‹ Histoire de saint Ambroise (volume 2)Chapitre 84 sur 134 · AMBROISE CONSEILLER DE TIIEODOSE A MILAN · texte numérisé non relu

AMBROISE CONSEILLER DE TIIEODOSE A MILAN

Théodose arrive à Milan, où il voit Ambroise pour la première fois.

— L'évèque lui refuse une place auprès de l'autel. — Affaire de la synagogue de Callinique. — Lettre éloquente d'Ambroise à Théodose en faveur des catholiques. — 11 interpelle l'empereur dans un discours.

— Il obtient la grâce demandée. — Raisons de cette conduite. Effusion de la ciiarilé d'Ambroise pour les pauvres. Les pieds de

Jésus-Christ. — Nouvelle requête du sénat pour l'autel de la Victoire; opposition d'Ambroise. — Théodose à Rome, et progrès de la vraie religion.

II y avait deux mois que Théodose avait remporté la victoire d'Aquilée, quand il fit son entrée dans la ville de Milan '. Il n'était pas alors sans quelques préventions contre la personne d'Ambroise. L'empereur, accoutumé aux complaisances de Nectaire, le trop facile évêque de Constantinople, ne voyait pas sans ombrage la grande autorité de ce pontife d'Occident, que sa correspondance précédente avec lui , sur le schisme d'Antioche et pour la convocation du concile de Rome, lui avait fait connaître.

Mais deux hommes qui s'estiment ne sont pas loin de s'entendre. Au-dessus de ces malentendus planait une grande pensée dans laquelle se rencontraient ces esprits admirablement faits l'un pour l'autre. Restaurer l'empire romain sur une base chrétienne, sauver l'État par l'Église, et fonder l'unité politique universelle par l'univer-

1 V. Tillcmont, t. Xli,p. 62:j.

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selle unité religieuse, était l'ambition et le rêve de tous les deux. A l'accomplissement de ce dessein grandiose Ambroise apportait le concours de son génie, et celui bien autrement puissant de son sacerdoce. Théodose y voulait consacrer un pouvoir que rien ne limitait, une épée à qui rien jusqu'ici ne résistait. — La rencontre de tels hommes, à une heure si critique , n'était-elle pas un présage de résurrection et le signe d'une ère nouvelle ?

L'histoire ne nous a pas appris ce qui se passa quand l'évêque et l'empereur se trouvèrent pour la première fois en présence l'un de l'autre. Nous savons seulement qu'Ambroise fit sur le prince une impression puissante : « Théodose déclarait qu'il avait enfin trouvé le vrai maître de la vérité, et qu'avant de connaître ce grand homme, il ne savait pas encore ce que c'était qu'un évêque *. »

Bientôt il eut l'occasion de comprendre que cet homme d'ailleurs si humble et si doux ne lui céderait rien des droits du sacerdoce. Le premier jour auquel Théodose assista au sacrifice dans l'église de Milan , il vint , selon l'usage de la liturgie primitive, présenter son offrande au pied du sanctuaire. Mais, au lieu que chaque fidèle, de quelque rang qu'il fût, après son oblation faite, descendait se confondre dans la multitude, l'empereur alla prendre place sur un siège d'honneur qu'il s'était fait réserver, près de l'autel , parmi les prêtres. Telle était la tolérance de l'Église de Constantinople. Ambroise en fut choqué comme d'un empiétement : il y voyait une sorte de confusion entre les hiérarchies ecclésiastique et séculière. De l'autel où il célébrait, il envoya son archidiacre demander à Théodose ce qu'il attendait dans ce lieu.

« — Mais j'attends, dit l'empereur, l'instant de partici- « per aux mystères divins.

1 Môyi; eypov àXr)6£ta; StoàffxaXov 'Ajiêpodiov ifàp ol8a (jiôvov 'Eitîaxcitov à?îw; xaXoO|i£vov. (Tlieoiloret. Hist. eccl. lib. V, cap. .wiii.)

« — Alors, seigneur, retournez au rang des fidèles, et « descendez de cette place qui est réservée aux clercs. « La pourpre, ajouta l'archidiacre au nom de son évê- « que , la pourpre fait les princes , elle ne fait pas les « prêtres ' . »

Toutefois une place distinguée fut attribuée à l'empereur près de la balustrade qui fermait le sanctuaire, en avant de la nef où se tenaient les fidèles , et ce fut celle que les princes occupèrent désormais dans l'église ^.

Théodose ne s'offensa pas de cette liberté. Mais une nouvelle qui lui fut envoyée d'Asie pendant son séjour à Milan, et l'acte d'autorité qui en fut la suite, amenèrent un désaccord plus grave et plus prolongé entre l'évêque et lui.

Le 1'^'" août de l'année 388, quelques sohtaires de l'Osroëne, province située entre le Taurus et l'Euphrate, ayant été insultés par les Juifs dans une procession, s'en étaient vengés par l'incendie d'une synagogue. Ils avaient également démoli le temple de la secte hérétique des valentiniens, desquels les catholiques avaient eu à se plaindre. Informé de ces excès par le préfet d'Orient qui lui demandait conseil , Théodose lui répondit avec assez d'humeur : « Pourquoi me consulter ? vous n'avez pas besoin d'ordres pour faire respecter la loi. » Il lui enjoignit donc de faire reconstruire la synagogue détruite

1 Per archidiaconum hœc ei significavil : <i Interiora loca, Imperalor, solis sacerdotibus patent. Reliquis omnibus inaccessa sunt et intacta. Nam purpura imperatores facit, non sacerdotes. (Theodoret. Hisl. ecclesAih. V, cap. xvm, p. •222.J

2 Ibid.

L'historien place ce fait au moment où Tiiéodose fut reçu à la réconciliation après sa pénitence du massacre de Thessalonique. Nous avons adopté Topinion plus probable de ceux qui ont pensé que l'évêque de Milan n'a pas attendu jusque-là pour supprimer une coutume qu'il trouvait contraire à la dignité de TÉglise

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aux dépens des incendiaires, et d'y faire contribuer l'évoque de Callinique, accusé d'avoir été l'instigateur du désordre.

La nouvelle de ces mesures avait surpris Ambroise à Aquilée, où il se trouvait pour l'élection d'un successeur à donner à Valérien, évoque de cette ville. 11 n'attendit pas son retour à Milan pour écrire à Théodose la lettre suivante. Pour la bien juger' il ne faut pas oublier que celui qui la rédigea était prince de l'Église, qu'il parlait à un chrétien; que le génie et la sainteté l'avaient revêtu d'une double consécration , et lui donnaient le droit de se prononcer hautement.

Au 2^'>^ince très-clémenl et très - heureux empereur Théodose Auguste, Ambroise e'vêque.

« Il est rare que je n'aie pas quelque peine en mon âme, très-heureux empereur. Maisjamaisjen'ai été plus inquiet que maintenant, en pensant aux précautions que je dois prendre pour repousser toute participation au sacrilège qui se prépare. Ecoutez- moi donc et souffrez la liberté de mon langage. Il est d'un empereur de ne refuser à personne le droit de se faire entendre , comme il est d'un })rêtre de ne pas dissimuler ce qu'il pense. Il y a entre les bons princes et les mauvais cette grande différence, que les bons sont favorables à la liberté , tandis que les mauvais préfèrent la servilité '. Et qui donc vous dira la vérité à vous, si un prêtre ne l'ose pas * ? »

Avant d'arriver au fait, Ambroise protestait encore de

1 Nequo impériale est liberlalein Jicendi ilenegare , neque sacerdotale quod senLias non dicere... Si quidem hoc interest inler bonos et malos principes, quod boni libertalein amant, seivilulem improbi. (Ambr. Epist. xl, n. 1 et 2; t. II, p. 9i0.)

2 Quis lil)i vcrum aiidebil dicere, si sacerdos non audeal? {Ibid., u. 4.)

son dévouement à l'empereur ; il bénissait sa clémence, il aimait à reconnaître sa personnelle bienveillance à son égard. Mais la reconnaissance devait-elle le rendre sourd à cet ordre du Seigneur: Si votre frère a péché, reprenezle cVahord à part, puis devant deux ou trois témoins, et enfin, s'il résiste, dénoncez-le à V Eglise. — « Maintenant, concluait-il, trahirai-je à ce point la cause de Dieu? Mais qu'ai-je donc à craindre '? »

Entrant résolument dans le vif de l'affaire, Ambroise se plaint premièrement de ce que l'évêque de Callinique ait été condamné avant d'avoir été entendu. Cetévêque fut-il coupable, quelle sera la conduite de l'empereur envers lui? Va-t-il le placer dans l'alternative d'être sacrilège ou martyr: — sacrilège, si lui, consacré à Jésus-Christ, contribue à rebâtir un temple où l'on blasphémera le nom de Jésus-Christ; — martyr, s'il ne se rend pas à un commandement réprouvé par sa conscience, et s'il aime mieux porter la peine de sa résistance? Mais peut -il se trouver rien qui soit plus contraire à l'esprit de Théodose et à sa politique, que de ramener les fidèles à une ère de violences qui les place forcément entre le crime et le supplice * ?

Puis quel est donc l'objet qui excite à ce degré l'intérêt de l'empereur, et que prétend -il venger en prenant la défense de l'édifice incendié? Serait-ce un monument? Mais que peut avoir de monumental la synagogue d'une bicoque comme Callinique ? Du reste les païens, les hérétiques ont bien Jivré au feu d'autres édifices plus regrettables, comme à Rome le palais de plusieurs préfets; comme à Gonstantinople, tout récemment encore, la mai-

1 Causam ergo Dei tacebo? Quid igilur sit quod meluam considcremus? (Epist. xi, n. Y^.)

2 Necesso eril igilur ut aul praevaricatorem aut marlyrem facial utrumque alienum lemporibus luis, elc. {IhicL, n. 7.)

son de Nectaire, et on leur a fait grâce ' ! Serait-ce la sainteté d'un lieu destiné au culte ? Mais ce culte est une impiété; mais ce lieu est le refuge d'une abomination condamnée par le ciel! D'ailleurs, combien de basiliques chrétiennes les juifs n'ont-ils pas brûlées sous l'apostat Julien, à Damas, à Ascalon, à Beyrouth, surtout à Alexandrie, sans que l'Église en ait tiré vengeance * !

Quant au petit temple de la secte des valentiniens, qu'esl-ceen réalité sinon un temple païen, puisqueles païens n'adoraient que douze divinités principales, et que ces hérétiques, derniers demeurants des gnostiques, adorent trente-deux Éons dont ils font autant de dieux'? Or les lois de Théodose ne tendent- elles pas à proscrire partout le paganisme? Est-ce lui qui va proléger les ennemis du Christ , lui qui doit tout au Christ, auteur de son élévation, soutien de son empire, et protecteur du trône de ses jeunes enfants? Ne redoute-t-il pas le sort de ce Maxime, lequel a préludé à sa fin malheureuse par le rétablissement d'une synagogue à Rome ^ ?

« Voyez où vous allez ! lui faisait observer vivement le pontife. Vous n'avez pas moins à craindre l'obéissance de l'évêque que sa résistance. S'il est ferme, redoutez de faire de lui un martyr; s'il est faible, craignez de porter la responsabilité de sa faiblesse. Et comment va s'opérer c -tte exécution ? Il faudra donc que vous confiiez au comte d'Orient vos enseignes victorieuses, votre labarum, c'està-dire un étendard consacré par le nom de Jésus-Christ lui-même, avec l'ordre d'aller rétablir une synagogue où

1 Epist. XL, n. 13.

2 Incensœ sunt basilicae Gazis , Ascalonœ, Berylo et illis fere locis oimiLbus , et vindiclam nomo quœsivil. Incensa est basilica et Alexandiiae a geiUiljus et Judœis. Ecclcsia non vindicata est, viiulieabilur Synagoga. {Ibid., n. 15.)

^ ... Licel gonliles diiodecini doos apiiellaul. l&li Iriginla et duos Eonas colunt, quos appellant deos. {IbicL, n. 1C>.) 4 Ihid., n. 23.

ce nom divin est insulté. Tâchez qu'on fasse entrer le labarum dans une synagogue, ordonnez-le, et l'on verra si vous en venez à bout '.

« Quoi ! la dépouille de l'Église servira à rebâtir l'édifice où s'assemblent les juifs déicides! Le patrimoine dont l'amour des hommes pour Jésus-Christ a enrichi l'Église passera aux mains de ceux qui l'ont crucifié ! Les Juifs vous devront à vous de remporter ce triomphe sur la sainte Église! Vous, Empereur, vous procurerez cette joie à ces perfides; vous leur préparerez un pareil trophée sur le peuple de Dieu ! Ah ! ce sera pour eux l'objet d'une longue réjouissance; et comme ils solennisent leurs victoires sur les rois d'Egypte et d'Assyrie, ils institueront une solennité nouvelle pour célébrer leur triomphe sur le peuple de Jésus-Christ -. »

« Nous lisons dans l'histoire qu'on éleva des temples aux idoles de Rome avec les dépouilles des Cimbres vaincus. Aujourd'hui ce seront les Juifs qui inscriront sur le frontispice de leur synagogue : Temple d'impiété construit aux frais des chrétiens^/ Vous dites, Empereur, que c'est l'ordre public qui le veut : mais qui doit l'emporter, ou de l'intérêt apparent de la police, ou de l'intérêt réel de la foi ? Le devoir de la répression ne peut tenir devant le droit de la religion *. »

1 Habebis , Imperator, comitem praevaricatorem, et huic vexilla comniittes victricia, huic labarum, hoc est Christi sacratum n^Bine, qui synagogam instauret quœ Christum nesciat ! Jubé labarum synagogas inferri, videamus si non resistunt. (Epist. xl, n. 9.)

2 Hune dabis triumphum Judaeis de EcclCsia Dei! hoc trophœum do Christi populo! Referet Judœorum populus banc solemnitatem in dies festos suos.., Addet banc celebritatem, significansse de Christi populo triumphum egisse. {Ibid., n. 20.)

A Hune titulum Judai in Ironte synagogœ suœ scribent : Templiim Impiclalis faclum de manuhiis Chrisiianorum. {Ibid., n. 10.)

4 Sed disciplina te ratio, Imperator, movet. Quid igitur estamplius disciplinse species, an causa reiigionis? Cedat oportet censura devotioni. (Epist. xl, n. H.)

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Il était difticile d'être plus cloquent. Ambroisc, il est vrai, prenait les choses de haut : son génie, comme l'aigle, planant dans les espaces lumineux de sa foi, effleurait à peine l'objection sérieuse comme du bout de son aile. Il y avait certainement une grande dilTérence entre coopérer de son propre mouvement à la construction d'un temple idolâtrique, et donner satisfaction à l'ordre public violé par de blâmables excès ' ? Mais Ambroise ne voit que l'Église, il ne cherche que son triomphe, il ne craint que sen déshonneur : « Que Votre Clémence considère combien l'Église est entourée d'ennemis , qui sont à épier le défaut de son armure pour la surprendre et la blesser par cet endroit. Empereur, laissez-vous convaincre, laissezmoi vous servir -. »

Alors il le conjure, mais il le conjure en prêtre qui se souvient de son autorité et de sa liberté.

« C'est mon dévouement, Empereur, c'est mon affection pour vous, qui m'ont dicté ces paroles. Je sais ce que je vous dois ; mais ma reconnaissance elle-même me fait un devoir de vous sauver à tout prix, même au prix de votre faveur. Ce n'est pas à mon âge que je sacrifierai la grâce de mon sacerdoce et l'intégrité de mon ancien honneur. D'ailleurs la question pour moi n'est pas de savoir si je conserverai vos bonnes grâces , mais si je sauverai votre âme , dont je suis responsable ». Car enfin , que répon-

1 11 semble que, sur ce point, la discipline ecclésiastique n'était pas unanime au iv« siècle, et nous voyons saint Augustin faire refondre et rendre aux païens une statue d'Hercule, brisée illégalement par les païens de la petite ville de SulTecte. ( S. August. Sermo lxi , et Epist.LX,se)uoriti(S(;o;onia'St//7t'c/(e.)ll est vrai que la situation desdeux évêques et de leurs Églises vis-à-vis du pouvoir différait extrêmement.

2 Consideret Clemenlia tua quantos insidialores habeal Ecclesia, quantos exploratores : levem rimam si oflenderint, figent aculeum... Consuletibi,lmperator, aut patcre meconsulere libi. (Episl. xl, n. 28.)

a IbicL, n. 25.

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drai-je quand on me dira qu'un ordre a fait périr des chrétiens sous le fouet, le plomb ou le glaive, et que cet ordre vient de Milan? Comment me justifîerai-je? comment m'excuserai-je auprès des autres évêques * ?... »

Dans les lignes finales, Ambroise faisait appel aux sentiments du père , du prince , du chrétien. Toutes les fibres du cœur, toutes les cordes de l'éloquence résonnent ici à la fois :

« Vous-même avez besoin que la clémence de Dieu descende sur vous et sur votre empire. Vous avez des enfants, et vous placez en eux de magnifiques espérances ; que leur bonheur vous touche, que leur salut vous soit cher. Ne permettez à personne d'égarer votre jugement. Tout est encore réparable; si vous avez fait un serment, ne vous en inquiétez pas, je le prends sur moi devant Dieu, Dieu peut-il trouver mauvais qu'on s'amende pour procurer sa gloire? Ainsi que votre lettre soit expédiée ou non, cela importe peu. Ne la corrigez pas; mais dictez-en une autre inspirée par l'esprit de religion et de clémence. Il est en votre pouvoir de vous rétracter; il n'est pas dans le mien de trahir la vérité *. »

« Quant à présent. Empereur, c'est une prière que je vous fais ; ne la repoussez pas , car il pourrait s'ensuivre quelque chose que je redoute plus pour vous que pour moi. Certes je vous ai traité avec tout le respect que je vous dois. J'ai essayé d'être entendu dans le palais : ne me mettez pas dans la nécessité de me faire entendre à l'église 3. »

Théodose ne pressentait pas ce qu'il y avait d'énergique

1 Epist. XL, n. 29.

2 Timeo ne causam luam alicno comniittas judicio. Integra adhuc libi frunt omnia... Tibi integrum est emendare, mihi non est integrum dissimulare. [Ibid., n. 31.)

•J Ego certe quod honorificentius fieri potuit feci ; ut me magis audiros in regia, ne, si necesse esset, audiresin ecclesia. {Ibid., n. 33.J

ilO AMBROISE REPREND THÉODOSE

résolution dans ces dernières lignes : il ne connaissait pas encore Ambroise. Trouvant excessive l'exigence de celui-ci , il ne répondit point. Il espérait que l'aflaire en demeurerait là, et, de retour à Milan, il garda sur ce point vis-à-vis de l'évêque un silence absolu et significatif. Ambroise était inquiet : décidé à ne pas fléchir, il n'en redoutait pas moins un regrettable éclat. Ce sentiment se trahit dans une lettre intime écrite à Marcelline, où il épanche l'inquiétude d'une ame décidée, mais souffrant à l'avance des coups qu'elle va porter •.

Sur ces entrefaites l'empereur vint entendre l'évêque dans la basilique. Celui-ci profita de la présence du prince pour faire dériver le cours de son homélie sur le délicat sujet de leur dissentiment. Il avait choisi pour texte ce verset de Jérémie : Prends ton bâton de noyer -. Grâce au genre d'interprétation allégorique qui lui était familier, il arriva à montrer dans ce bâton du prophète la verge pontificale qui frappe pour conduire. Il cita l'apôtre saint Paul commandant à Timotliée de reprendre, de conjurer, de supplier, d'accuser, de corriger. Il expliqua que sans doute Jésus était venu dans la miséricorde, mais qu'elle ne serait accordée qu'aux miséricordieux, comme le montre la parabole du serviteur inclément envers son compagnon. Plus Ambroise parlait, plus il s'excitait à oser davantage; par contre, l'empereur était de plus en plus embarrassé, et il put tout redouter quand il entendit le prédicateur alléguer l'exemple du prophète Nathan jetant de terribles vérités à la face d'un roi.

Tout à coup, en effet , Ambroise interpella directement le prince : « Empereur, lui dit-il, ce n'est plus de vous seulement, mais c'est à vous-même que je parle mainte-

1 Sollicitain sanctitalem luam esse adimc scriberedignala es mihi, eo quod sollicituiii me esse scripseriin. (Epist. ad sororem xli, u. 1, p. 956.)

2 Sume tilji Liaculum nuciiium. (Jerem. i.)

nant. Songez que plus vous avez reçu d'honneurs de votre Dieu, plus vous devez d'égards à Celui qui vous a fait ce que vous êtes.

« 0 vous qui devez tout à sa miséricorde, aimez donc le corps du Christ, je veux dire l'Église; lavez ses pieds, baisez-les, oignez-les de parfums, honorez les moindres de ses serviteurs, et pardonnez leurs torts ; car le pardon du pécheur réjouit les anges au ciel, et les apôtres sur la terre. 11 ne faut pas que les yeux méprisent la main , et qu'ils disent : Je n'ai que faire de vous. Non, tous les membres du corps sacré de Jésus- Christ sont nécessaires l'un à l'autre. Protégez le corps du Seigneur, pour que le Seigneur couvre l'État de sa main tutélaire '. »

L'assistance stupéfaite se demandait quel pouvait être l'objet de cette apostrophe directe mais voilée. Quant à Théodose , il n'avait que ^rop bien compris. Sitôt que l'évêque fut descendu de chaire, il l'arrêta pour lui dire :

« — C'est de moi que vous avez fait le sujet de votre « discours.

« — J'ai dit ce que je croyais devoir vous être utile, « répondit Ambroise.

« — Oui, c'est vrai, j'ai agi un peu sévèrement dans « l'affaire de cette synagogue. Mais j'ai adoucîmes ordres. « D'ailleurs ces moines se portent à de déplorables excès^. »

Un homme de cour, Tymase, maître de la cavalerie et de l'infanterie, s'emparant de ces derniers mots, crut l'occasion belle d'invectiver contre les moines. Ambroise l'arrêta : « C'est à l'empereur que je parle, lui dit-il sè- « chement, et cette affaire ne regarde que nous. Je sais

1 » Ergo , Imperalor, ut jam non solum de te, sed eliam ad te verba convertam; quo gloriosior factus es, eo amplius auctori luo deferendum novcris...TucreomnecorpusDomini Jesu, utipse quoqueregnum tuum cœiesli sua dignatione custodiat. » (Epist. xli, n. 26.)

2 Ubi doscendi, ail mihi : « De nobisproposuisti? <i Responcji : <' Hoc Iractavi quod ad ulilitatem tuam pertinet, etc. » {Ibid., n. 27.)

il 2 AMBROISE REPREND TUÉODOSE

« que rcmpercur a la crainte de Dieu. Avec vous c'est « autre chose; et je répondrais d'autre sorte aux duretés « c[ue vous dites '. »

Comme l'entretien s'engageait entre Théodose et l'évêque, tous deux debout devant le siège impérial, Ambroise coupa court. « Je vais oiïrir le saint sacrifice, lui dit-il, M faites que je l'olïre pour vous sans crainte ; déchargez « mon àme du poids qui l'accable.

« — Eh bien, oui , » dit l'empereur en se rasseyant.

Mais comme ce mot trop vague ne l'engageait encore à rien de positif, et qu'Ambroise toujours debout le pressait de répondre, il promit de tempérer la rigueur de son édit.

« Supprimez toute l'affaire , dit l'évêque en insistant; « car si vous en laissez subsister quelque chose, le magis- « trat s'en prévaudra pour écraser les chrétiens.

u — Je le promets, dit l'empereur.

« — Vous le jurez sur votre parole ; sur votre parole ! « reprit Ambroise par deux fois.

« — Sur ma parole , » dit le prince, que cette situation mettait à la torture -.

« Alors, raconte Ambroise, je montai à l'aulcl, où je ne voulais pas présenter l'oblation sainte avant d'avoir une promesse pleine et assurée. Et, en vérité, la grâce du sacrifice fut telle, que je connus sensiblement que notre Dieu avait ma démarche pour agréable, et j'éprouvai les effets de sa divine présence '. »

On pourra apprécier fort diversement cette conduite d'Ambroise. Si l'on se place, comme Théodose, au point

i Ego cum imperalore ago, ut oporlet, quia novi quod haboat Domini limorem. Tecum autem aliter agendum qui tain dura loqueris. (Epist. xLi , II. 27.)

2 Uico iinperalori: " Fac mo securuin pro te olîerre, absolve animutn nuîuin... » Proinisil l'ulurum, olc, {Ibid., n. 28.)

3 Ibid.

de vue de l'ordre public, on comprendra que le prince, raisonnant par-dessus tout en administrateur, ait imposé aux chrétiens l'obligation de réparer le tort commis par des voies de fait illégales? Mais aux yeux d'Ambroise l'erreur n'a point de droits, et en principe l'Église ne peut lui en reconnaître. Elle peut lui concéder une simple tolérance, dans l'intérêt de l'ordre et de la paix publique. Mais lorsque le paganisme étalait encore ses monstruosités , et que les cendres des bûchers où hier montaient les fidèles étaient à peine refroidies , la religion chrétienne, proclamée religion d'État, n'était-elle pas autorisée à traiter Terreur en ennemie? N'avait-elle pas droit à une protection absolue, exclusive ; n'était-ce pas pour l'Etat lui-même le premier des devoirs et le plus grand des biens? Tout discrédit jeté officiellement sur l'Église n'était-il pas un triomphe public pour le mal? Supposé même que le tort des représailles commises ici par les chrétiens fût parfaitement avéré, n'était-ce pas le cas de « faire céder l'intérêt de l'ordre public à celui de la foi , et de subordonner la police à la religion» ? Ces considérations l'emportèrent sur les autres dans l'esprit d'Ambroise.

Le récit que nous venons de lire, écrit par l'évêque luimême , fut adressé à Marcelline dans une lettre où le discours tenu devant Théodose se trouve tout entier.

Ce discours terminé par l'apostrophe directe que nous avons citée était loin d'avoir continuellement cette véhémence. Au contraire, c'était tout au long un épanchement de la plus tendre charité envers les malheureux. Le docleur commentait l'histoire de Madeleine répandant ses parfums et ses larmes sur les pieds de Jésus; il donnait le sens mystique de cette sainte onction, et en parlait ainsi :

u Les pieds de Jésus figurent la personne des pauvres , qui sont les plus humbles membres du corps de Notre-

4Ii AMBROISE REPREND THÉODOSE

Seigneur. Et quand vous les nourrissez , quand vous pansez leurs plaies, quand vous soignez leurs maux, vous lavez réellement les pieds de Jésus-Christ. Jésus- Christ est mort une fois , et il a été enseveli ; et voici que chaque jour l'amour le ressuscite pour verser encore son parfum sur ses pieds. Car les pieds du Sauveur sont ces membres méprisés qu'il glorifiait en disant : « Ce que vous aurez fait à l'un de ces petits, vous l'aurez fait à moi-même. » Tels sont les pieds qu'arrose la femme de l'Evangile, tels sont les pieds que baise celui qui prend compassion du plus humble enfant de la famille de Dieu ; tels sont les pieds que parfume celui qui verse sur les malheureux les trésors de sa douceur ».

« L'Église, elle, ne cesse de baiser les pieds de Jésus- Christ. Elle les lave, les oint d'huile, les baigne de parfums, les essuie de ses cheveux. Elle ne se contente pas de panser les blessés et de ranimer les souffrants ; mais, répandant sur tous le baume de sa grâce, sans nulle distinction de riche ni de pauvre, de plébéien ni de patricien , elle accueille tous ses fds indistinctement,^ les presse sur le même sein, leur ouvre le même cœur 2. »

Voilà Ambroise : il a des foudres pour les rois, et des larmes pour les pauvres. Il est debout et armé devant la

1 Si vero alas pauperes, laves eorum vulnera, illuviemque delergas, tersisli uliquepedes Christi... Semel mortuus Christusest, seniel sepullus est : et nihilomiiius quolidie vult in pedes suos mitli unguentum... Hos pedes osculatur ille qui eliam infimos plebis sacra; diligit. Hos pedes unguento ungit ille qui etiam tenuioribus mansuetudinis suse gratiam impertit. (Epist. xli, n. 23.)

2 Ecclesia igitur et lavât pedes Christi, et capillis suis tergit, etolôo ungit, et perfundit unguento... Necdivitibus tantum ac potentioribus, sed etiam piebeice familiœ viris camdem transfundit gratiam, œqua omnes lance examinât , omnes oodem sinu rocipil , eodem gremio fovet. {Ibid., n. 22.)

puissance souveraine, il est à genoux devant le malheur et l'indigence. Les sources de l'amour et celles de l'indignation s'ouvrent et coulent tour à tour de la plénitude de cette âme, toujours maîtresse d'elle-même. « On ne se fait guère ainsi , dit un grand orateur ; mais on est fait de Dieu, quand Dieu , pour toucher le monde , veut unir la tendresse au génie dans une même créature. »

Théodose était encore sous le coup de ces impressions , quand il reçut de Rome une députation envoyée par le sénat pour le prier d'honorer de sa présence l'ancienne capitale des Césars. Symmaque, chef de la députation, ne manqua pas cette occasion d'exhumer son plaidoyer pour le rétablissement de l'autel de la Victoire. C'était le quatrième appel qu'il faisait à la justice des cléments empereurs. Il s'en fallut bien peu cette fois que l'idolâtrie ne gagnât son procès, et cela au tribunal du prince le plus sincèrement chrétien de ce siècle. Théodose ne décida rien; mais, tout préoccupé de se ménager dans Rome un bon accueil pour lui et un appui pour son fils, il ne voulut pas renvoyer les sénateurs païens sans une parole d'espérance et d'encouragement.

Ambroise le sut. Aussitôt, se présentant au palais, il alla droit à l'empereur, et là « il lui jeta sa pensée au visage », comme lui-même s'exprime '. Et , de vrai, la conduite du prince n'était -elle pas en contradiction flagrante avec son dessein de fonder, sur les ruines de l'idolâtrie, l'indissoluble alliance de l'Église et de l'Etat? Devait-il tenir tant de compte de cette minorité factieuse du sénat, qui, à chaque nouveau règne, remettait en question une chose jugée, au grand préjudice de la liberté et de la paix?

1 Theodosio coram intimavi atque in os dicere non dubitavi. (Ainbr. Epist. Lvu, n. 4, p. 1011.)

tl6 AMBROISE REPREND THÉODOSE

Théodose voulut attendre pour se décider. « Alors, raconte l'évêque, je me retirai, et pendant plusieurs jours je m'abstins de le voir. Il ne s'en offensa point ; car il savait que je n'agissais pas dans un intérêt personnel. C'était uniquement le bien de son ûmc et de la mienne qui me faisait parler devant lui sans être confondu •. »

L'empereur s'étant enfin rendu à ses conseils, des rapports d'intimité plus étroits que jamais s'établirent dès lors entre l'évoque et le prince. La politique d'Ambroise avait fini par le conquérir entièrement ; il ne s'en départit plus ; et quand peu de jours après il quitta Milan pour se rendre à Rome, l'esprit d'Ambroise l'y suivit et inspira ses actes.

Ce fut le 13 juin 387 que Théodose entra dans la ville éternelle, ayant à ses côtés Valentinien son pupille, et Honorius son fils, alors âgé de dix ans. 11 s'y montra franchement chrétien dans toutes ses lois : il renouvela les peines déjà édictées contre la secte infâme des manichéens, supprima des maisons de débauche scandaleuse, et refusa de rien entendre touchant le rétablissement de l'autel de la Victoire. Mécontent de Symmaque, il l'exila d'abord à cent milles de Rome ; mais bientôt, pardonnant au malheureux rhéteur , il lui rendit ses bonnes grâces , et même trois ans après l'honora du consulat.

Le séjour de l'empereur à Rome y imprima , surtout dans le palriciat, un élan de conversion que nous verrons s'accuser encore plus énergiquement lors d'un second voyage de Théodose en cette ville après la défaite d'Eugène. L'Orient lui-même ne tarda pas à ressentir les effets de cette politique du prince et des conseils d'Am-

1 Sic aliquibus ad ipsum non accessi diebus, ncc moleste tulil; quia non pro meis commodis faciebain, sed quod et ipsi et animse ineœ proderat, i)i conspedu régis loqui non confundebar. (Episl. lvu,

broise. C'est dans l'année suivante, 389, que s'ouvre contre le paganisme cette campagne décisive qui consomme la ruine duSérapéon d'Egypte et des sanctuaires d'Antioche. La loi mémorable de 380, qui avait déclaré le christianisme catholique seule religion de l'empire, poursuivait ses conséquences et ses applications avec une logique rigoureuse, mais salutaire, implacable pour les choses et clémente pour les personnes. Ainsi le commandaient le bien de la société, le salut de l'avenir, la justice de l'empereur et la sasresse d'Ambroise.

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