CHAPITRE XI
La maison des missionnaires a Cantorbéry. — Leur vie apostolique.
— Dieu leur accorde le don des miracles. — L'église de Saint- Martin est donnée aux missionnaires. — Souvenirs qui se rattachent a cet édifice. — Conversion du roi Ethelbert. — 11 se rend à IVglise au milieu de sa cour pour recevoir le baptême. — Détails de celte cérémonie, qui est faite par saint Augustin. — Le peuple commence à suivre l'exemple du monarque. — Saint Augustin va à Arles se faire sacrer archevêque par le métropolitain de ce siège.
— Son retour en Angleterre. — Dix mille Anglais sont baptisés le jour de Noél. — Joies de saint Grégoire en apprenant ces consolantes nouvelles. — Lettre du souverain pontife à l'évoque d'Alexandrie. — Lettre de saint Grégoire a l'archevêque d'Arles.
— Prérogatives de ce siège.
Le grand saint Grégoire avait maintenant jeté les bases de la sainte entreprise qui avait occupé une si grande place dans ses désirs et ses prières, depuis le jour de sa rencontre avec les esclaves anglais, sur le marché de Rome. Ce que le Saint- Père prédit dans celte circonstance avait reçu son accomplissement littéral : Y Alléluia avait été
chanté en Angleterre, quoique ce ne fût encore que le * chant de Notre-Seigneur sur la terre étrangère. » La semence était jetée, et la lampe allumée. Douze pauvres pêcheurs avaient suffi à convertir le monde, et l'Angleterre seule était favorisée de quarante pêcheurs d'hommes. Ce nombre d'ouvriers paraît en vérité insuffisant pour une si abondante moisson, si Ton calcule le peu et le beaucoup de la manière dont les hommes l'entendent. Les missionnaires étaient certainement en petit nombre si les produits de leurs travaux pouvaient être mesurés par la force physique des ouvriers ou la puissance des ressources dont ils disposaient pour réaliser leur ouvrage. Mais on reconnaîtra que leur nombre èlait plus que suffisant, si l'on tient compte de la puissance de la sainteté, des fruits abondants de l'abnégation, de l'intercession de l'Eglise et de la bénédiction de saint Pierre.
Les moines, à leur arrivée à Cantorbéry, furent logés par Ethelbert dans la partie de la ville appelée Stable-gate, ou lieu de repos, quartier où les étrangers étaient ordinairement hébergés, et qui a conservé ce nom jusqu'à ce jour. La maison était donc située dans le faubourg de Stablegatc, au nord du palais archiépiscopal bâti par Lanfranc, dont les ruines sont encore visibles. Saint Augustin et ses compagnons y demeurèrent
jusqu'à la conversion d'Ethelbert, qui leur céda son propre palais, transformé plus tard en monastère de l'Eglise du Christ. Le palais d'Ethelbert se trouvait donc situé à peu de distance de la maison où habitaient les missionnaires à leur arrivée, et ce monarque aura eu de fréquentes opportunités d'assister aux pieuses et saintes conversations des étrangers. « Ils vivaient, dit F historien, comme des apôtres, dans la prière, les veilles et les jeûnes. Ils prêchaient la parole de vie à tous ceux qui étaient disposés à l'entendre, recevant de leurs disciples uniquement ce qui leur était indispensable, et se conformant en toutes choses, avec une extrême rigueur, à leur profession et à leur dottrine. Ils semblaient mettre de côté les bonnes choses de ce monde, comme ne leur appartenant pas. Ils supportaient les désappointements et les obstaclesavec calme et sans inquiétude; ils seraient morts volontiers pour défendre la vérité qu'ilsprêchaient, si telle eût été la volonté de Dieu. » On comprend quel dût être le résultat de cette sainte conduite. « Un grand nombre d'indigènes, gagnés par la simplicité de leur vie pure et la douceur de leur doctrine céleste , crurent et reçurent le baptême 1 . »
L'église de Saint-Martin fut cédée aux moines
» Saint Bèdc, Hv. i, ch. 26.
pour la célébration publique des cérémonies de la religion. Ils y chantaient les psaumes, y priaient, y disaient la messe, y prêchaient et y baptisaient. Il plut à Dieu, en vue du mérite des quarante missionnaires, de sauver la ville ; les conversions se suivirent avec une succession rapide, jusqu'à ce que Celui qui tourne le cœur des rois comme le cours des rivières, daignât faire ressentir à Ethelbert lui-même les premiers effets de son Esprit de lumière.
Nous avons parlé des prières, des jeûnes et de la puissance silencieuse de la sainteté, comme seuls instruments de cet heureux résultat; mais la vérité due à Y histoire nous oblige à tenir compte d'une autre arme spirituelle et plus apparente dont se servit la Providence divine pour disposer les cœurs de la nation anglaise à F obéissance de Jésus-Christ. Le don des miracles, qui, à une époque postérieure, éclata avec une sorte de profusion dans toute l'Angleterre, commençait déjà à se manifester. Saint Bède cite, au nombre des raisons qui décidèrent Ethelbert à embrasser la foi chrétienne, « lamultitudede miracles qui venaient accréditer la vérité des promesses des missionnaires. » Nous donnons ce récit tel que nous le trouvons dans un historien digne de toute confiance, et avec le profond sentiment de l'obligation qui pèse sur nous de rappeler, et, s'il est <
nécessaire, d'imposer ces faits mystérieux, et solennels à T attention d'un siècle sceptique, particulièrement dans un pays d'où l'hérésie et l'idolâtrie des richesses ont, par leur double et puissante influence, fait disparaître depuis bien longtemps cet esprit de foi qui a les caractères d'une simplicité enfantine.
D'après nos calculs, les missionnaires avaient maintenant passé quatre mois à Cantorbéry ; car nous supposons qu'ils étaient arrivés vers le printemps, et que peu de jours après ils s'étaient rendus à la ville royale, destinée, dans les conseils de la divine Providence, à devenir pour l'Angleterre la source centrale des bénédictions religieuses comme elle avait été depuis quelque temps le siège de la cour et du gouvernement. La fêle de Pâques était revenue avec ses glorieux cinquante jours ; mais les joies de cet heureux printemps du christianisme n'avaient pas fait tressaillir le cœur de l'Angleterre saxonne , à l'exception cependant d'un lieu spécialement favorisé. La petite église de Saint-Martin avait seule entendu les notes sublimes de la psalmodie catholique; et quand ces touchantes paroles : Resurrexi, et adhuc tecum sum, alléluia! frappèrent les oreilles de nos missionnaires, ne se rejouirent-ils pas, dans leur solitude, à la pensée que le Seigneur, immuable au milieu des changements , le même aujourd'hui
dans la gloire qu'hier dans le tombeau et avanthier sur la croix , était encore et serait toujours avec eux?
Ce fut la dernière saison de Pâques qui n'apporta pas sa joie propre et particulière à l'Anglegléterre saxonne; car dès lors l'œil de la foi pouvait, de toutes parts, découvrir les signes d'une résurrection spirituelle qui approchait en s' harmonisant avec la renaissance de la nature.
Qui est allé à Cantorbéry sans visiter l'église de Saint-Martin? et qui l'a visitée, avec les connaissances historiques communes aujourd'hui aux personnes bien élevées, sans éprouver d'étranges émotions en pénétrant sous son bas portail, et en examinant ses étroites proportions?
Malgré les changements opérés par le temps dans l'église actuelle, qui, à l'exception de quelques briques romaines rcconnaissables dans le mur extérieur de Test, a perdu probablement toute identité avec la construction originale; nonobstant les ravages désolants opérés dans son intérieur par les réformateurs et les puritains, il est impossible de ne pas se souvenir qu'en ce lieu la reine Berthe a, selon la tradition, prié pour l'Angleterre païenne; que saint Luidhard et saint Augustin de Cantorbéry y ont offert le saint sacrifice de l'autel, et que le roi Ethelbert, laissant de côté sa couronne terrestre et le sceptre de sa sou-
veraineté temporelle, y a été admis, comme un petit enfant , au nombre de ceux auxquels est destiné le royaume des cieux.
Ce fut le jour de la Pentecôte, le 2 juin 597, ou plutôt la veille de cette fête, qu'Ethelbert et la reine, suivis d'un nombreux cortège de nobles, quittèrent leur résidence royale, située un peu au nord de la cathédrale actuelle, et se dirigèrent vers l'église de Saint-Martin, éloignée à peu près d'un mille. La nouvelle de la conversion du roi avait attiré une foule considérable d'étrangers à Cantorbéry, non-seulement des diverses parties de Kent, mais aussi de localités plus éloignées 1 .
En arrivant à l'église, qui avait été, dit-on, richement ornée pour cette solennité , la reine Berthe reprit sa place accoutumée, et le roi resta à la porte. Puis, après que le service eut commencé à l'autel , le prêtre officiant s'avança vers les fonts , placés naturellement à l'entrée de l'église. Ce prêtre se distinguait des autres non moins par l'élévation de sa taille que par la richesse de ses vêtements. Tenant la place du pontife, quoiqu'il ne fût pas encore élevé à la dignité èpiscopale, il était précédé, selon l'ancien usage, de deux acolytes portant des flambeaux allumés. Cet ecclésiastique était , nous n'aurions
i Gosselin dans les Eollandisles.
pas besoin de le dire, saint Augustin lui-même. Arrivé aux fonts, il adressa au peuple la formule ordinaire : Le Seigneur soit avec vous ; on lui répondit : Et avec voire esprit. Il récita ensuite cette prière :
(( Dieu tout-puissant et éternel , bénissez par votre assislance ces mystères de votre grande miséricorde ; soyez présent à vos sacrements, et envoyez l'esprit d'adoption pour régénérer cette âme qui vous est engendrée dans les eaux du baptême, afin que ce qui se fait par le ministère de notre faiblesse soit accompli par l'effet de votre puissance. Par Notre-Seigneur, » etc.
A la fin de cette prière, on entonna la consécration des fonts à la manière de la préface à la messe. Après quoi, on chanta la prière suivante :
« 0 Dieu, qui opérez l'effet de vos sacrements par une puissance invisible et d'une manière merveilleuse , et encore que nous soyons indignes d'être employés à de si saints mystères ; néanmoins, comme vous n'abandonnez pas les dons de votre grâce, vous avez aussi la bonté d'écouter favorablement nos prières. Dieu , dont l'esprit planait sur la surface des eaux à la création du monde, accordez-nous que la nature de cette eau puisse recevoir la vertu de sanctification. Dieu, qui par les eaux du déluge avez lavé les péchés d'un monde coupable, montrant ainsi la grâce de
la régénération , afin que, par un mystère prodigieux, un seul et même élément fût la fin des vices et le commencement des vertus ; jetez, Seigneur, un regard sur la face de votre Eglise, et multipliez en elle vos régénérations, vous qui, par les torrents de votre grâce surabondante, comblez de joie votre sainte cité, et qui ouvrez les fonts du baptême pour le renouvellement de toutes les nations de la terre, afin que, sous l'empire de votre majesté, elles reçoivent, par la vertu du Saint- Esprit, la grâce de votre Fils unique... »
Ici le prêtre fit le signe de la croix sur l'eau, et continua ainsi :
« Lequel nous prions que, par un secret mélange de sa grâce divine, il rende féconde cette eau qui est destinée pour la régénération des hommes, afin que ceux qui seront conçus et sanctifiés dans le sein pur de ces eaux divines deviennent de nouvelles créatures par une naissance céleste, et que la grâce qui est la même avec elles, les enfante dans une même enfance sans différence de l'âge et du sexe qui les distingue, selon le corps et selon le temps.
« C'est pourquoi, commandez, Seigneur, que tout esprit immonde se retire d'ici , que toute malice et toute tromperie des démons en soitéloignée, qu'il n'y ait point de puissance ennemie qui se glisse ici pour leur dresser des embûches, pour
les surprendre par des artifices secrets, ou pour les corrompre par son infection.
u Faites, Seigneur, que cette sainte et innocente créature (l'eau) soit délivrée de toutes les entreprises de l'ennemi, et que, toute malignité en étant éloignée, elle soit conservée dans sa pureté ; qu'elle soit une source de vie, une eau de régénération, une eau de purification; afin que tous ceux qui seront lavés dans ce bain salutaire obtiennent la grâce d'être parfaitement purifiés par l'opération et l'assistance du Saint-Esprit.
« C'est pourquoi -j- je te bénis, créature d'eau, au nom du Dieu -j- vivant, de ce Dieu saint qui, à la création du monde, t'a séparée d'avec la terre par sa parole, et dont l'esprit était porté sur toi. Dieu qui te fit couler du Paradis, et te divisant en quatre fleuves, te commanda d'arroser toute la terre; qui, dans le désert, adoucit ton amertume et te rendit bonne à boire; qui t'ordonna de sortir d'une pierre pour ètancher la soif de son peuple altéré.
« Je te bénis -j- aussi au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, à Cana de Galilée, te changea en vin par un insigne miracle de sa toute-puissance; qui marcha sur toi à pied sec ; qui fut baptisé en toi par Jean dans le Jourdain ; qui te fit couler de son côté avec du sang, et qui commanda à ses disciples de baptiser avec toi ceux qui croiraient
en lui, disant: « Allez, instruisez toutes les nations, & et baptisez-les au nom du Père , du Fils et du « Saint-Esprit, n
Le prêtre changea de voix et poursuivit sur le ton de la lecture :
u Assistez-nous de votre grâce, Dieu tout puissant, pendant que nous accomplissons ces préceptes que vous avez donnés, et ayez la bonté de nous envoyer le souffle de votre Esprit saint. Bénissez de votre Louche ces eaux pures , afin qu'outre la propriété naturelle qu'elles ont de nettoyer le corps, elles reçoivent encore la vertu de purifier les âmes. »
Les deux porte-flambeaux se retirèrent dans la sacristie, et le prêtre dit, en soufflant trois fois sur l'eau :
« Que la vertu du Saint-Esprit descende sur l'eau de ces fonts, et qu'elle rende toute la substance de ces eaux féconde et capable de régénérer. Qu'ici toutes les taches des péchés soient effacées ; qu'ici la nature qui a été créée à votre image, étant rétablie dans la dignité de son origine pour la gloire de son auteur, soit purifiée de toutes les souillures du vieil homme, afin que tous ceux qui reçoivent ce sacrement de régénération , renaissent dans la véritable innocence d'une nouvelle enfance. Par Noire-Seigneur Jésus-
Christ, votre Fils, qui viendra juger les vivants et les morts, et le siècle par le feu. »
Prenant alors le vase contenant le saint chrême, il en versa dans l'eau en forme de croix, et sépara Feau avec ses mains.
Le prêtre conduisit ensuite le catéchumène aux fonts, et le tenant dans l'eau, il lui demanda : Quel est votre nom ? 11 lui récita ensuite les articles du Credo, et le catéchumène répondit à la fin : — Je crois. Le prêtre continua : — Voulez-vous être baptisé? — Réponse : Je le veux, La cérémonie du baptême se fit ensuite de la manière ordinaire.
Le nouveau baptisé, en sortant des fonts, fut présenté à un des prêtres , qui fit sur son front , avec le saint chrême, le signe de la croix, en disant :
« Que le Dieu tout-puissant, père de Notre- Seigneur Jésus-Christ, qui vous a régénéré avec Feau et le Saint-Esprit , et qui vous a accordé la rémission de tous vos péchés, vous fasse lui-même Fonction avec le chrême de salut dans la vie éternelle. — Amen. »
C'est à cette partie du service que le roi aurait reçu le sacrement de la confirmation, si saint Augustin avait pu l'administrer. Comme aucun évêque n'assistait à la cérémonie, on pense que les litanies furent alors récitées aux fonts, pendant
que le prêtre officiant retournait à l'autel. Puis on aura récité la prière pour la vigile de la Pentecôte, Post ascension fontis : « Dieu tout-puissant, nous vous supplions de nous accorder que la splendeur de votre gloire brille sur nous, et que l'éclat de votre lumière confirme, parla splendeur du Saint-Esprit, les cœurs de ceux qui ont été régénérés par votre grâce : par Notre-Seigneur. »
Avant cette prière, l'église avait été illuminée pour la messe, qui devait suivre.
Telle était la forme usitée du baptême au temps de Grégoire le Grand, suivant le rituel de l'Eglise, tel qu'il avait été récemment modifié par ce pontife. Nous avons reproduit en entier la cérémonie, afin que le lecteur pût assister lui-même à une solennité qui, vu son intérêt et son importance, ne se présente pas souvent dans les annales de l'Angleterre. Nous devons cependant observer que ces prières furent récitées en totalité ou en partie, suivant des circonstances que nous ignorons aujourd'hui. Ainsi, il est vraisemblable que la première partie de l'office que nous avons rapporté, n'a peut-être pas eu lieu au baptême d'Ethelbert, qui fut solennisé la veille de la Pentecôte, mais le samedi-saint précédent, jour où l'eau fut probablement consacrée en vue des conversions qui allaient s'opérer. Il est aussi à peu près certain que d'autres personnes reçurent le baptême avec
le roi ; car, d'abord, saint Bède nous apprend que la conversion d'Ethelbert fut seulement une de celles qui suivirent rapidement la prédication des missionnaires ; en second lieu , si ces conversions se firent entre Pâques et la Pentecôte ( les deux grandes époques pour baptiser) , l'admission des convertis dans l'église aura été retardée jusqu'à la deuxième période, et l'intervalle aura été rempli par des instructions préliminaires sur le catéchisme. Nous avons vu aussi que l'on avait dû faire des changements au service, par suite de l'absence d'un évêque. Mais ce vide ne tarda pas à être rempli. Cinq mois après le baptême d'Ethelbert, saint Augustin retourna en France , où il fut consacré à l'archiépiscopat anglais , des mains de Virgile, archevêque métropolitain d'Arles (conformément aux ordres du Pape) 4 , qui se Ct assister de plusieurs autres prélats français. Le sacre se fit le samedi 16 novembre 597, après que la fête du lendemain eut commencé. Immédiatement après sa consécration , saint Augustin retourna à Cantorbéry, où , après avoir été reçu avec joie par le roi et le peuple , il fut solennellement installé comme archevêque de ce siège.
Durant les cinq mois qui s'écoulèrent entre le
i Saint Bède, liv. i, ch. 27.
Di
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baptême d'Ethelbert et la visite de saint Augustin à Arles, Notre-Seigneur avait augmenté chaque jour les membres de son Eglise en Angleterre. La conversion du roi produisit , comme on pouvait s'y attendre , un effet électrique. Le peuple , animé par l'exemple de son souverain, allait en foule entendre la parole de Dieu , non par contrainte, mais de plein gré ; car Ethelbert refusa péremptoirement d'employer aucun moyen violent pour amener ses sujets à la foi chrétienne, ayant appris, dit saint Bède, une tout autre doctrine de ses nouveaux maîtres. Le roi recevait avec joie et bonheur autant de ses sujets qu'il s'en trouvait de disposés à prendre, de leur libre choix, le joug léger du Seigneur, ne les considérant plus , dit l'historien , comme ses sujets sur la terre, mais plutôt comme ses futurs compagnons dans le royaume des cieux 4 .
La semence de la parole de Dieu fructifiait avec tant de puissance, même durant les premiers mois de l'arrivée des missionnaires , alors que leur ministère s'exerçait dans une seule ville , qu'à la solennité de Noël, la première année de leur séjour en Angleterre, non moins de dix mille Anglais reçurent le baptême.
Oh ! quelles délices ces nouvelles durent faire
1 Saint Bède, liv. i, ch. 26.
éprouver au cœur du bon saint Grégoire ! Il arriva que, cette mêm eannèe, le Saint-Père était accablé par des souffrances corporelles plus qu'ordinaires; mais Dieu , qui envoie souvent à ses saints deux joies pour un chagrin , se plut à apporter au même moment une double consolation à l'esprit de son serviteur affligé.
Son ami , Euloge , evêque d'Alexandrie, lui avait écrit pour lui faire connaître la situation prospère de son Eglise ; il lui répondit en lui apprenant les nouvelles qu'il avait reçues d'Angleterre.
«Je sais très bien, lui disait-il , que dans toutes vos bonnes actions vous sympathisez profondément avec la joie des autres. Aussi je vous rendrai la faveur que vous m'avez faite, et répondrai à vos bonnes nouvelles en vous en donnant d'autres de même nature. Les Anglais , peuple enfermé dans un petit coin du monde , ont été jusqu'à ce jour infidèles, et même adorateurs du bois et des pierres. Maintenant , par le secours de vos prières, il a plu à Dieu de m' inspirer la pensée d'envoyer chez eux, en qualité de missionnaire, Augustin, un des frères de mon monastère. Il a été consacré évêque , sur mon autorisation (datâ à me licenliâ ) , par les évêques de Germanie ' , et avec leur secours il a été conduit chez
« Les Francs étaient souvent appelés Germains , comme ayant avec eux une origine commune.
les Anglais, qui sont, en vérité, au bout du monde. J'ai pu à peine recevoir de ses nouvelles, qui m'annoncent sa bonne santé et ses prodiges. Dieu a permis que Augustin et ceux qui Font accompagné, brillassent, au milieu de ce peuple, par le don des miracles; ils ont paru tout à fait comme des apôtres, par les prodiges qu'ils ont opérés. Et d'après ce que j'apprends de notre frère et collègue dans l'épiscopat, le jour de la fête de la Nativité de Notre-Seigneur, cette première année de l'In— diction, plus de dix mille Anglaisont été baptisés. Je vous ai raconté ces faits, afin que vous sachiez que vos prières ont eu de l'efficacité jusqu'aux extrémités les plus reculées du monde, alors que vous me parliez du peuple d'Alexandrie. Tandis que vos saintes actions sont manifestes dans le lieu où vous êtes, les fruits de vos prières abondent où vous n'êtes pas 4 . »
On peut se demander pourquoi saint Augustin est allé jusqu'à Arles pour se faire consacrer? La réponse à cette question se trouve dans une lettre de saintGrégoire le Grand, qui, outre l'intérêt qu'elle présente, jette une précieuse lumière sur les anciennes prérogatives du siège de saint Pierre. L'archevêque d'Arles jouissait d'un droit de préséance parmi les évêques de France, et il avait, à
1 Saint Grégoire, liv. vin, 30.
cette époque, le titre de vicaire du Saint-Siège. Saint Grégoire , dans sa réponse à la neuvième question de saint Augustin sur l'Eglise anglaise, parle du pallilim comme d'un privilège du siège d'Arles aux temps de ses prédécesseurs *. Ainsi donc , dans des temps qui , à une époque aussi rapprochée du berceau du christianisme que le sixième siècle, étaient désignés comme anciens % l'Eglise de Rome était ce qu'on peut appeler la source des honneurs du christianisme occidental.
Dans une autre lettre de saint Grégoire, nous trouvons qu'il constitue le même Virgile (par qui la succession apostolique fut transmise à l'Eglise anglaise) son vicaire dans les Etats du roi de France. Voici les termes dans lesquels il lui conférait ces prérogatives :
« Lorsque , conformément à l'ancienne coutume, vous m'avez demandé l'usage du pallium et le vicariat du siège apostolique, il a été loin de ma pensée de soupçonner que vous cherchiez simplement une puissance passagère ou des ornements extérieurs. 11 est évident pour tous, quelle que soit la source d'où leur vienne la foi qui prévaut dans les Gaules, que, lorsqueVolre Fraternité s'adresse au siège apostolique pour demander un
* Liv. xi, 64.
3 « Antiquis praedecessorum mcorum teraporibus. »
privilège que ce siège a toujours eu l'habitude d'accorder, on ne saurait y voir autre chose qu'un fils soumis recourant au sein de sa mère pour y puiser toutes les bonnes choses. Aussi , c'est avec empressement que nous nous rendons à votre demande, afin de ne pas paraître vous priver d'une partie des honneurs qui vous sont dus , ni recevoir avec dédain la prière de Childebert, notre très-noble fils dans la foi. Mais, croyez-moi, c'est une affaire qui demande toute votre attention; votre vigilance sur les autres et votre activité doivent augmenter en proportion de votre avancement dans les honneurs.
« Il faut que l'excellence de votre vie devienne manifeste à tous ceux qui doivent suivre voire exemple ; ne vous recherchez jamais vous-même dans les honneurs qui vous sont conférés par faveur , mais voyez-y un moyen de gagner votre patrie céleste, car vous savez ce que l'Apôtre dit, dans la douleur de son cœur : u Tous cherchent « leurs propres intérêts, et non ceux de Jésus- « Christ » En conséquence , sous la di-
rection de Dieu et conformément à l'ancien usage, nous vous accordons la puissance de nous représenter dans toutes les Eglises comprises dans les Etats de notre très-noble fils Childebert , réservant aux différents métropolitains les privilèges qui leur appartiennent de droit immémorial. Nous
vous avons aussi transmis le pal li uni, dont vous userez dans l'église, à la célébration de la messe seulement. Si un évêque désire aller à quelque distance , il ne saurait légalement passer par d'autres diocèses sans une permission de Votre Sainteté. Si quelque question touchant à la foi ou autre matière grave s'élevait parmi les évêques, qu'elle soit discutée et décidée dans une assemblée de douze d'entre eux. Si elle ne pouvait être fixée ainsi, qu'on se borne à la discuter, en s'en rapportant à moi pour la décision. Que le Dieu tout-puissant vous ait en sa sainte garde, et fasse que vos nouveaux honneurs tournent au profit de votre âme 4 . »
i Liv. v, 53.