‹ Histoire de Saint Augustin (apôtre des Anglais, archevêque de Cantorbery,) et du premier établissement du christianisme en AngleterreChapitre 10 sur 47 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Ethelbert, roi de Kent. — Ce souverain demande en mariage Bcrthe, fille de Charibert, roi de Paris. — Stipulations de cette alliance conclue en 570. — L'évéque Luidhard accompagne la princesse. — Ethelbert devient le premier roi de nieptarchie. —

— Les princes qui gouvernaient l'Angleterre a la fin du vi* siècle.

— Etendue de leurs provinces. — Arrivée de Berthe a Cantorbéry. — Restauration de l'église Saint-Martin. — Circonstances qui concourent à préparer la mission de saint Augustin et la prédication de l'Evangile.

Deux personnes jouent un rôle important dans F histoire de la conversion de l'Angleterre : ce sont, Ethelbert, roi de Kent, qui fui plus tard roi de toute la partie de l'Angleterre située au raidi de l'Humber, et Adilberge ou Berthe 3 son épouse. Ethelbert était arrière-petit-fils de Hengist, qui s'établit, après la conquête de la Bretagne, dans le royaume de Kent. Il commença à régner en 561 , et avait occupé le trône pendant trente-3te ans,

quand saint Augustin elses compagnons arrivèrent en Angleterre.

Durant la presque totalité de cette période, il occupa un rang subordonné parmi les rois de l'Heptarchie, surtout après l'échec qu'il subit dans l'expédition entreprise contre Ceaulin, le puissant monarque de Wessex, qui le repoussa d' une manière complète dans la grande bataille de Wimbledon, vers l'an 569. Prince ambitieux et fier de descendre de Hengist, il songeait à dominer les autres rois de l'Heptarchie; c'est dans celte vue qu'il chercha à se fortifier en recourant à une alliance étrangère. Il fit en conséquence des propositions de mariage à Berthe , fille de Charibert et d'Ingoberge, roi et reine de Paris. Charibert était un prince de mœurs dépravées, qui mourut quand Berthe était encore fort jeune.

Cette princesse fit , sous la surveillance de son excellente mère et de son oncle Chilpéric, roi de Soissons, de tels progrès dans la dévotion, qu'elle fut plus tard une bénédiction pour son époux et toute la nation anglaise. Chilpéric, tuteur de Berthe, s'opposa d'abord fortement à ce qu'elle épousât un prince païen. Ces mariages mal assortis ont cependant été sanctionnés dans divers siècles de l'Eglise, et surtout durant les premiers, où l'espoir sans doute qu'ils seraient bénis par la sanctification de la partie contractante in-

fidèle ou hérétique, les rendait fort communs.

Dans le cas actuel, la difficulté fut résolue par une stipulation qui garantissait à la princesse française le libre exercice de sa religion; elle devait être accompagnée d'un prêtre et confesseur, afin de pouvoir facilement assister aux offices de l'Eglise , jouir des bienfaits de la dévotion spirituelle et des grâces de l'absolution.

Le roi Ethelbert accepta avec empressement ces conditions, et son mariage avec Berthe fut conclu en 570. L'ecclésiastique choisi pour accompagner la princesse en Angleterre fut Lethard ou Luidhard , évêque de Senlis , prélat dont le nom a été plus tard inséré dans le catalogue des saints anglais.

La mort de Ceaulin, roi de Wessex, le plus puissant des monarques anglais de son temps, offrit à Ethelbert la facilité d'arriver à la première place parmi les rois de l'Heptarchie; cette primauté lui fut reconnue vers 596 , l'année même où saint Augustin entreprit sa mission.

Il ne sera peut-être pas inutile, pour jeter quelque jour sur certains passages de cette histoire, et éviter dans la suite de nombreuses digressions, de mentionner, en indiquant les limites de leurs provinces respectives, les noms des différents rois qui, à la fin du sixième siècle, gouvernaient les diverses provinces de l'Heptarchie saxonne.

4° Ethelbert, roi de Kent, dont les dépendances comprenaient seulement le comté de ce nom , mais qui, à la mort de Geaulin et à l'avènement de son fils Cealric, obtint une autorité indirecte sur tous les autres royaumes, à l'exception de celui de Northumberland.

2° Edilwalch, petit-fils de Ella et son successeur dans le royaume des Saxons méridionaux, comprenant les comtés de Sussex et de Surrey.

3° Cealric, successeur immédiat de Geaulin, roi des Saxons occidentaux, descendant de Cerdic , fondateur de ce royaume. 11 gouverna les comtés de liants, Berks, Wilts, Somerset, Dorset, Devon, et la partie de Cornwall qui n'avait pas été conservée par les Bretons.

4° Sebert, roi des Saxons de l'Est, dont le territoire comprenait le district qui a formé plus tard le diocèse de Londres.

5° Ethelfrid, arrière-petit-fils d'Ida, fondateur du royaume de Northumbrie, et successeur de ses Etats, qui consistaient dans le territoire au nord de l'Humbcr et au midi d'Edimbourg. On le sub divisait généralement en Bernicie, qui comprenait le Northumberland et la partie de l'Ecosse au midi d'Edimbourg, et Deira, qui embrassait toutleYorksbire, une partie du Lan cash ire, Durham, Westmoreland et Cumberland.

G° Redwald , roi de l'Angleterre de l'est , ren-

fermant Norfolk, Suffolk, Cambridgeshirc , l'île d'EIy et une partie du Bedfordshire.

7° Widda, fils de Crida, roi de Mercie , la province la plus étendue de l'Heptarchie. Elle embrassait tous les comtés qui n'ont pas été mentionnés plus haut, à l'exception des districts occupés par les Bretons.

Un des premiers soins de la reine Berthe à son arrivée à Cantorbéry, siège du gouvernement d'Ethelbert, fut d'obtenir la permission de faire célébrer la messe dans la petite église de Saint- Martin, située à l'est delà ville. Elle avait été bâtie du temps des Romains, et porte encore aujourd'hui les marques de son antiquité. C'est là que Luidhard, chapelain et confesseur de la reine, ainsi que le rapporte Capgrave dans sa vie, avait coutume d'offrir le saint sacrifice de l'autel, et que la reine, dit saint Bède , accomplissait ses dévotions. Une femme si pieuse et si discrète ne pouvait manquer de réfléchir sur la triste condition de son époux et de ses sujets; elle dut naturellement désirer marcher sur les traces de ses saintes tantes, Clotilde et Ingonde, qui furent les instruments de la conversion de leurs époux, Clovis, roi de Soissons, fondateur de la monarchie française, et saint Hcrmenegild, prince d'Espagne. Le premier avait renoncé au paganisme pour se faire chrétien ; le second avait passé de l'arianisme à la

foi catholique. Ces précédents dans sa propre famille et l'exemple de la reine Thèodeiinde, dont l'influence avait été bénie de la même manière en Lombardie 4 , avaient, sans aucun doute, agi sur l'esprit de la bonne reine Berthe, qui eut l'honneur, quelques années plus tard, d'être louée par saint Grégoire le Grand, du zèle dont elle avait longtemps fait preuve pour la cause de l'Eglise *.

La reine fut puissamment secondée dans ses charitables intentions par son confesseur, saint Luidhard, que Capgrave appelle, à cause de ses efforts pour la conversion des Anglais, l' avantcourrier de saint Augustin.

Il ne paraît pas invraisemblable que Luidhard, peu après son arrivée en Angleterre, ait fait, auprès de ses collègues de l'épiscopat français, quelque tentative infructueuse pour les intéresser en faveur de l'Angleterre; car saint Grégoire le Grand écrivait vers cette époque à Théoderic et Théodebert, roi des Francs, en condamnant sévèrement l'assoupissement deleur Église, qui négligeait de pourvoir aux besoins religieux de leurs voisins, les Anglo-Saxons, dont le « vif désir « de naitre à la vie de la grâce, disait-il, était « arrivé jusqu'à j&es oreilles 8 . » Ce sentiment doit

1 Saint Grégoire, Epitres, Uv. xiy, 12.

* Ib.. liv. xi, 29.

3 Ib., Uv. vi, 58.

sans Joule être attribué à l'influence de la reine Berthe et de son confesseur, de qui le Pape avait probablement reçu les renseignements qu'il avait sur l'état promettant de l'Angleterre.

11 semble que la mission de saint Augustin ait été ménagée par la divine providence pour les circonstances qui devaient la favoriser davantage.

Quand saint Grégoire eut le projet de faire une mission en Angleterre et qu'il partit, ainsi qu'on l'a vu, pour réaliser sa pensée, l'Angleterre était déchirée parla guerre civile, tandis que maintenant elle est presque unie sous un même chef. Alors Ethelbert était un des rois les moins importants de l'IIeptarchie, tandis qu'aujourd'hui il est devenu, à une exception près, le chef des potentats anglo-saxons; il exerce l'autorité sur les autres rois, et par eux sur toute la nation an glaise. Seul aussi de tous les rois de l'Heptarchie, il s'était trouvé, par suite de son mariage, en rapport direct avec l'Eglise. Le délai qu'éprouva l'exécution du projet de saint Grégoire permit à Berthe de gagner sur son époux une influence qui mûrissait avec le temps. L'exercice et le spectacle des précieuses qualités de la reine, de sa charité et de sa douceur, lui avaient gagné l'affection universelle non-seulement pour sa personne, mais encore pour la religion sur laquelle ses vertus jetaient un lustre si brillant*

On ne saurait oublier qu'un concours d'événements imprévus avait placé depuis peu la suprême puissance, en Angleterre, entre les mains d'un prince qui se trouvait non-seulement prédisposé par des circonstances singulières à recevoir la foi chrétienne, mais encore qui avait le siège de son gouvernement à quelques milles du port où les missionnaires allaient aborder. Ces pieux messagers devaient se trouver dans ses Etats aussitôt qu'ils mettraient le pied sur le sol anglais. S'ils avaient eu à traverser, pour arriver du port de leur débarquement au royaume d'Elhelbert, un territoire ennemi interceptant leur route, qui peut dire les obstacles qui se seraient présentés à eux , et si môme on eût souffert leur débarquement? Tous les bons offices de la reine suffirent à peine à leur procurer d'abord une simple tolérance. Qu'eût-ce été si, à leur arrivée, ils n'eussent rencontré que la jalousie et les soupçons avec lesquels des barbares et des païens auraient regardé une troupe d'aventuriers, paraissant soudainement sur la côte et demandant à pénétrer dans Tintérieur du pays, sans raison ostensible, et même sans prétexte plausible? Il est inutile de pousser plus loin ces considérations, car nous savons que celui qui ordonne toutes choses pour le bien de ses élus ne permit pas que des obstacles entravassent les desseins des missionnaires.

Des considérations de ce genre ne fournissent un élément à la piété que lorsqu'on s'en sert pour seconder et fortifier les sentiments d'admiration et de reconnaissance qui naissent à chaque page de l'histoire des prodiges de Notrc-Seigneur envers son Eglise, prodiges qui n'éclatent peut-être nulle part avec plus d'ahondance que dans les annales de l'Eglise d'Angleterre.

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