‹ Histoire de Saint Augustin (apôtre des Anglais, archevêque de Cantorbery,) et du premier établissement du christianisme en AngleterreChapitre 16 sur 47 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Saint Augustin, a son retour d'Arles, envoie une dépulatioto au Pape pour demander de nouveaux missionnaires. — Apres un séjour de deux années h Rome, ses délégués reviennent en Angleterre avec douze missionnaires. — Parmi ces derniers se trouvent saint Mellite, saint Just et saint Paulin. — Ces nouveaux apôtres reçoivent du Pape des lettres de recommandation pour les évêques de France. — Grégoire écrit aussi à Clotaire et a la reine Brunehaut. — Le Pape envoie par les mêmes missionnaires des vases et des ornements sacrés a l'Église d'Angleterre. — Humble origine du christianisme. — Ses développements et sa magnificence.

La chronologie de l'époque dont nous traçons , l'histoire est assez embrouillée; nous croyons cependant avoir adopté une classification des événements qui paraît être d'une exactitude assez rigoureuse pour le Lut que nous nous proposons d'atteindre dans ce travail.

Saint Augustin et ses frères arrivèrent en Angleterre au printemps de 59G, au milieu des alléluia de la fête pascale. C'est le jour de la Pentecôte de la môme année que le roi Elhelbert et

plusieurs de ses sujets furent admis dans l'Eglise et reçurent le baptême. Bientôt après, nous avons vu que saint Augustin se rendit à Arles, où il fut consacré le 47 novembre. Il retourna en Angleterre en 598, et c'est à Noël, ou dans les premiers jours de janvier 599, qu'eut lieu le baptême des dix mille convertis dont il est parlé dans la lettre de saint Grégoire à Euloge *. Dans le cours de ld même année (599), saint Augustin envoya un message à Rome ; c'est probablement par ce moyen que saint Grégoire apprit l'état prospère de la mission d'Angleterre *. Les députés choisis par Augustin étaient Laurence , prêtre qui lui succéda sur le siège de Cantorbéry, et Pierre , moine qui devint ensuite abbé du monastère de Saint- Augustin.

Le but de cette ambassade était, premièrement,

i Voir la page 155. Cette lettre, écrite dans Tété de 599, parlait du bapléme des dix mille convertis comme ayant eu lieu à la fête de Noël de la môme année, la première de Pindiction, qui commençait en septembre 598.

* Saint Bùdc dit cependant que les délégués furent envoyés immédiatement (continua) aprùs le retour d'Arles de saint Augustin ; mais ceci se rapporte peut-être à l'intention de les envoyer, ou aux préparatifs de leur voyage. Il est certain que la dépulation ne retourna pas en Angleterre avant 601, et Ton ne voit pas pourquoi elle serait restée à Rome trois années et mémo davantage , si Ton suit les historiens qui fixent à Tan 597 le baptême des dix mille convertis, et placent avant cet événement le retour de saint Augustin en Angleterre.

de faire connaître à Grégoire les succès de la missîon; secondement, de lui demander un renfort de missionnaires, et enfin, d'avoir le jugement du Saint-Siège sur certaines questions délicates, naissant des circonstances anormales où se trouvait l'Eglise d'Angleterre. Ces questions et les réponses qu'elles obtinrent feront le sujet du chapitre suivant.

Les délégués d'Augustin passèrent deux années à Rome, et ils retournèrent en Angleterre en 601 , accompagnés de douze missionnaires, dont les principaux étaient Mellite , Just , Paulin et Ruffinian. Les trois premiers furent plus tard élevés à l'épiscopat, et obtinrent les gloires de la sainteté. Saint Mellite fut le premier èvêque de Londres; saint Just, le premier èvêque de Rochester, et saint Paulin occupa le premier le siège archiépiscopal d' Yorck. Nous savons seulement de Ruffinian qu'il fut un des premiers abbés du monastère de Saint-Augustin.

Les nouveaux missionnaires prirent, comme leurs prédécesseurs, des lettres de recommandation pour les èvêques et les princes souverains de la partie de la France qu'ils devaient traverser. Les évêques de Toulon, Marseille, Chàlons, Metz, Paris, Rouen et Angers reçurent du pape la lettre suivante :

« Grégoire a Mennas de Toulon , Sérène de Marseille , Loup de Ciialons , Aigulfe de Metz , Simplicius de Paris , Mélantius de Rouen , et Licinius 4 , évèques des Francs.

u Quoique la charge dont vous êtes investis vous dise assez que vous devez assister de tout votre pouvoir des religieux, surtout lorsqu'ils travaillent pour le salut des âmes, il n'est cependant pas inutile de presser votre sollicitude par une lettre spéciale ; car, de même que le vent active Faction du feu, de même les exhortations viennent en aide à un esprit honnête.

« Par la grâce de notre Rédempteur, la nation anglaise retourne en si grand nombre à la foi chrétienne , que notre très-révérend frère et collègue dans l'épiscopat, Augustin, nous apprend que ceux qui sont avec lui ne peuvent suffire aux exigences de cette œuvre dans les diverses localités. C'est pourquoi nous avons pris des mesures pour lui envoyer quelques moines avec nos bien-aimés 01s Laurence, prêtre, et Mellite, abbé.

« En conséquence, nous vous demandons de

i Le siège de Licinius était Angers.

leur témoigner un amour convenable , et de les seconder en tout ce qui peut leur être nécessaire, afin qu'aidés de votre secours, ils n'éprouvent pas de retard et qu'ils reçoivent la joie et le bonheur par l'assistance que vous leur donnerez ; en leur témoignant ainsi votre bonté , vous coopérerez au succès de la cause dans laquelle ils sont engagés 1 . »

Les missionnaires avaient aussi une lettre pour Clotaire, qui régnait alors sur les provinces d'Austrasie, de Neustrie et de Bourgogne. La voici :

« Grégoire a Clotaïre, roi des Francs *.

« Au milieu des soucis que vous donne le gouvernement des peuples soumis à votre souveraineté, il est glorieux pour vous de venir en aide à ceux qui travaillent dans l'intérêt de la cause de Dieu; cette conduite vous vaudra une digne récompense.

« Depuis que , par vos bonnes actions , vous

i Epîtres, liv. xr, 58.

1 L'auteur publie sur Clotaire une note historique que nous nous abstenons de reproduire; l'intérêt qu'elle offre au lecteur anglais, peu familier avec l'histoire de France, disparaît pour un public français. (Note du traducteur.)

vous êtes montré tel que nous pouvons attendre encore mieux de vous, nous éprouvons le besoin de vous demander ce qui contribuera à augmenter votre récompense. Quelques-uns des missionnaires partis pour l'Angleterre avec Augustin, notre frère et collègue dans l'èpiscopat, nous ont dit, à leur retour, la charité avec laquelle Votre Excellence les a assistés durant leur séjour près de vous, la générosité avec laquelle vous les avez secourus et leur êtes venu en aide. Comme leur amour continue à être agréable à Dieu , et que le Tout-Puissant encourage le bien qu'ils ont commencé, nous vous saluons de notre affection paternelle, et vous prions de regarder comme vous étant recommandés d'une manière particulière les moines porteurs de la présente, que nous envoyons à notre frère Augustin, avec nos fils bien-aimés Laurence prêtre, et Mellite abbé. Accordez plus abondamment à ceux-ci la bonté que vous avez déjà témoignée aux premiers, et augmentez ainsi la haute estime que nous avons de vous, afin que, tandis qu'ils accompliront avec votre assistance le voyage qu'ils ont entrepris, Dieu tout-puissant, qui est votre gardien dans la prospérité et votre secours dans l'adversité, puisse vous récompenser de vos bonnes actions 4 . »

« EpUres. ltv.xi, 64.

Saint Grégoire écrivit aussi à Brunehaut , reine-régente, pour la remercier de la réception hospitalière faite à saint Augustin lors de son passage en France, quatre années auparavant, et solliciter la même protection en faveur des nouveaux missionnaires. Cette lettre était conçue en ces termes :

« Grégoire a Brunehaut, reine des Francs.

« Nous rendons des actions de grâces au Dieu tout-puissant, qui, parmi les dons accordés à Votre Excellence, a daigné lui inspirer un tel amour de la religion chrétienne, que vous ne cessez de travailler avec dévouement et piété à tout ce que vous savez devoir tourner au bien des âmes et à la propagation de la foi. La bonté avec laquelle Votre Excellence a assisté notre très- révérend frère et collègue dans l'épiscopat, Augustin, lorsqu'il était en route pour l'Angleterre, est venue jusqu'à nos oreilles, et, plus tard, les moines qu'il a envoyés vers nous nous ont rapporté ces choses en détail. Une conduite si chrétienne de votre part pourra étonner ceux qui ne savent pas vos bonnes œuvres ; mais pour nous, qui les connaissons par expérience , elles sont moins une occasion de surprise qu'un sujet de joie et d'admiration, vu qu'en secourant les autres, vous vous

assistez vous-même. Votre Excellence sait déjà 4 les grands miracles que notre Rédempteur a opérés en convertissant la nation anglaise. Vous devez être remplie de joie , en songeant que les secours que vous avez fournis réclament pour vous une part de coopération dans cet événement , car c'est par votre assistance, après celle de Dieu , que la parole divine a été prêchée en Angleterre. Quiconque prend part à la bonne œuvre d'un autre, a le mérite de se l'approprier.

a Afin que votre récompense puisse être de plus en plus abondante, nous vous demandons d'accorder votre secours aux moines porteurs des présentes, que nous envoyons avec nos bienaimés fils Laurence prêtre , et Mellite abbé , à notre révérend frère et collègue Augustin, vu ce qu'il nous dit que ceux dont il est secondé ne peuvent suffire à cette tâche. Daignez les aider en toutes choses, afin que le bien si généreusement commencé par Votre Excellence soit continué, et que ces religieux n'éprouvant ni retard ni embarras, vous puissiez mériter la miséricorde de Dieu pour vous et vos petits-fils, qui nous sont chers, en proportion que son amour vous

* Saint Augustin pouvait avoir donné ces nouvelles à la reine ttrunehaut, àChàlons, en se rendant à Arles pour sa consécration.

rend plus généreuse dans des circonstances comme celles-ci \»

Les missionnaires avaient encore d'autresleltres pour Désidère, Virgile, jEthère et Arigie, évèques de Vienne, d'Arles, de Lyon, et de Gap, en Dau^ phinè. Le pape écrivit aussi aux deux jeunes princes souverains Théoderic et Théodebert, à peu près dans les mêmes termes qu'à leur grand' mère , la reine Brunehaut.

Les détails de ce voyage ne sont pas arrivés jusqu'à nous. Les missionnaires parcoururent probablement la route qui , quatre années auparavant, avait été rendue célèbre par le passage d'Augustin. Les sièges èpiscopaux étaient pour la plupart occupés par les mêmes prélats qui avaient assisté ce Saint. Laurence et Pierre, qui faisaient partie de la compagnie , avaient été au nombre des compagnons d'Augustin.

Que de pensées, de doux souvenirs, de sujets d'édifiantes conversations durent leur être inspirés par Yadmonitus locorum! « Là, nous avons prié pour l'Angleterre; ici nous nous étions découragés; c'est en ce lieu que notre vénérable père a ranimé par ses exhortations nos cœurs abattus ; là , saint Augustin remplit de crainte les témoins de ce miracle. »

4 Epîtres, liv. xi, 62.

Quels agréables souvenirs , quels bons offices quelles félicitations durent réciproquement Être échangés entre les prélats hospitaliers et les représentants de la première mission ! Que de questions sur l'Angleterre , les païens et les chrétiens ! Quelles joies à la nouvelle des bénédictions répandues sur cette mission, quelles espérances pour son avenir !

Le Saint-Père envoya, par les nouveaux mis-> sionnaircs, tous les objets nécessaires à la célébration édiGante et solennelle du culte divin, tels que « vases sacrés, argenterie, nappes d'autels, ornements d'église, vêtements pour les prêtres et les autres clercs, plusieurs reliques des apôtres et martyrs (parmi lesquelles on pense qu'il y en avait de saint Pierre et saint Paul, les patrons de la nouvelle église métropolitaine), et enGn une grande quantité de livres 1 . »

Quand le christianisme fut introduit en Angleterre, il lit son chemin sans le secours des embellissements extérieurs dont il devait jouir plus tard. Il se développa en vertu de sa force propre. D'abord il vainquit le monde, armé du glaive de son caractère céleste, puis il dépouilla les vaincus de leurs armes, armes qui, en Vérité, leur appartenaient par une longue posses-

1 Saiut Bède,tfûf. ceci., i, 19.

sion , mais non en vertu d'un droit légitime. Ayant ainsi fait son glaive des créatures, le christianisme marcha à sa conquête. N'en fut-il pas ainsi? La nohle architecture, les frappantes peintures, les charmes de la musique, les solennelles cérémonies ne vinrent que plus tard, et eurent une origine moins indigène. La première église chrétiennefut un grenier; les premiers fonts baptismaux furent des mares d'eau le long des routes ; saint Paul et saint Sylvain chantèrent leurs nocturnes dans un donjon. Et cependant la parole de Dieu se développa avec puissance, et prévalut enfin, lorsque T Eglise se réveilla et sortit du tombeau , comme son Seigneur l'avait fait avant elle. Elle s'arma de ses forces et se para de ses plus beaux vêtements. La marche de ses triomphes fut la même en Angleterre que dans le monde entier : elle gagna du terrain par ses miracles, le conserva par sa sainteté et par les dons intérieurs et extérieurs du Saint-Esprit. Le grand architecte ne jugea pas à propos de bâtir l'auguste édifice et d'élaborer ses précieux détails, avant que ses fondements fussent assis sur des bases larges et profondes. L'offrande de l'adorable sacrifice n'était pas moins agréable à Dieu dans l'église de Saint-Martin ou de Saint- Pancrace, quoiqu'il n'y eût ni longue nef permettant le développement de majestueuses processions, ni cour spacieuse où il fût permis de faire

retentir les saintes psalmodies, ainsi que les choses se passèrent, à l'époque plus éloignée où Becket chantait la messe, au milieu des pompes solennelles du culte, dans le magnifique édifice de Lanfranc. U ne faudrait pas croire cependant que l'Eglise naissante de l'Angleterre saxonne ait jamais négligé, même dans son état primitif, pas plus que l'Eglise des apôtres, les convenances extérieures qui sont comme la manifestation de l'âme de l'Eglise, les marques de sa beauté et le rayonnement de son amour.

Les auteurs liturgiques nous apprennent que les formes majestueuses du culte et les convenances délicates des cérémonies furent observées, autant que le permettaient les circonstances, même du temps des apôtres, et quoiqu alors, comme aujourd'hui, le monde souffrit que l'Eglise fît ce qu'elle désirait, l'épouse de J.-C. était cependant réduite, avec Madeleine, à faire ce qu'elle pouvait. Les processions solennelles, les bannières sacrées, le chant des litanies, l'illumination des sanctuaires, toutes choses qui coïncident avec les premiers jours de la renaissance de l'Eglise en Angleterre, sont des signes irrécusables des pieuses dispositions de ces temps reculés.

Ceci ne touche en rien à l'assertion générale que l'Eglise gagnait à elle des cœurs et des consciences, avant de se montrer dans les attributs de

sa pompe extérieure et de sa beauté : c'est ce quelle fit dans le monde entier et spécialement en Angleterre. Que ces leçons ne soient pas perdues pour nous, à qui une œuvre, qui n'est pas sans ressemblance avec celle de nos premiers missionnaires, paraît être confiée. Ne la commençons pas par le mauvais côté, en étudiant les formes du sanctuaire avant de connaître la science des saints. Pénétrons-nous bien de cette pensée : que la beauté extérieure, développement de la vraie piété, ne saurait cependant la remplacer. D'un autre côté , ne nous laissons pas entraîner par la crainte du danger opposé, celui de n'attacher aucune valeur aux choses extérieures , car si l'homme veut bien réfléchir sur la vraie nature des cérémonies religieuses et la place qu'elles occupent, il devra reconnaître que ce système ne serait pas moins pernicieux. Pourquoi Dieu a-t-il implanté chez nous le sens inné de ce qui est plein de grâce et de majesté, si ce n'est pour que ce sentiment s'exerce sur ses œuvres dans l'ordre de la nature ou celui de la grâce? Ces précieuses offrandes de la terre, ces merveilleuses ingénuités de l'homme, seront-elles épuisées dans ce monde de misères, et condamnées à périr trop souvent (pourquoi ne le dirait-on pas?) avec ceux mêmes qui en donnent l'exemple? On pouvait assurément soutenir cela avec

d'anciens hérétiques, qui regardaient la création comme l'œuvre de quelque esprit du mal radicalement corrompu , et non comme un bienfait de Notre-Seigneur, bienfait que le Saint-Esprit a rendu, dans son Eglise, plus glorieux que d'abord, en remplissant tout le monde de son illustre et vivifiante présence, et renouvelant ainsi la face de la terre.

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