évoque rebelle à ce commandement devait être chassé de son siège et même puni de mort.

Le décret ayant été ainsi élaboré, on demanda au notaire impérial Bénévole de lui prêter le concours de sa rédaction. On ne fut pas peu surpris de l'entendre refuser net. Ce magistrat important était encore simple catéchumène, comme tant d'autres hommes d'alors; mais c'était un homme de foi et un homme de bien , le plus intime ami de saint Gaudence de Brescia , qui lui a adressé plusieurs de ses écrits. Irritée de son refus , .Justine lui fit entendre qu'il y allait de sa place de chancelier. Mais Bénévole, détachant aussitôt l'écharpe, insigne de sa dignité, et la remettant fièrement à l'impératrice : « Reprenez vos honneurs, et laissez-moi ma conscience, » dit-il en lui tournant le dos'. Il se retira ensuite à Brescia, sa patrie, où il fut baptisé et vécut dans la foi, sous la sainte direction del'évêque son ami.

• Sozomen. Hisl. Eccles. lib. VII, cxii. — Tillemont, Mé^noives, t. X, chap. XLiii, p. 117.

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La loi parut néanmoins le 21 janvier 386. Après avoir prescrit de se conformer à la croyance formulée à Himini , le texte ajoutait : « Que ceux qui estiment posséder pour eux seuls le droit de se réunir sachent donc que , s'ils tentent d'exciter quelque trouble pour arrêter l'exécution des ordres de Notre Sérénité, ils seront considérés comme séditieux, perturbateurs de l'Église, coupables de lèsemajesté, et comme tels payeront leur crime de leur tête. Le môme supplice atteindra ceux qui feront des supplications soit publiques, soit privées, contre cette injonction lie notre volonté '. »

Celui qui , à défaut du courageux Bénévole, avait libellé le décret, était l'évêque arien Mercurin ou Auxence, que nous connaissons déjà. Ce favori de Justine, hardi autant qu'habile, ne devait reculer devant aucune extrémité pour perdre son rival, et nul n'était plus propre à élever effrontément autel contre autel. Il était rentré dans l'ombre depuis quelques années, quand on recommença à l'opposera Ambroise. « Voilà donc, disait celui-ci, voilà « donc ce qu'un évêque a dicté de ses lèvres et écrit de « sa main! Seigneur Jésus, qui avez racheté le monde « en un moment, et il ne faudra donc qu'un moment à « Auxence pour faire tomber tout un peuple sous le coup « de l'épée ou de l'apostasie * ! »

En conséquence, un jour Ambroise vit entrer chez lui un notaire de la cour, nommé Dalmatius, venant lui signifier de se présenter devant le Consistoire impérial pour y répondre touchant la foi , en présence d'Auxence. L'évêque arien provoquait impudemment le docteur à une controverse dont lui- môme et lui seul avait choisi

1 Cod. Theodos. xvi, l. I, lib. IV ; l. 1, lib. I.

2 Auxenlius lot populos, quod in ipso est, Irucidabif , alios gladio, alios sacrilegio... Auxenlius gladium volantem per omnes urbes dircxit, etc. {Sermo amlra Ait.rent., de Basj/icis tradendis, n. IG, 17; t. II, p. 808.)

les juges. L'empereur en personne devait présider et conclure •.

Cette façon impertinente de mettre l'intrus sur un pied de supériorité vis-à-vis du pontife, ce lieu, ce tribunal, ces juges séculiers, firent sourire Ambroise. 11 répondit simplement : « L'empereur s'imagine-t-il que l'adulation « va nous courber devant lui , à ce point qu'oublieux du « droit sacerdotal je livre à des étrangers ce que Dieu m'a « confié? C'est aux laïques d'être jugés , c'est à l'évêque « d'être juge... Lisez les Écritures , vous y verrez qu'en « matière de doctrine ce ne sont pas les empereurs qui « jugent les évêques, mais ce sont les évêques qui jugent « les empereurs -. »

A peine l'envoyé de Valentinien lui avait- il rendu compte de sa mission, que le prince reçut une lettre d'Ambroise déduisant énergiquement les raisons de son refus. « Vous vieillirez, Dieu aidant, disait le vénérable évêque à l'enfant couronné, vous vieillirez, et c'est alors que vous saurez par vous-même ce qu'il faut penser d'un évêque qui met les droits de l'Église sous les pieds des laïques. Votre père , homme d'un âge mûr, avait coutume dédire : « Il ne m'appartient pas de décider entre les évêques. » Et voici que vous dites : « C'est à moi de juger ! » Lui, baptisé dans le Christ, se trouvait impuissant à assumer une telle charge ; et vous, qui n'avez pas encore reçu le baptême , vous vous arrogez la magistrature des choses de la foi , avant d'être initié aux sacrements divins ' ! »

« Mais c'est en vain que vous vous attribuez le droil

i Epist. XXI, n. 1 et seq.

2 In causa fidei episcopos solerc de imperatoribus christianis, non iinperalores de episcopis judicare. (Epist xxi, ad Valentin., n. 4.)

■i Eris, Deo fa vente, etiam senectulis maturitate provectior, et tune de hoc censebis qualis ille episcopus sit qui laicis jus sacerdotale substernit. (Epist. xvi, ad Valentin., n. 5.)

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de porter une lelle loi, el de défendre à quiconque de penser aulremenl que vous. Une pareille ordonnance ne saurait prévaloir contre les ordres de Dieu. Seule, la loi de Dieu nous dicte ce qu'il faut croire; celle de l'homme n'a pas mission de nous l'apprendre. Tout au plus sa rigueur serait -elle capable de faire varier les timides ; mais l'inlimidalion ne fait rien à la conviction '. »

Gomme le texte de la loi laissait assez voir que c'était surtout l'évêque de Milan que l'on voulait atteindre par cette mesure générale, celui-ci répondait : « Certes la personne d'Ambroise n'est pas si considérable que pour lui il faille opprimer le sacerdoce. Jamais la vie d'un homme ne saurait être mise en balance avec la dignité de tout l'ordre des prêtres qui m'ont dicté mon refus de comparaître devant vous -. »

Puisse prononçant vivement sur le fond de la doctrine : « Vous alléguez contre moi le concile de Rimini : je l'exècre, etje m'en tiens à celui de Nicée, duquel ne me séparera ni le glaive ni la mort. Telle est la foi de Théodose , père de Voire Clémence. Telle est la foi que professent les Gaules et les Espagnes '. »

Finalement, Ambroise faisait savoir à la cour qu'il était prêt à soutenir sa croyance au sein d'un synode régulièrement assemblé *. Si même Auxence désirait conférer dans l'église, il s'y prêterait encore ; et le peuple, après les avoir entendus l'un et l'autre, ferait son choix entre eux *. 11 ajoutait que, si c'était uniquement à sa personne qu'on

1 Extorquere sulenl limidis comimitaLionem, lidein inspirare non possunt. (Epist. xvi, ad \'alenlin., n. 10.)

2 Ibid., n. 13.

'•i Hanc fidom Galliie teiient, hanc Hispaniœ... et custodiunt. (Ep.xxi, ad Valenlin., n. 14.) 4 Ibid., n.l5 et 16.

'^ Ibid. , n. 0.

en voulait, il se livrerait entre les mains de ceux qui viendraient pour le prendre '. « Car enfin, si je suis le seul « obstacle à vos desseins, pourquoi faire un décret qui « frappe toutes les Églises? Sacrifiez-moi, et laissez les « Églises en paix. Condamnez-moi, contentez-vous, c'est u le plus cher de mes vœux; mais trouvez bon, Empe- « reur, que je ne me présente pas devant votre Consis- « toire. Je n'ai comparu qu'une foi devant un Consistoire, « c'était pour vous y défendre. Je ne sais pas davantage «.figurer dans un palais : j'en ignore les secrets et veux M les ignorer -. »

Ambroise mettait la cour en demeure de prononcer un arrêt contre lui : elle le prit au mot. Un officier impérial se rendit auprès de l'évêque, et lui signifia qu'il eût à s'éloiloigner. « Sortez de la ville, disait l'empereur, et allez où « vous voudrez ^. »

Ces derniers mots trahissaient l'embarras de la cour. Elle voulaitque l'évoque quittât Milan de son propre mouvement, sans oser prendre sur elle la responsabilité d'une proscription. Ce n'était pas un exil auquel on le condamnait, c'était une désertion qu'on voulait de lui. Aussi bien tous ses prêtres, et les évêques voisins accoururent, l'entourèrent, et lui dirent en suppliant : « Ne nous abandonnez pas. Abandonner l'Église dans cette circonstance, ce serait la trahir. Le jour où vous la quitterez, elle est à l'ennemi *. »

Sa réponse était dictée. « Il faut, dit Ambroise , qu'on

1 Me ipse omnibus offerebam (Epist. xvi, ad ValenLin., n. 18.)

2 Ego in Consislorio, nisi pro <e, stare nondidici. Et intra palalium cerlare non possum, qui palalii sécréta nec quaero, nec novi. [Ibid., n. 20.)

.3 Denunliasli ut que vellem pergerem. [Ibid., n. 18.) Dicebanl : Kxi de civilalc, et vade que vis. {Contra Auxenl., n. 15.) 4 !bid., n. 18.

me désigne le lieu de mon exil '. » Il fit donc savoir aux gens de l'empereur qu'il attendait un ordre positif et qu'il s'y soumettrait; mais que, quant à descendre lâchement de son siège, il ne le ferait point. « Je ne crains pas « la mort, disait -il tranquillement; mais je n'abandonu nerai pas mon Église. Où irais -je d'ailleurs pour « trouver un pays qui ne soit pas rempli de gémisse- « ments et de larmes ? Ûù est le lieu d'où l'on ne chasse « pas les prêtres catholiques, où l'on ne frappe pas ceux u qui osent résister, et où les magistrats ne soient pas u punis de l'exil , s'ils refusent de faire exécuter ces « ordres -? »

Cette attitude décidée ne laissait plus à la cour que la ressource de la violence, qui lui avait si mal réussi précédemment. Après avoir résolu de l'éviter à tout prix, elle s'y sentait entraînée par le courant de sa haine , et les premières atteintes s'en firent bientôt sentir. La spoliation préludant, comme toujours, à la persécution, on fit demander à Ambroise les vases de son Église, probablement pour les attribuer au Trésor. L'évêque répondit : « Si on me « demande quelque chose de mes biens personnels , c'est « de grand cœur que je l'offre; mais je ne puis rien dé- « tourner de ce qui est au temple de Dieu, ni livrer ce qui « a été commis à ma garde. Que l'empereur permette u que la parole d'un prêtre arrive librement jusqu'à lui ; « et qu'il renonce à faire outrage à Jésus- Christ ^ »

L'Eglise possédait en outre des fonds qui lui venaient des offrandes des fidèles, et qui alimentaient une sorte de caisse de secours fondée pour subvenir aux besoins des pauvres et des malades. On sait que dans les grandes villes,

1 Debuisti me quo voluoras deslinare. [Contra Auxent., n. 18.J - Quo enim abibo, ubi non omnia pleiia goniilussinl, alque lacryma-

rumVelc. [Ibid., n. ItJ, p. 867.) 3 r.um esset proposilum ut Ecclesiœ vasa jam traderemus, hoc re-

sponsi reddidi, elc. i^Cvnlra Auxevl.. ii..'i, p. 8Ho.)

à Antioche, par exemple , trois mille hommes vivaient de cette subvention charitable ; Milan en nourrissait peutêtre davantage. La cour répétait que cette multitude énorme entretenue par Ambroise était une armée qu'il tenait sous sa main ; du moins feignait-elle de le craindre, et elle lui déclara que l'empereur allait lui retirer ses biens.

« Si l'empereur, répondit-il, demande le tribut , nous ne « le lui refusons pas : les biens de l'Église payent l'impôt « comme les autres. Si , non content de cela , il convoite « le fonds même, il peut le confisquer, nous ne nous y op- « posons pas. Mais quant à le lui livrer de moi-même, « je ne le ferai point. Cette cour ne pense qu'à Tor; pour « moi, je puis bien le dire, ce n'est pas cela qui me « touche. Mes trésoriers à moi ce sont les pauvres de « Jésus- Christ. C'est pour eux que je thésaurise, et '« l'on m'en fait un crime. 0 le grand crime, en effet! 0 « le terrible reproche! Puisse -je seulement le mériter « toujours.

« Mais on m'objecte que ces gens sont une force entre « mes mains. — Oui , c'est ma force, et je n'en ambitionne « pas d'autre ; oui , ma défense à moi ce sont les prières de « ces pauvres. Et, de vrai, ces aveugles, ces boiteux, ces « infirmes, ces vieillards , me valent mieux que des gens « de guerre; carce qu'on donne aux pauvres nous achète « l'aUiance de Dieu, tandis que l'emploi des armes n'est « guère propre à attirer sa bénédiction '. »

Cependant au dehors le peuple était en proie à une grande exaspération. On accusait l'empereur, on maudissait Justine , on voulait chasser Auxence : « Qu'il s'en aille , disait-on , et sa loi avec lui ! — Oui , vous avez rai-

1 Habeo aerarios. ^rarii mei pauperes Christi sunt ; hune novi congregare thesaurum... Habeo del'ensionem , sed in orationibus paiiperum. Cseci illi et claudi, débiles et senes,robustis bellatoribusfoiiiores sunt. [Contra Auxent., n. 34, p. 873.)

son, disait Ambroiso à son tour; oui, qu'il le veuille ou non, il partira avec sa loi. Il emportera sa conscience souillée de ce décret écrit en sanglants caractères. 0 Judas ! ton péché est scellé dans ton cœur, il y est buriné comme avec le diamant ; il est enraciné dans ton âme ; rien ne l'en extirpera '. »

La tempête préparée par cette loi sanguinaire éclata à la fin du carême de 386 , et l'on vit alors recommencer la série des violences et des lâchetés dont le monotone récit fatigue l'historien. Gomme l'année précédente, le parti arien réclama la possession de la basilique Porlienne ; mais cette ibis on prétendit procéder correctement, et Auxence se la fit attribuer par l'empereur au nom de la protection que la nouvelle loi venait d'accorder à son tulte.

Cette amère dérision souleva l'âme d'Ambroise ; et quand on vint le sommer de rendre la basilique, il fit cette réponse à jamais mémorable : « Dieu me garde de livrer « l'héritage de Jésus-Christ , l'héritage de mes prédé- « cesseurs, l'héritage de Denys , qui est mort dans l'exil « pour la foi ; l'héritage du saint confesseur Eustorge , « l'héritage de Myroclès et de tous les saints évoques mes « pères. Que l'empereur fasse donc son métier d'empereur, « je ferai celui d'évêque ; mais il m'ôtera la vie avant de « m'ôter la foi ^. »

Ce refus d'Ambroise était sa propre sentence, et aux termes delà nouvelle loi, c'était une sentence de mort. L'évêque n'en parut pas être effrayé davantage. Sans rien changer à ses habitudes ordinaires , il continua à

1 Bene dixistis hodie : Leges suas socumlerot. ["'erot, etiamsi nolit. {Contra Auxent., n. 23.)

2 Absit ut Iradam haereditatem patrum, hoc esth;ereditalem Dionysii, qui in exsilio in causa fidei defunctus est, haereditatem Eustorgii confessoris, hcereditalcm Myroclis... Respondi ego qnod sacerdotis est, quod imperatorisest faciat imperator. Priuscstut aniiiiani mihi quain lidom auferat. [Ibid., n. 18.)

sortir chaque jour par la ville , visitant les fidèles , allant faire ses prières aux tombeaux des martyrs , passant et repassant devant la porte du palais , s'étonnant , s'affligeant presque de la paix que lui laissaient ses ennemis. « Je l'avoue, raconte-t-il , à chaque « instant je m'attendais à recevoir quelque grand coup , « à passer par le fer ou par le feu pour le nom de Jésus - « Christ : mais au lieu de supplices on ne m'offre que « délices! Les délices cependant ne sont pas l'affaire « d'un athlète du Christ : ce sont des supplices qu'il lui « faut •• »

Cette paix paraissait moins rassurante aux catholiques, qui l'interprétaient d'une manière sinistre. On accu sait Justine de vouloir perdre en secret celui qu'elle n'osait frapper ouvertement. Le biographe Paulin nomm e un certain Euthyme qui, croyant trouver là l'occasion de faire sa cour, avait imaginé d'enlever le saint évêque, et qui même était déjà venu, dans ce dessein, se loger près de lui 2. On montrait une voiture fermée que l'on disait préparée tout exprès pour cet enlèvement ; et c'était à quoi sans doute Ambroise faisait allusion dans ces paroles aux fidèles : « Ne soyez pas troublés parce que vous « voyez qu'on prépare le chariot , ou que vous ente tendez parler des traitements dont me menace cet « Auxence, qui se fait passer pour évoque ^ » Le malheureux Euthyme ne recueillit plus tard , pour prix de son zèle, que la disgrâce d'une cour qu'il avait compromise ; on désavoua ses violences, et lui-même fut forcé de s'en aller en exil , monté sur le même chariot où il avait projeté de jeter l'homme de Dieu. Celui-ci devint

1 Illi delicias mihi pro passioaibus obtulerunt; sed athleta Christi noadelicias, sed passiones suas exigil. [Contra Auxenl ., n. 15.)

2 Paulin, in Vita Ambros., n. 12.

3 Contra Auxent.,n. lo, p. 867.

310 SECONDK PERSÉCUTION AKIENNE

alors son meilleur appui et lui fournit généreusement ce ■dont il avait besoin.

Non contents de comploter l'enlèvement d'Ambroise, quelques-uns de ces furieux en voulaient à sa tête : « Le bruitcourt, disait-il, que des meurtriers sont envoyés contre moi et qu'on a résolu ma mort '. » Paulin rapporte, en eiïet, qu'un misérable sicaire aux gages de la cour s'était glissé dans l'église, parmi les catholiques, afin de frapper le pontife quand il se retirerait pour aller reposer ; mais au moment de lui porterie coup fatal, le scélérat avait senti soudain son bras se roidir , et, saisi de terreur, il s'était jeté aux genoux du saint pour avouer son crime et implorer le pardon -.

L'indignation, la frayeur, armèrent alors le peuple pour la défense d'une vie exposée à tant de dangers. On entrait dans la semaine sainte. Les catholiques s'enfermèrent avec leur pontife dans la basiUque Neuve, résolus de n'en sortir ni le jour ni la nuit. De vastes bâtiments, sortes de cloîtres, disposés autour de l'église , permettaient aux fidèles d'y trouver un asile pendant cette longue garde. Justine les fit cerner par les troupes ariennes, comme pour étouffer l'émeute en son foyer. La guerre était déclarée, et l'on put redouter de sanglantes horreurs ^

En présence de cette inquiétante manifestation , Ambroise priait son peuple de ne pas s'exposer, et de le laisser mourir. Il voulait se sacrifier seul ; et voici de quels vœux impatients l'athlète de Jésus -Christ appelait l'heure de souffrir :

« Laissez faire le tentateur, s'il en veut à mes jours. Je sais, mes frères, que les blessures reçues pour Jésus-Christ ne font pas de mal ; elles ouvrent les sources de la vie , loin

1 Plerique narrabant percussores prœmissos , pœnam morlis esse flocrelam. {Contra Aiixent., n. 16.)

2 Paulin, in Vita Ambr., n. 20.

3 Contra Auxent., n. 'i, p. 864.

SECONDE PERSÉCUTION ARIENNE 3^f '

de donner la mort. Je vous en prie, laissez-moi soutenir le combat; car je ne crains rien pour moi, je ne crains que pour vous... Si quelqu'un m'aime ici, il m'aimera davantage en me laissant devenir la victime du Christ; car, selon le grand Apôtre, il m'est plus profitable de mourir et d'être réuni à Jésus-Christ que de rester en ce monde. Ne craignez donc rien, mes frères bien-aimés; si je souffre, c'est pour le Christ que je souffrirai; et j'ai lu que ceux-là ne sont pas les plus redoutables qui ne peuvent tuer que le corps. J'ai entendu la voix de Celui qui a dit : « Celui qui perd sa vie pour moi la retrouvera... » Laissez-moi donc combattre , et restez simples spectateurs. 11 ne craint pas les armes, il ne craint pas les barbares, il ne craint pas la mort, celui qui n'est plus retenu par les liens de la chair '. «

Mais le peuple n'entendait pas abandonner son pasteur : déjà même il commençait à tout disposer, comme pour soutenir un siège dans l'enceinte de l'église. Il fermait les issues, et élevait aux portes des ouvrages de défense.

L'évêque ne faisait que sourire de cet appareil militaire: « Quoi que vous fassiez, disait-il aux fidèles, s'il est vrai que Dieu nous destine à ce combat, c'est en vain que vous veillez le jour et la nuit : la volonté de Dieu ne s'en accomplira pas moins. Notre maître Jésus est un maître puissant; ce qu'il veut, il le fait : vous le croyez comme moi, ne nous opposons donc pas à ses divins arrêts ^. »

C'est alors qu'Ambroise, relevant les regards de l'assemblée au-dessus de cette défense infirme et inutile, lui montrait la garde invisible que les anges faisaient autour du sanctuaire. Jl rappelait Elisée passant inaperçu au milieu

1 Sinile quaeso, esse certamen ; spectatores vos esse decet... Non metuit arma, non barbares, qui morlem non timet, qui nulla carnis voluplate retinelur. {Contra Auxent., n. G.)

2 Contra Auxent., n. 7.

de ses ennemis, entouré des milliers d'anges que le Seigneur lui fit voir. Il rappelait l'ange délivrant saint Pierre de la prison pendant que l'Église était en prière pour lui. Il racontait comment à Rome ce même Apôtre, sortant de la ville pour éviter le supplice, avait rencontré sur son chemin Jésus-Christ chargé du bois de la croix qui lui avait dit : « Je vais me faire crucifier pour Pierre, puisque Pierre « ne veut pas être crucifié pour moi. » Ambroise s'animait à souflrir par cet exemple, et il en concluait que rien ne peut retarder l'heure marquée par Dieu : « Si le Seigneur « le veut, personne n'y pourra rien faire. Ce n'est pas cetle « garde qui est capable de défendre un serviteur du « Christ ; c'est l'atïaire de la Providence ». »

Des faits venaient à l'appui de ces fermes assurances. Un matin on s'aperçut que, malgré les précautions, les portes de l'église assiégée étaient restées ouvertes pendant la nuit ; c'était un aveugle qui en se retirant ne les avait pas refermées, livrant sans le savoir la place à l'ennemi, qui ne le savait pas davantage. Ambroise rappelait que l'année précédente une porte de la nef gauche était restée pareillement ouverte , sans que les assiégeants s'en fussent aperçus. « Vous voyez, concluait-il, que votre garde hu- « maine ne vous est bonne à rien. Soyez sans inquiétude ; « il n'arrivera que ce qui plaira à Dieu, et rien ne se fera « que pour votre plus grand bien -. »

Les troupes du dehors, les ariens et la cour ne pouvaient se rendre compte de cette obstination : ils étaient paralysés. On ne donnait pas d'ordres, on redoutait de pousser à bout Un peuple exaspéré , et habitué d'ailleurs à changer de maîtres pour de moins graves raisons; on hésitait à profaner la majesté du temple par une irruption ; la personne d'Ambroise imposait le respect. Sozomène .

i Contra Auxent., n. 9-13, p. 866.

2 Ibid., n. 10.

l'historien le moins bien informé de ces événements , est le seul qui prétende que les troupes, ayant pénétré dans l'église, se saisirent de l'évêque, et qu'ils l'auraient enlevé si le peuple ne fût parvenu à l'arracher de leurs mains.

Les païens fraternisaient avec les sectaires ariens pour accabler Ambroise , et toutes les armes semblaient bonnes contre l'ennemi commun. Paulin a raconté qu'un ancien aruspice imagina de monter à minuit sur la toiture de la basilique , pour faire des évocations aux puissances infernales contre l'impie qui tenait tout le peuple sous je ne sais quel charme '.

En effet, on entendait retentir dans l'intérieur de l'église des chants d'un rhythme inconnu. Ceux du dehors se demandaient quelles étaient ces mélodies, et ils répétaient qu' Ambroise avait trouvé le secret d'ensorceler le peuple par les enchantements de la musique : « C'est un « peu vrai, disait en souriant l'évêque à ceux qui lui rap- « portaient ces discours ; j'ai un chant magique plus « puissant que tout autre. Car qu'y a-t-il de plus fort « que la profession de foi en la sainte Trinité , entonnée « chaque jour par la voix de tout un peuple? Tous à l'envi « s'animent pour confesser leur croyance ; car ils ont ap- « pris à célébrer, dans la langue des vers, le Père, le Fils, « et le Saint-Esprit. En vérité, c'est à peine s'ils croyaient « pouvoir apprendre , et voici que tous mes élèves sont « déjà passés maîtres *. «

Saint Augustin raconte que ce fut, en effet, dans cette circonstance , et pour remplir ces heures longues et

1 Paulin, in Ambros. Vi(a, n. 10.

2 Hymnorum quoque meorum carminibus deceptum populum ferunt. Plane nec hoc abnuo. Grande carmen istud est quo nihil potentius... Facti sunt igitur omnes magistri qui vix poterant esse discipuli. {Contra Auxent., n. S-i.)

3il SECONDE PERSÉCUTION ARIENNE

anxieuses, qu'Ambroise introduisit dans l'office divin le chant alternatif des psaumes en deux chœurs , l'un d'hommes, l'autre de femmes'. C'était depuis longtemps l'usage de l'Orient, qui prétendait l'avoir reçu directement du ciel: on l'appelait Aniiphonie. « Les Grecs ont les premiers pratiqué l'antiphonie, dit Isidore de Séville, en introduisant deux chœurs qui chantent alternativement comme deux séraphins. Chez les Latins, ce fut le bienheureux Ambroise qui l'organisa, à l'exemple des Grecs, et de là elle passa dans tous les pays de l'Occident*. »

Aux psaumes s'entremêlaient les hymnes composées par l'évêque ; c'est ôncore le témoignage de saint Augustin. Entre ces cantiques d'Ambroise, il serait difficile de préciser lesquels furent chantés de préférence pendant le siège de la basilique ; car rien ou presque rien n'y traduit l'agitation de ces luttes tumultueuses. On en surprend cependant comme un écho dans celui qui porte le titre ce Hymne de l'aurore. C'est le signal du réveil, et au son de la harpe qui entonne la prière se mêle comme une voix de clairon qui sonne le combat.

Source ineffable de lumière, Verbe en qui TÉternel contemple sa beauté , xVstre dont le soleil n'est que l'ombre grossière , Sacré Jour dont le jour emprunte sa clarté;

Lève-toi, Soleil adorable, Qui de réternité ne fais qu'un heureux jour; Fais briller à nos yeux ta clarté secourable , Et répands dans nos cœurs le feu de ton amour.

1 Tunchymni et psalmi ut canerentur secundum morom Oriontalium parlium instiluluni est, et ex illo dioretentum. (Aug. Confess. lib.lX, cap. vu.) — V. Paulin, in Ambros. Vita, n. 13.

2 Antiphonas Grœci priuium composucrunt, duobus choris alternatim concinenlibus, quasi duo seraphim. Apud Latinos autera primus idem beatissimu^; Ainbrosiiis antiphonas constituit, Oraecorum oxem-

SECOiNDE PERSÉCUTION ARIENNE 3io

Donne-nous un ferme courage , Brise la noire dent du serpent envieux. Que le calme, grand Dieu, suive de près l'orage : Fais-nous faire toujours ce qui plaît à tes yeux i.

Guide notre âme dans sa route , Rends notre corps docile à ta divine loi : Remplis-nous d'un espoir que n'ébranle aucun doute , Et que jamais l'erreur n'altère notre foi.

Que Christ soit notre pain céleste , Que l'eau d'une foi vive abreuve notre cœur ; Ivres de ton esprit , sobres pour tout le reste , Daigne à tes combattants inspirer ta vigueur.

Que la pudeur chaste et vermeille Imite sur leur front la rougeur du matin ; Aux clartés du midi que leur foi soit pareille , Que leur persévérance ignore le déclin.

L'aurore luit sur notre sphère , Que Jésus dans nos cœurs daigne luire aujourd'hui: Jésus , qui tout entier est dans son divin Père , Comme son divin Père est tout entier en lui.

Gloire à toi , Trinité profonde :

Père, Fils, Esprit-Saint, qu'on adore toujours, Tant que l'astre des temps éclairera le monde , Et quand les siècles même auront fini leur cours 2.

Dans l'intervalle de ces chants , Ambroise montait en chaire. Tantôt il expliquait quelques traits de l'Écri-

|)lum imitalus : ex hinc in cunctis Occiduis regionibus earum usas increbuil. (Isidor. Hisp. de Offic. Eccles. lib. I, cap. vu.) 1 Informel actus slrenuos, Dentem retundat invidi , Casus secundet asperos, Donet gerendi graliam.

2Hymn. <i Splendor ff-ternfe glorise » in aurora. (Edit. Biraghi, Hymn. xn, p. 113. Traduction de J. Racine.)

ture, comme celui de Nabolh refusant de livrer à un roi persécuteur l'héritage de ses pères, et il en tirait de brûlantes applications. Tantôt il mettait le peuple au courant des incessantes négociations que la cour et Auxence entamaient avec lui pour l'amener à leur céder la basilique.

« N'ayez pas peur, mes amis, leur disait le pontife, je ne vous quitterai pas, si cela dépend de moi. Je puis soupirer, gémir, pleurer ; car les larmes sont les armes véritables du prêtre, et je ne puis ni ne dois résister que par mes pleurs ; mais déserter mon Église et quitter mes enfants , je ne le ferai pas. Je suis le sujet des empereurs , mais non pas leur esclave. Et en parlant ainsi je ne prête nds pas préjudicier à l'honneur dû au prince ; car quel plus grand honneur pour lui que d'être le fils de l'Eglise? L'empereur est dans l'Église et non au-dessus d'elle; cette doctrine je l'affirme avec humilité, mais je saurai la soutenir avec fermeté *. »

Voilà donc où l'Église en était arrivée soixante ans seulement après que les échafauds n'étaient plus rougis de son sang. Elle force les princes hier ses ennemis à la respecter comme puissance publique, et met la souveraineté spirituelle de la croix au-dessus de la domination du sceptre impérial. Ces fîères paroles d'Ambroise, passant de siècle en siècle , deviendront la formule de notre indépendance , le texte consacré de la revendication de nos droits. Quel catholique ignore le commentaire magistral qu'en faisait Fénelon dans son discours pour le sacre de l'électeur de Cologne , devant la cour du plus absolu de nos rois ?

Cependant le siège languissait ; les troupes, fatiguées

1 Quid ergo turbamini ? Volons numquam vos doseram. Dolere potero, potero flere, potero gemere : adversus arma, milites, Gothosquoque, lacrymae meœ arma sunt ; lalia enim munimeula sunt sacerdolis, etc. {Contra A uxenl.. n. 2.)

de ces irrésolutions, faisaient mollement la garde autour de la basilique. On finit par l'abandonner tout à fait, mais sans retirer les lois portées contre l'évêque et contre les catholiques.

Des rapports de déférence, sinon de confiance, se .rétablirent entre la cour et l'Église. Les évêques qu'on avait forcés de quitter leurs sièges y reparurent en vainqueurs. Ambroise respira , et dans ses homélies sur l'Evangile de saint Luc continuées à la fin de cette même année, il ne se souvenait des dissentiments passés que pour célébrer la victoire de l'immortelle Église, de laquelle il disait :

« La paix est faite. A l'orage que la brutalité arienne a déchaîné sur l'Italie ont succédé les douces haleines d'un ciel pur. La tempête est passée, l'équipage vogue de concert, la foi enfle nos voiles. Les pilotes rentrent dans les ports qu'ils avaient dû quitter. Ils embrassent les doux rivages de la patrie , heureux de se trouver délivrés des écueils et sauvés de l'erreur '.

« Salut , vigne du Seigneur, vigne consacrée par le sang , non d'un homme , comme celle de Naboth , mais d'un Dieu et de ses prophètes! Naboth, bravant les menaces et les promesses d'un roi , ne défendait qu'un coin de terre au prix de sa vie. Mais toi, vigne sacrée, c'est sur la tombe de martyrs sans nombre que lu as pris racine, à l'ombre de la croix plantée par les apôtres, et tes rameaux s'étendent jusqu'au bout du monde * ! »

Cependant à la joie qu'Ambroise ressentait de celle paix reconquise, se mêlaient un regret et une déception pour lui : c'était d'avoir manqué la gloire du martyre. « Et pourtant quelle belle occasion j'en avais ! disait -il

1 ... Sedata tempestas est, concordia navig-at, fides spirat. Cerlatim nautœ ropetunt Rdei quos reliquere porlus, et dulcia patriis oscula liltoribus adfigunt, libérâtes se periculis, absolûtes erroribus gratulantes. [Exposit. Evang.sec. Lucam lib. IX, n. 32; t. I, p. 1501.)

2 Exposit. Evang. sec. Lucam lib. IX, n. 33.

douloureusement dans une de ses lettres. J'avais demandé ce bonheur, et déjà j'y touchais. Mais il me fut refusé quand j'allais l'obtenir. Ah! sans doute, je n'en étais pas digne • ! »

Marcclline, du fond de sa retraite religieuse, avait suivi avec un intérêt fraternel toutes les phases de cette lutte. Cette fois encore , Ambroise ne lui laissa rien ignorer de ses combats ; et c'est à cette sainte sœur, « plus chère que sa vie, plus précieuse que ses yeux*, » comme lui-même s'exprime, qu'il adressait le récit dont nous avons tiré la plupart de ces faits. « Tu sais bien, lui disaitil, que j'ai coutume de ne rien cacher à ta piété de ce qui se passe ici en ton absence '. » Il n'omettait, en effet, aucune circonstance qui pouvait toucher ce cœur digne de le comprendre ; et c'est à la fois la sûre garantie et le charme de cette histoire de la savoir écrite dans le sincère épanchement de cet illustre frère avec une telle sœur.

Ambroise avait soutenu le bon combat de Dieu : c'était maintenant au ciel à se prononcer avec éclat. Les Milanais commençaient à peine à respirer, quand ils prièrent leur évêque de faire la consécration de la basilique Ambrosienne, récemment terminée. « Consacrez-la , lui « dirent -ils, comme vous avez fait de la basilique Ro- « maine. — Je le veux bien, répondit-il, si je puis dé- « couvrir quelques reliques de martyrs *. » C'était dès lors une règle de placer les ossements des saints dans les autels.

Ambroise ajoute qu'aussitôt il reçut un présage qui le

1 Peto milii passionem martyrii... Quales occasiones habui, et de ipso prope fine revocalussum!... (Epist. xxxi, n. -4.)

- La suscriplion de la lettre porte : « Doniinœ sorori , vitœ* atque oculis praeforendœ , fraler. » (Epist. xxii , n. 1.)

3 Nihil sanctitalein tuani soleo eorum prœterire quœ hic te geruntur absente. {Ibid.)

4 Ambros. Episl. xxii, ad Marcoll., n. 1.

remplit d'ardeur ». Quel était-il? Augustin, présent à ces événements, explique qu'une vision révéla à l'évêquc le lieu où se trouvait le trésor qu'il cherchait -. Renseigné par Dieu même , Ambroise mena ses clercs à la basilique Naborienne et leur désigna le lieu qu'il fallait creuser. Ils ouvrirent la terre , non sans quelque défiance, et, parvenus à une certaine profondeur, ils trouvèrent, en effet, une urne sépulcrale, et auprès d'elle deux corps d'une haute stature, « comme étaient les anciens. )) Les ossements étaient intacts, la tête séparée du tronc, et il y avait encore dans l'urne des restes de sang ^

La joie publique éclata à cette découverte ; et pendant deux jours entiers il se fit autour de ces reliques un grand concours de peuple. Les vieillards racontaient que souvent dans leur jeunesse on leur avait parlé de ces deux saints martyrs, et qu'ils avaient même lu leurs noms sur leur tombeau. Ces noms étaient ceux de Gervais et de Protais, deux frères décapités sous le règne de Néron. On disait qu'ils étaient fils de Vital et de Valérie ; que leur père et leur mère leur avait tracé par l'exemple la route du martyre, et qu'après avoir subi vaillamment le supplice du fouet et du chevalet, les deux frères avaient livré leur tête pour Jésus-Christ *.

« Heureux de ces trésors, dit Ambroise, nous remîmes toutes les choses en leur place, et, le soir venu , nous

i Statimque subiit veluti cujusdam ardor praesagii. (Epist. xxii, n.l.

2 August. Confess. lib. IX, cap. vu, et de Civit. Dei. ^

3 Invenimus mirœ magniludiuis viros duos, ul prisca œtas ferebal. Ossa omnia, sanguinis plurimum. (Epist. xxii, n. 2.)

Sanguine tumulus madet, apparent cruoris triumphalis notœ, avulsum humeris caput. (Ibid., n. 12.)

4 Xunc senes repetunt audisse se aliquamlo tiorum martyrum nomina titulumque legisse. {Ibid., n. 12.)

L'histoire du martyre des deux saints est racontée dans la Daliana Ilistoria, p. 2'i.

350 SECONDE PERSÉCUTION AKIENNE

portâmes les corps à la basilique de Fausta. Nous y passâmes la nuit en saintes veilles, occupés à imposer les mains ; le lendemain nous transférâmes les reliques dans la basilique qu'on appelle Ambrosienne. «Portons, disais-je au peuple, ces victimes triomphantes; portons-les au lieu où Jésus-Christ descend et se fait victime pour nous. Il y a cette différence toutefois que le divin Rédempteur de tous les hommes a l'autel même pour trône, au lieu que c'est seulement sous l'autel que sont reçus les saints qu'il a rachetés. C'est là que moimême je désire obtenir un tombeau ; mais je cède la droite à ces saintes victimes, je leur cède la place d'honneur qui est due aux martyrs. Renfermons donc ici ces reliques, plaçons-les dans une demeure digne de leur sainteté, et consacrons un jour à solenniser leur fête '. »

Une tradition transmise par saint Grégoire de Tours ajoutait que durant la célébration de l'office un objet ayant heurté la tête des deux martyrs, il en sortit du sang en une telle abondance, qu'on put en humecter un grand nombre de linges sacrés -.

D'autres miracles nombreux sont attestés par trois témoins oculaires ou contemporains : saint Ambroise , saint Augustin et saint Paulin de Noie. « Un homme qui était aveugle depuis plusieurs années, raconte Augustin, et qui était parfaitement connu dans toute la ville, ayant entendu l'éclat de la joie populaire , en demanda la cause. Dès qu'il l'eut apprise, se levant précipitamment, il se fit conduire vers le cortège. Là, ayant obtenu d'approcher un linge de la châsse des saints, il mit ce linge sur ses yeux, qui revirent le jour ' ! »

i Epist. XXII, n. 13, p. 878.

2 Greg. Tiiron. lib. I, MiracuL, cap. xlvii.

3 S. Aug. Confcss. lib. IX, cap. vu. — Sermo cclx.\xvi : » Ego teslis fui. Ibieram, Mediolani eram, facta miracuia iiovi. »

S. Paulin Carmen in SS. Gervasio et Protasio.

Ces merveilles transportaient Ambroise d'enthousiasme : « En vérité, disait-il, ce n'est pas sans raison que plusieurs nomment cette découverte des saints corps une résurrection; car si cette résurrection n'est pas réelle pour eux, elle a le même effet pour nous. Vous savez, ou plutôt vous voyez de vos yeux combien de possédés ont été par eux délivrés du démon; combien de malades, après avoir seulement touché le vêtement des martyrs , ont recouvré la santé. On a vu se renouveler les miracles des temps anciens où la présence visible de Jésus-Christ faisait couler la grâce avec surabondance. Vous avez été témoins de plus d'une guérison produite comme par l'ombre seule de ces élus. Combien dévoiles et d'étoffes, placés sur leurs restes, ont emprunté de ce contact une vertu salutaire ! Chacun s'empresse de toucher le bord de ces linges consacrés , et quiconque les touche avec confiance est guéri •. »

Les reliques furent déposées dans la basilique Ambrosienne au chant des hymnes saintes. Celle qui fut composée par le pontife lui-même en l'honneur des deux frères , célèbre les prodiges et les grâces de cette journée *. L'évêque essaya de parler ; ses paroles s'entre-choquaient comme les vagues d'une mer soulevée par le vent du ciel :

« A la vue de cette assemblée si nombreuse , si solennelle , disait d'abord le pontife , mon langage se trouve impuissant à traduire ce qu'à peine nos yeux peuvent

1 Epist. xxii, n. 9, p. 876.

2 Grates, tibi, Jesu, novas, Novi repertor muneris Protasio , Gervasio Martyribus inventis cano.

(Hymne VI, p. 81.) Le D'' Biraghi a très-bien démontré dans ses observations, p. 85, l'authenticité de cette hymne.

contempler et notre cœur comprendre. Voyez donc à ma droite , regardez à ma gauche les reliques des saints ! Voyez ces hommes dont l'entretien est dans les cieux, contemplez les trophées de leur héroïque valeur... Ces trophées paraissent au jour, ces nobles reliques sont sorties de l'obscurité du sépulcre ; leur tombeau est encore humide de leur sang ; et vous avez devant vous les traces fraîches encore de ce sang glorieux. Notre ville avait perdu de vue ses défenseurs ; voici qu'elle les retrouve. Combien je remercie Dieu d'avoir fait éclater ces merveilles pendant mon épiscopat, et de m'avoir donné de découvrir des martyrs, puisqu'il m'a refusé l'honneur de l'être moi-même *. »

«Grâces soient donc à vous, ô mon Seigneur Jésus, qui avez ranimé parmi nous l'esprit des martyrs, dans le temps où votre Église avait le plus pressant besoin de votre secours... 0 peuple saint, voilà les défenseurs que je te donne ; voilà des défenseurs tels que je les désire - ; voilà les soldats que je veux, non les soldats de l'État , mais les soldats du Christ. S'il en est qui me reprochent de m'en faire une escorte, qu'ils viennent, qu'ils voient mes gardes, qu'ils considèrent mes armes ; armes excellentes, je l'avoue, et les meilleures des armes, selon la parole du Psaume : Que les autres se glorifient dans les chevaux et les chars , nous nous glorifions dans le nom de Dieu notre maure ^!

1 Graliam quam temporibus sacerdotii mei Dominus Jésus tribuil negare non possum. Et quia ipse martyr esse non mereor, hos vobis martyres adquisivi. (Epist. xxii, n. 12.)

2 Taies ambio de/'ensoixs. Ces mots célèbres furent écrits en exergue sur le sceau que saint Charles Borromée adopta pour le diocèse de Milan. Ce sceau représentant saint Ambroise entre les deux saints martyrs est celui qui est encore apposé aujourd'hui eu tète de tous les actes de la Curie milanaise.

3 Psalm. XIX, 8.— Ambros. E\n<[. xxii, n. 10.

Tout le discours avait cet accent de triomphante et religieuse allégresse. L'opportunité de cette découverte paraissait à l'évêque plus qu'un événement heureux pour les fidèles : c'était un argument contre l'impiété arienne. Il rappelait, à l'appui, que les démons chassés par la vertu des reliques avaient forcément répondu que nul n'était sauvé s'il ne croyait au Père, au Fils, et au Saint-Esprit. Les hérétiques, que ces témoignages confondaient, affectaient de ne voir là que des jongleries habiles ' ; mais Ambroise les repoussait dans leurs derniers retranchements. Surtout la guérison de l'aveugle Sévère lui fournissait une démonstration invincible :

« Le fait est clair, indéniable. L'aveugle a déclaré luimême qu'il ne voyait pas, et que maintenant il voit. Il dit : Je ne suis plus aveugle , et ce qu'il dit il le prouve. C'est un homme connu , exerçant parmi nous une profession publique , portant le nom de Sévère, boucher de son état. Il appelle en témoignage ceux qui l'assistaient dans son infortune. Il veut que les anciens témoins de sa cécité soient témoins de la grâce dont il a été l'objet. Il crie à qui veut l'entendre qu'ayant seulement touché le bord du linceul qui recouvre les reliques, il a retrouvé la vue -.

« Or ici qu'est-ce que les ariens refusent de croire? — La puissance des martyrs ? mais c'est refuser de croire à Celui qui a dità ses disciples: Vous ferezdeplus grandes œuvres que moi. Est-ce Ambroise qui fait ces miracles , ou sont-ils faits en son nom? — Les ariens enfin en veulentils aux martyrs? — Oui, parce que les martyrs ont souffert pour une foi différente de la leur ; certes ces gens se garderaient de contester les prodiges opérés par les saints, s'ils ne voyaient en eux les témoins d'une doctrine qu'ils ont

1 Epist. xxii, II, 22.

2 Ihid., n. 17.

33i SECONDE PERSÉCUTION ARIENNE

abandonnée. Mais celle doclrine voici qu'aujourd'hui la tradition de nos pères la confirme, les démons eux-mêmes l'allcstenl, les ariens seuls la nient'. »

L'invention des reliques des saints Gervais et Prolais eut lieu quelques semaines après- la fête de Pâques, laquelle, en cette année 386, tombait le 5 avril. On était au cœur de la belle saison , et Ambroise associait les joies de la nature à celles de l'Église : « L'hiver est passé, les fleurs ont reparu dans nos campagnes. Aujourd'hui célébrons nos saints ; félons la journée où furent révélés aux peuples les corps des saints martyrs, qui comme de bons serpents ont repris leur éclat sous le soleil de l'été-. » C'est le 19 de juin que l'Église solennise cette invention des reliques et leur translation dans un plus digne tombeau.

Ce tombeau a revu le jour. Le 9 août de l'année dernière 1871 , on retrouva les ossements des deux jeunes martyrs, sous l'autel de la basilique Ambrosienne, au lieu précis où le grand évêque les avait mis, et avec tous les signes indiqués dans ses lettres. Les deux frères dormaient sous une couche d'eau limpide, au fond de l'urne de porphyre où les avait transférés un évêque de Milan, au ix^ siècle. Déjà précédemment on avait découvert au même lieu le vase qui avait reçu leur sang, et le tronçon de colonne sur laquelle peut-être les deux héros chrétiens avaient eu la tête tranchée ^

« C'est une loi de la Providence, disait l'évêque d'Hip-

1 Episl. XXII, n. 20.

2 Sermo VI in Psalm. cxviii, n. l(î.

3 Sur la première découverte de 1864, V. le savant Mémoire du D' Biraghi : / Ire Sepokri Anibrosiani , avec dessins et pièces justificatives. (Milano 18H4.)

Sur l'invention des reliques en 1871 , voyez 1 Osservatorc caltolico de Milan , 10 août de celle même année, traduit dans le journal VUnivevs; et la lettre do M. César Canlii à Ms' Merniillod publiée dans le Français.

pone, que les corps des saints martyrs apparaissent au moment marqué par le Créateur pour un secret dessein'. » Quand le tombeau de ces victimes de la persécution fut manifesté pour la première fois, l'Eglise d'Italie souffrait de grands maux, et leur apparition fut un signe de paix. En le faisant reparaître dans notre siècle orageux, Dieu aurait-il voulu présager à celte Église de nouveaux combats et de nouvelles victoires?

1 S. Au^ust. Sermo cccxviii.

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