‹ Histoire de saint Ambroise (volume 2)Chapitre 85 sur 134 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Energie et douceur d'Ambroise. — Sa charité envers un apolliaariste. — Sa lettre à Bellicius. — Ambroise flétrit la cruauté des ithaciens. — 11 les fait condamner au concile de Turin.

Les novatiens et leur rigorisme. — Ambroise leur oppose son livre de la Pénitence. — Son éloge de la modération. — La miséricorde de l'Evangile. — Les lois de la pénitence. — Conversion. — Confession. — La pénitence publique et ses degrés. — Humbles sentiments d'Ambroise.

Ambroise défend la vierge Indicia. — Sa Lamentation sur la chute d'une vierge. — Histoire de la vierge Suzanne. — Sévérité et clémence d'Ambroise envers elle. — La bonté est le fond des saints.

L'histoire de ces combats a fait voir l'énergie du caractère d'Ambroise ; mais son fond véritable était la charité et la miséricorde. C'est par nécessité et devoir qu'il était sévère, c'est par nature et grâce chrétienne qu'il était bon: nous avons vu à l'œuvre sa générosité envers ses ennemis et ses persécuteurs. Il avait de plus ce cachet de supériorité qui est de savoir supporter la contradiction, et de respecter la personne de ses adversaires , lors même qu'on est forcé de combattre leur erreur.

Un jour de l'année 389, un homme qui passait pour dénigrer violemment les écrits du docteur vint de Plaisance à Milan, où il recommença à semer contre lui les mêmes calomnies. Il eût été facile à Ambroise de l'écraser ;"

il aima mieux le ménager, et voici en quels termes le charitable évêque se plaignit à ce méchant : « Vous avez raison sans doute de me critiquer; mais pourquoi le faitesvous avec une mauvaise intention ? Je regarde comme un service que mes lecteurs me fassent part de leurs impressions sur mes écrits. Certes je puis me tromper, même dans ce que je sais le mieux ; il y a tant de choses qui échappent à l'oreille, et qui sont entendues différemment par un autre ! Il serait beau d'éviter toute espèce de faute ; mais cela est-il possible? Quand je vois que dans l'Évangile les paroles mêmes de Jésus-Christ et des apôtres soulèvent tant de questions, je ne puis trouver mauvais qu'on discute mes ouvrages. D'ailleurs il existe des gens portés à l9 censure par instinct et par goût ; témoin ce philosoque qui fît le tour du monde uniquement pour chercher à critiquer partout •.

Ambroise ayant découvert que son censeur acharné était un apollinariste, et qu'il en voulait surtout à son orthodoxie, il ne dédaigna pas d'avoir avec lui une conférence publique, où il ne voulut le vaincre que par la force de la douceur et de la vérité.

Le charitable pasteur n'apportait pas moins de bonté dans l'œuvre de la conversion des infidèles ou des pécheurs. Il avait entrepris celle d'un de ses diocésains nommé Bellicius. Pendant une maladie où il avait reçu la visite de Dieu , comme s'exprimait Ambroise, ce païen avait commencé à croire en Jésus-Christ; mais il hésitait encore à recevoir le baptême. L'évêque lui écrivit pour le féliciter de ses premiers pas dans la foi ; il l'exhorte et le presse de recevoir les sacrements :

1 Equidem primo leniler mandavi ci : Qua ratione bonam rem malo aaimo lacis? Ego enim beneficio adnumero si quis mea legens scripta dicat mihi quo videalur moveri, etc. (Epist. xlvi ad Sabinum, n. 2 et seq., p. 984.)

420 LA MISÉUICOHDE D'AMbUOlSE

« Il est donc venu vers vous celui qui dit dans l'Évangile : J'irai et je le guérirai! Si vous n'avez pas entendu le son de sa parole, il ne vous en a pas moins parlé d'une manière mystérieuse et insensible, comme il convient à un Dieu. Si vous ne l'avez pas vu , il ne vous en a pas moins visité spirituellement. Vous l'avez vu parce que vous avez cru en lui ; vous l'avez vu parce que vous lui avez donné asile dans votre âme; vous l'avez vu des yeux intérieurs de l'esprit. Ah! gardez-le bien, cet hôte si longtemps attendu , et que vous avez accueilli si tard ! Vous avez reçu les premiers germes de la foi ; ne laissez pas sa parole enfouie dans votre cœur. Ce n'est pas sur le seuil que l'on peut se rendre compte de l'intérieur de la maison; avancez jusqu'au fond *. Là vous découvrirez d'autres secrets plus intimes réservés aux parfaits, selon qu'il est écrit : « L'œil de l'homme n'a pas vu, son oreille n'a pas entendu ce que le Seigneur a préparé à ceux qui l'aiment ! » Il y a des mystères dans lesquels vous trouverez la rédemption du monde, la rémission des péchés, la dispcnsation des grâces, la participation aux sacrements divins. Quand vous les aurez reçus, voys vous étonnerez que Dieu ait fait à l'homme un don si merveilleux ; et la manne qui tombait du ciel pour les Juifs ne vous paraîtra que l'ombre de ce bienfait et de ce miracle. Car ceux qui se nourrirent de la manne dans le désert n'en moururent pas moins, tandis que celui qui mangera ce sacrement divin vivra pour l'éternité ! Que Jésus vous guérisse. Adieu -. »

1 Jaclatumle gravi ccgriludine sighificasti railii credidisse in Domi- Dum Jesum, etjam cœpisse reyalescere... Deus insousibiiilor loculu^ est, et vidisti eum qui credidisti ei, etc. ( Epist. lxxix , ad Beliicium , n. \ et 19, p. 1094.)

2 Alia sunt sacraraontonim perfecliorum mysleria... in quibus est iiuinili rcdemplio, peccalorum remisèio, gratiorum divisio, sacramenlorum pailiciputio. Quœ cum accopeiis, tune mirabere tantum douatum esse homiui. (Epist. i.xxix, ad JH'llicium, n. i.)

LA MISÉRICORDE D'AMRROISE -421

Dans une seconde lettre, Ambroise insiste davantage. Il applique au converti l'histoire de l'aveugle-né guéri par le Seigneur. Il lui crie : « Vous aussi, venez, approchez-vous de la fontaine deSiloé. Que Jésus-Christ vous lave, afin que vous voyiez. Venez au baptême, il en est temps ! Hâtez-vous, et bientôt vous direz : Je suis allé, je me suis lavé, je vois ; fêtais aveugle , et je vois ! Vous pourrez dire : « La nuit m'enveloppait, mais voici le grand jour*. »

Dans cette lettre, l'évêque commençait par appeler l'infidèle « mon frère » ; à la fin il l'appelait son fils. Il n'y mêle pas un seul mot de reproche ou de blâme. Il sollicite l'esprit par l'éclat de la doctrine; il attire le cœur par les liens de l'amour et l'odeur des parfums, comme s'exprime l'Écriture : de sorte que, dans cette conquête, la vérité et la charité revendiquent pour elles seules l'honneur de la victoire.

Nous avons vu l'horreur qu'avait inspirée à l'évêque de Milan la conduite irrégulière et sanguinaire des partisans d'Ithace contre les malheureux priscillianistes. Il fit plus: un concile fut tenu, à son instigation, dans la ville de Turin, contre Félix de Trêves, complice de ces excès, et cet évêque ne dut qu'à un repentir exemplaire de n'être pas déposé et chassé de son siège -.

Rien ne révoltait plus le grand et doux pontife que l'inclémence du cœur chez les hommes consacrés par,

On s'accorde à voir dans cette énumération les quatre grands sacrements du Baptême , de la Confirmation , de la Pénitence et de l'Eucharistie.

1 Accède et tu ad Siloam... Diluât le Chrislus,ut videas. ^"eni ad baplismum. (Epist, lxxx, n. 6, p. 1097. J

2 Le concile de Turin spécifie qu'il excommunie les ithaciens, d'après les lettres soit de l'évêque Ambroise, soit de l'évêque de Rome: « Juxta iilleras Ambrosii episcopi vel Ecclesiœ Romanae sacerdotis. » [ConcU. Taurin, cap. vi.)

422 LA MISÉHICORDK D'AMBROISE

élat au ministère de la charité. Il court dans tous ses écrits un souflle de colère contre les indignes évêques qui faisaient intervenir les rigueurs sanglantes des tribunaux séculiers dans les affaires delà foi.

« Tous ces prêtres, disait-il, qui soumettent aux juges ordinaires les coupables qu'ils chargent des accusations les plus graves, me rappellent les pharisiens qui, au nom de la loi , s'acharnaient à la perte de la femme adultère. Que disent- ils, sinon ce qu'alléguaient les Juifs : à savoir que les coupables tombent sous la loi générale ; qu'il les. faut donc poursuivre devant les tribunaux communs, puisque c'est la loi commune qui leur doit être appliquée ? C'est le même procès que celui de cette femme, c'est le même appel à la légalité ; mais quel esprit différent dans l'application de la peine ! Jésus n'a pas voulu que la loi donnât la mort à une seule coupable , tandis que parmi nous il en est qui trouvent trop petit le nombre des coupables qu'on a exécutés '. K

On a pu le comprendre : Ambroise n'infirme en rien le droit qu'a la société de traiter en criminels ceux qui, ravissant aux peuples le trésor de la vérité et le bienfait de leur unité religieuse, jettent parmi eux le germe de profondes discordes, de longues perturbations et parfois de guerres sanglantes. Ce qu'il reproche ici aux prêtres accusateurs, c'est d'aggraver la peine encourue par les coupables en déférant le crime d'hérésie à la rigueur des tribunaux séculiers, au lieu de le réserver au tribunal de l'Église, interprète de la loi de pardon et d'amour. Ainsi toujours évêque, toujours homme de l'Église et jaloux de ses droits, Ambroise ne les revendique que pour les mettre au service de la miséricorde; et l'on ne sait ce

1 Ambros. Epist. x.wi, n. 3, p. SU-i.) — Voir, sur le même sujel et dans lo même esprit: in Psolin, cxvm serni. viii, ii. 'il ; ot De Off'iciis lib. II, cap. .\xi.

que l'on doit admirer davantage de sa fermeté ou de sa bonté, de son caractère ou de son cœur.

Sans se porter aux monstrueuses cruautés des ithaciens, une secte de ce temps exagérait la rigueur de la justice chrétienne jusqu'à fermer à un certain nombre de pécheurs le retour à la grâce. La secte avait pour pères deux prêtres du m" siècle, Novatien de Rome, et Novatus de Carthage , qui s'étaient séparés de la communion des papes Fabien et Corneille , faisant un crime au Saint-Siège d'admettre à la pénitence et à l'absolution les chrétiens convaincus d'avoir apostasie devant les persécuteurs.

L'erreur avait survécu à ses premiers auteurs, et elle ralliait à elle un parti de farouches rigoristes, qui se donnait le nom modeste de cathares, c'est-à-dire de purs. En outre de l'apostasie , ils admettaient plusieurs sortes de crimes irrémissibles , invectivant contre le relâche- -ment de l'Église. Par contre , les stoïciens étaient tenus parmi eux en singulière estime; et, de vrai, les novatiens étaient plus près de la roideur de ces philosophes du Portique que du miséricordieux esprit de l'Evangile. Méconnaissant le cœur de Dieu, et désespérant de la conscience de l'homme, ils trouvaient leur condamnation dans cette réponse de Constantin à l'un d'eux, qui venait de lui dérouler son implacable doctrine : « Prends donc une échelle pour toi, ô Acesius, et monte au ciel tout seul ' ! »

Ambroise s'effraya des progrès que cette secte faisait autour de lui, et ce fut pour les arrêter qu'il écrivit les deux livres de la Pénitence -. Également éloigné du rigorisme des novatiens et d'un amollissement fatal à la discipline ,

1 Socrat. Ilist. eccl. lib. I, cap. x.

2 V. -Admonilio in lib. Pœnil., t. H , p. 385. L'édition bénédictine place approximalivenienl la date de cet ouvrage vers 384.

421 L.V MISÉRICORDE DWMBUOISE

il déclara vouloir prendre conseil uniquement de la modération. Il ne craint pas de l'appeler « la plus belle des vertus », parce qu'elle est à la fois ce qu'il y a de plus doux et ce qui contient le plus de force. Ce fut sous les auspices de cette vertu que le docteur plaça son livre et ses discours :

« Seule la modération a propagé l'Église rachetée par le sang de Jésus-Christ. Elle présente à la terre l'image du Dieu bon, se montre bienveillante envers. tous, et se garde des pensées propres à troubler les esprits et à désespérer les âmes '. »

Les deux livres sur la Pénitence sont composés dans cet esprit pastoral et chrétien. Le premier établit la loi de la miséricorde ; le second anéantit les objections proposées contre l'inépuisable clémence du Dieu bon. Ambroise expliquait admirablement cette indulgente doctrine en exposant aux pasteurs les paroles et la conduite du Sauveur des hommes :

« Notre-Seigneur Jésus-Christ a compassion de nous ; il vient pour nous attirer, bien loin de nous éloigner ; c'est le Doux et l'Humble de cœur ; c'est lui qui criait : « Venez tous, vous qui souffrez , vous qui êtes accablés, et je vous reposerai ! » Entendez bien qu'il veut nous reposer, nous refaire, mais non point nous charger. Aussi ne reconnaîtil pour ses disciples que ceux qui, semblables à lui, ne repoussent pas son peuple, mais lui ouvrent les bras. Quant à ceux qui substituent la dureté à la douceur, et l'orgueil à l'humilité, ils ne lui appartiennent point; ils ne sont pas ses disciples. Malheureux ! ils demandent miséricorde pour eux , et ils la refusent aux autres - !

1 Moderatio propc omnium virlutum pulcherrima est... Sola est qutc Domini quœsitam sanguine Ecclesiam propagaverit, imitatrix beneficii cœlestis, etc. (De Pœnit. lib. I, cap. i, n. 1 , 2.)

2 Dominus Jésus compassus est nobis, ut ad se vocaret, non ut dclerreret. Mitis venit, venit humilis... Moritoque taies discipulos elegit qui , dominiccC voluntatis interprètes , plebom Dei colligerenl , non repudiarent. [Ibid., lib. I, cap. i, n. 3, p 39<1.)

« Or tels sont ces novatiens qui se font appeler ptirs. Voyez jusqu'à quel excès se porte leur aveugle rage ! Tandis que Jésus-Christ intercède pour les pécheurs, Novatienles condamne; tandis que Jésus-Christ les lave de son sang, Novatien les voue à la mort ; tandis que Jésus leur répète que son joug est doux et son fardeau léger, Novatien les écrase d'un fardeau accablant, d'un joug intolérable *. Que Jésus est bien plus miséricordieux que les hommes ! Véritable bon Samaritain , c'est lui qui , rencontrant le voyageur blessé, à demi mort, verse sur ses blessures le baume du vin et de l'huile, puis le conduit à l'hôtellerie ^. Véritable père du prodigue, c'est lui qui accourt à îa rencontre du pécheur, lui met au doigt l'anneau de la réconciliation, le fait asseoir à une table où le veau gras figure l'agneau de la Pâque que Jésus nous donne dans le sacrement de son corps et de son sang ^ !

« Le salut des pécheurs , c'est la gloire de Jésus- Christ , c'est la joie de ses anges. « Les anges, est-il écrit, se réjouissent plus de la conversion d'un seul pécheur que de la persévérance de quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pardon ! » Et comment Jésus-Christ pourrait- il laisser périr ceux qui reviennent à lui , et qui , renonçant à toutes les fêtes de la terre , se nourrissent de leurs jeûnes et s'abreuvent de leurs larmes * ! »

Les larmes, les jeûnes, le renoncement, telle est la condition que le docteur met au. pardon ; car il ne sépare pas la justice de Dieu de sa miséricorde. S'il s'en était tenu à prêcher l'indulgence, on aurait pu se faire de la bonté de Dieu un encouragement à transgresser sa loi. Après une vie traînée dans les boues du péché, on aurait pu se figurer qu'il

1 De Pœnitent. lib. I, cap. i,n. 4.

2 Ibid., lib. I. cap. vi, n. 27, p. 397.

'« Ibid., lib. II, cap. m, d. 18, p. 420. 4 Ibid., lib. I, cap. v, n. 26, p. 397.

suffisait de venir s'agenouiller devant ce Dieu , et lui dire, « Seigneur , » pour que l'absolution nous rouvrît les deux portes de l'Église et du ciel. La pénitence perdant ainsi son sens austère, on aurait vu se lever des siècles comme le notre, où les âmes, se faisant un Jésus sans sa croix, auraient accommodé leur faux clirislianismc avec toutes les mollesses ; Ambroisc ne le voulait pas. L'indulgence qu'il préconise n'est pas l'impunité. Son livre, comme le titre le dit, est un code de Pénitence; et ce qui en ressort est que, le péché étant un crime, l'expiation est un devoir, la réparation une loi, la vie du christianisme une vie de sacrifice; ainsi, lorsqu'on a eu le malheur de tomber, on ne se relève qu'au Calvaire, dans les bras de la croix.

Ambroise commandait premièrement le changement du cœur : « Il me serait plus facile de trouver des chrétiens ayant gardé l'innocence que de trouver des péc heurs parfaitement pénitents. Car prétendait- on faire une vraie pénitence en briguant les honneurs, en continuant à s'enivrer et à vivre au sein de la volupté? Il faut renoncer au siècle, retrancher de son sommeil, l'entrecouper de ses gémissements, l'interrompre par la prière. Il faut vivre comme si le monde n'était plus rien pour nous, se renoncer soi-même, se transformer tout entier. C'est ainsi qu'avait fait ce jeune libertin qui, au retour d'un voyage où il s'était converti , rencontra la complice de ses désordres passés. Celle-ci, s'étonnant de ne pas le voir venir à elle, croit qu'il ne la reconnaît pas , et l'aborde la première en lui disant : « C'est moi ! — Oui, mais moi je ne suis plus moi, » lui répond le converti en lui tournant le dos *. »

La Confession s'affirme, dans la doctrine d'Ambroise , comme une partie essentielle de la pénitence , et une des principales conditions du pardon :

1 De Pœnilent. lib. Il, cap. x,n. 98, p. i27.

(( Montre-toi au médecin, présente-lui ta blessure pour qu'il puisse te guérir. Dieu , sans doute , connaît ton mal avant que tu le dises ; mais il veut en entendre l'aveu de ta propre bouche •. N'attends pas qu'on t'accuse ; si tu t'accuses toi-même, tu n'auras pas à craindre un autre accusateur - ; car l'humble confession des péchés nous délivre de la chaîne de nos crimes '. »

Du reste, partout le docteur, fidèle témoin de la loi et de la tradition, enseigne cette obligation et cette efficacité de l'aveu. « Le juste, disait-il, est son propre accusateur. Personne ne peut prétendre à être justifié de son péché, si d'abord il ne l'a confessé. C'est ce que dit le Seigneur : « Avoue tes iniquités pour être pardonné^. » Les péchés sont remis par la parole de Dieu, dont le lévite est l'interprète et comme l'exécuteur. Ils sont remis par le prêtre et la puissance de son ministère sacré ^. »

Ainsi la discipline des âmes avait son tribunal, dont le juge était le prêtre. Le repentir lui amenait librement le coupable, qui commençait l'expiation par l'aveu de ses fautes. Puis l'abstinence, l'aumône, l'humiliation, l'affranchissaient de la triple chaînedela volupté, de l'avarice et de l'orgueil ; de sorte que la pénitence, loi de sujétion, devenait réellement une loi de liberté, en rendant à l'homme déchu l'empire de lui-même.

i Ostende medico vulnus luum, ut sanari possis. Et si non monslraveris, novît : sed a te expetit audire vocem luam. {De Pœnitent. lib. II, cap. vm, n. G6, p. 460.)

2 Praeveni accusatorem tuum. Si le ipse accusaveris, accusalorem nullum timebis. {Ibid., lib. II, cap. vu, n. 53, p. 428.]

3 Solvit enim criminum nexus verecunda confessio peccalorum. (Jbid., lib. II, cap. vi, n. 40, p. 426.)

4 Non polest quisquam juslificari a peccalo nisi fueril ante confessas. (De Paradiso cap. xiv, n. 71 ; t. I, p. 781.)

5 Remit lunlur peccala per officiain sacerdolis, sacrumque minislerium. (De Cain et Abel lib. II, cap. iv, n. 13.)

Mais ce n'était là encore que la pénitence privée : il y on avait une autre ; et le livre d'Ambroise nous remet sous les yeux le tableau effrayant de la pénitence publique , telle que l'avait réglée l'antique discipline. Il n'importait pas peu au bien de la société que l'exemple réparateur fût placé dans la même lumière que le scandale , et que l'expiation fût aussi solennelle que l'avait été la prévarication. Or tel était le but de la pénitence publique, forte police des âmes qui, servant de contre-poids à la dégradation contagieuse des hommes, maintenait dans l'Église ce haut niveau moral qui est le meilleur fruit d'une religion divine et sa plus belle marque.

Cette pénitence, du moins alors, était essentiellement volontaire; l'Église ne voulait y contraindre personne. Elle se contentait de priver le prévaricateur du droit de prendre place dans l'assemblée chrétienne, d'y faire l'oblation, d'y recevoir la communion : alors c'était à lui de demander la pénitence que l'évêquelui faisait la grâce de lui accorder.

Seules, les fautes publiques scandaleuses et graves, comme l'homicide, l'adultère et l'idolâtrie, pouvaient y être soumises ; la durée des peines et leur sévérité étaient proportionnées à la gravité du crime. Les quatre ordres de pénitents distingués dans la primitive discipline nous sont clairement désignés dans le traité d'Ambroise. On y voit les Pleurants, revêtus d'habits noirs, portant la barbe longue, agenouillés sur la cendre, et couverts du cilice, se tenant loin des fidèles, à la porte de la basilique, et implorant les prières de ceux qui venaient adorer. L'ordre des Écoutants était, comme le précédent, relégué dans V atrium; mais il leur était permis de pénétrer dans l'église pour le temps de l'instruction. Aux Prosternés on accordait de venir s'humilier plus près du saint autel, et d'y demeurer la face contre terre pour adorer durant les saints mystères. Les Consistaiits pouvaient prier debout comme les fidèles, mais sans participer encore

aux sacrements. Il fallait passer par ces épreuves successives avant de recevoir l'absolution de l'évêque. Cette réconciliation solennelle , à Milan , avait lieu le vendredi et le samedi de la semaine sainte , comme chez les Orientaux.

Mais, avant de l'obtenir, par quelles longues souffrances et quelles supplications ne fallait -il pas l'acheter! Ambroise nous l'apprend. « Je veux, dit-il, que le coupable implore son pardon, qu'il le demande par ses larmes, qu'il fasse intercéder les sanglots de tout le peuple. Que si la communion lui est refusée une seconde et une troisième fois, je veux qu'il se reproche de n'avoir point prié assez, qu'il revienne vers l'évêque, qu'il implore sa pitié, qu'il embrasse ses pieds, les couvrant de baisers, les arrosant de larmes, ne voulant pas s'en détacher qu'il n'ait entendu cette parole de Jésus : Beaucoup de péchés luisant remis, j^circe qu'il a beaucoup aimé K

« J'ai vu, ajoute-t-il, j'ai vu des pénitents creuser sur leur visage de longs sillons de larmes. Ils s'étendaient à terre devant la porte de l'église , afin d'être foulés aux pieds des passants ; et pâles, exténués par un jeûne continuel, ils portaient dans un corps vivant l'image delà mort -. »

Ce spectacle était une prédication. Qu'ils le sussent ou non, ces pénitents vengeaient exemplairement sur euxmêmes les droits de la justice , de la sainteté ou de la foi.

1 Volo veniam reus speret, petat eam lacrymis, petat gemitibus , petat populi totius flelibus; ut ignoscatur obsecret. Et cum secundo aut tertio fuerit dilata ejus communio, credat remissius se supplicasse, fletus augeat, miserabilior postea revertalur, teneat pedes brachiis, osculetur osculis, lavet flelibus, etc. {De Pœnitent. lib. I, cap. XVI, n. 90.)

2 Cogriovi quosdam in pœnitenlia sulcasse vullum lacrymis, stravisse corpus eum calcandum omnibus, jejuno ore semper et pallido, mortis speciem spiranti in corpore praclulisse. [Ibid., n. 91.)

Ils relevaient la loi et la conscience publique, enfantant dans leurs larmes des mœurs plus chrétiennes et un avenir plus doux.

Mais, pourque l'exemple obtînt cette efficacité, il fallait que toute la société des chrétiens s'intéressât à ces expia lions, et qu'elle y prît sa part de compassion et de prière. Ambroise veut que le deuil d'un seul devienne le deuil de tous. « Que toute l'Église pleure sur toi, disait-il au pénitent, qu'elle te lave de ses larmes; que, voyant celte douleur générale, Jésus puisse te dire : « Heureux sont « les tristes, parce qu'ils seront consolés ! » Jésus aime les larmes que la famille entière verse sur un de ses membres ' ! »

L'évêque citait à l'appui Marthe et Marie pleurant sur le sépulcre de Lazare. Ce Lazare au tombeau est la figure du pécheur. — « Mais ce pécheur, où est-il ? se demande le saint homme. Est-il besoin de le chercher dans un autre que moi ? »

A ce retour sur lui-même, Ambroise s'émeut, se trouble ; son indignité l'accable , il se tourne vers Dieu, et de son àme confuse s'échappe un de ces cris d'humilité qui ne peuvent sortir que du grand cœur des saints.

« Seigneur Jésus, daignez venir à mon sépulcre. Pleurez sur moi, purifiez -moi; car mes yeux sont trop secs pour me laver de mes péchés. Donnez-moi un de vos soupirs, et je serai sauvé; une seule de vos larmes, et je serai purifié, et j'entendrai la voix qui me tirera du tombeau de ce misérable corps. Vous me direz : « Sors dehors ! » Et alors mes pensées se dégageront de l'étreinte des choses corporelles ; elles monteront vers le Christ , elles s'épanouiront dans ses clartés; et désormais, méprisant les

1 Fleal pro le maler Ecclesia, et culpam tuam lacrymis lavet... Christus amat ut pro uno multi rogent, etc. {De Pœnitoit. \\b. 11, cap. X , n. 92, p. 'iSc'.)

œuvres de ténèbres, je n'aurai plus de goût que pour les œuvres de la lumière. Appelez-moi comme Lazare ! Je suis lié par mes péchés : j'ai les pieds entravés, j'ai les mains attachées. Mais dites un seul mot, et je serai délivré, et je sortirai, et j'irai m'asseoir à la table de votre festin, et je respirerai le parfum qui remplissait autrefos la maison où la pécheresse avait embaumé vos pieds divins •. »

C'est à cette pécheresse qu'Ambroise ne craignait pas de se comparer lui-même. Rappelant la condition d'où Dieu l'avait tiré, il protestait que , pécheur lui-même, il ne voulait être que le père et l'ami des pécheurs, pour les plaindre , les guérir et les pardonner.

« On disait de Marie, pendant qu'elle répandait son baume sur les pieds de Jésus-Christ : « Le Seigneur ne sait pas ce qu'est cette femme. » On dira pareillement de moi : « Voici un homme qui n'a pas été nourri sur le sein de l'Église , mais qui du milieu du siècle a été appelé à l'honneur du sacerdoce. Il a obtenu cet honneur, nullement par son propre mérite, mais par la grâce du Christ, qui a daigné l'admettre à sa divine table et le nourrir du pain descendu des cieux. »

« Oui, c'est vous seul, Seigneur, qui m'avez honoré, malgré moi, de cette grâce : vous me la conserverez ' ! Je suis le dernier des évêques , et le plus pauvre en mérites. Mais puisque j'ai reçu la mission de tr.availler pour votre sainte Église, ne permettez pas qu'un misérable appelé par vous au sacerdoce succombe dans ce ministère. Donnez-moi pour toute science de savoir compatir aux misères des pécheurs. Apprenez-moi la grande

1 Utinarn ad hoc monumentum meum digneris accedere, Domine Jesu ! Tuis me lacrymis laves, etc. [De Pœnitent. lib. II, cap. viii, n. 71, p. 431.)

2 Dicetur enim : Ecce illc non in Ecclesia nutrilus suni, etc. [Ibid., lib. II, cap. viii, n. 72.'

432 LA MISÉKICORDE D'AMBUOISE

vertu dont il est dit : « Vous ne vous réjouirez pas au jour de la perdition des enfants de Juda , et vous n'élèverez pas une voix orgueilleuse au jour de leur tribulation. » Chaque fois que j'apprendrai qu'un chrétien a fait une chute, je ne le reprendrai pas rudement, mais je le plaindrai, mais je pleurerai et je m'affligerai avec lui. En pleurant sur les autres, je pleurerai sur moi-même, et je répéterai avec les livres saints : w La malheureuse Thamar est plus juste que moi * ! »

Tel est donc l'esprit du livre sur la Pénitence. « Voilà, dit Thomassin, voilà le commencement de la police de l' Église , fondée sur les maximes et sur les exemples d'une incroyable bonté et d'une charitable complaisance ! En effet, ce n'est que la miséricorde infinie de Dieu, la bonté et la douceur incompréhensibles de Jésus- Christ, l'indulgence plénière et le pardon général de tous nos crimes, qui peuvent avoir donné naissance à l'Eglise. La sévérité est donc postérieure à l'accommodement. La condescendance et la bonté est l'esprit et la nature même de Celui quia fondé l'Église sur sa croix, et l'a cimentée de son sang. La rigueur n'est venue qu'au secours de la clémence, dont nous abusons '. »

L'évêque n'eut que trop tôt l'occasion d'exercer cette clémence chrétienne envers une vierge coupable d'avoir manq-ué à ses vœux. Il s'était toujours montré saintement jaloux de l'honneur de ses filles ; et nous avons de lui deux lettres considérable, fort sévères et très- vives, adressées

1 Tamen quia el ego laborom aliquempro sancla Ecclesia tua suscepi, hune fructum luere , ne quem perditum vocasti ad sacerdoliuni eum sacerdotem perire paliaris. Ac primum da ut condolere norini peccantibus intimo affectu. Haic est enim sunima virlus. (De Pœnitent. Iib. II, cap. VII, n. 73.)

2 Thomarisia, de la Discipline de VÉglise, part. II, liv. I, ch. lvi , 11. IS; t. II, p. 3CG.

à Syagrius, Tévêque de Vérone, qui avait accueilli trop témérairement une accusation contre Indicia , une des vierges de la société de Marcelline'.

Une autre vierge vivait dans la retraite à Milan : elle s'appelait Suzanne. Ses parents, surtout son père, s'étaient d'abord opposés à sa profession ; mais cédant à ses prières et aux avertissements que la vierge prétendait avoir reçus du Ciel, la famille chrétienne l'avait donnée à Dieu avec une joie courageuse -'. C'était Âmbroise luimême qui l'avait consacrée le jour même de Pâques , au milieu d'une grande foule de néophytes témoins de ces noces qu'on croyait devoir être éternelles '.

Suzanne commença par donner à l'Eglise de si belles espérances, que l'évêque un instant la crut appelée à devenir le soutien de l'institiit virginal à Milan. Il avait même vengé sa réputation de certains bruits calomnieux, lorsque trois ans plus tard le scandale éclata, et Ambroise n'eut plus qu'à pleurer sur l'opprobre de cette fdle coupable.

Ce fut alors qu'il lui adressa son Épîlre ou plutôt son élégie sur la Chute d'une vierge. Dans cette pièce l'évêque ne la ménageait point. 11 fallait dessiller les yeux de la pécheresse séduite et aveuglée, la faire rougir d'elle-même, lui montrer le fond de l'abîme ouvert sous ses pas , et provoquer en elle une de ces tempêtes qui purifient la conscience dans une pluie de larmes :

« C'est à vous que je m'adresse, lui disait- il, vous que je n'ose appeler de votre nom de Suzanne : car comment vous conserver le nom du lis dont vous n'avez plus la blancheur? Vous étiez une fleur dans le jardin de Dieu,

1 Epist. V el VI ; l. II, p. TCo cl 771.

2 De Lapsu virginis consecratu' cap. iv, n. 17. Les béncdiclins lo Nourry et du Frische démontrent raulhenticilë de cet écrit d'Ambroisc. Admonit. l. II, p. 303.

3 Ihid., cap. v,10.

434 LA MISI^:RIC0RDE D'AMDUOISE

une fleur de l'Église, une épouse de Jésus-Christ, le sanctuaire de l'Esprit- Saint. Vous étiez celle colombe dont parle le Psalmisle, qui a les ailes argentées et l'éclatant reflet de l'or; vous étiez cotte étoile placée dans la main du Seigneur, et qui brille au-dessus delà région des orages. Et maintenant qu'èles-vous ? Malheur à vous , pauvre fdle , qui en perdant l'honneur avez perdu tant de biens • ! »

L'évequelui demandait ensuite comment elle pouvait affronter le regard des justes sur la terre et des saints dans le ciel -. Dans le ciel il lui faisait voir saint Jean, Marie, Agnès, Thècle, puis tous les anges se voilant la face devant leur sœur déchue ^ Sur la terre c'étaient son père , sa mère, ses frères , ses sœurs , naguère fiers de ses vertus, mais qui, déshonorés p'ar celte indigne enfant, pleuraient maintenant sur sa honte, et maudissaient le jour qui l'avait vue naître ^

De son foyer désolé, Ambroise la traînait en pensée à l'église. Là il ressuscitait le souvenir de la fête de sa progression, alors que, s'avançant entre les néophytes revêtus de robes blanches et portant les flambeaux, elle marchait à l'autel pareille à la fiancée d'un grand roi ^. « Mes larmes, disait-il, s'échappent à ce souvenir, et je sens des regrets qui me transpercent le cœur *^. » Il lui rappelait l'hymne de la virginité, que lui-même avait composé et dans lequel elle chantait les divines prérogatives de cet étal angélique \ Il lui faisait souvenir du monastère

1 De Lapsu virginis cnp. ii, n. o, G, 7, 8.

2 Ibid., cap. m, n. 9.

3 Ibid., cap. II.

i Ibid., cap. IV , n. 17.

B Ibid., cap. V, n. 19.

•5 Ibid., cap. V, n. 20.

7 Frustra hymnum virgiiiilalis exposui quo et gloriam proposili et obscrvantiam pariter decanlares. {Ibid., n. 2.) Celte hymne de la virginité est celle qui commence par ces mots ;

OÙ il l'avait conduite," afin qu'elle y trouvât asile, sauvegarde et édification •. Il lui remettait devant les yeux les grâces et les joies de la vie religieuse : tout ce tableau est plein de précieuses lumières pour l'histoire de l'institut des vierges au iv*' siècle :

« Vous ne pensiez donc pas à votre robe virginale? Vous ne vous rappeliez plus les processions de l'église et les chœurs sacrés de vos compagnes? Vous ne voyiez plus reluire devant vous les lampes allumées pour les saintes veilles delà nuit? Vous n'entendiez plus le chant des hymnes spirituelles, et les paroles célestes qui vous disent de respecter en vous le temple de Dieu ' ? Vous ne vous êtes plus souvenue de ce lieu séparé, de cette place distinguée que vous aviez à l'église, et où les plus religieuses, les plus nobles dames de la ville venaient vous demander le sacré baiser, elles cependant plus saintes que vous '? »

C'était assez avoir abattu la pécheresse. Dans une seconde partie de sa lettre, le pasteur ne voit plus en elle que la brebis égarée et blessée, qu'il faut ramener au bercail. La faute de Suzanne était de celles qui tombaientsous le coup des lois pénitentielles de l'Église : la repentie s'y soumit. C'est là, dans l'exercice de cette pénitence si rude pour une femme, à genoux dans l'atrium de la basilique de Milan, ou cachée dans la retraite prescrite par le pon-

Jesu, corona virginum. Le D'^Biraghi démontre parfailement son authenticité et son entière conformité avec les écrits du docteur, et en particulier avec son ouvrage : DeLapsu virgmis.

1 De Lapsu virginis cap. vu, n. 28.

2 Quomodo non veniebat in mentem habitas virginalis, processus in ccclesiam inter virgineos choros? Quomodo oculos tuos non pertingebat lux vigiliarum ? aurcs tuas non penetrabat hymnorum spiritalium canlus? etc. [Ibid., cap. vi, n. 22.)

3 lllum locum tabulis separalum in quo in ecclesia slabas, recordari dcbuisli , ad quem religiosœ malronœ et nobiles certatim corruebant, tua oscula pelenles. [Ibid., cap. vi, n. 24.)

43t) LA MISERICORDE D'AMBROISE

Ufc, qu'il faut revoir la chrétienne. Là elle redevien(îra cligne du Dieu qui reçut Madeleine à sa croix, et nous fera comprendre à quel prix ri']glise reparait les ruines des àincs immortelles.

« Soyez à vous-même un juge et un bourreau, lui écrivait Ambroise. Iletranchez de votre vie toute attache terrestre. Regardez-vous comme morte, car vous l'êtes en eflet, et songez aux moyens de vous ressuscit-er. Revêtezvous d'habits de deuil; infligez à votre esprit, à votre corps, à tous vos sens, de justes macérations. Coupez cette chevelure, sujet de votre orgueil et occasion de votre perte. Faites pleurer ces yeux qui ont été criminels ; faites pâlir ce visage qu'enflammait la passion. Domptez, méprisez, défigurez sous le cilice et la cendre un corps trop fier de sa beauté. Faites fôiidre comme la cire, faites jeûner, faites souffrir ce cœur que l'ennemi a vaincu. Châtiez un esprit fait pour gouverner les sens, et qui a subi leur joug. Puis, une fois entrée dans cette voie, avancez! Pauvre naufragée que vous êtes, attachez-vous fortement à celte planche de salut, et ne la quittez point que vous ne soyez au port ! N'attendez plus désormais aucune grâce des hommes: les hommes vous ont trompée par leurs vaincs promesses ; mais espérez en Dieu, que vous avez offensé , et qui vous guérira au jour de son jugement ♦. » • jNIais il y avait quelqu'un de plus coupable, et conséquemment de plus punissable que la vierge séduite; c'était le séducteur. Les lois divines et humaines n'auront jamais trop de rigueurs contre les misérables qui, se faisant de la vertu une proie, rejettent ensuite leurs victimes sur le seuil du désespoir. Dans une vive apostrophe, l'évêque de Milan comparait le séducteur de la

1 Facti tui i|isajude.\ eslo cruJelior... quasi morluam cxistimans, sicut et es, quomodo possis revi viscère cogila. Deinde lugubris tibi .accipienda est veslisi.. Am|)Ulentur crines ; denuanl oculi lacrymis. etc. {De Lapsu virgintsca^. viii, n. 3a.)

vierge à Ballhasar profanant dans l'orgie les vases de l'aulel, la nuit même où Dieu écrivait sa sentence et préparait sa ruine. L'indignation d'Ambroise ne lui épargnait aucune des qualifications que méritait son attentat. Mais, lui aussi, pouvait mériter son pardon en se soumettant aux rigueurs de la pénitence publique : «Allez prendre vous-même les chaînes delà pénitence; imposez à votre vie la douleur et le jeûne; implorez l'assistance des prières des saints ; jetez -vous aux pieds des justes ; n'amassez pas sur votre tête, par l'impénitence, des trésors de colère pour le jour du jugement. Mais plutôt préparezvous, par votre deuil et vos larmes, un recours puissant auprès de la justice de Dieu '. »

Il n'y a que l'Évangile qui sache ainsi concilier la justice avec la grâce; et l'on put voir bientôt, par un exemple contraire , quel esprit différent animait l'ancien culte qui lui disputait l'empire. Une vestale infortunée, nommée Primigénie, ayant violé ses vœux, Symmaque, préfet de Rome, n'eut pas de repos qu'il n'eût obtenu des magistrats que la vierge coupable fût enterrée vive, selon l'antique et cruel usage des ancêtres -. Tel était ce paganisme. 11 demandait à des êtres fragiles des vertus surhumaines sans leur ouvrir les sources de la préservation; puis, la faute commise, au lieu de leur donner le moyen de se réhabiliter, il les envoyait au supplice. L'Évangile, au contraire , ne demande pas que le pécheur meure, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. Ainsi dans la charitable religion de Jésus -Christ se fait cette fraternelle rencontre de la Vérité et de la Miséricorde célébrée par le Psalmisle.

Ainsi la Justice et la Paix se donnent le baiser de l'alliance dans l'âme à la fois forte et douce d'Ambroise.

i De te aulem quiddicam, filio serpenlis, minirilro diaboli, violatore lempli Dei , elc. ? [De Lapsu virginis cap. ix, n. 39.) 2 Symmach. Epist. lib. IX: Epist. cxxviii, cxxix.

C'était une âme héroïque , nous l'avons déjà vu , et nous Talions voir encore. Mais le christianisme a mis des âmes de héros dans des cœurs de chair; et c'est ce qui rend ces hommes aimables autant que grands. La bonté dans la faiblesse n'est guère attrayante, car on se dit : C'est peut-être de la faiblesse encore. Mais la bonté dans la force a un charme presque divin. Elle ravit à la fois l'hommage et l'attendrissement, l'applaudissement et les larmes, elle émeut au-dessus de tout : c'est une apparition du Dieu très-grand et très-bon.

CHAPITPxE IV

MASSACRE DE TIIESSALONIQUE PÉNITENCE DE THÉODOSE ET CONDUITE d'amBROISE

Le caractère de Théodose à peine cocrigé par Ambroise. — Révolte de Thessalonique. — L'intercession d'Ambroise est écartée. — Massacre de Thessalonique. — Soulèvement de l'opinion dans le peuple et l'Église. — Avertissement céleste reçu par Ambroise. — Son admirable lettre à Théodose. — L'excommunication est dénoncée. — Ambroise arrête l'empereur sur le seuil de l'église.

Combats intérieurs du prince. — Prédication publique del'évèque, et ses allusions. — Tristesse de Théodose à la veille de Noël. — Vaine médiation de Rufin auprès d'Ambroise. — Théodose vient recevoir la pénitence. — 11 porte une loi de clémence.

Redoublement de piété chez Théodose. — Ses lois protectrices de la foi et de la morale chrétiennes. — Ambroise s'entremet pour finir le schisme d'Antioche. — Concile de Capoue. — L'exemple d'Ambroise.

Ambroise avait laissé Théodose vainqueur, et lui avait appris à user de la victoire modérément et chrétiennement, au profit de la charité et delà religion. Empereur d'Orient, protecteur du jeune empereur d'Occident , et en réalité seul maître du monde romain, Théodose souhaitait de voir son vaste empire uni dans la même foi, comme il était alors rangé sous le même sceptre. Les grandes métropoles du polythéisme ou de la philosophie se rendaient à Jésus-Christ. Après Rome, Alexandrie renversait ses idoles,

itO MASSACRE DE THESSALONIQUE

cl le fameux sanctuaire du Sdrapéon s'écroulait en livrant le secret de ses mystères ridicules ou infâmes.

La brillante Anlioche avait d'abord moins bien mérité de l'empereur, et une sédition sanglante avait mis la cité à deux doigts de sa ruine. Mais son repentir public, l'intervention suppliante du vieil évoque Flavien, avaient fléchi en sa faveur la clémence de l'empereur.

Dans cette clémence de Théodose, on se plaisait à voir la victoire de l'Évangile sur une nature altière et un caractère emporté. Son premier mouvement d'irritation passé , il retrouvait dans sa foi l'apaisement de sa colère et le regret de ses violences. C'est lui qui, f)ardonnant à des ennemis vaincus , avait prononcé cette généreuse parole : « Que n'ai-je aussi le pouvoir de ressusciter les morts ! » Mais dès que l'homme exerce un pouvoir absolu , et n'a contre les écarts de son intelligence ou de sa volonté aucune barrière politique, il est bien difficile qu'il ne tombe pas un jour ou l'autre dans quelque acte de démence. Un effrayant exemple allait montrer au monde ce que peut devenir, même entre des mains honnêtes, une puissance sans frein —

La ville de Thessalonique était une des plus considérables de l'Europe orientale. Elle n'était pas seulement la métropole de la Macédoine; elle commandait encore à plusieurs grandes provinces de la préfecture d'Illyrie. Celui qui l'administrait alors était un homme de courage et de vertu, nommé F3otheric. Dans le courant de J'année 390, Bolheric, amide Théodose, avait, pour célébrer la victoire de l'empereur sur le tyran Maxime, donné des fêles magnifiques dans lesquelles le peuple s'était épris ridiculement pour un cocher du cirque qui excellait dans son art. Celait un misérable que ses mœurs infâmes firent bientôt incarcérer par le gouverneur. On pouvait impunément tout ravir à ce peuple frivole , excepté les instruments de ses plaisirs : l'emprisonnement du cocher fut le

sujet d'une sédition. La foule demanda l'élargissement de son favori ; on se rua à main armée sur le palais de Botheric, que l'on blessa à mort ; plusieurs autres magistrats furent assaillis de pierres, meurtris, assommés, tramés par les rues de la ville, où l'on vit se produire ces scènes de fureur sauvage dont on est condamné à voir, de siècle en siècle, se renouveler le spectacle, à la honte de l'humanité.

Théodose était à Milan quand cette nouvelle le surprit elle frappa au cœur. Il aimait Thessalonique; c'était là qu'il avait établi son quartier général dans la guerre contre les Goths, et le nom de cette ville se mêlait à celui de ses premières victoires. C'était là, surtout, qu'il avait reçu le baptême des mains du saint évêque Aschole ; de sorte que cette ville était devenue pour lui une seconde patrie. Ces souvenirs outragés, ces bienfaits méconnus, ces violences insensées , l'énormité de l'injure et la violation de la majesté romaine mortellement atteinte dans son représentant, appelaient une justice que malheureusement le despotisme impérial pouvait faire dégénérer en une vengeance arbitraire et sanglante.

Ambroise le redoutait. S'étant rendu au palais dans ces circonstances, il avait été saisi d'épouvante en voyant l'exaspération mal contenue de Théodose. L'explosion de ce ressentiment lui paraissait imminente; il l'avait conjuré de ne pas obéir à ce premier courroux , atin de ne point confondre dans un même châtiment innocents et coupables. L'empereur par déférence promit d'être indulgent', maison réservant toujours le droit de la justice , dont l'équitable Ambroise espérait seulement modérer les rigueurs, sans prétendre aucunement en arrêter le cours. - Malheureusement Théodose écoutait d'autres conseils.

1 Promiscrat cnim illi impcrator se veniam daluruin civibus supradiclaîcivitalis. (Paulin, in Vila Ambros.,n. 2\, p. 7 )

4i2 MASSACUE DE THESSALONIQUE

Le plus puissant personnage de la cour était alors le maître des offices, Rufin, dont la vie devait offrir un si dramatique exemple des vicissitudes extrêmes de la fortune, il fit entendre au prince qu'après tant de révoltes trop facilement pardonnées, il fallait un châtiment qui ralïermît le pouvoir et assurât le bon ordre à quelque prix que ce fut ; le crime de Thessalonique ressortissant uniquement de la juridiction civile, l'Église et le clergé n'avaient rien à y voir; l'on ne pouvait donc se mettre trop en garde contre Ambroise, plus empressé d'accroître sa popularité que le prestige d'un pouvoir compromis par une clémence voisine de la faiblesse. Ces raisons trouvèrent ïhéodose d'autant plus docile qu'on l'avait entendu plusieurs fois se plaindre des indiscrétions qui livraient les secrets du Consistoire à l'évoque, et le mettaient à même de contrôler ses actes, avant qu'ils devinssent publics'. Il fut décidé que cette fois on ne laisserait rien percer des' mesures concertées contre Thessalonique. On fit plus : afin de se soustraire à la médiation d'un solliciteur aussi persuasif que bien informé, l'empereur prit le parti de sortir de Milan pour n'y reparaître qu'après l'entière exécution de ses mystérieux conseils.

Ambroise était tranquille. Pleinement rassuré par la parole de Théodose, il avait réuni autour de lui plusieurs des évêques de la Gaule. L'objet de ce synode était la déposition des évêques convaincus d'avoir trempé dans le meurtre des malheureux priscillianistes, ou, comme d'autres prétendent, la condamnation du moine hérétique Jovinien, dont nous parlerons plus tard. Ce fut au sein de ces pacifiques travaux que l'effroyable nouvelle du massacre de Thessalonique vint surprendre Ambroise et le consterner.

1 Motus enim fréquenter es quod acl me pervenissenl aliqua, qu;e in Consistorio tuo aialuta forent. (Epist i.i, n. 2.)

Le châtiment infligé à la malheureuse ville dépassait toutes les bornes de la cruauté et de la perfidie. On avait prétexté des réjouissances publiques pour attirer dans le cirque citoyens et étrangers. Ils s'y pressaient en foule sans défiance du piège qui leur était tendu , quand , à un signal donné, les soldats enveloppent l'arène, fondent sur la multitude, frappent, massacrent, égorgent, poursuivent les fuyards, inondent de sang les rues et les places publiques, et après trois heures d'une boucherie barbare laissent sept mille cadavres étendus sur le sol.

On dit qu'épouvanté lui-même de ses ordres. Théodose avait voulu ensuite les révoquer; mais il était trop tard, le crime était consommé. Le peuple terrifié se transmettait le récit de cet égorgement, cherchant en vain dans les annales des règnes les plus exécrables quelque chose à lui comparer. A ces scènes d'horreur se mêlaient de ces traits de dévouement et de tendresse qui, en rendant les victimes plus aimables et plus grandes , rendent les meurtriers plus odieux. Un esclave s'était offert généreusement à la mort, à la place de son maître. Un père ne pouvant se résoudre à livrer aux bourreaux l'un ou l'autre de ses fils dont on lui laissait le choix, les avait vu égorger tous les deux devant lui '.

Au sein de l'horreur générale qu'inspirait Théodose, une piété qui, chez lui, s'accommodait avec une telle inhumanité était bien près de devenir un objet de scandale ; car l'opinion pouvait rendre l'une responsable des déportements de l'autre. Le synode des évêques assemblés à Milan prolesta unanimement contre l'imputation de cette solidarité par un long cri d'horreur. « En apprenant ce massacre, raconte notre saint docteur, il n'y eut pas un seul de nous qui n'en conçût une douleur mêlée d'indignation. Une pareille action n'aurait trouvé

1 Sozomen. VII, xxv.

Ul MASSACRE DE THESSALONIQUE

personne pour l'absoudre dans toute la communion d'Ambroise '. «

Quant à lui, il avait déjà pris son parti. Une des nuits qui suivirent la lugubre nouvelle, il avait eu un songe : il lui semblait elre à l'église sur le point d'offrir les sacrés mystères. Mais l'empereur étant entré afin d'y assister, une voix du ciel s'était fait entendre à l'évêque , lui défendant de célébrer tant que Théodose serait là -.

L'avertissement était clair. Afin de s'y conformer, Ambroise commença par quitter la ville de Milan, avant que le prince y fût de retour. Une santé ébranlée fournissait à sa retraite une trop juste excuse. « La guérison de mon mal, écrivait-il, exigeait la société de personnes plus douces '. » C'était probablement auprès de Marcelline qu'il s'était retiré, dans la paix de la campagne ; et c'est de là qu'il adressa bientôt à Théodose une lettre écrite de sa main , destinée à lui seul , et qui devait demeurer entièrement confidentielle.

Après quelques paroles d'affectueuse reconnaissance, Ambroise se plaignait de l'ombrage que l'on prenait de lui dans le Consistoire. En conséquence , il déclarait qu'il n'entrerait plus désormais dans des conseils où il serait forcé d'élever contre les abus une protestation inutile et déplaisante*. Mais, avant de se retirer, il tenait à faire connaître au prince sa pensée tout entière sur sa personne et sa conduite. Il le faisait ainsi :

1 Quantlo primum ainlitum est, propter advenluin Gallorum episcoporum synodus convenerat, nemo non ingemuit, nullus mediocriter accepit: non erit t'acli lui absoliilio in Anibrosii communione. (Epist. li, n. 6,p. 998.)

2 Cura cnim essem soUicilus, ipsa nocte qua proficisci parabam , vcnisse qiiidem visus ad ecclesiam, sed mihi sacrificium oHerre non licuil. (Ibid., n. 5.)

■i Praelenili aegriludinem corporis rêvera graveni, el nisi a viris niilioribus vix levandam. {Ibkl., n. 5.)

« Laissez-moi VOUS le dire, Empereur Auguste. Que vous ayez le zèle de la foi, je ne puis le nier; que vous ayez la crainte de Dieu, je n'en disconviens pas. Mais il y a en vous une impétuosité qui ne peut se contenir. Elle est capable de se porter vers la miséricorde, si quelqu'un vous fait entendre des paroles de douceur. Si, au contraire, on l'excite, elle s'emporte, et elle ne connaît plus de frein. Si personne ne la modère, plaise à Dieu que, du moins, personne aussi ne l'irrite! C'est dans celte confiance que je vous livre à vous-même : redevenez ce que vous êtes, et que la force de la piété soit victorieuse en vous de l'emportement de la nature '. »

« Cet emportement, je pouvais le dénoncer en public : c'eût été aigrir le mal, et c'est pourquoi j'ai préféré vous en laisser seul juge. J'ai mieux voulu relâcher quelque chose de la rigueur de mon ministère que de manquer au devoir de la modération. Dussé-je paraître affaiblir l'autorité du prêtre, je n'ai pas voulu faillir au respect que je vous dois, à vous empereur bicn-aimé, et j'ai conçu l'espoir que, maître maintenant de votre premier mouvement, vous ne prendriez plus conseil que de votre devoir. C'est dans cette attente que je suis sorti de la ville, alléguant une maladie qui n'était que trop vraie. Mais vous n'ignorez pas qu'en toute autre occasion j'aurais mieux voulu mourir que de ne pas attendre, deux ou trois jours, que vous fussiez de retour -. J'avais donc une autre raison d'être absent, la voici. ».

Alors gravement, nettement, sans détour comme sans faiblesse, il en- venait au crime de Thessalonique. 11 était impossible d'infligerun reproche avec plus d'autorité,

. 1 Accipe illud,lmperalor Auguste. Quod habeas fidei sludium non possum negare; quod Dei limorem, non diffileor; sed habes nalurse impetum, etc. (Epist. li, n. 4.)

2 Emori lamen maluisscni quani advcnluni Uium Liduo aul Iriduo non oxspeclarem. [Ibid.. n. '■>.)

et de le faire accepter par plus d'affection, de respect et de raison.

« 11 s'est passe dans la ville de Thessalonique un fait qui n'a point de précédent dans la mémoire des hommes. Il n'a pas tenu à moi que ce malheur ne fût conjuré. J'avais dénoncé d'avance qu'un pareil châtiment serait une barbarie atroce, et je n'avais épargne aucune supplication pour le détourner. Vous-même en aviez bien compris l'extrême rigueur, puisque vous avez voulu , quoique trop tardivement, révoquer votre sentence. Il n'est donc pas nécessaire d'atténuer devant vous l'odieux d'un acte que vous réprouvez. Les évêques de la Gaule rassemblés en synode en ont jugé comme moi ; mais c'est moi plus que personne qui en demeure responsable ; et mon devoir est de vous dire qu'il faut vous mettre en mesure d'obtenir la réconciliation et le pardon de Dieu ' ! »

Lui ayant cité l'exemple de David averti et converti par le prophète Nathan : « Je vous écris ces choses, ajoutaitil, non point pour vous faire outrage , mais plutôt pour que cet exemple vous porte à laver la tache désormais imprimée à votre règne. Or vous ne le pourrez faire qu'en humiliant votre âme en présence de Dieu. Vous êtes homme ; comme tel vous avez connu l'heure de l'épreuve, sortez-en victorieusement : on ne sort du péché que par un chemin semé de larmes. Ce ne sera pas un ange, ce ne sera pas un archange, qui le pourront effacer. Il n'y a que le Seigneur qui dise : « Je suis avec vous, » et qui donne le pardon pour prix du repentir*.

« Je viens donc vous prier, vous presser, vous conjurer ! Je souffre trop de voir que vous, naguère modèle d'une

1 Factum est in urbe Tliessalonicensiuni quod nulla memoria habet, quod revocarc non polui ne fieret, inio quod anlo atrocissimum l'ore dixi, cum loties rogarem. (Epist. i.i, n. C.)

2 Homo es, et tibi venit lenlalio, vincc eam. Peccalum non tollilur, nibi lacrymis et pœnilenlia. [Ibid., n. 11.)

MASSACRE DE THESSALONIQUE Àil

vertu si rare, vous si clément que vous redoutiez d'envoyer un coupable à la mort , vous ne regrettiez point d'avoir ordonné le meurtre d'une multitude d'innocents ». »

a Certes, pour tout le reste votre piété est grande: il serait injuste de ne pas rendre hommage à votre religion , et \olonliers la mettrais-je au-dessus de celle des princes vos prédécesseurs, Gratien excepté. Je n'ai donc contre vous aucun ressentiment ; mais ce qui fait le sujet de mon trouble et de ma crainte est que je ne pourrais me résoudre à offrir devant vous le divin Sacrifice. Que si le sang d'un seul homme versé injustement m'interdit de célébrer en présence du meurtrier, le sang de tant d'innocents permet-il à ma conscience de le faire devant vous ? Je vous déclare que non -.

« Je vous écris cette lettre de ma propre main , pour que personne que vous n'en ait connaissance : Dieu fasse que cette affaire se termine sans éclat ! J'ai en vous celte confiance que vous serez le premier à condamner vos fautes et à les réparer. Vous y êtes tombé cette fois par surprise. Peut-être moi-même aurais-je dû vous épargner ce malheur, s'il m'avait été plus facile de le prévoir. Ah ! que n'ai-je obéi à mon inspiration plutôt que de me fier à votre clémence habituelle ! Toutefois remercions encore Dieu, qui ne châtie les siens qu'afin de les sauver. J'ai rempli auprès de vous la mission des prophètes : c'est à vous d'obéir, à l'exemple des saints M »

Le coup à peine porté, Ambroise s'appliqua à fermer la blessure qu'il avait été forcé de faire à lame de son

1 Suadeo,rogo, tiorlor, admoneo quia dolori mihi est ut lu .. non doleas loi periisse innocentes. {Ei)is(. li, n. 12.)

2 OlTerre non audeo sacrificium si volueris adsislere. An quod in unius innoccnlis sanguine non liccl, in mullorum licel? Non pulo. [Ibid., n. 13.)

3 Poslremo scribo manu nioa quod solus legas, {Ibid., n. l'i, Vô, IG.)

4i8 MASSACRE DE THESSALONIQUE

fils. Dans la fin de sa lollre, il redoublait de tendresse : on eût dit que, contraint d'exclure Théodose de l'Église, il voulait lui ouvrir un refuge dans son cœur.

« Et comment ne vous aimerais-jc pas plus que moimême, vous qui avez été un père pour Gratien! Vous avez d'autres enfants, et je ne les oublie pas ; mais mon cœur veut d'abord ne pas séparer de vous celui à qui j'avais voué le même amour qu'à vous. Oui, je vous aime du fond de mon cœur, et tous mes vœux sont pour vous. Si vous le croyez, écoutez-moi ; si vous le croyez, rendezvous à la vérité de ces paroles ; si vous le croyez , pardonnez ma démarche commandée par le service de Dieu. Et maintenant, Empereur Auguste, vivez heureux ; prospérez et jouissez d'une paix inaltérable avec vos fils, que Dieu bénisse ' ! »

Quel genre d'expiation Ambroise demandait-il? Et que ferait-il, si le prince ne se soumettait pas?

Entre les droits primordiaux qui sont les éléments constitutifs de l'Église, Indispensables à l'accomplissement de sa mission, le refus de communiquer avec ceux qui l'outragent est un des plus sacrés. L'excommunication est l'exercice de ce droit et de cette liberté, sans lesquels il n'y a pour elle ni souveraineté ni dignité possibles. Dès qu'on comprend que nulle société n'est sans lois, il faut admettre que quiconque refuse d'observer ces lois ne doit s'en prendre qu'à lui, si cette société le repousse, ou lui impose des conditions pour rentrer en grâce. On peut nier à l'Église le droit d'user du glaive ; mais nul ne lui contestera raisonnablement le droit de s'abstenir, le droit de se refuser à bénir l'iniquité, le droit de fermer son temple à qui n'y porterait qu'un front stigmatisé par le scandale public ou des mains souillées de sang. Môme il est évi-

1 Amo, diligo, orationibus prosequor Si credis, sequere; si, inqiiam. crcdis, cognosce. (Epist. i.i,n. 17.)

MASSACliE DE THESSALONIQUE 449

dent que, plus celui qui outrage l'Église dans sa morale ou sa foi est puissant, plus l'Église a le devoir de se mairitenir inébranlable sur sa liberté.

Tel est le droit qu'Ambroise était résolu d'exercer, comme il le faisait assez voir. Mais il ne précisait rien , désirant avant tout laisser à Théodose l'honneur public du repentir et l'initiative de la satisfaction.

Par malheur Théodose préférait les conseils de ceux qui n'étaient pas fâchés de provoquer une éclatante rupture entre les deux grands hommes. Ambroise avait bien pu, durant le siège des basiliques, tenir tête à une femme et à un prince enfant ; mais fermer la porte de l'église à Théodose le Grand , coupable seulement d'avoir outrepassé le droit de la justice... il n'oserait. L'empereur le crut lui-même, et sitôt qu'Ambroise fut de retour à Milan, il vint, comme de coutume, avec toute sa suite, assister au service divin dans la basilique Ambrosienne.

A peine avait-il franchi le vestibule où priaient les pénitents et les catéchumènes, qu'il trouva en face de lui l'intrépide pontife revêtu de ses habits sacerdotaux ; Ambroise l'attendait sur le seuil. La flamme des prophètes était dans son regard, et l'inspiration dans sa voix. D'un geste arrêtant le prince :

« Empereur, lui dit-il avec majesté, vous ignorez, je le vois, la gravité du meurtre que vous avez commis. Votre fureur, même après son premier emportement, ne vous laisse pas encore assez de calme pour comprendre l'étendue de votre crime. C'est peut-être la puissance souveraine qui vous aveugle ; et la liberté absolue de tout faire obscurcit votre raison. Cependant oubliez-vous que vous êtes homme, et que la nature humaine est fragile et mortelle? Ne vous rappelez-vous pas la poussière commune d'où nous sommes tirés, et dans laquelle il faut que nous rentrions un jour? Prenez garde que la pourpre ne vous fasse trop perdre de vue l'infirmité qu'elle recouvre. Ceux

ù (jui vous conimaiHlez sont des hommes, vos frères; ce sont les compagnons d'une servitude commune : car il n'y a pour tous qu'un seul Empereur, cl c'est le Créaleur de loulos choses '.

tt Or (le quels yeux pourrez -vous soutenir l'aspect du temple où réside le Maître universel? Comment vos pieds oseront-ils fouler son sanctuaire , et vos mains se lever vers lui encore teintes du sang injustement versé? Comment recevrez-vous entre vos mains le corps sacré de .lésus-Chrisl? comment porterez-vous son sang à vos lèvres, qui ont prononcé l'arrêt de mort de tant d'innocents? Retirez -vous, et craignez d'ajouter à votre crime celui du sacrilège -.

« — Mais David a péché, et Dieu lui a pardonné, dit timidement l'empereur.

« — Eh bien, reprit Ambroise, acceptez le joug que Dieu daignera vous imposer. Vous avez imité David dans sa faute, imitez -le dans sa pénitence '. »

Théodoret, qui nous a rapporté ce discours, ajoute ces paroles : « L'empereur ne résista pas à l'injonction de révoque ; car, instruit de la sainte loi, il n'ignorait pas quel est le devoir des prêtres, et quel est celui des princes. Il retourna en pleurs dans son palais '. »

C'était dans l'année 3i)Û, et probablement vers la fm du carême, que se passaient ces événements. Après avoir vu l'empereur manifester ce premier mouvement de repentir, et donner celte première promesse de soumission , on n'est pas peu surpris de voir dans les historiens qu'il ne

4 O'jx olaOa, w; eoivtev , w paai/.îO, tv;; tlç,y(x(j\xévt\^ [xiatçovta; tô [léyeOo;, X. T. X. (Theotlorel. lit). V, cap. xviii. — Edil. H. \'alois, p. ^iO.)

2 ITùi; Sa ToiaOxai; intooéir, Xtçai toù AsanÔToy tô TtavaYiov awjia ; nw; ôà Tw cTOiian npoffotffsi; tô al[j.a tô t(|1iov. [Ibid.)

3 Théodoret., ibkl. — l'aulin., n. 2'».

4 O paai).£Ù; toi; ^oyoi; èiÇa;... , aTEvwv ôjxoù xat Saxpûiov èitavTjXOev sî; là paiiXiia. [Ibid.]

MASSACRE DE THESSALONIQL'E 454

fallut pas attendre moins de huit mois le triom^lie définitif de la grâce sur cette âme brisée de remords, mais ulcérée d'orgueil. Pendant tout ce temps, ni Théodose ne pénétra dans l'église, ni Ambroise ne mit le pied dans le palais de l'empereur.

L'évèque continuait à prêcher à son peuple ; et l'on place, dans cette année 390, le commentaire des psaumes xlv", XLV]i°, xLVHie et Lxi^, qu'il réunit ensuite en un même corps d'ouvrage, avec une belle préface. Cette prédication était le plus souvent une interprétation morale de l'Écriture, appropriée aux besoins spirituels de son peuple. Moins occupé ici d'éclairer l'intelligence que de relever et de purifier la volonté humaine, Ambroise ne cessait de lutter contre l'affaissement progressif des âmes, l'envahissement du mal , et ce découragement qui est l'épidémie des temps de décadence. Il n'y apparaît aucune préoccupation de l'affaire qui, cette année-là, fixait sur Théodose l'attention inquiète des esprits. Mais quelquefois le nom seul du Psalmiste, lui aussi roi coupable, mais roi pénitent, rappelait naturellement à l'empereur Je souvenir de sa faute, et le devoir de l'expiation, à laquelle il avait promis de se soumettre. Une fois entre autres, l'intention devint tout à fait évidente. L'orateur s'adressant directement au prince lui prêchait la clémence envers ses sujets coupables ; dans le même discours il recommandait aux prêtres d'user d'indulgence envers les pénitents. C'était, du même coup, exhorter Théodose au repentir, et lui donner une garantie de son pardon. Il disait :

« Dieu, auteur de toute loi, cherche moins à châtier qu'à empêcher le crime. Empereurs, imitez donc l'exemple de notre Dieu. Soyez sévères dans la défense, cléments dans la répression. La sévérité des lois a pour but de réprimer l'insolente audace des hommes ; mais la clémence des princes doit tempérer la rigueur de la peine. David reconnaît sa faute, sonde sa blessure, en demande le re-

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mède : ainsi quiconque veut guérir ne doit pas redouter d'èlre repris de son tort '.

« Seulement il ne faut jamais reprendre avec colère, mais verser sur le mal le baume de la parole de Dieu , de laquelle il est dit : « Le Seigneur leur a envoyé sa parole, et il les a guéris. » Ce n'est pas la sévérité qui convertit le pécheur, mais c'est la vérité; et ce que le malade demande au médecin, ce n'est pas de couper le membre, mais de guérir la plaie. S'il faut faire souffrir le malade, que ce ne soit jamais jusqu'à le désespérer: la douleur salutaire est celle qui ferme la blessure, non celle qui l'envenime-. »

Théodose hésitait à se rendre à ces appels de la miséricorde. Partagé entre le repentir et l'orgueil, il passait de l'abattement à une irritation dont on trouve la trace dans plusieurs des lois impériales de cette année. Depuis huit mois il était exclu de la communion, quand l'approche de la fête de Noël renouvela ses regrets.

« Il se tenait dans son palais, raconte Théodoret, dont je ne fais que traduire le dramatique récit, et il était assis, répandant une grande abondance de larmes : c'est dans cette tristesse que le trouva Rufm. Comme cet officier avait avec le prince une grande liberté, il s'approcha de lui et lui demanda, avec une pointe d'ironie, la cause de sa douleur. A cette question, l'empereur soupirant et laissant un libre cours à ses larmes : « Vous riez, dit-il, « car vous ne sentez pas ma misère. Mais moi qui sais « mon malheur , je n'ai que trop de raison de m'altrister. « L'Église de Dieu est ouverte aux esclaves et aux men- « diants, qui y entrent à toute heure pour prier; il n'y a « que moi à qui l'entrée en soit défendue. Pour comble

1 Imilamini ergo, imperatores, exempliuii divinum, ut silis in staluendis Icgibus severiores, in exigendis suppliciis miséricordes. Qui sanari vult, argui non rel'orniidal. (Anibros. in Psalm, wwi, n. 10; t. I, p. 823.)

2 Ibid.

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