CHAPITRE IX
Saint Grégoire va réaliser ses projets de mission en Angleterre. — Lettre de Grégoire il Candide , prêtre des Gaules. — Les missionnaires sont choisis dans le monastère de Saint André. — Augustin est placé a leur tête. — Ils quittent Rome en 596. — L'église et le monastère de Saint-Grégoire occupent aujourd'hui remplacement de l'ancienne maison de Saint-André. — Augustin et ses compagnons arrivent à Marseille. — Ils se rendent ensuite a Aix, où l'on cherche a les décourager. — Les missionnaires visitent le monastère de Lérins et s'y arrêtent. — Augustin repart pour l'Italie prendre les conseils de Grégoire. — Il expose au Pape le découragement de ses compagnons. — Augustin retourne à Lcrins, porteur d'une lettre de Grégoire à Etienne, ahbé du monastère. — Lettres de saint Grégoire aux évéques d'Aix et de Marseille. — Instructions du Pape aux compagnons d'Augustin. — Voyage d'Augustin à travers la France. — Lettres du Pape aux évéques de Tours, d'Arles, de Vienne et d'Autun, aux rois Théoderic et Théodebert, et à Brunehaut, reine-régente. — Miracles àc saint Augustin dans l'Anjou. — Les missionnaires s'embarquent pour l' Angleterre.
Ce fut seulement la sixième année de son pontificat que saint Grégoire réalisa ses projets sur F Angleterre. On peut induire des paroles d'un de ses biographes i qu'il avait, deux années
i Jean le diacre.
auparavant, fait choix de la personne à qui devait être confiée cette importante mission.
Depuis le premier moment de son élévation à la papauté, son cœur semble avoir été constamment fixé vers ce grand objet de ses espérances et de ses prières, qu'il s'était abstenu de réaliser avant que toutes choses fussent prêles pour son heureux accomplissement. Dans une lettre à Syagrius, èvêque d' Autun , il parle de la mission d'Angleterre comme ayant occupé ses pensées longtemps avant qu'il ait pu la réaliser l . La lettre suivante, écrite une année avant l'expédition de saint Augustin, prouve le vif intérêt que lui inspirait l'Angleterre. Cette lettre est adressée à Candide , prêtre , qui était en route pour la Gaule , où il allait prendre possession d'un patrimoine ecclésiastique.
Grégoire a Candide ,
h Nous désirons de votre affection, à laquelle « a été confié, avec l'aide de Notre-Scigneur « Jésus-Christ, le contrôle d'un patrimoine dans « la Gaule, que vous achetiez, avec les pièces d'ar- « gent que vous avez reçues, quelques vêtements « pour les pauvres, ou que vous les appliquiez
i Epîtresde saint Grégoire, Uv. ix, 108.
« au rachat de jeunes Anglais de dix-sept à dix- «huit ans, dans le but de les élever pour le ser- * vice de Dieu. De cette manière, la monnaie « des Gaules, qui n'a pas cours chez nous, sera « placée utilement et d'une manière convenable. « Si, en outre, vous pouvez réaliser quelque chose « des revenus qui, dit-on, ont été retirés, faites- « le, et vous répondrez à nos désirs, en les em- « ployant soit à en acheter aussi des vêtements « pour les pauvres, soit, comme nous l'avons a déjà dit, à racheter des esclaves anglais qui « seraient élevés dans le service du Dieu Tout- « Puissant. Comme ceux néanmoins que vous « pourrez acheter seront païens, je désire qu'un « ecclésiastique les accompagne, car ils pourraient « tomber malades en route, et dans ce cas, si leur a maladie venait à paraître mortelle, il serait de « son devoir de les baptiser. Nous nous en rap- « portons à votre affection pour mettre nos désirs « à exécution, et cela en toute hâte ! . »
Les pensées du Saint sont encore préoccupées du sort misérable de ces pauvres esclaves anglais, dont le corps et l'âme étaient victimes d'une cruelle et implacable tyrannie. Peut-être avaU-il le projet de les faire élever sous ses yeux, dans des écoles religieuses, afin de les renvoyer ensuite
* Êpîtres dç saint Grégoire, liv. n, 7.
— iOi —
dans leur propre pays en qualité de missionnaires indigènes. Quoi qu'il en soit, une fois arrivés à Rome, leur présence et leur témoignage sur la misérable condition de leurs compatriotes, devaient être un stimulant continuel à la compassion et au zèle du Saint-Père. Nous avons déjà vu aussi que saint Grégoire avait appris (probablement par la reine Berthe, ou son confesseur l'évêque Luidhard) les vifs désirs spirituels qui s'étaient éveillés dans les cœurs d'une partie de la nation anglosaxonne.
Saint Grégoire tourna naturellement son attention vers le monastère de Saint-André, quand il dut choisir les personnes propres à prendre la direction de cette importante ambassade. Corporellement éloigné de cette retraite, son esprit y fut toujours présent. Il fit choix de plusieurs membres de cette société 1 , dont les noms, à l'exception de quatre, ont été perdus; nous connaissons seulement Augustin, alors prieur %
1 Saint Bède les appelle : « Monachos timenlcs Dominum. » Liv. i, c. 23.
2 II est appelé par saint Grégoire prœpositus {Ep. , liv. ix, 408). Le prieur, dans les monastères bénédictins, venait immédiatement après Pabbé. Pour ce qui regarde les charges du prieur et la règle du monastère de Saint-André avant et après ses modifications , l'auteur renvoie h la vie de saint Etienne, h Baronius, Mabillon , Rcynerus, à la vie de saint Grégoire qui précède l'édition de ses œuvres publiées par les bénédictins, et enfin au révérend Alban Butler. (Note du traducteur.)
Laurence, Pierre et Jean. Les missionnaires reçurent la bénédiction apostolique et se mirent en route avec joie; ils quittèrent Rome dans l'été de 596.
Le site du monastère de Saint-André, si intéressant pour les Anglais, est en ce moment occupé par l'église et le monastère de Saint-Grégoire. En face se trouvent trois chapelles détachées, bâties par saint Grégoire le Grand lui-même, et restaurées par le cardinal Baronius. La première est dédiée à Dieu, sous le patronage de sainte Sylvie, mère du saint ; la seconde est placée sous celui de saint André , apôtre , et la troisième sous celui de saint Barbara. Dans la dernière se trouve une statue de saint Grégoire; l'on y conserve aussi la table à laquelle le Saint invitait tous les jours son sacristain et douze pauvres pèlerins. On lit sur le portique de l'église une inscription constatant que de cette maison * partirent les preu niiers apôtres des anglo-saxons *. »
Sa Sainteté le Pape actuel, homonyme et successeur de saint Grégoire , a vécu dans cette retraite jusqu'au moment où il fut élevé au cardinalat.
On ne sait absolument rien des premières années de saint Augustin; mais un fait qui en dit
* Guide du voyageur dans l'Italie centrale, 1843. Discour» du D r Wteeman sur l'Église.
plus en sa faveur que des volumes, c'est sa présence dans une société qui a toujours occupé une si haute place dans les affections et les prières de ce saint pontife, qui, après plusieurs années de réflexions, Ta choisi, comme la personne la plus digne qu'il pût trouver, pour remplir l'œuvre et le ministère d'un apôtre.
Les missionnaires s'embarquèrent dans un des ports d'Italie, et arrivèrent probablement à Marseille, d'où ils se rendirent à Àix en Provence. Ils rencontrèrent dans cette dernière ville des personnes qui leur firent des rapports déchirants du pays vers lequel ils dirigeaient leurs pas. « L'Angleterre, leur « disait-on, est située au delà d'une mer de navi- * gation très-dangereuse; ses habitants sont noni seulement idolâtres, mais ce sont des sauvages « aux rudes manières et au langage barbare. » On ajoutait qu'une mort cruelle les attendait certainement à leur arrivée, si même l'on souffrait leur débarquement; mais que, d'après toutes les probabilités , ils ne mettraient jamais le pied dans le pays, et en supposant qu'ils parvinssent à surmonter tous les obstacles, quelles chances avaient-ils de se faire jamais écouter d'un pareil peuple?
Ces discours ne présentaient rien de nouveau ni d'étrange aux missionnaires; mais, dans le premier mouvement de leur enthousiasme, ils avaient oublié, ainsi qu'il arrive souvent, de prévoir
toutes les difficultés qu'ils allaient rencontrer. Un des obstacles qui devait s'opposer à leur œuvre avait été, d'après toute apparence, complètement perdu de vue : la différence de langage. La difficulté n'était pas insurmontable, si nous songeons que le bras de Dieu ne s'est pas raccourci depuis le temps des apôtres ; mais cependant elle était de telle nature que la prudence humaine aurait dû la prévoir. Les dons miraculeux sont trop précieux pour être prodigués, et en outre les miracles ne sont pas destinés à suppléer aux oublis de l'indolence ni aux fautes de l'imprudence; mais à ajouter à la puissance naturelle de l'homme, après qu'on en a tiré le meilleur et le plus grand parti possible. Et de plus, lorsque la foi des saints les dispose à espérer une intervention surnaturelle , leur humilité les empêche d'y compter dans les cas qui leur sont personnels. De sorte que ce sont ceux qui attendent le moins ces faveurs, au secours de qui elles arrivent plus facilement. Quand les apôtres de Notre-Seigneur partirent prêcher l'Évangile, ils ne se pourvurent ni de bourse ni de valeurs, mais c'était d'après son ordre spécial.
Notre-Seigneur a prouvé, en la secondant par de nombreux témoignages de sa puissance divine, combien l'œuvre de son serviteur saint Grégoire lui était agréable; les fruits de sainteté
qui l'ont bénie en fournissent une autre preuve. Et cependant le Saint ne veut pas compter sur ces interventions directes (qui lui furent plus tard si largement accordées), au point de négliger les précautions ordinaires qu'il fallait prendre pour en assurer le succès. Comme nous allons le voir, l'espèce d'échec que sembla recevoir dès son début celle sainte entreprise, par ce qui arriva à Aix, n'eut d'autre effet, sur l'esprit calme et préparé de saint Grégoire , que de lui faire prendre de nouvelles précautions. Cette circonstance le détermina surtout à rechercher les bons services de la cour et de l'épiscopatdes Gaules en faveur de ses missionnaires découragés. Au nombre des mesures prises par suite des objections élevées à Aix , fut celle d'engager des prêtres français à accompagner les moines en Angleterre, pour leur servir d'interprètes auprès des indigènes. On remarquera, en passant, que ceci fait ressortir d'une manière frappante la différence qui existe entre le véritable zèle catholique et les formes même les plus aimables et en quelque sorte les plus vénérables du fanatisme.
Ce que firent en France les missionnaires est plutôt l'objet de conjectures que d'un récit historique; mais il paraît, d'après les lettres de saint Grégoire, que d'Aix, ils se rendirent au célèbre monastère de Lérins, situé dans une des petites îles qui se trouvent entre Antibes et Fréjus.
De là, Augustin (qui, en qualité de prieur de Saint-André, tenait le premier rang parmi les missionnaires, s'embarqua pour l'Italie , dans le but de faire part à Grégoire du découragement de ses compagnons, et de savoir de lui s'il ne conviendrait pas d'abandonner une entreprise qui promettait si peu de résultats.
Quelques biographes de saint Augustin ont avancé, peut-être avec trop de précipitation, qu'il partageait sur l'opportunité du voyage les doutes de ses compagnons. On ne devrait cependant pas, sans preuves précises, accuser même de faiblesse ceux que l'Eglise amarquésdusceau delasainteté. Dans le cas actuel, la supposition que saint Augustin exprimait ses propres sentiments aussi bien que ceux de ses compagnons en sollicitant un rappel, paraît être plus ou moins gratuite. Les paroles de saint Bède n'impliquent pas nécessairement Augustin dans les doutes et les appréhensions de ses frères. Après avoir parlé de l'alarme qu'éprouvèrent les missionnaires en général, par suite des rapports qu'on leur fit, il continue ainsi : « Sans perdre de temps, ils envoyèrent à Rome « Augustin ( que Grégoire destinait h être leur « i>\ êque en cas d'une réception favorable en An-
* gleterrej, afin de solliciter la permission d'aban-
* donner une expédition si pleine de périls, de « dangers et d'incertitudes
Suivant toutes les probabilités, saint Augustin laissa ses compagnons au monastère de Saint-Lérins ou dans ses environs. L'on peut bien supposer que le délai causé par son absence fut utilement employé par eux à raffermir leur foi timide au milieu du repos et de la dévotion du cloître.
Dans une société ayant le même esprit et la même règle que celle où leurs saintes résolutions avaient été prises et bénies, ces missionnaires durent éprouver le bonheur d'une personne qui respire l'air natal après une longue maladie. Que de souvenirs ont dû naître chez eux, propres à calmer et à retremper leur esprit ! C'est un des bienfaits de l'Eglise de créer non pas une, mais dix mille maisons où ses enfants se retrouvent chez eux ! 11 est doux de penser qu'un de ces nombreux asiles de paix sortis de l'institution monastique, se trouva là prêt à ouvrir ses portes à ces voyageurs ballottés par la tempête et languissant après leur pays, et que cet asile ne fut rien moins que la retraite qui fit la consolation des vieux jours de saint Vincent 1 .
Quand Augustin arriva aux pieds de son maître,
1 L'auteur combat dans une note l'opinion de Fleury, qui pense que les moines de Lcrins étaient les maledici homincs
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il ne manqua pas de lui rapporter, entre autres nouvelles, la cordiale et hospitalière réception qu'il avait reçue des prélats et des ecclésiastiques des Gaules, et particulièrement de Protase, évêque d'Aix en Provence, d'Arigie, évêque de Marseille, d'Etienne, abbé de Lérins. Il paraît, d'après une lettre de saint Grégoire à Etienne, lettre dont Augustin était porteur à son retour, qu'il avait été témoin oculaire de l'ordre qui régnait dans la société dont Etienne avait la direction. La lettre est ainsi conçue :
Grégoire a Etienne, abbé.
i Augustin, serviteur de Dieu , porteur de la présente, a réjoui notre cœur par ce qu'il nous a dit de votre vigilance active et louable, et en nous apprenant que les prêtres, les diacres 1 et la communauté vivent ensemble en hommes pénétrés du même esprit. Comme la bonne harmonie du corps dépend des vertus du supérieur, nous prions le Dieu Tout-Puis-
i 11 parait d'après cela, dit l'éditeur bénédictin de Saint- Grégoire, qu'il y avait dans ce monastère, comme dans d'autres, plusieurs ecclésiastiques ne faisant pas partie de la communauté.
sant de daigner, dans sa miséricorde , allumer en tous le feu des bonnes œuvres , et de préserver tous ceux confiés à vos soins, des tentations du démon. Nous lui demandons de leur donner à tous un > if amour pour vous, et des sentiments selon ses vues.
« Mais comme l'ennemi du genre humain ne cesse de tendre des pièges pour notre ruine, et qu'il travaille assidûment à séduire, en les prenant par leur côté faible, les âmes engagées à Dieu , nous vous exhortons , très-cher frère , à exercer sans relâche vos soins vigilants, et à veiller, par vos prières et vos prévoyances actives, afin que le loup ravisseur ne trouve pas l'occasion de mettre en pièces votre troupeau. Quand vous aurez rendu sain et sauf à Dieu le dépôt que vous en avez reçu, qu'il lui plaise, dans sa grâce , de vous accorder la récompense de vos travaux, et d'augmenter vos aspirations vers la vie éternelle.
« Nous avons reçu les cuillers et les plats 1 que vous nous avez expédiés, et nous vous remercions de témoigner ainsi votre amour des pauvres , en nous envoyant des objets pour leur usage 2 . »
1 Circulos.
2 Epitres de saint Grégoire, liv. vi, 06. Éticnne ne continua pas à justifier la bonne opinion que Grégoire avait de lui. Cinq
La dernière phrase de cette lettre, quoique sans rapport avec notre sujet, n'en est pas la partie la moins intéressante et la moins caractéristique.
Saint Grégoire écrivit en même temps à Protase, éveque d'Aix, en Provence :
« L'ardeur de votre affection pour saint Pierre, prince des apôtres, ne nous est pas seulement garantie par les exigences de votre charge, mais elle ressort encore du dévouement dont vous faites preuve pour la cause de l'Eglise. Nous savons cela par les rapports que nous a faits Augustin, serviteur de Dieu , et porteur de cette lettre, et nous nous réjouissons de ces témoignages de votre ardeur et de votre zèle pour la vérité. Quoique éloigné de nous en personne, vous avez prouvé que vous nous étiez uni de cœur, en nous témoignant la charité fraternelle qui convient. »
Le saint pontife écrivit à peu près dans les mêmes termes à Arigie, évèque de Marseille.
On trouve dans une lettre de saint Grégoire les raisons à l'aide desquelles il chercha à ranimer la
années plus tard, le Saint écrivait à Cono, abbé de Lérins, et lui parlait des chagrins que lui avaient causés la nonchalance et l'imprudence de son prédécesseur (Epîtrcs, liv. xi, 12). Delà quelques personnes ont pensé que la lettre adressée à Étienno était une exhortation de saint Grégoire. Son contenu ne justifie guère cette version. Il est probable ou que Grégoire ignorait les faits, ou qu'Etienne fit plus tard seulement la chute qui affligea le Pape.
confiance dos missionnaires, et les mesures qu'il proposa afin d'assurer Tordre et l'harmonie parmi eux; cette lettre leur fut remise par Augustin
« AUX FRÈRES EN ROUTE POUR l' ANGLETERRE.
« Grégoire, serviteur des serviteurs de Dieu, à ses frères, serviteurs de Notre-Seigneur Jésus- Christ.
« Il eût été mieux de ne pas s'engager dans une bonne entreprise , que de songer à reculer après l'avoir commencée. Aussi me parait-il convenable, mes très-chers fils , que vous exécutiez avec la plus grande célérité possible la bonne œuvre entreprise par vous avec l'assistance de Notre-Seigneur. Réalisez avec ardeur et zèle ce que l'inspiration de Dieu vous a suggéré, et songez que plus grands seront vos travaux, plus brillante sera la gloire de votre récompense éternelle. Augustin , votre prieur , retourne à vous , autorisé à vous gouverner en qualité d'abbé. Obéissezlui en toutes choses avec humilité; soyez assurés que tout ce que vous ferez conformément à ses ordres , tournera au profit de vos âmes.
Saint GrO ire, Epilrcs, liv. vi, 51.
Ml —
« Que le Tout-Puissant vous protège de sa grâce, et m'accorde le fruit de vos travaux dans notre patrie éternelle ! Quoique privé de prendre part à vos labeurs, que je puisse être associé à votre récompense, car si j'étais maître de mes désirs, j'aurais partagé vos travaux. Que Dieu, mes très-chers fils, vous ait en sa sainte garde.
« En date du vingt-troisième jour de juillet , quatorzième année du règne de notre^très-religieux empereur, notre seigneur Maurice Tibère Auguste, la treizième de son consulat, et la quatorzième de Tindiction 1 . »
On pourrait peut-être conclure du contenu de celte lettre, que le manque de discipline était la cause des inquiétudes que saint Grégoire fut appelé à calmer. Les compagnons d'Augustin étaient probablement plus jeunes que lui. Ils avaient peut-être été entraînés par leur jeunesse à entrer
i L'indiclion (ab indictis tributis et vectigalibus) était un cycle de quatorze ans, que Ton dit avoir été institué par Constantin le Grand en 312. Il y avait plusieurs de ces cycles. On comptait les années du pontiûcat de saint Grégoire d'après celui de Constantinople. La date de Tindiction, suivant les éditeurs bénédictins de saint Grégoire, ne fut placée aux actes d'aucun concile avant celui de Chalcédoine en 451, ni mis en usage par les papes avant saint Grégoire le Grand. On la voit tigurer dans les papiers d'Etat de la France (Mabillon, de Re diplomatica) au con concernent du ix- siècle.
dans un monastère , et leur esprit se trouvait surtout en danger d'être déconcerté par les rumeurs inquiétantes du public.
Une des sages règles de saint Benoît était que ses moines ne devaient pas rapporter dans l'intérieur de la communauté les récits qui pouvaient leur arriver du dehors. Tant que les frères de Saint-André avaient vécu sous le même toit, il était du devoir de leur supérieur de guider leur jugement sur les sujets pratiques ; mais il est très-vraisemblable qu'une fois en voyage, les choses se passèrent avec moins d'ordre, saint Augustin n'étant pas autorisé, et peut-être aussi n'étant pas disposé à intervenir pour rectifier les pensées de ses frères et diriger les conversations qui s'engageaient autour de lui. Il n'est pas impossible qu'Augustin ait demandé, tandis qu'il se trouvait à Rome , des pouvoirs plus étendus et une autorité mieux définie.
Mais, quoi qu'il en soit, l'entière confiance qui lui est accordée , et que réclame en sa faveur la lettre de saint Grégoire à ses compagnons, est une preuve que le calme de son esprit avait été complètement rétabli avant ou durant son entrevue avec son maître.
Assurément , si des paroles humaines étaient capables de ranimer ces âmes défaillantes, tel dut être l'effet de cette phrase touchante du Saint-
Père : * Si j'étais maître de mes désirs, je parta- « gérais vos travaux. »
Saint Grégoire le Grand approchait, à cette époque, de sa soixantième année; il avait atteint le plus haut degré de celte puissance ecclésiastique que les hommes nomment si improprement grandeur ; il avait ses légats en cours et ses officiers en provinces; il avait beaucoup de gens au-dessous de lui, mais personne n'occupait une position supérieure à la sienne. Il était chef parmi les évoques, et évêque au-dessus des rois. Dans tout le monde chrétien, ses désirs étaient des ordres, et sa parole faisait autorité; et cependant, nous voyons saint Grégoire le Grand disposé, et même désireux, si telle eût été la volonté de Dieu , de renoncer à ces privilèges augustes et à une puissance si imposante; il était prêt à échanger son diadème pour le capuchon , et le trône contre la pauvreté. Nous le voyons prêt à renoncer aux sympathies d'amis intimes pour s'exposer aux froids regards d'étrangers et à la répulsion des souverains par déférence pour les vassaux. Saint Grégoire le Grand, ainsi que le prouve l'histoire, n'était ni un orateur inhabile, ni un professeur sans talent.
Saint Augustin, outre la lettre adressée à ses compagnons , était porteur, pour lui et ses frères, d'autres recommandations sollicitant les bons of-
fices des prélats et des souverains étrangers de la partie des Gaules qu'ils devaient traverser. Le Pape adressa une lettre aux èvêques de Tours et de Marseille, portant la même date que celle destinée aux missionnaires, le 23 juillet 596.
« Grégoire a Pelage, évêque de Tours, et a Sérène, évêque de Marseille, tous deux en France. — Par duplicata \
« Quoique des religieux n aient pas besoin de recommandation auprès de bons prêtres, pleins de la charité que Dieu demande, cependant , comme l'occasion d'écrire est opportune, nous avons juge convenable de vous adresser cette communication, afin de vous faire savoir qu'Âugustin , porteur de la présente, serviteur de Dieu (dont F affection nous est garantie) , a été choisi par nous , avec P assistance du Tout-Puissant, et dans l'intérêt des âmes , ainsi que d'autres serviteurs de Dieu , pour faire une mission lointaine*. Votre Sainteté doit P aider de sa bonté de prêtre , et ne mettre aucun retard à lui procurer les consolations en son pouvoir. Afin de vous disposer à lui accorder le bienfait d'un intérêt tout amical, il a des instructions
1 A paribus.
* Illuc. Le nom du pays où allaient les missionnaires était omis, sans doute par précaution.
de nous , pour vous communiquer avec précision 1 les détails de son voyage; nous sommes convaincu , dès qu'ils vous seront connus , que vous vous prêterez, avec dévouement pour Dieu, aux circonstances urgentes qui rendent vos encouragements nécessaires à notre envoyé *. »
Saint Grégoire écrivit à peu près dans les mêmes termes à Virgile, èvêque et métropolitain d'Arles, ainsi qu'à Dèsidère et Syagrius, évêques de Vienne et d'Autun.
Outre ces lettres de recommandation aux représentants de l'Église, le Pape songea à obtenir un sauf-conduit pour ses missionnaires, de la part des autorités civiles. Ils devaient passer à travers les Etats de Théodericet de son frère Théodebert , rois de Bourgogne et d'Austrasie 3 . Le premier avait le siège de son gouvernement à Chalons , et le second à Reims. Augustin fut chargé, à son retour, de deux lettres pour ces jeunes princes.
1 Subtiliter.
2 Epîtres de saint Grégoire, liv. vr, 52.
3 Théoderic était le second fils, et Théodebert le fils aîné de Childcbert, à qui ils succédèrent à la mort de leur père, en 569, Tannée môme où saint Grégoire leur écrivait. Il parait que l'aîné n'avait pas alors plus de dix ans. Leurs Etats furent gouvernés, durant leur minorité, par Krunehaut, leur grand'mère, dont nous parlons plus loin.
a Grégoire a Théoderic et Tiiéoderert, frères, rois des Francs. — Par duplicata.
u Depuis que le Dieu tout-puissant a favorisé votre royaume de l'orthodoxie de la foi , et permis qu'il devînt célèbre dans les autres nations par la pureté avec laquelle il garde la religion chrétienne, nous avons conçu la vive espérance que vous désireriez voir tous vos sujets embrasser la croyance, qui est le lien de vos rapports avec eux, comme leurs seigneurs et gouverneurs.
* Nous avons appris que la nation anglaise a été amenée, par la miséricorde de Dieu, à soupirer ardemment après sa conversion à la foi de J.-C. , mais que les prêtres des pays voisins sont négligents , et n'alimentent pas la flamme de ces saints désirs, à l'aide des exhortations qu'ils pourraient employer. C'est pour ces raisons que nous avons pris des mesures, afin d'envoyer aux Anglais Augustin, porteur de celte lettre, serviteur de Dieu (dont le zèle et l'affection nous sont assurés), en compagnie d'autres serviteurs de Dieu. Nous leur avons, en outre, donné avis d'emmener avec eux quelques prêtres du pays voisin, dont le secours leur sera utile pour sonder les dispositions du nouveau peuple et seconder leurs bonnes intentions, autant que Dieu leur
en donnera le pouvoir. Afin qu'ils soient capables de remplir ce ministère , nous invitons Votre Excellence , que nous saluons de notre affection paternelle, d'accorder à ceux chargés de notre message le bienfait de l'assistance que vous jugerez pouvoir leur êlre utile. Et comme il s'agit d'une affaire où le salut des âmes est intéressé, que votre influence les protège et les aide, afin que Dieu tout-puissant , qui sait que vous leur accorderez cette consolation d'un cœur dévoué et avec un zèle pur pour sa sainte cause, vous prenne sous sa protection et vous conduise saufs, à travers la puissance terrestre , à son royaume des cieux 1 .»
Augustin était aussi porteur d'une lettre adressée à Brunehaut, reine-régente % ainsi conçue :
« Grégoire a Brunehaut, reine des Francs.
« Votre chrétienne Excellence nous est si bien connue, que nous ne pouvons en rien douter de
1 Saint Grégoire, liv. vi, 58.
? Brunehaut était fille d'Athanagild, roi des Visigolbs; elle devint, en femme de Sigebcrt, roi de Metz. Childebcrt, père de Théodebert et de Théoderic, naquit de ce mariage. Brunehaut était régente pour les deux princes à l'époque de la mission de saint Augustin. L'histoire accuse cette princesse do crimes nombreux et barbares. Il est bien difficile de concilier ces imputations avec les éloges que lui adresse saint Grégoire.
votre bonté. Nous regardons au contraire comme certain que vous coopérerez dévotement et ardemment avec nous, et que vous fournirez avec la plus " grande abondance les consolations que nous avons raison d'attendre de votre religion si sincère. Dans cette confiance, nous vous saluons de notre affection paternelle, et vous faisons connaître que la nation anglaise, suivant les rapports qui nous ont été faits, a, sous l'inspiration de Dieu , le désir de devenir chrétienne; mais que les prêlres du pays voisin manquent pour elle de sollicitude pastorale.
« En conséquence, en vue d'arracher ces âmes à la perdition éternelle, nous avons commissionnè Augustin, serviteur de Dieu et porteur de la présente (dont le zèle et l'affection nous sont assurés), en compagnie d'autres serviteurs de Dieu. Nous sommes désireux de connaître par eux les dispositions du peuple anglais , et de prendre , avec votre assistance, les moyens (autant que cela est praticable) d'assurer sa conversion. Nous leur avons dit aussi qu'il serait de leur devoir de mener avec eux quelques prêtres du pays voisin.
a Votre Excellence, qui est disposée à favoriser toutes les bonnes œuvres, condescendra-t-elle, en considération de notre demande et par crainte de Dieu , à regarder notre envoyé comme lui
étant recommandé pour toutes choses ? Consentirez-vous à lui accorder avec empressement la grâce de votre protection , et l'avantage de votre patronage dans ses travaux? Et afin que votre récompense puisse être complète, voulez-vous lui fournir un sauf-conduit pour faire route vers la nation anglaise? Que Dieu , qui vous a comblée dans ce monde de bonnes œuvres qui lui sont agréables, vous accorde ici-bas, et dans le lieu du repos éternel , la grâce de vous réjouir avec ses saints 1 . »
Les lettres de saint Grégoire nous indiquent la route que les missionnaires ont dû suivre en traversant la France. Augustin, raffermi dans ses desseins par son voyage à Rome, rejoignit ses frères à Lérins, où il remit sa lettre à Etienne, abbé du monastère. On peut supposer que les missionnaires se sont rendus ensuite à Aix , et de là à Arles, attendu que, dans Tune et l'autre de ces villes , ils avaient été recommandés aux évêques Pélage et Virgile. D'Arles, ils continuèrent probablement leur route par Vienne , où ils trouvèrent l'évêque Désidère, et se rendirent ensuite à Cbâlons, où la reine Brunehaut demeurait avec son petit-fils , Thèoderic , roi de Bourgogne. La reine fit aux moines une très-belle réception, dont saint Grégoire lui exprima ses remercîments
1 Saint Grégoire, liv. vr, 59.
dans une lettre postérieure de quatre années 4 .
Les missionnaires allèrent ensuite à Autun voir Syagrius , pour qui ils avaient aussi des lettres , et peut-être qu'ils dévièrent jusqu'à Reims, où était la cour de Théodebert , roi d' Àustrasie.
Ils passèrent ensuite par Sens (où ils virent l'évêque Pallade, avecqui saint Grégoire était dans l'habitude de correspondre) , et poursuivirent leur route vers Tours ; ils portaient à Pélage , èvêque de cette ville, une recommandation spéciale. Us ne manquèrent pas de visiter à Tours la tombe et les reliques du grand saint Martin. Ils descendirent de là vers la côte à travers l'Anjou, qui fut le théâtre, suivant le biographe de saint Augustin, de plusieurs événements remarquables. A la ville de Cé, près le pont de ce nom, l'apparition des moines causa une émeute, dont le dénoùment fut l'expulsion des missionnaires, qui, chassés de la ville, furent obligés de passer la nuit en plein air. Les femmes de la localité prirent la principale part dans ce mouvement. Elles couraient çà et là d'une manière désordonnée et sauvage, remplissant l'air de cris frénétiques, et se portant même à des actes de violence envers ces étrangers si modestes et si inoffensifs. L'une d'elles, plus effrontée que les autres, s'approcha,
* Saint Grégoire, Uv. ne, \ 4 .
dit-on, d'Augustin et menaça sa vie. Le Saint saisit instinctivement une javeline pour se protéger, comme s'il eût été attaqué parunebôte féroce. La javeline s'échappa de ses mains, semblable à une flèche qui s'élance de l'arc, et alla se fixer dans la terre à trois stades de distance. Le Saint la suivit, et en l'arrachant du sol , une source d'eau pure et abondante s'en échappa, à la grande joie des missionnaires et à la confusion de leurs ennemis. On ajoute aussi que, durant la nuit, le terrain sur lequel reposèrent les saints moines fut illuminé par une clarté surnaturelle, comme si Dieu avait voulu leur donner une preuve de sa protection, afin que ceux qui les haïssaient pussent voir ce spectacle et être honteux de leur conduite. A la vue de ces prodiges, la populace furieuse changea de dispositions et s'écria que les missionnaires étaient des dieux. Enfin, quand saint Augustin fut parti, le peuple se mit à bâtir une église en son honneur, qui , dit Mabillon, « peut être vue encore avec la source et un prieuré dédié à saint Austin ( ou Augustin). » On rapporte que la première femme qui a voulu entrer dans cette église a été frappée de mort subite à la porte, et qu'aucune femme de la localité ne put se décider ensuite à en franchir le seuil fatal , regardant cet événement comme un châtiment que leur avait mérité leur conduite impie envers un Saint aimé de
Dieu. Avant qu'Augustin quittât l'Anjou, il reçut une visite de consolation de l'èvêque du diocèse.
De l'Anjou, les missionnaires n'étaient pas éloignés du détroit britannique, aux vagues duquel ils pouvaient se confier en toute sûreté, dans l'heureuse conviction d'avoir part aux bénédictions de Notre-Seigneur : Omnis qui reliquerit domum, vel fratres aut sorores, autpatrem aut matrem, aut uxorem aut filios, aut agros, propter nomen meum, centuplum accipiet, et vilam œternam possidebit â . »
* Saint Mathieu, xix, 29.