‹ Histoire de saint Ambroise (volume 2)Chapitre 81 sur 134 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

CONVERSION ET BAPTEME d'aUGLSTIN

par'ambroise

Augustin professeur d'éloquence à Milan. — Son génie el ses erreurs. — Il embrasse et propage le riianichéisme. — Sa première visite à Ambroise. — Il est attiré par le charme de ses discours.

La prédication d'Ambroise réfute ses préjugés sur l'Écriture, sur Dieu, sur rhomnie, la religion et l'Eglise. — Admirable choix des sujets traités par Ambroise. — Corrélatioû de ses discours avec les Confessions d'Augustin. — Augustin renonce au manichéisme. — Fin de la crise d'intelligence.

Crise du cœur d'Augustin. — Instructions morales d'Ambroise sur le péché, la paix de l'àme, les passions. — Lutte entre la passion et la conscience. — Augustin se sépare de sa femme illégitime. — Fin de la crise morale.

Crise de la volonté. — L'exemple d'Ambroise l'émeut et l'entraîne. — Parallèle des deux hommes. — Exemple du rhéteur Victorin. — Exemple d'Alype son ami et des anachorètes. — Conversten.

Lettre d'Augustin à Ambroise. — Retraite à ("assiacum. — Augustin revient entendre les belles instructions d'Ambroise sur la fitile du siècle et le bienfait de la niurt. — Allégresse d'âme d'Augustin. — Son baptême, son adieu. — Sa reconnaissance pour Ambroise son père.

Les souffrances de l'Eglise sont des souffrances fécondes, et comme renfantement douloureux de celle mère inunorlelle. Celles qu'elle venait d'endurer dans la persécution lui donnèrent Augustin, fils d'Ambroise yiar la grâce, plus grand que lui parle génie, et bienlùl aussi haut que lui dans la sainteté.

CONVERSION KT BAPTÊME D'AUGUSTIN 3.i7

Augustin était venu à Milan dans l'année 384. Celait Symmaque qui, de Rome, où il avait distingué son talent, avait envoyé dans la ville impériale ce jeune professeur, après lui avoir décerné solennellement la couronne de l'éloquence dans un concours public. A cette époque, un professeur n'était point un pédagogue rivé à une classe. Quelque chose des libres allures de l'Académie et du Portique avait été retenu par ces maîtres de la pensée, qui vivaient familièrement et magistralement au milieu de leurs élèves , leur donnaient leurs leçons dans la conversation, à la promenade, sur la place, dans les jardins, au sein d'une campagne choisie, enflammant leurs esprits et dirigeant leur conduite dans une communication d'idées et de sentiments qui faisait de l'école une famille d'amis.

Telle était particulièrementla puissanced'action du jeune professeur africain dont un jour Milan devait être sifière. 11 avait alors trente ans. Né d'une mère chrétienne, il avait été mis de bonne heure au nombre des catéchumènes ; mais maintenant il n'était plus chrétien que de nom, et depuis plusieurs années sa foi avait péri dans le naufrage de ses mœurs. De Thagaste, sa ville natale, à Madaurc, de. Madaure à Carthage, de Garthage à Rome, et de Rome à Milan , le jeune docteur avait promené l'ardeur d'une âme haletante de la soif de la vérité, mais captive des sens. Il arrivait à Milan dans Uillégitime société d'une femme qui, depuis dix ans, enchaînait ce grand cœur, et d'un tout jeune enfant, nommé Adéodat, qu'elle lui avait donné. La religion de sa mère n'avait plus alors en lui d'autre ressource qu'une conscience qui tressaillait à la seule apparence delà vérité, et qui s'altendrissMt involontairement au nom de Jésus-Christ. Cette étincelle ensevelie sous des ruines impures devait tout ranimer, tout éclairer, tout embraser.

. Le joug d'une passion coupable s'aggravait, chez Au-^

guslin , de celui d'une doctrine impie. Nous avons dit déjà ce qu'était le manichéisme. Cette erreur, ù la fois fataliste et mystique, idéaliste et sensuelle, ne s'accommodait que trop bien avec les rêves d'un brillant esprit, et avec les dépravations profondes d'un cœur perdu. Augustin s'éprit de ce vieux dualisme qu'il retrouvait au fond des religions antiques, comme on le retrouve dans l'homme, la nature et l'histoire. L'existence parallèle de deux principes premiers, l'un bon, père de tout bien, l'autre mauvais, père de tout mal, est une de ces hypothèses parfaitement absurdes, mais larges, qui n'expliquent rien au fond, mais qui embrassent tout. D'autre part l'apothéose systématique des passions, mouvements irrésistibles de la puissance du mal, mettait la conscience à Taise avec ses convoitises, tandis que l'imagination se repaissait de la chimère d'une rénovation sociale qui devait inaugurer le règne du bien vainqueur. Augustin s'initia à cette doctrine commode non moins qu'éblouissante. Il prit le rang d'auditeur dans les sociétés secrètes du manichéisme, et comme, pour une pareille nature, être le disciple d'une secte, c'est en être l'apôtre, Augustin s'en fit l'ardent propagateur dans son école de Milan.

« 0 Dieu, écrit-il dans ses Confessions, c'est vous qui , à mon insu , m'envoyiez dans cette ville vers votre serviteur Ambroise, afm qu'il m'éclqirât et me ramenât à vous '. » Il est certain, en effet, que l'évêque fut le principal ouvrier de l'œuvre glorieuse de sa conversion. Augustin s'est plu à le répéter en tout lieu, et, en racontant ce drame qu'on a déroulé déjà si souvent et si bien, nous aurons surtout en vue d'y remettre en lumière le grand rôle d'Ambreise *.

1 Ad eum ducebar a te nesciens, ut per eum ad te sciens ducerer. Confess. lib. V, cap. xiu.)

2 Je renvoie volontiers au beau livre de M. l'abbé Bougaud sur

« En arrivant à Milan, nous apprend Augustin, j'allai visiter l'évêque Ambroise, connu dans l'univers comme une des grandes âmes de son siècle et un pieux serviteur de Dieu '. » Le jeune professeur avait pu déjà apprendre par Symmaque, son protecteur, quelle était l'éloquence du défenseur des chrétiens. Peut-être même le préfet l'avait-il adressé à l'évêque ; car, malgré l'antagonisme persistant de leurs croyances , des rapports de bienveillante amitié n'avaient pas cessé d'exister entre les deux rivaux. Aussi Augustin ne fut-il pas accueilli comme un inconnu. « L'homme de Dieu, dit-il, me reçut comme un père, et il se plut à me dire avec une charité vraiment pastorale qu'il était charmé que je fusse venu dans sa ville. A partir de ce jour je me mis à l'aimer, non point d'abord comme un maître de la vérité , car je désespérais de la trouver dans l'Église , mais comme un homme plein de bonté pour moi -. »

Ambroise savait que la première œuvre de l'apostolat est de faire aimer le prêtre, pour que le prêtre fasse aimer Dieu. Augustin désira bientôt entendre parler celui qui l'avait reçu si paternellement. « Son éloquence, dit-il, dispensait à son peuple avec une vaillante ardeur le pur froment de la parole, les joies de l'onction sainte, et le vin vivifiant dont l'ivresse est sans trouble. Je mettais un zèle extrême à l'entendre disserter au milieu de son peuple, non dans, les dispositions que j'aurais dû porter là , mais pour me rendre compte de ce qu'était son éloquence. Je

sainte Monique, où la conversion d'Augustin est analysée à un autre point de vue ; c'est une étude profonde et délicate qu'il faut désespérer de refaire après lui.

1 Veni Mediolanum ad Ambrosium episcopum, in optimis notum orbi terrœ, piura cultorem tuum. [Confess. lib. V, cap. xiii.)

2 Suscepit me paterne ille homo Dei , et peregrinationem meam salis episcopaliter dilexit. El eum amare cœpi tanquam hominem benignum in me. [Ibid.)

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voulais savoir si elle répondait à sa réputation. Je restais suspendu aux paroles qu'il disait; j'étais ravi de la suavité de son discours; mais du reste je ne faisais attention qu'à la forme, et je ne tenais nul compte du fond des choses '. »

Cependant le fond des choses enseignées par Ambroise s'appliquait merveilleusement aux besoins d'esprit et de cœur de cette âme troublée. On s'accorde à placer dans cette période de 384 à 387 les instructions recueillies dans les livres sur ^46ra/tam, sur Isaac et l'âme , sur Jacob et la vie bienheureuse, sur les Bénédictions des patriarches *. Le sens allégorique et mystique y domine dans une mesure qui paraîtrait excessive, si cet excès même n'avait été la secrète amorce qui attirait l'esprit subtil des philosophes et en particulier l'esprit d'Augustin. Celui-ci, en effet, apportait au pied de cette chaire toutes les préventions de la secte manichéenne contre l'ancien Testament. « Ces hérétiques, nous dit Ambroise, prétendaient que le Dieu de l'ancienne alliance est le principe mauvais, et que l'Evangile seul est l'œuvre du Dieu bon ^ » Dans ces dispositions, rien n'était plus capable de les réconcilier avec les récits delà Genèse que la manière élevée et toute spirituelle dont l'évêque les interprétait. Tantôt, comme au début de son livre sur Abraham, il montrait dans le patriarche un sage supérieur à tous les sages antiques de l'école et de l'histoire * ; tan- Int il faisait admirer l'incomparable tableau de Jacob bénissant dans ses douze fils les douze ancêtres d'un

1 Et ^tiidiose audiobam disputanlem in j^iopulo , et verbis ejus suspendebar intentus , rerum autem incuriosus et contemptor adstabam ; et delectabar suavité sermonis. {Confess. lib. V, cap. xiii.)

2 V. la date de ces traités, discutée dans les avertissements des Edil. béni'dictins.

:» Ambros. in II Apolog. David cap. xii, n. 70; t. 1, p. 732. * De Abraham lih. I, cap. i , n. 23; t. I. p. 282.

COiNVERSION ET BAPTÊME D'AUGUSTIN 361

grand peuple '. Augustin attentif, puis surpris, puis charmé, confessait que les choses s'éclairaient pour lui d'une lumière nouvelle : « J 'entendais avec plaisir Ambroise répéter au peuple dans ses discours : La lettre tue , c'est l'esprit qui vivifie /De vrai, certains passages qui paraissaient enfermer des enseignements grossiers , étaient expliqués par lui dans le sens spirituel. Il enlevait le voile mystérieux qui les couvrait, et ces paroles n'avaient plus rien qui me choquât, bien que j'ignorasse encore si elles étaient la vérité *.

Cette vérité ignorée commençait donc à devenir la vérité écoutée. Ambroise la fit graduellement resplendir aux yeux de son disciple séduit. Toutes les erreurs , tous les préjugés du sectaire, sur la nature de Dieu et la nature de l'homme, sur la religion et l'Église, eurentleur réfutation ou leur éclaircissement. Le livre des discours de saint Ambroise d'une main, de l'autre main le livre des Confessions d'Augustin, le lecteur s'étonne de voir quelle correspondance le Saint-Esprit avait mise entre l'âme du prédicateur et celle de l'auditeur qui allait devenir son fils. Sans jamais directement rechercher ce jeune Africain confondu dans la foule de ses auditeurs, l'évêque en réalité semblait ne parler que pour lui.

D'abord, l'Église était accusée, parmi les manichéens, d'idées absurdes et grossières sur la nature divine ; Augustin, pour son compte, ne possédait pas très-clairement cette notion de Dieu qu'il devait plus tard tant approfondir. Dans leur systématique horreur pour la matière, les sectaires reprochaient aux chrétiens de faire Dieu à l'image de l'homme, lui prêtant les organes aussi bien que les pas-

1 De Jacob lib. II, n. 34.

2 Saepe in popularibus sermoiiibus suis dicentem Ambrosium laefus audiebam : « Liltera occidit. spiritus vero vivificat. » ( Confess. lib. VI, cap. IV.)

3G'2 CONVERSION ET nAPTf:ME D'AUGUSTIN

sions de notre humanité. Ambroise exposa et réfuta ce préjugé. « Il en est, disait-il, qui se figurent que Dieu est composé d'un corps, parce que l'Écriture parle du doigt de Dieu et de sa main. Mais ce n'est pas à dire que nous protons à Dieu une forme corporelle , car en Dieu il n'y a ni membres ni parties •. » — « La nature de Dieu est simple, non composée, disait-il ailleurs, n'ayant rien de contingent, rien qui ne soit divin, remplissant les choses sans se confondre avec elles, pénétrant tout , mais demeurant impénétrable , tout entière en tout lieu , présente en même temps dans le ciel et sur la terre, invisible, ineffable, perceptible à la foi seule, mais accessible à l'adoration du fidèle; et tout ce que l'homme religieux peut se représenter de plus haut, de plus beau , de plus puissant, tout ce qui est souverain et infini, c'est Dieu - ! «

Croirait-on que cette doctrine élémentaire sur Dieu, exprimée par Ambroise, semblait à Augustin une grande nouveauté, et qu'il s'étonnait de la trouver enseignée par l'Église, comme si l'Église la prêchait ici pour la première fois ?

« Lorsque j'eus découvert, ô Dieu, que ceux qui sont vos enfants par Tesprit, en disant que vous avez fait l'homme à votre image ne prétendaient nullement que vous fussiez resserré dans les bornes du corps humain, j'éprouvai un sentiment de joie môle de honte. .Je rougissais de m'être déchaîné pendant une si longue suite d'années, non pas contre la foi catholique, mais contre de vains fantômes, fruits de mes pensées grossières , et d'avoir été assez téméraire et assez impie pour condamner ce que j'aurais dû commencer par apprendre. — 0 Dieu, à la fois si loin et si près de nous, si caché et si présent, vous n'avez point de membres , ni petits, ni grands , vous qui êtes tout entier

1 De Spiriiu sanctQ lib. Il, cap. vu, n. 61).

2 De Fidc lib. I, cap. xvi , n. i06 ; t. II , p. '«65.

en tout lieu, ou plutôt en aucun lieu. Vous ne pouvez donc être une forme corporelle '. »

Grâce aux obscurcissements que le manichéisme avait jetés dans l'intelligence d'Augustin, la nature de l'homme ne lui était guère mieux connue que celle de Dieu. « Je savais, mon Dieu, dit -il, que vous aviez fait l'homme à votre ressemblance, et cependant, tandis que vous, vous n'êtes point renfermé dans un lieu, l'homme, par tout son être, est prisonnier de l'espace. Je ne voyais donc plus ce qui pouvait rester en lui de votre image -. »

Ambroise le lui apprit. On dirait qu'il existe entre les œuvres du maître et celles du disciple un dialogue suivi ; c'est comme un catéchisme par demandes et par réponses , dont le texte est fourni par les questions de l'un et les solutions de l'autre :

« Quand vous lisez que Dieu fait l'homme à son image, expliquait Tévêque, comprenez qu'il ne s'agit de rien de bas ni de corporel. 0 homme, connais-toi toi-même-; ù âme, connais ta grandeur ! Tu n'es pas née de la terre, tu n"es pas sortie de la fange, c'est Dieu qui t'a donné son souffle, et parce souflle il a fait de toi une âme vivante. 0 homme, que tu es grand, toi qui es le fils, le souffle même de la Divinité! Allons, que le terrestre, le fini disparaisse ici ; ne t'arrête pas au créé. Vois où est ta grandeur, connais ce que tu vaux. Du côté de la terre tu n'es rien : mais c'est la vertu qui fait ta gloire , la foi ton mérite , et la grâce de Dieu , ton prix '. »

Mais l'âme humaine est-elle fibre? Les docteurs manichéens ne prétendaient -ils pas que l'âme inférieure était

1 Confess. lib. VI, cap. m.

2 Ibid., lib. VI, III, IV.

3 Cognosce te, anima, quia non de terra, non de luto es. Disce, homo, ubi grandis, ubi preliosus sis. Viiem te terra demonstrat, sed gloriosum virtus facit, fides rarum, imago pretiosum. (In Psalm. cxviii Sermox.Ti. 10; t. I, p. 1089.)

36i OONVEKSION ET BAPTÊME D'AUGUSTIN

nécessitée au mal, et conséquemmcnt devenait irresponsable des actes dont elle ne possédait plus la liberté ? « J'avais entendu dire, confesse Augustin, que notre libre arbitre était la cause du mal que nous commettions. Mais Je ne voyais rien de distinct à cet égard '. »

Origine du mal, libre arbitre de l'homme, Ambroise, du haut de la chaire, aborda ces questions et résolut tous les doutes. Ce n'était presque jamais aux preuves métaphysiques que l'orateur faisait appel : c'était au sens intime, meilleur juge de ces choses, que s'adressait le moraliste. Augustin l'entendait dire : u N'attribuons notre malheur qu'à notre volonté. Personne n'est nécessité au péché s'il ne s'y porte de son propre mouvement. C'est un soldat volontaire qui s'engage à Jésus- Christ, comme c'est un esclave volontaire qui se vend au démon. Personne ne subit le joug du péché qu'après s'être volontairement livré à son tyran. Pourquoi accusons -nous l'iiifirmité de la chair? Si nos membres peuvent devenir des instruments d'iniquité, ils peuvent être également les instruments delà justice. Vous domptez votre corps, vous mortifiez vos passions en détournant les yeux d'un objet coupable, votre chair alors devient la servante de la chasteté... La chair est une esclave, seulement que votre volonté ne la vende jamais - ! »

Cette chair elle-même tant méprisée, et cependant trop flattée par les manichéens, Ambroise la rendait aussi à sa dignité vraie, quand il la représentait sous cette belle image : « Entendez le Psalmiste : 0 Seigneur, je vous chanterai sitr lahjre , dit-il. — La lyre de l'àme c'est la chair qui, une fois purifiée par le baptême, reçoit les sept

1 Confess. lib. VII, m.

2 Nemo lenelur ad ruljiam iiisi vohinlate propria deflexerit... Non ergo vendalnos voliinlas nostra. (Ainbr. dr Jacoh lih. I, cap. m. n. 10; t. I, p. 'i'i7, Vi8.;

dons du Saint- Esprit comme autant de cordes célestes. Pareille à la tortue qui , ayant rampé bassement à terre pendant sa vie , fournit après sa mort sa carapace qui porte les cordes de la lyre ; ainsi la chair baptisée, morte à l'incontinence, reprend la vie véritable et commence à chanter l'hymne des bonnes œuvres. Qu'il est doux le chant de la chasteté! qu'il est beau le concert de ceux qui aiment Dieu ' ! »

Cette étonnante correspondance entre les pensées du jeune professeur et les doctrines de l'évêque, cette corrélation si complète et si providentielle, commençaient à saisir l'intelligence d'Augustin autrement que par le charme d'une belle parole : « Bien qu'en écoutant l'évêque je ne me misse point en peine d'apprendre ce qu'il disait, mais seulement de juger sa manière de s'exprimer, néanmoins, parce que les choses sont inséparables des paroles, je ne pouvais empêcher que les unes n'entrassent avec les autres dans mon esprit. Et lorsque j'appliquai toute mon attention à bien étudier l'éloquence de ses discours, j'en reconnaissais en moi-même la force et la vérité; ce qui néanmoins ne se lit que par degrés -. »

Ces degrés sont indiqués dans le livre des Confessions , et marquent les phases d-'une crise intellectuelle douloureuse. La première aboutit à faire douter de lui-même le superbe sectaire. « Quand j'eus entendu Ambroise, dit-il, je commençai à condamner cette fausse croyance, qu'il était impossible de répondre aux manichéens , et de défendre contre leurs moqueries ou leurs insultes la loi elles prophètes ^ — Encore que je ne connusse pas si la doctrine catholique était la véritable, j'avais maintenant la

I Cithara est caro noslra, quaado peccalo morilur ul Deo vivat. Ci- Ihara est quando scptiformem accipit Spiriluni... [De Interpellai. David lib. II, cap. X, n. 3G; t. I, p. 652.)

^ Confess. lib. V, cap. xvi.

3 Ibid., cap. xiv.

certitude qu'elle n'enseignait point les choses dont je l'avais chargée '. »

Le second degré ascensionnel de l'intelligence sortie de son orgueil et de ses préjugés la portait à la recherche de la vérité : « Je me disais : Cherchons donc avec plus d'ardeur, ne désespérons pas. Voici déjà que les passages des livres saints que je trouvais absurdes ont cessé de me paraître tels. On peut les entendre dans un sens qui est loin de choquer la raison. Je vais suivre les sentiers dans lesquels mes parents ont dirigé mes pas, jusqu'à l'heure où la vérité éclatera à mes yeux *. »

Ajoutons que , dans le temps où la lumière perçait les ténèbres de l'esprit , l'onction du nom de Jésus pénétrait dans le cœur : « J'éprouvais une joie secrète en pensant, ô mon Dieu, que l'Église catholique, dans laquelle j'avais appris à connaître le nom de Jésus, n'enseignait rien de puéril dans la doctrine de sa foi '. »

Après la double démarche qui avait conduit Augustin égarée douter de lui-même, puis à chercher ailleurs le chemin de la vérité, il semble que le troisième pas aurait dû le précipiter entre les bras de la foi. Mais l'élan de l'esprit était paralysé par de nouvelles entraves. C'était d'abord la défiance qui lui faisait redouter de prendre pour l'éclat propre de la vérité ce qui n'était que celui de l'éloquence du maître. « J'estimais que l'Église, dit-il, pouvait avoir des défenseurs savants et fort capables de réfuter les raisons alléguées contre elle *. Ambroise ne disait rien qui ne me parût possible ; mais je ne savais pas encore si ce qu'il disait était la vérité. Cependant j'arrivais au but lentement et peu à peu ^. J'étais pareil à un

1 Confess. lib. VI, cap. iv.

2 Ibid. , cap. XI.

3 Ibid., cap. IV.

* Ibid., lib. V, caj). xiv.

^ Ibid., lil>. VI , cap. xix.

homme qui, ayant été traité par de mauvais médecins, hésite avant de donner sa confiance à un bon. La vérité n'était pas victorieuse en moi , mais elle n'était plus vaincue *. »

Le premier mouvement de cet esprit désabusé, mais non encore conquis, avait été de demeurer indifférent entre les systèmes contraires ; le second fut d'incliner , du moins provisoirement, vers le catholicisme : « Après avoir douté, je résolus de rompre avec les manichéens... Je pris donc le parti de demeurer au nombre des catéchumènes de l'Église que mes parents m'avaient appris à aimer, jusqu'à ce que se levât devant moi quelque clarté certaine qui dirigeât mes pas *. »

Quels étaient ces parents qui lui avaient appris à tant aimer l'Église, et dont le souvenir agissait encore si puissamment sur lui? Qui avait donné à Ambroise une connaissance si particulière de cette âme inquiète ?

Monique, mère d'Augustin, ayant traversé les mers parmi mille périls, était venue d'Afrique à Milan, en 384, dans l'unique dessein de convertir son fils. Ambroise n'avait pas tardé à distinguer dans l'assemblée des fidèles cette veuve admirable , la plus recueillie devant Dieu , la plus docile à ses discours ; « et il l'avait aimée à cause de sa conduite vertueuse, de son ardeur pour les bonnes œuvres, de la piété qu'elle portait au pied des saints autels ^ » Monique, de son côté, vénérait Ambroise « comme l'ange de Dieu » chargé de la mission de ramener et de sauver l'enfant de ses larmes. C'était elle qui , dans un épanchement de douleur maternelle , avait révélé au charitable pasteur les tristes secrets de la vie et de l'âme de son fils.

1 Ita enim catholica non mihi vicia videbatur, ut nondum eliam victrix appareret. [Confcss. lib. V, cap. xiv.j

2 Ibid., in fin.

3 Ibid., lil.. VI, cap. ii.

(le fut elle la première qu'Augustin voulut instruire du changement que la grâce commençjait à opérer en lui : « Je lui appris, dit-il, que je n'étais plus manichéen, sans être devenu pour cela chrétien catholique '. » Monique comprit à qui elle était redevable, après Dieu , de cette première délivrance de l'àme longtemps captive d'une fatale erreur. « Ma mère aimait Ambroise, à cause de mon salut, disent les Confessions*. l^Ue l'aimait parce qu'elle ne pouvait ignorer que c'était par luique j'avais été amené à ce premier ébranlement ; et elle portait en elle l'assurance que cette crise, tout en aggravant ma souffrance, déterminerait la pleine guérison de mon âme ^ »

La crise intellectuelle était à peu près passée. Mais il y avait encore à traverser l'épreuve de la crise morale , plus terrible, plus décisive. Pour que le cœurcombattu en sortit victorieux, une sorte de coalition de prières maternelles et de zèle apostolique se lit entre Monique et Ambroise. M Ma mère, dit Augustin, redoublait d'oraisons et de larmes, ô mon Dieu, pour vous conjurer de me secourir sans délai, et de dissiper les ténèbres qui m'environnaient. Ses visites à l'éghse étaient plus fréquentes; et, insatiable d'entendre la divine parole, elle était comme suspendue aux lèvres d' Ambroise '. » De son côté, Ambroise s'appliquait à éveiller un remords salutaire dans l'âme infortunée, encore plus souffrante de ses passions que de ses doutes. Il était assuré que cet esprit puissant, déjà sorti des limbes du manichéisme, retrouverait Dieu dès qu'il aurait retrouvé la vertu : ce n'était plus avec lui une alïaire de discussion et d'intelligence, mais de conscience et de cœur. L'évêque s'adressa donc désormais à ce cœur sin-

t Confess. lib. V, cap. i.

~ Ambrohiiim proi)ler salulein incam maxime diligebat. [Ibkt., cap. 11.)

3 Ibid. , cap. I.

4 Ibid., cap. I.

cère, mais combattu. Dans l'ordre de ses instructions, il avait fait succéder aux traités d'exégèse sur les patriarches l'interprétation du psaume cxviii®, dont nous avons remarqué la doctrine à la fois élevée et pratique. C'étaient les leçons d'une morale générale, sans doute; mais quand, en les relisant, on se rappelle qu'Augustin était là à les entendre, on y trouve à chaque page des traits tout personnels qui devaient le transpercer.

« Regarde-loi toi-même avec les yeux de ton âme, disait l'évêque de Milan, comme s'il ne s'adressait qu'à un seul auditeur. Tu es malade , je le sais, tu es déchiré par une conscience coupable , écrasé par le péché, broyé sous le poids de l'angoisse. Commence par te connaître, cherche le remède de la prière, demande que le charitable médecin venu pour les malades descende du ciel vers toi. Ton ulcère est profond, viens, ne diffère plus. Dieu ne déchirera pas la plaie avec le fer : il ne lui faudra qu'un mot pour te guérir. Regarde , regarde en haut, lève les yeux vers Dieu *. »

Ambroise, dans ses discours, représentait parfois la laideur du vice; mais il préférait vanter les charmes de la vertu, les miséricordieuses prévenances du bon Pasteur pour la brebis égarée, et le bonheur ineffable de cette paix du juste qui manquait tant à la conscience d'Augustin : « Oh ! que la paix, qu'une grande paix soit dans votre esprit! Assez longtemps les passions vous ont livré bataille. Sortez de vous-même, et à votre tour livrez bataille à ceux qui vous poursuivent. Ne vous laissez terrasser ni par la cupidité, ni par la tristesse , ni par l'ardente passion , ni par le vent de l'orgueil. Que la paix, cette grande paix qui surpasse tout sentiment, inonde votre cœur ; la sérénité de lame est le sommet de la sagesse. Ne vous laissez donc plus prendre aux imaginations voluptueuses

ï In l'salm. cxiii Sermo xix, n. 12: t. II, p. 1209.

37(1 CONVERSION ET BAPTÊME D'ÂlCiUSTIN

des poêles. Comballez pour la paix ; car celui qui possède la paix est vraiment grand '. »

La conscience d'Augustin ne put longtemps rester sourde à ces voix éloquentes de reproche ou d'appel. Elle ne se rendit pas toutefois sans de rudes combats, et l'infortuné jeune honnne nous a dépeint la lutte engagée entre sa conscience et sa passion , dans un dialogue dramatique où l'on retrouve un écho de la parole d'Amhroise*. Cette parole eut enfin raison. De même qu'à la suite de la crise de l'esprit Augustin avait abjuré le manichéisme, de même les luttes du cœur l'amenèrent à éloigner de lui la femme .'limée dont il portait le joug. Cette séparation lui fit une blessure qui saigna longtemps encore. Mais, plus généreuse que lui , la mère d'Adéodat ne quitta Augustin que pour se donner à Dieu.

Quel obstacle maintenant pouvait arrêter cet homme ? Son intelligence était désabusée, sa conscience affranchie; mais la volonté résistait. « J'avais deux volontés, écrit- il, une ancienne et une nouvelle , une charnelle et une spirituelle. Elles luttaient entre elles, et en se combattant elles déchiraient mon âme'. » Un grand entraînement était seul capable de déterminer la victoire : ce fut l'œuvre de Vexemple, et particulièrement de l'exemple d'Ambroise.

Augustin, dès son arrivée à Milan, avait saisi entre lui et Ambroise un douloureux contraste. Pour tous les deux, il est vrai, le point de départ avait été presque le même. Avec une égale passion pour la vérité et le bonheur, tous deux, instruits, éloquents, avaient lu les mêmes livres, soulevé les mômes problèmes, connu les mêmes écoles, appartenu au même monde ; et si Ambroise avait sur le le jeune professeur l'avantage du rang et celui du carac-

1 In Psalm. cxviii Sermo xxi, n. 17, p. 1224.

2 Confess. lib. VI, cap. xi.

3 Confess. lib. VUI, cap. v.

CONVERSION ET BAPTltlME D'AUGUSTIN 371

tère, par quelle supériorité de génie, et peut-être aussi de profonde tendresse , Augustin ne pouvait -il pas effacer les distances et marcher son égal !

Mais dans leur existence tout n'était qu'opposition. A trente ans, AmJDroise, après une jeunesse aussi pure que l)rillante, passait du siège prétorial au siège épiscopal de la première ville de l'empire; Augustin, au même âge, ayant semé sur la pierre et dans les épines des trésors d'intelligence et d'amour, cherchait vainement son chemin à travers les aridités du désert. Ambroise, sûr de sa foi et delà grâce de Dieu, la tête dans la lumière et le cœur dans l'amour, versait sur l'Église entière la vérité certaine, et embrasait son siècle de l'ardeur de sa charité. Augustin, au contraire, rongé de doutes, las de systèmes, réduit par désespoir à s'endormir au fond d'un scepticisme amer, condamnait misérablement ses sublimes facultés à faire de l'art pour de l'art, dissipant les richesses de son éloquence dans les déclamations d'une chaire de rhéteur. Tandis qu'Ambroise, parlant, écrivant et souffrant pour le droit de l'Église, tenait tête aux empereurs, Augustin se résignait à aligner des phrases pour le panégyrique du jeune Valentinien et du ministre Bauton , au risque de bien mentir, comme lui-même l'avouait. Enfin, au-dessus de tout cela, dans Ambroise, une pureté, une sainteté pénitente, d'où lui venait une double force : la force d'attraction qui amenait à lui les âmes 'virginales, et la force de résistance qui le mettait audessus du monde et de la mort : dans Augustin, au contraire, la servitude des sens, abaissant tout, ruinant tout, puis l'entraînant à cette suprême consommation de l'iniquilè qui commence par nier la vérité, et finit par jeler le déni à la vertu : voilà le contraste dans lequel Augustin nous avoue qu'il trouvait pour lui un reproche persistant, et une leron (pi'il n'avait pas le courage de pratiquer encore.

Monique sentait aussi ce que pouvait avoir d'efficace pour son enfant le rap|)rochenient de ces esprits si semblables et de ces âmes si dillerentes. Aussi recherchaitelle avidement les occasions de mettre son cher fils en présence de l'homme de Dieu. Augustin, du reste, n'avait que de l'attrait pour le commerce d'Ambroise. Il aimait à le voir entouré de ses livres ou des pauvres clients à qui le pasteur distribuait ses aumônes et ses conseils. Il nous a peint lui-même son admiration et son saisissement quand, pénétrant librement dans la chambre de l'évêque, il le trouvait plongé dans une méditation dont rien ne pouvait le distraire. Tantôt il y recueillait quelques-unes de ces réponses conciliantes et simples qu'il était chargé de reportera sa mère ; tantôt il entendait l'évêque lui parler affectueusement de Monique, en le félicitant d'avoir une telle mère.

Augustin voulait autre chose. Il était de ces hommes qui croient que la conversion est l'œuvre de la controverse ; il voulait discuter, argumenter, ne se rendre qu'à l'évidence des choses, faire assaut de dialectique savante avec Ambroise. « Je regrettais, dit -il, de ne pouvoir le consulter comme je l'aurais voulu. Les troubles de mon esprit avaient besoin de le trouver dans un libre loisir qui me permît de les épancher dans son sein. Mais je ne rencontrais point Ambroise dans cet état. Je ne trouvais pas le moyen d'interroger ce cœur, sanctuaire des divins oracles •. »

Il est évident que l'évêque évitait la discussion , loin de la provoquer. Mais à défaut des paroles , l'exemple faisait son œuvre. L'atmosphère de dignité, de pureté, de sainteté répandue autour d'Ambroise pénétrait son disciple, qui, ne pouvant encore lui envier sa vertu , commençait déjà à lui envier son bonheur : « Je trouvais Ambroise

1 Confess. lib. \'l, cap. m.

heureux. Je le voyais entouré des plus grands hommages. J'enviais tout de lui, excepté son célibat. Et cependant je ne soupçonnais pas sa véritable félicité. Tout ce qu'il nourrissait d'espérances, tout ce cju'il soutenait de beaux combats contre les séductions de sa propre grandeur, tout ce qu'il trouvait de consolations dans l'adversité, de charme dans la voix qui lui parlait au cœur, tout ce qu'il goûtait de délices en se nourrissant du pain de vie, je n'en avais nul pressentiment, nulle expérience ^ »

Cette admiration, incomprise à elle-même, se changea bientôt en un véritable culte pendant le siège des basiliques et la persécution arienne endurée par Ambroise. « J'avais beau, dil-il, être encore froid alors devant le feu de votre Esprit, ù mon Dieu! j'étais moi-même saisi del'enthousiasme qui transportait toute la ville -. » Bientôt l'émotion fut portée à son comble par la vue des miracles que nous avons racontés, et dont Augustin, plus tard, se portait le garant devant le peuple d'Hippone : « Je m'y trouvais moi-même ; j'étais alors à Milan, j'ai vu le miracle de mes yeux. Un aveugle connu de toute la ville a recouvré la vue. Et sans doute cet homme est encore vivant aujourd'hui, car nous n'avons pas ouï dire qu'il fût mort. Il s'est consacré pour le reste Je ses jours au service de la basilique où reposent les corps des martyrs '. »

Si l'idéal de la vie toute surnaturelle du pontife de Dieu effrayait encore l'infirmité d'Augustin, d'autres modèles se présentaient plus accessibles à ce faible catéchumène. Un jour, étant allé trouver Simplicien, qui ne quittait guère Ambroise, il lui dit quelque chose de ses anxiétés et de ses doutes. Le saint prêtre eut vu bien vite qu'il avait devant lui moins un esprit incertain qu'une volonté

■ 1 Confess. lib. VI, cap. m.

2 Nos adhuc frigidi a calore Spiritus lui excitabamur , tamen civitate allonita alque turbata. [IbicL, lib. lX,-cap. vu.) •^ S. Auff. Sermo ccLxx.wi.

374 CONVERSION ET llAPTlUlE l)'AU(iUSTIN

cliancelanle. Non plus qu'Ambroiso , il ne discuta contre lui ; mais il fit tomber adroitement la conversation sur le rhéteur Viclorin converti, baptisé, croyant, persévérant au prix des plus généreux sacrifices. Africain comme Augustin, comme lui maître d'éloquence, platonicien comme lui, Victorin semblait être le modèle le plus rapproché de son état passé et de ses dispositions présentes. Simplicien s'étendit, dans ce dessein, sur la courageuse conversion dont il avait été le témoin et l'instrument, en donnant à ses souvenirs l'accent qu'inspire au prêtre l'intérêt d'une âme à gagner à Jésus-Christ. « Quand il m'eut fait ce récit, je me sentis tout de feu pour suivre ce modèle, et c'était bien pour cela qu'il me l'avait proposé, » racontait Augustin •.

D'ailleurs, dans ce même temps, l'exemple lui venait de tous les côtés à la fois. Un jour c'était le meilleur de ses amis, Alype, qui, sans être encore chrétien, lui vantait et lui montrait vivante en sa personne la beauté de la vertu conservée dans la fleur de l'âge et de l'intelligence. Un autre jour c'était Potitien , officier de la garde impériale à Milan, qui lui racontait les merveilles de renoncement opérées par la religion, non-seulement en Egypte, mais jusque dans les camps. Le soldat aimait à lui redire comment il avait vu deux de ses camarades, en garnison à Trêves , embrasser d'enthousiasme la vie d'anachorète, laissant tous deux leurs fiancées, qui ellesmêmes se vouèrent alors à la virginité -. Pmfin il n'y avait pas jusqu'à l'infortunée compagne de sa vie passée, qui , ayant rompu la longue et trop douce chaîne qui l'attachait à Augustin, était allée en Afrique cacher dans un monastère une existence désormais purifiée dans les larmes ^

1 Confess. lib. \'lil, ca|>. v.

2 Ibid., cap. VI.

^ Ibifl.. lil). \', cnii. .w .

Renommée, bonheur, affections, qu'est-ce que ces âmes n'avaient pas sacrifié pour Dieu ?

« Je voyais, dit Augustin, la vertu qui m'invitait, par de douces caresses, à m'approcher d'elle. Elle ouvrait, pour me recevoir et m'embrasser, ses mains toutes pleines de beaux exemples. Elle semblait mcdire avec une douce et encourageante ironie : « Quoi! ne pourras- tu pas ce « qu'ont pu ces enfants, ces femmes? Est-ce donc en « eux-mêmes qu'ils ont trouvé la force? N'est-ce pas en « Dieu leur Seigneur? Tu t'appuies sur toi-même , et « tu t'étonnes! Jette-toi dans les bras de Dieu; n'aie « pas peur, il ne se retirera pas pour te laisser tom- « ber • ! »

Augustin appelait Dieu , Dieu vint. Il n'est pas possible de raconter après lui, et autrement que lui , le drame surnaturel de sa conversion. Dans l'histoire des âmes , la plus belle des histoires, nul épisode n'égale celui où il s'est peint, retiré près d'Alype, au fond d'un petit jardin, et sentant gronder dans son cœur un atïreux orage chargé d'une pluie de larmes. Là, terrassé et renversé à terre sous un figuier, étouffé de sanglots , il ne savait que résoudre dans son cœur éperdu, quand soudain il entendit une voix, une douce voix d'enfant ou de jeune fille, la voix de la vertu, la voix aimable de la grâce, qui lui chantait ces mots : Prends et lis , prends et lis. Il prit le livre des Épîtres de saint Paul, et il lut : « Ne vivez pas dans les festins, dans les débauches , dans les contentions et l'envie ; mais revêtez -vous de Jésus- Christ, et ne cherchez plus à contenter votre cœur selon les désirs de votre sensualité *. »

Ce fut le coup souverain. Quelques instants après, Augustin était auprès de sa sainte mère, à laquelle il ren-

I f'onfesn. \\U. VIII. cap. \i.

- Ilnd., cap. XII.

370 CONVERSION ET nAPTflME D'AUGUSTIN

(lait, irrévocablement chrétien et callioliciue, le fils de tant de larmes.

Peu de jours après, le nouveau converti adressa à Ambroisc une lettre qui n'est pas parvenue jusqu'à nous. « J'écrivis, racontc-t-il , au saint évoque Ambroise mes égarements passés, mon désir présent, et lui demandai de me dire quels livres de l'Écriture je devais lire de préférence pour m'instruire et me disposer au baptême*. » Augustin sollicitait la faveur d'être admis au sacrement pour les fêtes pascales de l'année suivante. Ambroise lui répondit une lettre dont on ne saurait trop regretter la perte, et dans laquelle, après l'avoir félicité de sa résolulion, il conseillait à son disciple la lecture d'isaïe comme la meilleure inlroduclion à celle de l'Évangile.

On était à la fm de 38(j. Augustin passa le reste de cette année dans la retraite de Cassiacum, non loin du lieu où Marcelline vivait au milieu de ses vierges. Là , entouré de sa mère, de son fils, de ses disciples et de quelques amis, il partageait son temps entre de belles lectures, le repos de la campagne, et la méditation des mystères du royaume de Dieu.

Au carême suivant, Augustin revint à Milan pour y suivre les dernières instructions qu'Ambroise faisait à ceuxqui se disposaient au baptême. Adéodatson fils, Alype son ami, donnèrent aussi leurs noms pour être baptisés.

Ce fut au commencement de cette mémorable station quadragésimale que l'évêque prêcha les discours qui composent le petit traité moral de la Fuite du siècle. C'est un appel à la retraite intérieure adressée aux catéchumènes, à l'exemple de Jésus-Christ et des saints personnages des deux Testaments.

« Fuyons, leur disait-il ; et , soulevés par le souffle de

1 El inlimavi per litleras anlisliti tuo viro saïu-lo Ainbrosio prislinos errores meos, et prœsens volummeum, ul monerel quid polissimum mihi de libris tuis legentlum essel. [Cunl'ess. lib. IX, cap. v.)

la grâce, emportons loin du siècle notre vol, pareil à celui de la colombe. Fuir le siècle, c'est sortir du péché pour nous refaire à l'image de Dieu , selon la prescription de Celui qui a dit : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ^ Laissons donc l'ombre, ô nous qui cherchons le soleil ; méprisons la fumée, nous fils de la lumière. La fumée c'est l'iniquité, l'ombre c'est la vie ellemême ; car qu'est-ce que la vie de l'homme, sinon une ombre vaine? comme Job l'a dit -. Mais, hélas! notre pensée, notre cœur, sont distraits du grand objet. Trompant notre désir, ils nous emportent au loin vers les choses du siècle, vers la mondanité, vers la volupté, vers les délices d'ici-bas ; et, dans le même temps que nous voulons élever notre esprit, les vaines pensées se concertent pour nous abattre à terre ^ Oh ! que du moins celui qui ne peut planer comme l'aigle vole comme un passereau. S'il ne peut s'élever au ciel , qu'il s'élève jusqu'aux collines ; qu'il monte au-dessus des vallées humides pour se porter vers les cimes *. »

Après ces préliminaires sur le recueillement de l'âme, les exercices de la retraite , — si ce nom ne semble pas trop moderne, — entraient dans les méditations de nos fins dernières. On s'accorde à placer dans ce carême les discours recueillis dans le livre sur le Bienfait de la mort ^.

La mort corporelle d'abord, libératrice de l'homme et révélatrice de Dieu ; puis la mort spirituelle, ce dépouillement progressif de l'être inférieur en nous, jusqu'à ce qu'on arrive à vivre , selon le mot d'un saint , « comme si l'on avait déjà le corps dans le tombeau et l'âme dans le ciel : » tel était l'objet de ces exhortations, dont peu

1 Ambr. de Fuga sœcuU, cap. iv, a. 17; t. II, p. 42o.

2 Ibid., cap. V, n. 27; t. Il, p. 429.

3 /6îd.,cap. 1, n. I ; l. II, p. 417.

4 Ibid., cap. V, n. 31.

6 V. Admonit. in lib. de Dono morlis , 1. 1 , p. 390.

3TS CONVERSION ET BAPTb'ME D'AUGUSTIN

craulres, même chez Ambroise, alleignent l'élévation et la beauté. On y retrouve çà et là quelques souvenirs de la philosophie du Phédon ; mais la révélation divine s'est levée au-dessus de la sagesse humaine, comme un jour qui remplace le llottant crépuscule par la sérénité enchanteresse d'une lumière descendue des cieux. Voici comment éclate à la lin du discours cette flamme d'enthousiasme dont le cœur d'Augustin recevait tous les feux.

« Et maintenant, o Fère, étendez vos mains vers nous pour recevoir ce pauvre , qui est votre enfant. Elargissez votre sein pour y donner asile à un plus grand nombre de nos frères; car il est grand le nombre de ceux qui croient en vous. Nous irons donc trouver ceux qui reposent déjà dans le sein d'Abraham , d'Isaac et de Jacob. Nous entrerons dans le paradis de votre douceur, là où il n'y a plus de nuages, plus de tempêtes, plus d'hiver, plus de soir, plus de nuit, plus de soleil, plus d'étoiles , mais où resplendit la seule clarté de Dieu. Car le Seigneur y sera la lumière de tous, lui qui illumine tout homme venant en ce monde, lui qui nous a promis d'aller préparer la place, et qui a demandé que là où il est nous fussions avec lui. Eh bien ! oui, devancez-nous, nous vous suivrons. Seigneur. Vousmême attirez-nous, dirigez-nous, vivifîez-nous, ô vous qui êtes la Voie , la Vérité et la Vie. Montons vers Celui qui dit : « Quiconque vient à moi ne connaîtra pas la mort! » En lui Bst la plénitude de la divinité, la gloire , l'honneur, la durée dans les siècles des siècles *. »

Augustin l(''moigne que ces instructions et ces solennités le transportaient d'allégresse. « Je ne respirais plus que dans les basiliques, dit-il; et quels torrents faisait déborder dans mon âme le chant des hymnes et des can-

i De Hono morlis cap. xii. Tout ce chapitre est admirable. On lo dirait écrit dans la vision du ciel. Rion no lui ressemble plus que les •'•lévalions d'Augustin sur la vie-éloriiellc. dans son dornier entretien avec sa mère, à Oslie.

tiques de notre Église ! En même temps que les paroles frappaient mon oreille, la vérité qu'elles exprimaient s'insinuait dans mon cœur. Alors les larmes coulaient, et je me plaisais dans ces larmes '. «

Ce fut le samedi saint, dans la vigile du 24 au 25 avril 387, qu'Augustin reçut la grâce du baptême. L'Église où fut régénéré le grand catéchumène, appelée par Ambroise « la basilique du Baptistère », était un sanctuaire octogone, situé au midi de la basilique neuve, là où s'élève maintenant le chœur de l'église des Corte -. Il portait le nom de Sam^-Jean-awcc-Fon/s ; il était consacré, comme tous les baptistères de l'Église primitive, au Précurseur qui avait baptisé Jésus-Christ. C'était un riche oratoire, et, moins d'un siècle après, Ennodius de Pavie en faisait admirer « les marbres, les peintures, les tableaux, le plafond ' ». Une inscription murale en distiques latins, composée par Ambroise, donnait le sens mystique de la forme de l'Église , en rappelait l'usage , et invitait les pécheurs à se plonger dans le bain « d'où le coupable sort plus blanc que la neige * ». De l'édifice primitif il n'est plus rien resté ; mais on ne s'agenouille pas dans la petite chapelle qui s'élève à cette place sans un profond sentiment d'action de grâces, quand on se souvient que c'est là qu'Ambroise baptisait ses catéchumènes du iv^ siècle , et que l'un d'eux fut Augustin.

Nous n'avons pas trouvé assez fondée en preuves la tradition poétique qui place sur les lèvres d'Ambroise et

1 Quauluin llevi ia liyiniiis et canlicis luis, suavesonanlis Ecclesiœ liiœ vocibus conimotus acriter! etc. {Confess. lib. IX, cap. vi.j

2 V. Anlichi Monumenli crisliani deW agro Milanesc.L. Biraghi. lS6fi. Id., l7i7ii sinccri, — Carme I, Osservazioni , p. 137.

"î Marmora, picturas, tabulas, sublime lacunar. (Eniioii. hJpigr. lvi.) * V. Carmi di S. Ambrogio: Carme I, m Baplisterii basilica, p. t3H. avic notes, observai ion?; et planches, par L. Biraghi.

d'Auii'ustiii le cantique du Te Deum , improvisé par eux dans un commun élan d'action de grâces '. 11 est mônnie présu mable que la conversion de ce jeune professeur étranger, nouveau venu dans la ville, où il ne séjourna guère, ne fit pas à Milan une grande sensation. Ce ne fut que plus tard , lorsqu'on vit son génie planer comme l'aigle dans les hauteurs descieux, qu'on regarda le point d'où il était parti, et qu'on connut les merveilles que le Seigneur avait opérées par son serviteur Ambroise.

Peu de jours après, Augustin quitta Milan ; il ne revit plus Ambroise. Monique ne survécut que peu de jours au baptême de son fils : elle mourut à Ostie, dans un ravissement d'amour et de reconnaissance. Adéodat ne devait pas prolonger longtemps une vie dont la fleur promettait tant de fruits. Alype baptisé, fait prêtre, puis sacré évêque dans l'église d'Afrique en même temps qu'Augustin, suivit la destinée de cet illustre ami, dont il ferma les yeux.

Pour Augustin lui-même, Ambroise ne fut pas seulement l'objet d'un culte lîdèle et d'un pieux souvenir, il fut le modèle constant et la lumière de sa vie; de sorte qu'il est vrai de dire qu'Augustin refit à Hippone l'épiscopat d'Ambroise. Il lut tousses livres, qu'il aimait à

1 Cette opinion, unanimement rejetée aujourd'liui, ne peut soutenir un instant la critique. Elle est réprouvée par Mabillon {Atndeci. l'rt. t. I, p. 'i87, édit. Paris 1~"23), dom Ceillier {Auteurs ecclésiasliques, t. Vil, art. 1, p. 567), Pagi {Crit. in Baron., 388, n. 11), Usserius (de Symb., p. 2). Les éditeurs bénédictins de saint Ambroise lui refusent absolument l'honneur de l'avoir composé. Le D'' Biraghi u"en fait pas même mention dans les hymnes du saint; et l'abbé Catena, prélel de la bibliothèque Ambrosienne, conclut ainsi : « Non vorenno attribuere a lui ne ad Agoslinol'inno eucarislico Te Deum laudamus : una [iriidente critica troppo si oppone a questo sentimento. » [Chiesa e Ixili, etc., p. llo, t. 1.)

Le Te Deum est généralement attribué à saint Xicel, évêque de Trêves en .■)27. ( V. l'abbé Marli^niv , Dielioun. desantiq. clwèlieiuies.)

citer dans les luttes qu'il soutenait pour la vraie doctrine. Quand il parlait de son maître, c'était avec l'ardeur enthousiaste d'un fils. Qu'on en juge par ce passage d'un de ses livres contre Pelage :

« Écoutez le bienheureux Ambroise, que j'appelle mon père, parce qu'il m'a instruit dans la foi et engendré à Jésus-Christ. J'ai entendu ses discours ; j'ai vu en partie ses travaux, sa constance, ses dangers. L'univers romain les connaît, il les publie et se joint à moi pour lui rendre hommage... Ambroise brille entre les docteurs latins comme une fleur du plus vif éclat , et la foi catholique n'a pas eu d'interprète plus exact que lui *. »

1 Sed audi excellentem Dei dispensatorem quem veneror utpatrem. In Chrislo enim Jesu per Evangelii^m ipse me genuit; bealiim loquar Ambrosium, cujus pro catholica fide gratiam , constantiam, labores, pericula et ipse suni experlus, et inccum non dubitat praedicare orbis Romanus, etc. (Aug. lib. l conlra Pelag. cap. m.)

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