INSTHLKTIONS MOUALKS D\VMimOISE
rents les élégants patriciens do sa ville épiscopalc. Il les montre habitant des maisons qui sont des villes, et dont les murs sont couverts d'or, d'argent et d'ivoire ; s'inquiétant de savoir quel marbre précieux fournira le pavé de leurs galeries, nourrissant à grands frais de superbes chevaux pour les courses, et possédant, près de la mer, des parcs qui sont des forets , des domaines où l'on amène l'eau vive et les poissons de la Méditerranée '.
Un raffinement excessif, un mélange de fausse grandeur et de bizarrerie dans les plaisirs comme dans la somptuosité , signalent cette période suprême de la décadence romaine. Il semble que ces âmes , oublieuses du monde supérieur et idéal que leur ouvrait la foi, voulaient trouver dans les sens et le monde inférieur l'infini pour lequel elles se sentaient créées ; de là cette recherche désespérée de l'impossible dans les jouissances auxquelles elles demandaient le bonheur, et qui ne leur donnaient que le dégoût. Il y avait bien longtemps que l'empire n'en était plus à la rigidité de la république romaine ; mais, depuis la fondation de Constanlinople surtout, les mœurs asiatiques avaient fait invasion dans l'Occident. On avait vu à Milan les empereurs s'entourer de ce pâle troupeau d'eunuques qui allaient faire la honte du Bas -Empire. Déjà la chlamyde grecque et la robe traînante des Perses a remplacé la toge de la Rome héroïque, et ce changement ne représente que trop bien l'efféminalion qui a gagné tous les rangs.
Les instructions d'Ambroisc fiétrissaient ce luxe corrupteur. La colère et l'ironie, la plainte et le reproche, le blâme et la pitié animaient tous les traits de sa vive parole :
« Et de quoi te vantes-tu, o homme sans pitié? demandait le Pasteur : serait-ce de les honneurs, de tes richesses,
1 De Xiihnlh,' (Mp. III, 12 .'1 SOI] : I. I, ]). oTO.
INSTRUCTIONS MORALES D'AMRROISE 463
de ton pouvoir? Mais lu ne vois donc pas que tu n'es que poussière, et que tu retourneras en poussière ? Tu te glorifies peut-être de ta suite d'esclaves, de ton cercle d'amis ; de tes écuries, de tes chevaux, dont tu pourrais nous déduire la généalogie plus facilement peut-être que celle de tes aïeux ? Tu tiens à ta fortune, qui te fournit le moyen de donner à tes pareils de splendides repas? Ah! que ne l'emploies-lu à nourrir les indigents, et à te donner, au lieu de joyeux convives , de puissants intercesseurs > ? »
« Quand lu parais quelque part, on s'écarte, on te fait place : belle gloire qui l'est commune avec les bêles féroces ! Puis, qu'est-ce que tout cela , sinon une ombre qui passe? A quoi finalement te serviront la robe du consulaire, les vêtements galonnés d'or et semés des palmes de la victoire? Sorti nu de ce monde, lu en sortiras nu ; et alors qu'est-ce qui distinguera le consul? A quoi t'auront servi tes immenses possessions?... Cite- moi un seul homme que toutes ces richesses ont pu racheter de la mort, ou sauver de l'enfer? Tous ces biens de l'impie sont pareils à la poussière que soulèvent ses pas. Un moment elle forme un nuage qui tourbillonne et aveugle les yeux. Puis le vent souffle, la disperse, l'emporte ; il n'en reste rien , que du trouble dans l'air, et, sur la terre désolée, une surface plus aride °. »
Les femmes, on le pense bien, n'étaient pas en relard de la marche désordonnée qui précipitait l'empire dans l'abîme du luxe. On remarquait sur elles cet étalage de mises ruineuses dont la décence n'avait pas moins à gémir que le goût , et que déjà nous avons vu l'évêque
1 Mulla le servilia ambiunt , mulli amici teguntlatera lua,plurimi le equi sequunlur, quorum nobis enarra3prosapiam,elc. [In Psalm. i, n.46;l. I, p. 7o9.)
2 Jaclas quia prodeunLi illico ccdilur, et Immiiies te tamiuam feram (leclinaal aut besliam. Quid sunt aut consulares prœtcxlœ aut nitentes auro triumiiliali palmat;c? Nudus exibis. (Jhkl.)
poursuivre des traits de sa libre éloquence. Dans un de ses discours il nous représente une de ces élégantes matrones s'cmparant de son rrtari au retour d'une promenade, et ne lui laissant pas de repos qu'elle n'en ait obtenu une riche toilette, dont le prix suffirait à la rançon d'un esclave.
« Une femme, disait Ambroisc , ne peut plus boire que dans l'or, dormir que sur la pourpre, reposer ses membres que sur une couchette d'argent. Elle ne peut vivre sans charger ses doigts de diamants et son cou de colliers. Ce sont de véritables entraves; mais qu'importe? Ces entraves sont d'or. C'est un fardeau : qu'importe? ce fardeau est une fortune. Ces pierreries écrasent; on gèle sous cette soie ; mais leur prix console de tout. L'émeraude, le saphir, le béryl, l'agate, la topaze, l'améthyste, le jaspe, la sardoine, sont recherchés avec fureur. Fallût- il y mettre la moitié de ce qu'on possède, on contentera ses désirs. Et cependant, qu'est-ce que cela, sinon des pierres polies ? Ah ! si vous voulez polir quelque chose de vous, que ce soit plutôt votre âme et ses aspérités * ! »
Ce que devenait le peuple dans un tel état de choses , on le devine bien. La misère préludait à la dépravation, et réciproquement la dépravation conduisait à Ri misère. « Le peuple , dit l'historien que nous avons cité, ne vaut pas mieux que les sénateurs : il n'a pas de sandales aux pieds , et il se fait donner des noms triomphants ; il boit , joue et se plonge dans la débauche. Le grand cirque est son temple, sa maison, son forum. Les plus vieux jurent par leur tête blanche que la république est perdue si tel cocher n'arrive le premier, et ne rase habilement la borne.
i Sed forlasse redeas domum et cum uxore conféras, illa horlabitur ut mundum muliebrem conféras... impoiiel libi necessilatem ut in gemma bibat, in oslro dormiat, in argenlea sponda recumbat, auro oneret nianus, cei'viceni nionililuis... {De Nabulhe ca\^. v. '2G; t. I;
Ces maîtres du monde, réduits au métier de parasites, flairent le fumet des festins, et se glissent dans la salle à manger des patrons '. »
Il fallait corriger ces vices, discipliner ces passions: ce fut la tâche d'Ambroise. Dans ses instructions il ne s'adressait pas seulement à la société, mais à l'homme intérieur, à l'homme moral. Il lui inspirait l'amour de la vertu, l'innocence des mœurs, l'horreur des spectacles sanglants, l'humilité, la patience, consolant la multitude et l'éclairant tout ensemble, U se plaignait à elle de lui voir des mœurs païennes avec une foi chrétienne ; et pour se faire comprendre , il empruntait cette image aux souvenirs récents des événements politiques : « S'il y avait ici, disait-il, quelque malheureux qui eût l'audace de porter l'image du dernier tyran que nous avons vu périr, il serait justement condamné. Et toi qui oses porter en toi l'image de Satan notre ennemi, au sein même de la cité de l'Empereur divin, ne te condamnes-tu pas toi-même * ? »
La foi, du moins, était vivace chez ce peuple que nous venons de voir prendre si chaudement parti dans les querelles religieuses auxquelles il prêtait même la force de son bras. Là était la ressource : par là, ces natures amollies ou emportées devenaient capables, l'heure venue, d'enthousiasme, de vertu et de courage moral. Les exemples n'en étaient pas rares ; et Ambroise constatait dans ses fidèles un travail de rénovation duquel il exprimait ainsi sa reconnaissance à Jésus -Christ sauveur :
« Grâces vous soient rendues, à vous, ô Jésus -Christ notre maître. Fils unique de Dieu et notre rédempteur, qui avez fait succéder la lumière aux ténèbres, et la vé-
i Amiiiiam. Marcellin. lib. XVIII, cap. iv.
2 Hic si quis lyranni imagines liabeal (lui jam inleriit, jure damnalur : quomodo lu hoslis iinaginoin in civilalem veri Imperaloris inducis, nisi ul ipse le damnes? [In Psalm. xxxviir, n. 27; 1. 1, p. 8"i3.]
466 INSTUUCTIO.NS MOHALKS D'AMBUOISE
rite au mensonge... Réjouissons-nous maintenant, chantons notre hymne à Dieu : la nouvelle alliance nous a donné de nouvelles mœurs. Aujourd'hui nous bénissons ceux que nous avions maudits, nous aimons nos ennemis, nous ne tirons plus vanité de nos crimes , mais nous confessons nos fautes; nous renonçons même aux noces pour nous élever à la vie parfaite des anges. Un homme nouveau, dégagé des vanités terrestres, a remplacé le vieil homme. Adieu aux folies trompeuses, aux guerres sanguinaires entreprises pour de misérables conquêtes. Adieu aux tumultueuses excitations du théâtre , aux querelles ardentes et violentes du cirque, au poison mortel de l'hérésie, aux mensonges des devins. Vanité des vanités, a dit le sage Salomon, tout n'est que vanité ' ! »
Cette vanité de la terre et de tout ce qui passe, Ambroise la faisait sentir par cette allégorie de la vie humaine comparée à un voyage. On connaît, dans Bossuet, l'admirable page qui est imitée et presque traduite de celle-ci :
« L'homme est un voyageur. 0 homme , marche vers ton but. Prends garde que la nuit ne te surprenne en route , et que le jour de ta vie ne baisse avant que lu aies avancé dans la vertu. Sur ton chemin tu vois les objets divers défiler sous tes yeux ; mais tu les regardes à peine, car il faut marcher, et tu ne peux t'arrêter. Voici les arbres en Heur, les herbes verdoyantes, les fontaines limpides qui attirent tes regards. 11 te plairait de les contempler ; mais non, le temps te presse, et ce spectacle charmant est déjà loin de toi. Mais voici que tout est changé : un chemin âpre et pierreux , des rocs escarpés , des montagnes à pic et des forêts épaisses se dressent devant tes yeux. A celle vue, ton cœur se serre; mais tu as bientôt
1 Gaudentes jam canimus hymnum Deo noslro ; novos eniin hausimus mores, etc. {In Psalm. >xxi.\, n. 'i; t. I, p. 8i)9.)
passé. Telle est la vie humaine : ni les biens n'y sont durables, ni les maux permanents. Que ni les uns ni les autres ne retardent tes pas; marche au but, mais commence par bien choisir ton chemin '. »
Ces homélies d'Ambroise, dont le texte était fourni par les psaumes de David, enchaînaient déjà à sa chaire une foule altérée de sa parole, quand s'ouvrit le carême de 389. L'évêque poursuivit ses instructions morales dans une suite de discours accommodes à ce temps, dont se compose son livre sur Élie et le jeûne. Le jeûne quadragésimal était sévère à Milan, où il se prolongeait pendant sept semaines entières. L'évêque l'annonçait aux fidèles en ces termes : « La grande fête de Pâques approche,- ce sera le jour du triomphe ; mais il faut d'abord le mériter par le combat. Notre combat c'est le jeûne -. »
Au lieu de jeûner, Milan, entièrement livrée aux réjouissances dont la victoire et la présence de l'empereur avaient été l'occasion, se plongeait plus que jamais dans une crapuleuse ivresse. C'est contre ce vice dégradant que se déchaîna le zèle d'Ambroise.
« Mais que parlé -je de jeûne? Voici qu'au contraire j'entends le tumulte des festins. A la porte des tavernes sont assis des gens débraillés, sans tunique, qui, en vidant leurs coupes , dirigent la politique, régentent le pouvoir, font et défont les empereurs, conduisent les armées , élèvent ou rasent des villes, administrent les finances, et disposent de monceaux d'or sans même avoir de quoi payer le vin qu'ils boivent '. »
1 In via es, o homo, ambula ut pervenias, vialor es vilœ hujus: omnia Iranseunt, omnia posl le fiunt, omnia in via cernis et transis, etc. (Ambr. In Psalm. i, n. 24 ; t. I, p. 747.)
2 Ambr. de Elia et jejunio cap. i, 1. — Voyez, sur la date de ce traité et le carême à Milan, l'avertissement des éditeurs, t. I , p. 51.
3 Sed quid est hoc? Dum de jejunio disputo, slrepilus audio conviviorum. (De Jejunio cap. xii, n. 41.)
468 INSTHICIIONS MOUALKS D'AMIIROISI-]
L'c'loqacncc des Pères, plus simple, plus familière, plus libre (jue la nuire, ne reculait pas devant la peinture la plus hardiment réaliste du vice dégoûtant dont elle voulait inspirer l'horreur. Ambroise représentait ces Italiens sortant dès le lever du jour pour promener leur oisiveté de taverne en taverne : il les y faisait voir se couchant nonchalamment devant les tables sur des tapis, à la mode asiatique, et entre-choquant les coupes pendant la journée entière.
11 faisait d'abord le tableau de l'ivresse de la plèbe. Ce pauvre, que le vin a métamorphosé, comme par un coup de l'art magique de Gircé, il le faisait voir trouvant au fond de son verre richesse, puissance, liberté, honneur, royauté même, et finalement terminant par des rixes sanglantes la fôte inaugurée dans cet heureux délire *.
11 en venait ensuite à l'ivresse du riche, aux soupers des petits -maîtres, couronnés, parfumés, entourés d'êtres dégradés qui remplissent leurs coupes, chancelant comme des navires qui ont perdu leurs ancres, et se plongeant dans le vin pour échapper à l'ennui qui ronge leur brdlanto inutilité *.
Le luxe des repas épuisait les trésors de l'État et la fortune des familles. 11 fallait aller chercher les oiseaux el les poissons les plus rares dans les pays et sur les cotes les plus éloignés. Ambroise nous représente un cuisinier de bonne maison courant avant le jour pour faire ses provisions, frappant à toutes les portes, réveillant les fournisseurs, querellant les marchands, inquiet, hors d'haleine; car il faut qu'il arrive le premier, qu'il ait le vin le plus fin, les viandes les plus délicates, les foies d'oie les plus tendres, les huîtres du meilleur parc '. Le moraliste n'a reculé devant aucun de ces détails ; il nous fait
1 DeJi-junio cap. xxii, n.-V2-4'i.
2 Ibid., cap. xii, n. 43.
3 llti'L, cap. VIII, n. 2'i.
INSTRUCTIONS MORALES D'AMRROISE 169
débattre le prix avec chaque vendeur; il nous fait pénétrer ensuite à la cuisine, où un monde de valets s'agite, se dispute, s'échauffe dans l'indescriptible tumulte d'une bataille'. Il nous introduit enfin dans la salle du festin, où des lits de tables d'argent sont parsemés de fleurs, et où des parfums précieux alimentent les lampes qui brûlent toute la nuit.
Le tableau d'une orgie des Romains de la décadence, que la peinture moderne nous a mis sous les yeux, n'a rien de plus vivant que ces descriptions. Elles restent toujours chastes ; mais parfois leur réalisme dépasse un peu le but, et rappelle trop peut-être le père de famille antique présentant à son fils la dégradation d'un ilote enivré, pour le détourner ou le corriger de ce vice.
C'était principalement le vice de l'armée. « Le soldat d'alors, raconte Ammien-Marcellin , buvait dans des coupes plus pesantes que son épée, et ornées de pierre-, ries. Le temps n'était plus où un légionnaire, ayant trouvé dans le camp d'un roi de Perse un petit sac de peau rempli de perles, les jeta sans savoir ce que c'était , et n'emporta que le sac -. »
Ambroise livrait au mépris ces officiers de parade , ceints de leurs baudriers de soie, portant des colliers d'or, des ceintures d'or, des gaines d'or pour leur épée, attablés devant des coupes de métal précieux que remplissent de jeunes esclaves, se provoquant à boire par de vaillants défis, et portant la santé de l'empire et de l'empereur : « Buvons à lui , et que celui-là soit tenu pour son ennemi qui ne vide pas son verre '. » — « Les voilà, reprend Ambroise, ces héritiers du vieux Curius Dentalus! Les voilà
1 De Jfjunio cap. viii , n. 25.
2 ... Graviora gladiis pocula, te<laonim iiihere jam pudebal. (Anim. lib. Xil, cap. IV.)
3 Opto salulem imperatorum, ut qui non Ijiberil liai rcus indcvulionis, etc. {De Jejunio cap. xvii, u. (•2.j
no INSTRUCTIONS MORALES D'AMBROISE
ces héros si redoutables à l'ennemi ! On les prend, on les porle du dedans au dehors, et du dehors au dedans ! Grands hommes de guerre, ijuc l'on entend parler batailles et victoires lorsque leur langue bégaie, que leur tête s'égare, et qu'ils ne se tiennent plus. Quel valet n'en ferait l'objet de sa risée quand il lui faut recevoir son maître dans ses bras , et mettre sur son cheval ce beau triomphateur ! Ces braves étaient le matin de farouches guerriers ; le soir ce sont des vaincus que les enfants insultent, et des vieillards caducs dans la fleur môme de l'âge '. »
Cette caducité était celle de l'empire : la société romaine s'éteignait dans la débauche. La main de Dieu écrit sur les murs dorés de cette salle de festin une sentence de mort ; mais c'est en vain que les prophètes la traduisent et la dénoncent. L'ennemi est à la porte , et derrière ces superbes cavaliers chancelants ou endormis à table , on croit voir se dresser le fantôme d'Alaric.
Quand les hommes se conduisent comme des femmes, il faut demander aux femmes qu'elles agissent comme des hommes. Ambroiseconviaitcelles-ci aux mâles observances de la discipline et du jeûne. 11 leur citait Judith , et leur disait: « Voyez comment le jeûne d'une seule femme met en fuite une armée entière de soldats ivres - ! » Il leur offrait l'exemple de la reine Esther, que son jeûne avait embellie, et qui pour prix obtint la grâce de son peuple ^ En regard de ces purs modèles, il opposait le contraste de la profanation de la femme par l'ivresse. La femme , cet être pudique, délicat et timide, transformée par le vin en une bacchante de carrefour, étalant le spectacle de son igno-
' Cernas sine fi'iTo vulneratos, sine piigna interfeclos , sine hoste lurhatos, sine senectute trcmulos, in ipso juvenUilis flore nascenle. {DrJcjunio cap. .xxiii, n. 50.)
- Ibid., cap. IX, n. 29.
3 Ibid., n. 30.
INSTIIUGTIONS MORALES D'AMBUOISE 471
minie ! « Le ciel même , dit Ambroise , est souillé de son aspect immonde, et la terre frémit d'indignation sous ses danses honteuses ' ! »
Ambroise présentait le jeûne comme le remède à tous ces excès , parce qu'il est le triomphe de Tàme sur les sens, et de l'esprit sur la matière. 11 rappelait que les pères de la grandeur romaine vivaient de peu, et qu'avant d'avoir vaincu le monde ils s'étaient vaincus eux-mêmes par la sobriété. Si la génération présente voulait renaître, elle devait engager la même lutte opiniâtre contre ses appétits :
« Nous sommes des soldats, combattons : c'est notre loi! Le champ est ouvert devant nous; si nous sommes défaits aujourd'hui, demain nous serons victorieux. Pour cela, exerçons-nous chaque jour à la lutte. Voici que du haut du ciel les archanges nous regardent, les Puissances et les Dominations nous contemplent, des myriades d'anges ont les yeux sur nous. Ne nous inquiétons pas de la poussière de l'arène ; il sera toujours temps de la secouer quand nous serons au bout de la carrière. Il est beau d'arriver tout poudreux , quand on arrive à temps pour recevoir le prix -. »
« Venez donc, Seigneur Jésus, apportez la couronne, appelez les vainqueurs à la gloire, et les vaincus à la pénitence. D'autres s'effraient de penser que votre dernier avènement réduira l'univers en poudre. Mais, pour nous , nous croyons à votre oeuvre invisible plus belle que toute œuvre visible, et nous ne craignons rien. Bien plutôt nous
1 Cœlum impuro contaminatur aspectu, terra lurpi sallatione polluilur, quœ obcœnis sallatibus verberalur. {De Jcjuvio cap. xviii, n. 60.)
2 Athletae sumus : légitime cerlandumest... Speclant le Archangeli, et Potestates... Gravis œstus, sed dulcis Victoria ; tibi coUigilur puivis, ubi palma proponitur. Nemo ilerum nitidus coronalur, pulverulenlum decet Victoria. [Ihid., cap. xxi, n. 7'J.)
saluons votre avènement comme l'heure de notre délivrance. Que votre rèyiie arrive, que vaire volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Périsse, s'il le faut, l'univers entier! Un nouveau ciel nous sera donné que nulle ombre n'obscurcira. C'est à sa lumière sans déclin que nous verrons la face de Jésus -Christ, et qu'il nous sera donné de contempler sa gloire •. »
Le cirque, les courses , le théâtre, auxquels le discours d'Ambroise emprunte de fréquentes images, étaient une autre passion de ce peuple frivole. A Milan, comme à Rome, comme à Conslanlinople , la population entièreprenait violemment parti pour tel ou tel cocher, pour tel comédien en vogue, et des factions rivales se donnaient le nom des couleurs portées par ces singuliers rois de l'opinion. Les bêtes, les gladiateurs, l'arène, les pantomimes consolaient tristement le peuple de son abjection en l'y plongeant davantage.
C'était le sujet des éloquentes invectives de l'évêque : «Que ne puis -je détourner, disait- il, les insensés qui courent au cirque, et se portent en foule au théâtre ! » — « Oh! s'écriait le Psalmisle, détournez mes regards de la vue de la vanité ! » En effet, n'est-ce pas la vanité qui se donne là en spectacle? La pantomime que vous regardez, c'est la vanité; ces lutteurs, c'est la vanité, pauvres gens qui se battent pour une couronne de verdure. Pour moi les vrais lutteurs, ce sont ceux qui combattent contre les vanités du siècle. Et ces chevaux dont vous êtes occupés sans relâche : une autre vanité. Sont-ils capables de sauver le cocher qui les monte?
« Ah ! chrétien, lu as devant toi un bien plus digne spectacle. Lève les yeux au ciel ; regarde là-haut les étoiles
1 In bono ergo dispord«H orbem Icrrarum. F^Iril enim cœlum novum, cl iKix non cril anlJ)liu^. Deniquo revclaliil, inquil, faciora ejus,olrovelnla i'anc spcclcmus ^^loriam Chrisli. {De Jejitnio cap. xxi, n. 80.)
L'HEXAEMÉRON D'AMBRMISE i73
qui brillent comme les diamants, le disque lumineux de la lune, la splendeur du soleil. Contemple la mer, mesure la terre, et rassasie ton âme de l'admiration dé l'œuvre divine ! Attentif à ces beautés, tu ne pourras plus ensuite abaisser tes regards jusqu'à l'iniquité et ;a contradiction qui règne dans les villes '. »
Cette contemplation religieuse de l'œuvre de Dieu allait bientôt fournir à l'évêque de Milan le sujet d'un de ses ouvrages les plus justement célèbres. Dans celte même année 389 , il prononça les discours qui formorent son livre de rilexaéméron ou de l'œuvre des six joui s -.
Tout conseillait au docteur de traiter ce i-^rand sujet en harmonie avec son sentiment exquis des choses de la nature , et avec le double besoin intellectuel et moral des hommes de son temps. Le terrible problème de l'origine des choses est celui qui inquiète le plus l'esprit humain. Tous les systèmes antiques l'avaient soulevé tour à tour, et les philosophies diverses n'avaient été que des cosmogonies ingénieuses ou grossières. A côté des solutions essayées par les livres de l'homme, le livre de Dieu, la Bible, avait donné la sienne, et Ambroise désirait en faire ressortir la supériorité. Aux païens jusqu'ici bercés dans les poétiques imaginations d'Hésiode et d'Ovide, aux philosophes égarés par les théories de Platon, de Zenon, d'Epicure et de Lucrèce, il fallait présenter le dogme d'un Dieu libre, tout-puissant, éternel, et unique créateur du ciel et de la terre. Aux manichéens prévenus de l'idée que la création matérielle est mauvaise et absolument indigne de la Divinité, il fallait justifier la merveilleuse beauté de l'œuvre divine, et y faire voir ses rapports avec le monde surnaturel et la vie des ùmes.
1 Ambros. in Psalm, cxviii serm. v, n. 28.
2 Sur celte date V. l'avertissement des Éditeurs, t. 1 . p. 1.
474 L'HEXAÉMÉHON D'AMBROISE
Ambroise remplit ce programme dans six discours correspondant aux six jours de la création. Chaque discours se partageait en deux allocutions : l'une commençait le matin et se prolongeait jusqu'aux heures brûlantes du jour ; l'autre ne s'achevait qu'à l'heure du souper '.On voit aussi par un passage d'Ambroise qu'un notaire ou secrétaire placé près de l'ambon recueillait ses paroles, signalant même en marge les pauses et les reprises. Le commentaire était un entrelien plutôt qu'un discours solennel , et on trouve bien le type de l'éloquence des Pères dans cet enseignement familier, où les récits anecdotiques , les explications physiques, la réfutation des préjugés populaires, les conseils de morale, s'entremêlaient avec une doctrine substantielle et des considérations de l'ordre le plus élevé. Même quelques phrases moins graves sont semées çàetlà dans la prédication, comme pour reposer l'auditoire et permettre le sourire. Parfois on voit Ambroise s'interrompre pour se reprocher de céder à l'entraînement de son propre discours , et s'accuser de tomber dans la prolixité. D'autres fois ilprévenait le peuple que le jour tombait, et qu'il était temps de se retirer chez soi pour prendre son repas ; mais toujours attentif aux besoins des âmes , le pasteur prenait de là occasion de les inviter à la communion qui est le souper de Dieu *.
Déjà les docteurs grecs, Origène et surtout Basile de Césarée, avaient donné un commentaire du récit mosaïque de l'œuvre des six jours. Ambroise connaissait ces livres, et le sien leur a fait plus d'un heureux emprunt. Mais au lieu que le génie positif de Basile dédaigne les questions spéculatives, celui d'Ambroise prélude à l'instruction morale et à l'interprétation symbolique de la Genèse par une forte philosophie sur l'acte créateur. Contre Platon, Aris-
1 V. In Ilexacmeron Admonit , [i. 1.
2 Hcxaemer. lib. V, cap. xxv, n.8'.t,00.
L'HEXAÉMÉRON D'AMBROISE 475
tote, Pythagore, Thaïes, et toute l'antiquité, il démontre que la matière ne peut être éternelle. Au panthéisme des uns, à l'atomisme des autres, au fatalisme et au matérialisme de tous, il oppose le dogme révélé d'un Dieu absolument distinct de l'univers qu'il crée par sa parole. Cet exposé de l'erreur et sa réfutation sont éternellement vrais, et ceux qui de nos jours s'ingénient à refaire un monde à leur manière, avec leurs combinaisons de mouvements et de forces, ne disent rien qui n'ait eu par avance l'honneur d'une réponse solide et victorieuse dans Ambroise.
« La conduite de Dieu, dans la création, nous fait voir que tout sort immédiatement de sa main. Les peuples et les philosophes qui ont cru que la terre, mêlée avec l'eau , et aidée, si vous le voulez, de la chaleur du soleil, avait produit d'elle-même, par sa propre fécondité, les plantes et les animaux, se sont grossièrement trompés. L'Écriture nous fait entendre que les éléments sont stériles, si la parole de Dieu ne les rends féconds. Ni la terre, ni l'eau, ni l'air, n'auraient jamais eu les plantes ni les animaux que nous y voyons, si Dieu, qui en avait fait et préparé la matière, ne l'avait formée par sa volonté toute- puissante, et n'avait donné à chaque chose les semences propres pour se multiplier dans tous les siècles. Ceux qui voient les plantes prendre leur naissance et leur accroissement par la chaleur du soleil, pourraient croire qu'il en est le créateur; mais l'Écriture nous fait voir la terre revêtue d'herbes et de toutes sortes de plantes avant que le soleil ait été créé , afin que nous concevions que tout dépend de Dieu. Il a plu à ce grand Ouvrier de créer la lumière avant môme de la réduire à la forme qu'il lui a donnée dans le soleil et dans les astres, parce qu'il voulait nous apprendre que ces grands et magnifiques luminaires dont on a voulu faire des divinités, n'avaient par eux-mêmes ni la matière précieuse et éclatante dont ils ont été corn-
470 L'HEXAÉMIÎHON D'AMBROISK
posés , ni la forme admirable à laquelle nous les voyons réduits '. »
Celte page est de Bossuet ; mais c'est la traduction presque littérale d'un passage d'Ambroise *.
Ces principes établis, le docteur suit pas à pas l'ordre des jours do Moïse. La matière primitive jaillit de la main de Dieu. Il crée le firmament, et parce mot Ambroise n'est pas loin d'entendre une force universelle qui se rapprocherait assez de notre attraction. Alors le chaos se débrouille, les éléments se séparent, le sol aride apparaît, le bassin des mers se creuse, et les eaux le remplissent. « Dieu vit, dit l'Écriture, que la mer était bonne. — Qu'elle est bonne , en effet , qu'elle est belle cette mer, soit qu'elle élève la cime de ses flots blancs d'écume, et jette sur les rochers sa rosée frangée de neige ; soit qu'à peine ridée par des souflles plus doux, sa surface se colore des teintes du couchant, et que son flot tranquille vienne caresser le rivage! Quel bruit mélodieux! quels forts mugissements! quelle douce harmonie ! Et cependant cette grandeur de l'œuvre créée, qu'est-elle comparée avec l'infinie majesté de son auteur ' ! »
Puis voici que la terre dégagée des eaux soulève des zones de verdure. Les plantes apparaissent, et d'agréables odeurs embaument l'atmosphère. Ambroise fait ressortir dans chaque ouvrage de Dieu une volonté intentionnelle de réjouir l'homme ou de le servir. Il décrit le lis, la rose, puis les arbres à fruits, la vigne, le figuier ,
1 Bossuet, Disc. surl'IIisl. univ., H" part., chap.T, p. 157, 158.
2 Soient plerique dicere : Nisi clenienlior solis calor lopefocerit terras, et quodam modo radiis suis fovorit, non poterit germinare terra ; et proplorca génies divinum honorom députant soli... Audi ergo Deum velut hanc vocem emittentem : Anlequam solis liât lununare, herba nascatur. Antiquior fit ejus pra'rogaliva quam solis, etc. {llcxacmcr. lil). III, cap. vi,n.26.)
3 ]lii(l., cap. V, n. 21.
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l'amandier, le palmier, chers à l'Ilalie. Dans le règne animal, il donne une place à pari aux espèces que nourrissaient les rives du Tessin. La formation du soleil lui fournit l'occasion de s'élever longuement contre la superstition de l'astrologie judiciaire. 'L'homme apparaît enfin, le front illuminé, le corps droit, plein de beauté, de jeunesse et de force, et portant dans tout son être la ressemblance divine.
« Puis Dieu se reposa. Grâces lui soient rendues : il venait de faire un ouvrage sur lequel il pouvait se reposer. Il avait fait le ciel, je ne lis pas qu'il se soit reposé. 11 avait fait la terre, je ne lis pas qu'il se soit reposé. 11 avait fait le soleil, la lune et les étoiles , je ne lis pas qu'il se soit reposé. Mait je lis qu'il fit l'homme et qu'alors il se reposa, car il avait à qui pardonner '. »
Cette dernière parole est d'une tendresse sublime.
Parmi les explications qu'Ambroisedonnaitdesouvrages de la création , plus d'une , on le comprend , se ressentait des erreurs de la physique ancienne. Le docteur s'en tenait encore aux quatre éléments primitifs d'Aristote, l'air, le feu, la terre et l'eau -. 11 prenait au sérieux la prétendue musique, que, disait-on, faisait le ciel en roulant sur son axe , et il se donne la peine de réfuter cette croyance poétique ^ Il s'inquiète de savoir comment la terre, qui est plus pesante que leau, se tient en équilibre dans l'espace, tandis que les liquides, moins denses que la terre, sont précipités en bas *. Il désespère d'expliquer comment le
i Gralias crsro Domino Deo nostro, qui hujusmodi opus fecit in quo rcquiesceret. Fecit cœlum, non lego quod requieverit; fecit lerram, non lego quod requieverit... Sed lego quod focerit hominem,et lune requicvit, habens cui peccala dimitleret. {Hexacmer. lib. VI, cap. x , n. 7o, 76.)
2 7//!^., lib. I , cap. VI , p. 10.
■i Ibid., lib. II, cap. ii, n. 7.
4 Ibid., cnp. ni , n. 12.
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récit biblique fait paraître seulement au quatrième jour les deux grands luminaires du soleil et de la lune , et pour toute explication il s'en remet humblement à la puissance de Dieu '.
L'histoire naturelle n'est guère plus assurée chez lui que la physique. Il traite sérieusement la fable du cygne chantant d'une voix harmonieuse la dernière heure de sa vie, et celle du phénix se brûlant, quand il est vieux , pour renaître de ses cendres -. Il inclinerait à croire au phénomène de quelques générations spontanées dans le règne animal ^ Sa connaissance des choses de la nature est celle de son temps, celle qu'il tient d'Aristote et de Pline l'Ancien, celle qui régnera encore pendant tout le moyen âge, et il ne faudra pas attendre moins de douze siècles le lever d'une science plus vraie et d'une plus haute poésie.
En retour, cette ignorance des sciences naturelles s'éclaire parfois chez Ambroise d'une sorte de pressentiment de nos progrès modernes. 11 se demande jusqu'à quelles profondeurs inexplorées s'enfonce ce mystérieux océan
1 Hexaemer. lib. III, cap. vi, n. 27.
M. le baron de Cauchy en donne ainsi la solution scientifique: <i La dilTicullé n'est qu'apparente. 11 ne s'agit pas, dans ce passage de la Genèse, du soleil considéré comme astre du firmament, mais du soleil flambeau de la terre, luminare majus. Or, après l'émission de l'anneau qui, par sa condensation, devait former la terre, et, en se fractionnant, la lune , le soleil restait à l'état de nébuleuse. 11 avait encore à se dépouiller des anneaux qui ont donné naissance aux planètes Vénus et Mercure, aux astéroïdes. 11 est donc tout nalurel qu'il n'ait conquis sa forme actuelle d'astre brillant, qu'il n'ait été pour la terre un flambeau, luminare, qu'après la solidification du globe terrestre, la séparation du sol et des eaux, la -germination des plantes, à laquelle suffisaient la lumière et la chaleur incomplète émises par la nébuleuse solaire. » {Sept leçons de physique générale, publiées par l'abbé Moigno, Paris, 1866.)
2 Ibid., lib. V.
3 lOid., cap. X, n. 04.
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Boréal dont les navires n'ont point vu les derniers rivages ' . Il soupçonne quelque chose de la dimension du soleil, que les philosophes grecs croyaient grand tout au plus comme le Péloponèse -. On n'est pas peu surpris de le voir agiter le problème de la jonction du golfe Arabique et de la Méditerranée par le percement de l'isthme de Suez. « S'il n'y a pas une force d'en haut qui s'y oppose, dit-il dans cet ouvrage, qui empêcherait que la mer Rouge ne fût amenée dans les plaines d'Egypte, dont on dit que le niveau est extrêmement bas, et ne vînt se rejoindre à la mer d'Egypte ? Il y a là sans doute de grandes difficultés, comme le montre l'expérience de ceux qui ont voulu réunir les deux mers et les faire se déverser l'une dans l'autre. Tels furent Sésostris et Darius le Mède. Cela tient à ce que le niveau de la mer des Indes, y compris la mer Rouge, est plus élevé que celui de la Méditerranée ; et si les anciens rois ont renoncé à l'entreprise, c'est qu'ils craignaient que la mer, en se précipitant du bassin supérieur, n'inondât le pays ^ »
L'épreuve vient d'être faite, et elle a résolu tous les doutes d'Ambroise.
Mais, à vrai dire, ce n'est ni la métaphysique ni la physique qu'il faut rechercher dans ce livre. La morale le remplit presque exclusivement. La création matérielle s'y montre comme le voile transparent du monde moral ; et un symbolisme ingénieux y découvre, pour la conduite de la vie, d'utiles préceptes et de saisissants exemples.
L'herbe qui pousse le matin , et qui sèche le soir, y représente, comme partout, la fragilité de la vie et de la gloire ; Ambroise appliquait cette allégorie à un souvenir récent dont l'objet nous échappe, mais qui alors devait
1 Ambr. Hexaem. lib. 111, cap. ii, n. 11.
2 IbkL, cap, III , n. l.o.
3 Ibid., lib. IV, cap vi, n. 26, 27.
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clrc compris de l'auditoire ; et sa parole se voilait de tristesse religieuse pour rappeler le malheur d'un être plein de force, de beauté et de jeunesse, qu'on avait vu l'rappé d'une maladie soudaine et fauché par la mort comme l'herbe des champs '.
La rose d'abord sans épines s'en est couverte ensuite : de môme, dans l'àme innocente, le péché originel a fait naître les ronces : « 0 homme, vous avez beau briller de tout votre éclat, regardez au-dessous de vous : vous fleurissez sur des épines - ! »
L'hirondelle n'a pour demeure qu'un petit nid de terre; c'est une leçon de pauvreté donnée au cénobite'. Les gros poissons dévorent les petits; c'est l'emblème des avares et des ambitieux *. Le phénix, dit-on, renaît de son bûcher; c'est une image de la résurrection des corps ^. La tourterelle gémissante représente la veuve pleurant l'époux qui n'est plus^; et les jeunes cigognes qui nourrissent les vieilles sont un touchant exemple de la piété fdiale '. On renvoie les paresseux à l'école de l'abeille, et le chien donne de belles leçons de courageuse fidélité **.
L'évêque se complaît d'autres fois aux plus humbles pj'nîuros, et, célébrant le rossignol chantant dans les nuits où il couve ses petits: « Je lui compare, dit-il, cette pauvre mais chcistc femme qui se lève la nuit pour tourner la meule et moudre le pain de ses petits enfants, et qui essaie de charmer par ses chants l'ennui de sa pauvreté. Et quoiqu'elle ne puisse imiter la mélodie du rossignol, du moins elle on imite la tendresse. »
1 Ambr. llcxacm. lih. III, cap. vi , n. 30.
2 Ibid., cap. II, n. 'i8.
3 Ibid., lib. VjCap. xviii.
4 Ibid., cap. V.
5 Ibid.
C Ibid., cap. XIX. ' Ibid., cap. XVI.
« Ibid., lib. VI, cap. iv.
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Mais ce qu'Ambroise voit partout, parce que son cœur est là , c'est l'Église catholique. La vigne représente sa fertile abondance; les arbres toujours verts, sa perpétuelle jeunesse'; l'Océan murmurant, le murmure de l'assemblée qui se renvoie, comme le bruit du flux et du reflux, l'écho des psaum.es et des hymnes répétés en chœur par les hommes, les femmes, les vierges et les enfants*. Enfin, parlant de ces îles de la Méditerranée peuplées de monastères : « C'est là, disait l'évêque, c'est dans ces îles jetées par Dieu, comme un collier de perles sur la mer, que se réfugient ceux qui veulent se dérober au charme des plaisirs déréglés ; c'est là qu'ils fuient le monde, qu'ils vivent dans une austère modération , et qu'ils échappent aux embûches de cette vie. La mer les cache comme derrière un voile , et ofl"re à leurs pénitences ses retraites profondes. Là tout excite à d'austères pensées ; rien n'y trouble la paix. Le bruit mystérieux des flots s'y mêle au chant des hymnes ; et pendant que les vagues viennent se briser sur la plage de ces îles heureuses, de leur sein on entend monter vers le ciel les paisibles accents du chœur des élus ^ »
Quand cette suite de discours eut été prononcée, Ambroise les rédigea, puis il en adressa le volume à ses disciples Sabinus et Horontien. Ceux-ci le lui renvoyèrent en l'en félicitant ; ils lui demandèrent en même temps de donner à certains points de éfoctrine des éclaircissements que le docteur s'empressa de leur fournir par lettres ^
1 Arabros. Hexaemrr. lib. III, cap. v, n. 23.
2 Ibid., n. 17.
3 Quid enumerem insulas, quas velul monilia plerumque praelexit, ut cum undarum leniter alluentiura sono cerlent cantus psallenlium, plaudant insulœ tranquillo sanclorum choro, hyranis sanctorum personenl? [Ibid., n. 23.)
* Epist. XLiii et xLiv, ad Hornniianum. Epist. xlv, ad Sabinum.
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Il est temps de voir Ambroise au sein de cette école de disciples et amis où sa vaste correspondance nous permet de pénétrer. L'affection qu'il porte dans ce commerce des cœurs, celle dont il est l'objet, les exemples qu'il donne, nous révèlent un des côtés les plus aimables de son âme, et composent un des traits les plus attachants de son génie et de sa sainteté.