‹ Histoire de saint Ambroise (volume 2)Chapitre 97 sur 134 · AMBROISE A FLORENCE · texte numérisé non relu

AMBROISE A FLORENCE

Si donc vous suivez l'exemple paternel, vous serez assez riches : ce sera pour vous, mon iils, un patrimoine suffisant, et pour vous, mes filles, une assez belle dot '. »

S'adressant ensuite à chacun de ses enfants, Julienne rappela à Laurent, son jeune fils, qu'elle devait aux prières du martyr son patron la joie longtemps inespérée de sa naissance, et elle lui conseilla de se vouer au culte de ce saint protecteur. A ses filles, elle fit envisager le délaissement où les laissait la mort de leur père, la difficulté de trouver un mari de leur rang avec leur faible dot, puis les inextricables embarras du mariage, a chaîne d'amour, disait-elle, mais qui n'en est pas moins une chaîne. — Ces peines du mariage, je les ai connues, ajouta la veuve; et, même avec un mari aussi bon que le mien, je ne puis me flatter d'avoir eu ma liberté. Dévouée à son service, je me mettais à la torture pour lui plaire... Et maintenant voyez-moi accablée avant l'âge des peines de la vieillesse , sans soutien, sans position, et privée de l'appui du mariage sans avoir gardé l'honneur de la virginité. Mais que parlé-je de moi ? C'est pour vous que je me désole, c'est vous seuls que je considère. A vous donc de nous faire oublier nos mécomptes , en conservant toute la vie une inviolable pureté. Je neveux pas d'autre consolation que celle-là , ma couronne sera votre virginité ; car qui donc alors ne me proclamera bienheureuse? Qui pourra ne pas honorer la mère de tant de vierges ? Qui ne respectera un foyer devenu lesanctuaire de la pudeur -?»

1 Filii, amisislis patrelii, malrem habelis : melior quidem fuissel illa commulatio si pater viveret, mater deesset... Tamcn habetis meliorem de coelo parenlem... Pater vobis fuit dives gratia, non pecunia... Salis vos diviles reliquit, si propositum ejus sequamini, etc. {Exiiorlal. de VirQinit. cap. m, n. 1.)

2 Exporta sum, filii, labores copulie, conjugii indignitates, et sub bono raarilo non libéra fui ; servicbam viro, et laborabam ut placerem... Videlis, filii, longa3vam matrom doloribus; videlis amissum

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Julienne avait bien soin- de prévenir ses enfants qu'elle leur laissait la plus absolue liberté dans le choix de leur état, et qu'en leur proposant une vie plus parfaite elle ne prétendait aucunement les y faire entrer de force : « C'est un conseil que je vous offre, ce n'est pas un commandement que je vous fais. La virginité est un état qu'on peut conseiller, mais qu'on ne peut imposer : c'est affaire de choix et non pas de contrainte '. »

En effet, les invitations de la mère à ses enfants supposaient l'appel de Dieu; aussi bien ceux-ci l'avaient déjà entendu dans leur cœur. Tous quatre y répondirent. Le jeune Laurent entra dans l'ordre des lecteurs, un des ordres mineurs à qui est attribué l'honneur de lire en public les livres de la Bible, et de catéchiser les ignorants -. Les trois filles se vouèrent à la virginité , sans toutefois quitter la maison de leur pieuse mère '. Puis ensemble ils consacrèrent leur commun patrimoine "à bâtir la basilique dont ils priaient Ambroise de faire la dédicace.

« Je ne pouvais, dit celui-ci, repousser la prière d'une si sainte veuve *. » Il vint donc à Florence, apportant avec lui les clous qui avaient servi au crucifiement d'Agricola , « son sang victorieux , et même une partie du bois de sa croix ^. »

omne praesidium et ornamentum. [ Exhortât, de Virginit. cap. iv, n. 24,23.)

1 Ego pro consilio suacleo, non pro imperio prœcipio. Sola est enim virginilas qaae suaderi potest, imperari non potest. Res magis voli est quam praecepli... Electionis quœ magis est quam servitutis. (Ibid , cap. m, n. 17.)

2 Ihid., cap. VIII, n. 34.

3 Ibid., cap. XIV, n. 93.

4 Haec sanctœ viduee negare non potuimus postulanti. {Ibid., cap. ii, n. 10.)

ô CoUigimus sanguinem Iriumphalem et crucis lignum. [Ibid., cap. II, n. 9.)

La dédicace de l'église neuve eut lieu vers le temps de Pâques 393. Nous apprenons du biographe Paulin qu'on lui donna à elle aussi le nom de basilique Ambrosienne, en mémoire du saint homme qui l'avait consacrée. L'évêque y prononça un mémorable discours qui , amplifié plus tard, forma VExIiortation à la virginilé. Le martyre des deux saints Vital et Agricola, l'invention de leurs reliques , les vertus de Julienne , et l'éloge de la virginité qu'il place sur ses lèvres remplissent cet ouvrage. Le pontife le termine en demandant au Seigneur de bénir non-seulement les pierres du nouveau sanctuaire, mais les âmes virginales qui se donnaient à lui : « 0 Dieu , quand dans ce temple vous abaisserez vos regards sur la victime du salut, daignez regarder aussi ces victimes volontaires de la chasteté, protégez -les tous les jours, pour qu'elles soient des hosties chères au Seigneur Jésus-Christ; enfin gardez sans faute et sans souillure leurs corps et leurs âmes jusqu'au jour de l'avènement de votre divin Fils •. »

Si grands que fussent les miracles opérés par les saints que glorifiait Ambroise, l'éclat de ces prodiges s'efface devant ceux que l'homme de Dieu fit lui-même durant son émigration.

(i La maison qu'Ambroise habitait à Florence , raconte son secrétaire, était celle de Decens, personnage clarissime, et, ce qui vaut mieux, chrétien pieux et fidèle. Cet homme avait un fils nommé Pansophius, très -jeune enfant qu'avait possédé l'esprit impur. Ambroise l'avait guéri en lui imposant les mains et priant Dieu sur lui. Mais à peine quelques jours s'étaient-ils écoulés, que le petit enfant, ayant été pris d'une maladie subite, rendit le dernier soupir. Sa mère, femme très-religieuse, remplie de foi et craignant Dieu , prit le corps de son fils , le trans-

1 Exhortai, de Virginit. cap. xiv, n. 9'i, p. 302.

porta de la chambre haute où il avait expiré, à l'étage inférieur où était la chambre d'Ambroise, et là en son absence elle le coucha sur son lit. Quand l'évêque , de retour chez lui, trouva l'enfant mort étendu sur ce lit, il fut saisi d'une grande compassion pour la mère, et pensa qu'une telle foi méritait d'être bénie. Se rappelant l'exemple d'Elisée , il s'étendit lui-même sur le petit corps sans vie, et pria le Seigneur avec tant d'instance, qu'il mérita d'obtenir sa résurrection. Quelques instants après il remettait le jeune Pansophius à sa mère, stupéfaite autant qu'heureuse de revoir vivant le fils qu'elle avait apporté mort'. »

Paulin nous apprend en outre que « Ambroise avait composé un petit livre d'instructions dédié à cet enfant, afin que, le lisant plus tard, il apprît ces merveilles dont Dieu avait daigné favoriser son enfance -. » Nous n'avons plus ce livre : si la perte de tout ouvrage d'Ambroise est un malheur, combien plus celle-ci! Quel intérêt mystérieux ne se fût pas attaché à la lecture d'un écrit adressé par ce père à l'enfant que sa prière avait rappelé du tombeau !

Ambroise était encore à Florence, toute remplie de ses miracles et de ses vertus, quand arriva dans cette ville un noble Aquitain dont le nom allait devenir illustre dans l'Église. L'opulent sénateur Méropius Paulinus , plus connu aujourd'hui sous le nom de Paulin de Noie, avait renoncé à toutes les grandeurs de la terre pour se donner à Dieu. Il venait d'être baptisé par saint Delphin de Bor-

1 ... Pansophius admodum parvulus... exhalavit spirilum... Sacerdos miseralus matrem et fidem ipsius contemplalus, Elisœo similis supra corpus infanlis se ipse composuit, atque orando meruit ut vivum redderet malri quem inorluura invenerat. (Paulin, in Ambroaii Vila, n. 28.)

2 Ad quem infanlulum libellum conscripsit, ut quod per œtatis infantiam scire non pot<;rat, legendo cognosceret. (Ibid.)

o32 AMUROISE ET PAULIN DE NOLE

deaux, ami de noire Ambroise, puis fait prêtre en Espagne ; et de concert avec sa femme Tliérasie, laissant ses immenses biens à l'Église et aux pauvres, il allait en Campanie se fixer auprès du tombeau vénéré de saint Félix de Noie. L'espoir de voir Ambroise l'avait engagé à passer par Florence; car des liens anciens d'affection et de religion rapprochaient l'un de l'autre ces deux nobles cœurs. « C'est l'amitié d'Ambroise, écrivait plus tard Paulin, qui m'a nourri dans la foi ; c'est elle qui maintenant m'anime et me soutient dans le ministère sacerdotal. Enfin il a voulu m'agréger à son clergé, de sorte que partout où je me fixerai, je ne cesserai d'être son prêtre '. »

Dans la mémorable rencontre qu'il fit d'Ambroise à Florence, Paulin s'engagea donc à lui appartenir partout et toujours; puis, ce pacte juré, ils se dirent adieu. L'évêque de Milan le vit partir pour sa retraite avec un regret mêlé d'une admiration qu'il faisait éclater ainsi dans une de ses lettres :

« Voici donc que Paulin , le plus noble personnage de l'Aquitaine, a vendu ses biens et ceux de sa femme, pour en donner le prix aux pauvres ! Il s'est fait pauvre luimême , lui si riche naguère ; puis , libre de ce fardeau , il a quitté son pays, sa maison, sa famille, afin de servir Dieu ; et il va se réfugier dans la paisible retraite qu'il s'est choisie près de Noie, où il veut linir ses jours -.

« Sa vertueuse épouse est digne de son grand courage. Elle aussi, se dépouillant de tout, a voulu suivre son époux

1 Ambrosii semper et dilcclione ad fidem innulrilus sum, et nunc in sacerdotii ordine confoveor. Denique suo me clero vindicare voluit , ul clsi diversis locis degam, ipsius presbyter consear. (Paulin, ex Epistol. ad Abjpiuin , quœ est apiul Augustin, x.xiv, alias xxxv.)

2 Paulinum splondore generis in parlihus Aquilaniœ nulli secundum, vendilis facultatilius..., conipcri elegisse sccrelum NKlaiire urbis, ul)i luinullum lugitans revum exigat. (Anibr. Epist. lvih, n. 1, p. ■1013.)

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dans la solitude, où, heureuse de partager son humble toit de chaume , elle se consolera de l'abandon de ses richesses avec les biens de la religion et de la charité.

« Que vont dire les grands du monde en apprenant ces choses? — « Quoi! un homme de ce nom, de cette naissance, de cette noblesse, de ce caractère, de cette éloquence, quitter le sénat ! Quoi ! laisser s'éteindre une si noble famille sans postérité ! Mais ce n'est pas possible. » — Ainsi parleront-ils ; ils n'hésitent pas, pour leur compte, à se raser la tète en se faisant initier aux mystères d'Isis; mais s'ils voient un chrétien changer seulement de costume pour mieux observer notre sainte religion, ils poussent des cris d'horreur M »

Ce qui faisait le scandale et la risée des païens excitait , au contraire, chez Ambroise une généreuse .émulation. Tourmenté de cette soif ardente de solitude qu'éprouvent les grandes âmes dans les siècles troublés, il tournait ses regards vers les contrées charmantes de la Campanie, où allaient se fixer plusieurs de ses amis, et, parlant de l'un d'eux, il écrivait ainsi à saint Sévère de Naples : « Là, du moins, sur le rivage que vous habitez, loin des invasions barbares et des guerres civiles , l'esprit peut en liberté prier et méditer dans un paisible recueillement. Nous, au contraire, en proie aux envahissements et aux malheurs de la guerre, nous vivons plongés dans une mer d'amertume, sans repos en celte vie, et en danger de perdre l'autre... Enveloppé, quant à moi, dans les ténèbres de ce monde , j'y perds la claire vue de la vérité et de la perfection. Voici que déjà j'ai passé cinquante- trois ans dans ce corps qui ne m'a fait grâce d'aucune souffrance. Pûwrçwoz, dirai-je avec l'Écriture, pourquoi resterai-je encore , sous les lentes de VÉlhiopie, avec les habitants de Madian et de Cédar-f »

1 Ambros. Epist. lviii, n. 2 et 3.

2 Liber animus a barbarorurn incursibus et iirœlioriim acerbitatibus,

55i AMBROISE DEVANT EUGÈNE

Ces vœux se perdirent au sein des cris de détresse que poussait l'Italie écrasée ou menacée par Arbogast. L'Église n'avait pas moins à souffrir que l'État : on était en pleine renaissance païenne. L'autel de la Victoire se redressait à Rome, les temples se rouvraient; le préfet Flavien, païen fanatique, consultait les aruspices; l'image d'Hercule, emblème de la force brutale, reparaissait sur les étendards ; la statue de Jupiter était préposée à la garde des forteresses, et Eugène apostat faisait son entrée à Milan au nom des anciens dieux.

Il n'en voulut pas moins assister aux saints mystères ; mais les portes du sanctuaire se fermèrent devant lui; et le clergé milanais, en l'absence de l'évoque, s'obstina à refuser les oblations du tyran. Arbogast était furieux contre le pontife et ses prêtres : « Qu'ils attendent mon retour, disait-il à Flavien; une fois vainqueur, je ferai de leur église une écurie, et leurs clercs partiront s'exercer dans mes armées M »

L'expédition, dont le succès enivrait d'avance l'insolent soldat, était dirigée contre l'empereur Théodose. Celui-ci , en effet, se préparait enfin à venger Valentinien en délivrant l'Italie. Dans le printemps de l'année 394, ayant nommé Augustes ses deux jeunes fils Honorius et Arcadius, le grand homme s'était mis tranquillement en marche contre l'usurpateur. La première rencontre n'eut lieu que le 0 septembre, dans les plaines d'Aquilée. L'armée d'Eugène portait les symboles païens, Théodose marchait sous

vacatoralionibus, inservilDeo...Xos autem inmediovcrsamur omnium molesliarum freto. Cum annum lerlium et quinquagesimum jam perduxerim in hoc corpore silus, in quo lam crraves suslincmus gemilus . quomodo non dicam : iiabitavi cum habilanlilius Madian ? ( Amlir. Episl. Lix, n. 3 et 4.)

i Promiserant... slabulum se esse iacluros in basilica ecclesiœ Me- (liolanensis, alque clericos sub armis probaturos. (Paulin, in Vita Amhr.. n. 31.)

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le signe de la croix. L'engagement du premier jour laissa la victoire indécise. Théodose, inquiet, passa la nuit suivante en prière dans une chapelle voisine du champ de bataille. Là , s'étant à la fin endormi de fatigue , il vit en songe les deux apôtres Jean et Philippe qui lui promettaient la victoire.

Le lendemain, le combat recommença avec une nouvelle ardeur, et longtemps encore on douta du succès de la journée. Théodose, voyant son armée sur le point d'être prise dans un défilé, saute de cheval, ainsi que le raconte Ambroise, et se jetant au-devant de la colonne menacée il s'écrie : « Où est le Dieu de Théodose? » A l'instant tout change de face, un vent furieux se lève et frappe en plein visage les soldats d'Arbogast. Aveuglés par le sable, incapables de tenir leurs armes et de diriger leurs traits qui se tournent contre eux , les défenseurs d'Eugène sont saisis d'une panique qui les livre au vainqueur'.

La déroute fut complète. Eugène fut pris au moment où il se croyait victorieux. On l'amena à Théodose, et, sans attendre que l'empereur prononçât sur son sort, les soldats le massacrèrent. Arbogast , réfugié sur les montagnes, se fit justice à lui-même en se donnant le mort.

Le paganisme venait d'avoir sa dernière journée.

1 Ambros. de Obilu Theodosil , n. 7.

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