‹ Histoire de Saint Augustin (apôtre des Anglais, archevêque de Cantorbery,) et du premier établissement du christianisme en AngleterreChapitre 15 sur 47 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Les missionnaires vivent en communauté dès qu'ils sont arrivés à Cantorbéry. — Origine du monastère de Saint-Augustin. — La première pierre est posée en 598.— Sa consécration a lieu en GOr», en présence du roi et de la cour. — Il est placé sous le patronage de saint Pierre et de saint Paul. — Le monastère reçoit de riches dotations et d'immenses privilèges d'Ethelbert et des rois qui lui succèdent. — Le Saint-Siège, de son côté, lui accorde de grandes faveurs. — Les ordres monastiques doivent relever directement du Saint-Siège. — Rivalité du monastère de Saint-Augustin et de celui de l'église du Christ. — Histoire des malheurs et de la décadence du monastère. — Des reproches qui sont adressés aux ordres religieux au moyen âge. — Relâchement des moines de Saint-Augustin. — Ils cèdent aux exigences d'Henri VIII.

Saint Augustin et ses compagnons commencèrent d'abord à vivre en communauté religieuse dans la maison de Stablegate, puis ensuite dans le palais d'Ethelbert , et , autant que le permettaient les circonstances, ils s'y conformaient aux règles de la vie monastique. Leur conduite à cet égard leur avait été tracée , indépendamment des

goûts qu'ils avaient eux-mêmes pour ce genre de vie, ou des avantages qu'ils pouvaient espérer en tirer pour le succès de leur mission. À Rome, ils avaient tous été frères d'un même monastère , et nous avons vu que la vie nécessairement peu réglée des voyages avait entraîné pour eux de graves inconvénients , auxquels saint Grégoire chercha à porter remède , en donnant à saint Augustin une autorité plus absolue sur ses compagnons, et en reconstituant par là leur communauté religieuse. Dès que les missionnaires se trouvèrent de nouveau réunis sous le même toit, ils revinrent tout naturellement à leurs anciennes habitudes. Saint Augustin prit place au milieu d'eux en qualité de supérieur, et ils réalisèrent ainsi les intentions et très-probablement les instructions expresses du pontife suprême.

Leurs devoirs de missionnaires devaient cependant leur laisser peu de temps à consacrer aux exercices de la >ie religieuse; car, dès le premier jour de leur arrivée à Cantorbéry, ils furent continuellement dehors, prêchant l'Evangile, dans les rues et sur les places publiques , à tous ceux qui voulaient les entendre.

Dans ce temps-ci , où l'on pense communément que l'essence de la religion consiste seulement dans les devoirs sociaux , on peut apprécier l'importance de l'institution monastique, par les

facilités qu'elle offre de pratiquer des œuvres corporelles et spirituelles de miséricorde; mais on ne doit pas oublier que, sous la loi de l'Evangile, le premier commandement est d'aimer Dieu ; l'amour du prochain ne vient qu'ensuite. Ainsi , quoique les communautés religieuses aient servi à améliorer, au delà de toute expression, la condition des pauvres , et qu'elles aient rendu de si éminents services en évangélisant les païens, c'est surtout parce qu'elles ont donné carrière à la contemplation des mystères divins , à la pratique d'une complète obéissance , et à la culture de la vie intérieure, qu'elles ont été des foyers si brillants de lumière et des sources si abondantes de vie spirituelle, au milieu d'un monde de ténèbres et d'infirmités. Dans quelques-uns des principaux types de l'Eglise que nous trace l'Evangile , nous la trouvons plutôt représentée comme un témoin que comme un héraut; elle nous apparaît comme une lumière calme , claire et éblouissante dans un lieu obscur ; comme une ville élevée sur une montagne ; comme un arbre magnifique étendant au loin ses rameaux , qui répandent autour de lui une odeur suave et attirent sous son ombre le voyageur solitaire. Ces figures et autres semblables donnent l'idée d'une majesté calme qui s'étend par degrés sur le monde, plutôt que celle d'un ministère zélé et actif cherchant à produire

des effets immédiats, quoique cependant l'action militante soit , dans l'Eglise de Jésus-Christ , une des principales voies par lesquelles opère le Saint Esprit.

Notre saint archevêque et son royal disciple allaient laisser derrière eux , sur le beau sol de l'Angleterre, un modèle terrestre de la Jérusalem éternelle, et môme une société divine qui devait s'appliquer au service de Dieu sans distraction, et venir en aide au pays par ses prières, alors que d'autres poursuivraient des feuvres plus laborieuses de charité.

La principale raison cependant qui semble avoir présidé à l'établissement du monastère de Saint- Augustin, est le désir où étaient ce saint et Ethelbert de fonder un lieu convenable de sépulture pour eux et leurs successeurs. Ce dessein , dans l'état où se trouvait l'Eglise naissante d'Angleterre, n'avait ni un intérêt ni une importance médiocres. Les précautions qu'un saint peut prendre , en vue de préserver son pauvre corps des outrages, diffèrent essentiellement du sentiment de respect posthume si commun dans le monde; car le corps d'un saint est un temple du Saint-Esprit, dont la gloire est en quelque sorte engagée à ce qu'on le mette en sûreté et à ce qu'on le traite avec révérence. Le même sentiment qui a inspiré aux saints de pren-

dre des mesures pour mettre leur corps en sûreté après la mort , a pu , pendant la vie , leur faire accepter les témoignages de vénération qui leur étaient rendus par le monde , et cela en vue de la gloire de Dieu , qu'ils craignaient d'exposer en adoptant une conduite différente 1 .

Il arrive, cependant, qu'un chrétien, parvenu au plus haut degré de l'humilité, devient aussi indiffèrent à ce qui le regarde , que s'il était une autre personne, et alors il se conduit, vis-àvis de lui-même , comme il pourrait le faire à l'égard de ce qui ne le louche pas. Ainsi , l'on voit l'estime et le mépris produire en apparence les mêmes effets aux yeux de l' observateur superficiel. Tandis qu'un saint s'étudie, par suite d'un profond sentiment de son indignité personnelle , à être tout à fait oublié , un autre , non moins humble, peut éprouver une si grande indifférence pour ce qui le regarde, qu'il s'exposera à être accusé de vaine gloire en pratiquant l'abnégation la plus absolue. On rapporte , comme exemple de ce premier genre d'humilité , que saint François de Borgia s'est positivement refusé

1 Voir Rodriguez, Sur la perfection chrétienne (vol. «, traité m, ch. 31), ainsi qu'une anecdote remarquable sur le même sujet dans la Vie de saint François d'Assises, dans A. Butler.

à ce qu'on prit son portrait sur son lit de mort , sous prétexte que les traits d'un si grand pécheur ne méritaient pas d'être conservés, tandis que d'autres saints, dont les noms ne sont pas moins Vénérés dans l'Eglise , ont acquiescé aux désirs de leurs atfiis sur ces petites choses , sans la moindre crainte et la moindre hésitation 4 .

De même, l'on conçoit que des saints agissent diversement pour ce qui regarde leurs dépouilles après la mort , l'un étant prêt à supporter l'accusation de vanité et d'égoïstrie , par zèle pour la gloire de Dieu, tandis qu'un aulre, au contraire, sera tellement pénétré du sentiment de son néant , qu'il sera fort insouciant du lieu ou pourront être déposées ses cendres , qui , àprès tout , seront recueillies et ranimées au dernier jour. Saint Augustin et saint Ethelbert nous offrent des exemples du premier genre; tandis que sainte Monique , saint Swithin , saiut François d'Assises présentent des exemples opposés. Il semble prouvé qu'une complète indifférence sur cette matière n'est pas le sentiment le plus religieux , car les impies et les railleurs de la religion en sont naturellement animés.

Saint Augustin et saint Ethelbert, en cherchant

1 Voir la Vie de saint François Borgia, dans A. Butler.

à assurer à leurs dépouilles mortelles une place convenable, n'avaient d'autre vue que la révérence due au tabernacle de Dieu , même après la mort; ils n'étaient inspirés que parla charité, qui cherche à éloigner les occasions de scandale et de péché. On pourrait tenir compte aussi du désir qu'éprouve naturellement un catholique de reposer sous l'ombre d'une église , dans le temple de ses prières et de ses offices solennels. Cette considération suffirait pour expliquer la sollicitude d'Augustin et d'Ethelbert sur un point auquel un autre saint, et eux-mêmes peut-être, à un autre époque, n'auraient attaché aucune importance. Nous pouvons encore supposer que saint Augustin , en désirant s'assurer pour lui et ses successeurs une honorable sépulture, considérait la dignité de sa charge et les égards dus aux instincts qui inspiraient aux païens la vénération des morts. Nous devons bien nous garder de croire , avec trop de précipitation , que chacun de nos deux saints n'éprouvât de sollicitude que pour luimême. Ne pourrait-on pas penser que le saint apôtre et le saint roi qui avaient été unis sur la terre dans plus d'une entreprise d'amour divin , éprouvaient un désir naturel de n'être pas séparés après leur mort? chacun d'eux sentait peut-être que la sainteté de son frère serait une sorte de protection à sa faiblesse. Mais le roi

surtout pouvait désirer garder près de lui , même après la mort, celui dont les lèvres lui avaient fait entendre les paroles de la vie éternelle , et dont les mains l'avaient revêtu du blanc vêtement de l'innocence.

Il est évident , en outre , que l'archevêque et le roi avaient à cœur d'autres objets que celui de pourvoir à leur sépulture. Ils projetaient l'érection d'un monastère et d'une église. La première pierre de l'édiflce fut posée en 598 ; mais son étendue était telle , que sept années s'écoulèrent avant qu'il fût prêt à être consacré. Les constructions, une fois achevées, devaient occuper un espace considérable de terrain , ainsi que cela ressort des limites qui leur sont assignées dans les actes originaux de donation *. On ne sait pas exactement quelle partie fut d'abord construite , ni quelles sont celles qui furent ajoutées par la suite, si ce n'est cependant que le roi Eadbald, flls et successeur d'Ethelbert, bâtit la chapelle en l'honneur de la sainte Vierge, où saint Dunstan avait l'habitude de se retirer la nuit pour faire ses dévotions. Le monastère fut

* A Test, l'église de Saint-Martin ; au sud , Burgate ; au nord et à l'ouest, Droutingstrcet. L'on trouve des détails plus particuliers dans une autre cbarlre. Voir Vfflstoire de Cantorbéry, de Somner, et l'appendice de Battely.

consacré , le jour de Noël , en 605 , en présence du roi , de la reine , de leur famille et de la cour. Ses premiers patrons furent saint Pierre et saint Paul ; mais saint Dunstan y ajouta saint Augus^tin , lorsqu'il fit de nouveau la dédicace du mo^ nastcre , et depuis cette époque il a toujours été désigné par ce nom.

On accorda au roi Ethelbert, en qualité de fondateur, le privilège de nommer le premier abbé; le choix tomba sur Pierre, un des missionnaires compagnons d'Augustin.

Les tables chronologiques, d'après M. Somner, font remonter la nomination de Pierre à la fondation du monastère, en 598; cette circonstance ne permet pas de douter que ce choix ait 'été fait après avoir consulté saint Augustin et conformément à ses vues, Ethelbert ayant l'habitude de prendre son avis dans toutes ses affaires. Pierre ne gouverna le monastère que deux ans ; il fut ensuite envoyé en France par le roi , avec une mission spéciale , et , à son retour, il se noya par accident à Ambleteuse , tout près de Boulogne , où l'on dit que son corps repose dans l'église de la Sain te- Vierge. Ses deux successeurs immédiats furent Ruffinian et Gracieux, qui paraissent avoir fait parlie de la compagnie des prêtres envoyés, en 601 , par le Pape pour renforcer la mission,

Ce monastère reçut de riches dotations et de

grandes immunités des rois qui se succédèrent sur le trône d'Angleterre. Ethelbert, son fondateur, l'exempta des impôts et lui accorda quelques droits particuliers aux manoirs 1 . Il jouissait aussi du privilège de battre monnaie , qui lui fut accordé, selon quelques auteurs par Ethelbert, selon d'autres par Athelstan, et dont il a joui jusqu'au règne d'Henri II. Eadbald , successeur de Ethel-r bert, y ajouta non-seulement la chapelle de Saintes- Marie 2 , mais il lui donna le manoir de Northbourne.

Au nombre des bienfaiteurs du monastère figurent , parmi les rois qui vinrent après Eadbald , Lotbaire, Withred, Eadbert, Edmont, Kenewulf, Cathred, Ethelwolf, Ethelbert, roi des Saxons de l'ouest, Canut, saint Edgar et saint Edouard le confesseur.

Le monastère de saint Augustin reçut du Saint- Siège d'autres privilèges beaucoup plus importants encore , ainsi qu'un grand nombre de titres honorifiques. Il était appelé * le premier et le « père des monastères d'Angleterre. * L'archevêque ne pouvait exercer sur lui aucune autorité ;

1 Entre autres privilèges, celui appelé Infangenthelf , ou droit de juger un voleur pris sur les lieux mômes.

2 Cette chapelle fut démolie par l'abbé Scotland, du temps de Lanfranc, et une nouvelle église d'une plus grande splendeur fut bâtie à sa place. (Thorn, col. 4768.)

il devait le visiter en frère , et regarder l'abbé du monastère comme le légat du Saint-Siège et son collègue dans l'exercice de son ministère de paix.

Dans les conciles généraux , l'abbé du monastère de Saint-Augustin était placé immédiatement après l'abbé du Mont-Cassin \ Aucun évêque ne pouvait pénétrer dans le monastère sous prétexte d'exercer ses fonctions épiscopales , mais seulement avec le consentement des religieux et pour y célébrer les offices divins. La concession de ce privilège date de 611 *. Le monastère de Saint- Augustin devint ainsi une dépendance spéciale du Saint-Siège apostolique , et les relations qui l'y liaient sont communément reconnues dans les expressions de toutes les pièces officielles 3 .

Un des dons les plus intéressants que reçut le monastère de Saint-Augustin , fut celui du roi Canut , qui lui transféra toutes les~possessions du couvent de Minster, dans l'île de Thanet, y compris le corps de saint Mildred. Voici comment on rapporte cet événement :

Minster fut plusieurs fois pillé et brûlé par les

1 Ce privilège fut accordé par le pape Léon, en 1055, en considération de la pureté de l'Eglise anglaise. (Thorn.)

2 Chroniques de Thorn.

s II est appelé monasterium, etc., adromanam Ecclesiam nullo medio pertinens.

Danois , et ses saints habitants passés au fil de l'épée. Après le dernier désastre, en 1011 , le monastère fut seulement occupé par quelques prêtres séculiers, jusqu'à ce qu'enfin, en 1027, le roi Canut concéda toutes ses propriétés au monastère de Saint-Augustin, et autorisa les moines à transférer le corps de saint Mildred. Les prêtres de Minster opposèrent une assez vive résistance, et poursuivirent même les moines jusqu'à la rivière voisine, à travers laquelle ils s'éloignèrent avec leur précieux trésor.

Durant les cinq cents, ou, selon quelques-uns, les cinq cent soixante-dix premières années de l'existence du monastère, les abbés de saint Augustin reçurent à leur nomination la bénédiction de l'archevêque de Cantorbéry, et en retour ils faiaient entre ses mains profession d'obéissance canolique. La relevance directe du siège de Rome était, pour le monastère de Saint-Augustin ( comme dans plusieurs autres exemples) non pas une garantie d'indépendance, mais une sécurité contre l'usurpation, et une protection pour l'autorité du supérieur. Un pouvoir central comme celui du Saint-Siège, placé à l'abri des influences locales et des tentations d'intervenir à tout propos, qui , en outre , est basé sur des prérogatives et protégé par des sanctions telles qu'on ne saurait les mieux calculer pour gagner la déférence et le

dévouement, un tel pouvoir, disons-nous, sem-r ble être précisément celui auquel il convienne, dans l'intérêt de l'Eglise, que des corps d'une organisation aussi spéciale et aussi délicate que les monastères, soient directement soumis de préférence à toute autorité dont l'action se ferait isentir plus directement.

Les décisions d'un évêque n'offriraient pas aqx ordres religieux les mêmes garanties de paix et de bien-être que celles du Siège qui repré^ sente la sagesse collective de l'Eglise. Affranchir les monastères , sans porter atteinte aux droits diocésains, parait avoir toujours présenté plus oq moins de difficultés dans la pratique, Durant plusieurs siècles, cependant, la plus parfaite intelr ligence régna entre les frères de Saint-Augustin et les archevêques, nonobstant la position particulière du monastère comme dépendance immédiate d'une puissance ecclésiastique étrangère. Non-seulement l'archevêque se rendait au monastère quand il lui plaisait pour y célébrer les offices religieux, mais même, par occasion, il allait y établir sa résidence, afin de changer d'air ou de s'y livrer à quelquq occupation particulière, absolument comme un dignitaire actuel irait \ de la ville à la campagne pour prendre du repos. Il paraît que pendant longtemps les moines de l'église du Christ et ceux de Saint-Au-

gustin ont marché ensemble dans les processions \ Enûn,au x e siècle, des dissidences s' élevèrent, qui semblent avoir forcé le Saint-Siège d'accorder de nouveaux privilèges très-exclusifs à sa fille chérie , en vue de protéger sa dignité. En 955 , le pape Jean XIII fut obligé de commander aux moines de l'église du Christ de cesser de molester leurs frères de Saint- Augustin.

A la suite de ces démêlés , le pape Alexandre II accorda, en 4059, le privilège de la mitre et des autres ornements pontificaux à Egelsin , abbé de Saint-Augustin. Mais l'abbé, à son retour en Angleterre, n'en fut pas moins obligé, sjir la demande du roi et de l'archevêque, de laisser de côté tous ces ornements (qui lui donnaient une autorité èpiscopale absolue), et il fut forcé de quitter le pays. Un Normand, nommé Scotland , lui succéda, qui accrut d'une manière considérable les possessions du monastère ; mais qui est accusé par Thorn d'avoir illicitement concédé des privilèges à l'archevêque Lanfranc. A sa mort, Lanfranc, suivant Thorn (qui luimême était abbé de Saint- Augustin, et qui écrit pomme partie intéressée), s'efforça de faire! élire un de ses moines; mais il fut obligé cependant,

4 Voir les manuscrits de la bibliothèque de Corpus-Coltege, à Cambridge, tels qu'ils sont donnés dans tfonast. angl.

quoiqu'à regret, «le donner sa bénédiction à l'abbé Wydo, qui fut préféré par la communauté.

Enfin, en 1124, l'archevêque refusa positivement sa bénédiction à un abbé approuvé par le roi et le siège de Rome. La question fut débattue dans un concile provincial, en présence du roi et du cardinal Cremona, légat du Pape, etl'èvêquede Chichester fut autorisé par le cardinal , en vertu de son autorité comme représentant du siège apostolique, de donner luimême la bénédiction , refusée par l'archevêque de Cantorbéry. Depuis lors les abbés semblent avoir reçu invariablement la bénédiction en vertu d'un mandat du Saint-Siège, à l'exception peut-être de l'abbé Silvestre, en 1152. Les témoignages varient sur ce point, et l'on prétend que Ton a conservé, dans les archives de l'église de Cantorbéry, la profession formelle d'obéissance qu'il fit à l'archevêque de ce siège. Lors de la nomination de l'abbé Roger, en 1173, l'archevêque fit une tentative inutile pour ressaisir ce privilège. Mais l'abbé alla à Rome, où il reçut la bénédiction du Saint-Père lui-même; il retourna à Cantorbéry avec l'anneau et la mitre qu'il porta sans aucune opposition. Ces récits ne donnent pas une idée bien satisfaisante de l'état des choses à cette époque; mais nous n'avons pas le dessein de critiquer ^des faits sur {les-

quels nous n'avons ni garanties, ni matériaux.

Il nous reste maintenant à parler des malheurs de ce monastère autrefois si célèbre.

Le premier coup porté contre lui fut la perte de son antique privilège , de servir de lieu de sépulture aux archevêques de Cantorbéry et aux rois d'Angleterre. Il paraît que les rois cessèrent d'y être ensevelis après l'épiscopat de Brithwald, vers la fin du vn e siècle. Environ un demi-sièçle plus tard , l'archevêque Cuthbert obtint la permission d'enterrer dans l'intérieur des églises, et il fut lui-même le premier archevêque dont le corps reposa dans la cathédrale. Cet acte de l'archevêque Cuthbert faillit causer de sérieux désordres qui furent écartés pour le moment. Vingt années après , Lambrith , abbé de Saint-Augustin , vint deux fois demander au monastère de l'église du Christ les corps de l'archevêque Cuthbert et de son successeur Bregwin , qu'il désirait ensevelir, suivant l'ancien usage, au monastère de Saint- Augustin. Il retourna cependant sans succès, quoique la dernière fois il fût venu accompagné d'une force armée pour enlever les corps malgré les résistances. Dans ces circonstances, les frères de Saint-Augustin firent appel à Rome , et les moines de l'église du Christ élurent au même moment, pour apaiser ces dissidences, Lambrith à l'archevêché de Cantorbéry. Lam-

britl* lui-:flaôme fut néanmoins, et conformément à ses désirs, enterré dans le monastère de Saint- Augustin.

Le couvent eut à souffrir de la fureur des Danois, Les récits touchant l'étendue du mal qu'ils Ini causèrent, s accordent peu. Si l'on en croit le chroniqueur Thorn , qui fut lui-même abbé de 3aint-Augustin , leurs mauvais desseins furent déjoués d'une manière providentielle* Il nous dit que, lorsque Jes Danois détruisirent Cantorbéry, pous le roi Ethelbert, en 101 1, quelques soldat? pénétrèrent d'une manière sacrilège dans le monastère de Saint-Augustin. Il ajoute qu'un d'entre eux, plus hardi que ses compagnons* s'approcha de la tombe de l'apptre , yola le drap mortuaire qui l'enveloppait, et prit la fuite en le cachant sous son bras. L'hi$tprien ajoute que le drap adhéra à ses phairs comme s'il y eût été collé. La conscience du voleur fut tellement troublée par cet événement, qu'il $e présenta aux moines et confessa sa faute. Après ce prodige, il paraît que les Danois n'osèrent pliis faire de tentative contre le monastère. De plus anciens chroniqueurs ne parlent pas de ce miracle; mais l'un d'eux rapporte que les Danois laissèrent échapper l'abbé de ce temps, circonstance qui se rapproche assez dn récit de Thorn.

En somme, quoique le miracle ait été contesté

par des autorités modernes, il semble qu'il n'existe pas contre lui de preuve suffisante pour le rejeter, tandis qu'il y a des raisons très-concluantes en sa faveur. L'archevêque protestant Parker pense que le monastère de Saint-r Augustin a certainement dû souffrir des incursions des Danois; mais il donne , pour raison de son opinion , la grande improbabilité qu*un monastère qui avait agi avec tant de hauteur envers les archevêques de Gantorbéry, ait pu échapper, quand d'autres niona$~ tères ont tant eu à souffrir, et que la ville ile Cantqrbéry elle-même a été dévastée.

Er 4468, le jour de la fête de la déçpllatipp de saint Jean-Baptiste, le monastère fut presque entièrement détruit par les flammes- Plusieurs anciens documents furent consumés dan* l'ineen*die, et les châsses de saint Augustin et d'autres saints furent sérieusement endommagées*

Le pape Alexandre HJ confirma la réunion de l'église de Fèversham au monastère en vue de 9a réparation, et plus tard il lui adjoignit les églises de Minster et de Middjeton. En 1274, l'abbaye eut à souffrir de fureurs d'un autre genre, quoique, selon toute apparence, beaucoup moins que la ville voisine, Il est assez remarquable que ce fut le jour de la fête de la translation de saint Augustin. Il fit, durant toute la nuit, des éclairs et des tonnes j des torrents de pluie tombèrent

ensuite, qui continuèrent durant plusieurs jours en telle abondance, que la ville et ses environs furent presque entièrement dévastés. L'eau s'éleva à une assez grande hauteur dans la cour du monastère et l'intérieur de l'église; mais quoique le torrent grossît et devint furieux, Dieu était au milieu des eaux, et l'église fut préservée de la destruction qui la menaçait.

Sous le règne d'Edouard I er , le monastère de Saint- Augustin fut, en commun avec d'autres maisons religieuses , atteint matériellement par le statut de main-morte. Depuis ce temps, on accorda plus fréquemment aux monastères le privilège de disposer de bénéfices ecclésiastiques; on y voyait une compensation aux pertes qu'ils avaient éprouvées par la privation d'autres sources de revenus. Dans le principe, on inféoda fes bénéfices ecclésiastiques aux maisons religieuses , dans le désir d'éviter les mésintelligences qui pouvaient éclater entre les ecclésiastiques attachés aux églises bâties sur les terres de l'abbaye , et les moines auxquels ces terres appartenaient. Mais plus tard les bénéfices furent adjoints aux monastères à titre de dotations. Ces immenses acquisitions de territoire et de revenus ne pouvaient manquer de porter atteinte à la simplicité primitive des institutions monastiques , alors même

qu'elles n'étaient pas en opposition avec l'idée première de ces institutions.

Il est difficile que les richesses ne laissent pas quelque trace de souillure dans les mains où elles passent. L'esprit de domination qui anime le riche (alors même qu'il ne se considère pas comme propriétaire, mais seulement comme dépositaire des biens de ce monde), le sentiment de la puissance presque irrésistible qu'il inspire, ont fait échouer un grand nombre d'âmes qui étaient cependant à l'épreuve contre les séductions ordinaires de la cupidité , de l'ostentation ou de l'avarice.

Il est vrai que les ordres religieux ne recherchaient pas les richesses qu'ils recevaient ; il est vrai qu'il eût été impossible de confier à d'autres mains de si larges possessions avec de plus grands avantages pour le public en général, car les moines étaient les propriétaires les plus considérés, ceux qui recevaient le plus cordialement et le plus libéralement leurs hôtes; enûn, ils étaient les plus généreux bienfaiteurs des pauvres. Il est cependant incontestable, et personne ne songe à le nier, que les monastères dégénérèrent de leur première pureté, en ce qui concerne la rigueur des institutions monastiques, à mesure qu'ils venaient en possession de grauds biens. Si l'Eglise, semblable à m filet contenant des poissons de di-

verpes sortes, ne perd rien de sa perfection par cette variété, de même on ne saurait tirer des preuves contre la perfection de la théorie monastique, de ce que ces sauve-gardes célestes, élevées contre l'esprit du monde, ont été souvent insuffisantes coptre la force de tentations extraordinaires,

L'écrivain impie qui, à notre honte, a été pendant longtemps le guide de la jeunesse d'Angleterre sur l'histoire nationale, croit, et Hume luimême est de cet avis, qu'il est prudent de borner les accusations cpntre les anciens corps monastiques d'Angleterre à celles de paresse, (V ignorance, de superstition, et autres semblables, qu'il distingue de crimes pins révoltants; il n'hésite même pas à admettre que le soupçon de flagrants désordres a été propagé sur les preuves les plus légères, afin de donner un vernis de raison à l'attaque que l'on méditait cpntre eux. Nous pourrions aller au delà des bornes auxquelles s'arrête l'historien : reconnaître la justice de plusieurs et même de toutes les plus graves allégations contre certains monastères , sans que ces concessions fissent faire un seul pas à la justification des mesures qui furent prises contre eux. Car, premièrement, les réformes ecclésiastiques ne sont guère du ressort des rois et des parlements. Nous rendons avec joie à César ce qui lui appartient; mais

en retour noua lui demandons de ne pas se mêler

des choses de Dieu. Secondement, il n'est pas de corruption, si grande qu'on la suppose, qui puisse justifier les moyens qui ont été employés pour lfl guérir; car il n'est pas permis de faire le mal pour amener le bien. Troisièmement, le plus grand effort de charité serait impuissant à faire naître la pensée qu'Henri VIII était animé, dans sa conduite, par le désir honnête de corriger les abus. Mais nous n'avons pas besoin de faire des concessions, même hypothétiques, lorsque les ennemis de la foi catholique ne les demandent pas de nous.

Convenons cependant qu'il est peut-être impossible d'étudier l'histoire du monastère qui a inspiré ces observations (celui de Saint- Augustin à Cantorbéry),sans concevoir la crainte qu'il n'ait, aveç le temps , perdu ce caractère élevé et céleste dont les corporations monastiques sont destinées à donner l'exemple. Ces institutions, même en faisant la part des influences terrestres, n'ont pas moins rendu en général un témoignage complet et éminent à l'esprit de leur fondation.

Des querelles de prérogative, une résistanee jalouse aux empiétements, cette sorte d'esprit de corps que, sans la plus grande vigilance, les ordres religieux eux-mêmes sont dans un danger continuel de substituer à un sentiment d'un ca-

ractère plus élevé, furent de grandes tentations pour ces sociétés. L'intérêt, avec toutes ses tendances à l'ambition et au manque de charité, prit souvent la place du zèle. Tels sont, d'après les annales que Thorn nous laisse de son propre monastère, les dangers auxquels ces sociétés furent particulièrement exposées, du moment où les richesses du monde commencèrent à abonder entre leurs mains. Il est à craindre, par exemple, que les sentiments avec lesquels les moines de Saint-Augustin regardaient leurs frères de l'église du Christ, au temps de Thorn, ne fussent plutôt ceux qui animent, de nos jours, un de nos collèges luttant, dans l'Université, contre un établissement rival, que des sentiments dignes d'un membre du corps de Jésus-Christ dans ses rapports avec un de ses frères.

On doit toujours appréhender que les moindres sphères d'attachement ne deviennent les centres des affections mêmes qu'elles sont providentiellement destinées non à absorber, mais à produire. C'est là, autant que nous pouvons nous en former une idée, une tentation contre laquelle eurent à lutter les frères de Saint -Augustin. Nous avons déjà eu occasion de signaler les termes durs et amers dans lesquels Thorn parle de l'archevêque Lanfranc. Nous constaterons aussi avec douleur que le même chroniqueur semble,

en un certain passage, reproduire avec une sorte de plaisir les bruits qui couraient alors contre les frères de l'église du Christ , comme si son propre monastère pouvait gagner au discrédit de l'autre institution. Tous les récits semblent cependant s'accorder à reconnaître au monastère de l'église du Christ un caractère très-élevé parmi les établissements religieux de l'Angleterre. Pour aborder une autre question, disons qu'il y avait certainement quelque chose de peu convenable dans les fêtes somptueuses que ces corporations monastiques étaient dans l'habitude de donner aux grands hommes du temps, sous prétexte et par esprit d'hospitalité.

L'installation d'un archevêque était une des occasions les plus légitimes qui se présentassent de donner ces fêtes splendides, et cependant on ne peut s'empêcher de penser que saint Augustin et ses moines eussent été quelque peu ébahis devant la carte des repas où les abbés, ses successeurs, ne semblaient voir autre chose que l'application des préceptes de saint Paul sur l'hospitalité. On trouvera plusieurs de ces documents dans Y Histoire de Cantorbéry de Somner ; ces pièces prouvent, sans contredit, que la manière dont on pratiquait l'hospitalité était magniGque; mais évidemment elle appartenait plutôt aux usages de ce monde qu'à la vie angèlique du cloître.

Gomment, pouf un homme ordinaire, passeï de ces somptueux banquets à un simple repas d'œufs et de poisson? Comment, la veille de ces fêtes ou lorsqu'elles étaient encore présentes à la mémoire, poursuivre ses méditations avec la liberté et le calme d'esprit nécessaires? IJ est consolant, toutefois, après avoir constaté ces infractions accidentelles et même rares à la simplicité ordinaire de la vie monastique, d'étudier la vie ordinaire que menaient, dans le cloître, les pieux enfants de Saint-Benoit. Nous lisons, par exemple, que « chaque moine avait une cellule particulière à son usage, un lieu de repos où il pouvait prendre son sommeil et se livrer librement à la prière et aux exercices spirituels, sans être en rien importuné par les autres frères de Ja maison. Leur couche se composait d'une natte, d'un dur coussin et d'une couverture de tls dormaient dans leurs habits religieu tour du corps par une ceinture, et se ti ainsi toujours prêts à se rendre, pend; aux exercices religieux qui se font au canoniques. Dans le dortoir, on gardait un lence absolu; » et cependant, en dépit di cellents règlements, il n'est que trop certain, riiisloircde leur dissolution, que l'esprit de Dun tan, d'Anselme et de Decket s'était, vers le siècle, éteint dans les monastères d'Àngleterr<

Parmi les détails déchirants de ce môtiStruéux sacrilège, rien n'est plus triste que de voir la facilité criminelle avec laquelle les corps monastiques se sont, presque sans exception, laissés intimider ou corrompre, quand on leur a demandé un héritage auprès duquel la vie et la liberté auraieht dû leur apparaître comme de la poussière. Ainsi, tous les religieux remplissant une charge dans le monastère de Saint- Augustin, depuis le père abbé jusqu'au dernier d'entre eux, signèrent un document par lequel les fournitures de la maison, y compris tous les vases sacrés et les ornements de l'église, étaient livrés sans réserve et sans condition aux mains du roi. Le lecteur qui désire de plus minutieux renseignements sur cette douloureuse trahison, trouvera dans Dugdale deux inventaires $ dont l'un renferme la liste de tous les ornements et de tout ce qui composait le trésor de l'église, et l'autre ènumère les vêtements sacerdotaux. Ces précieux objets furent transférés dans le trésor du roi ; là i les vêtements furent déclarés impropres à l'usage de Sa Majesté, mais il n'en fut pas ainsi, hélas ! des objets d'or et d'argenterie. Les ostensoirs et les calices, d'où les plus sainW mystères avaient étè^ depuis des siècles, offerts aux fidèles adorateurs ou distribués aux âmes saintes, furent arrachés des autels par des mains profanes, et servirent à encourager l'avarice et peut-être

à favoriser de révoltants désordres. Au nombre des objets précieux compris dans ces catalogues, se trouvaient des statues dorées de saint Augustin et de saint Ethelbert.

Le monastère de Saint-Augustin ne tarda pas à tomber en ruines, et les terrains sur lesquels il s'élevait furent loués au plus haut enchérisseur. A une époque où il existait encore un profond respect pour les lieux saints et les choses sacrées , sous Charles I er , la profanation de ces ruines et de ces souvenirs semble n'avoir pas attiré l'attention publique ; on y songea bien moins dans les siècles suivants.

Le lecteur sait probablement ou peut facilement savoir à quel usage sont employés aujourd'hui les terrains et les constructions qui existent encore (la plupart sont, à ce que l'on croit, de date assez nioderoe) ; nous ne voulons pas constater un si triste état de choses. Heureusement que le jour semble approcher, où la voix de l'Angleterre catholique s'élèvera, non-seulement pour protéger de tout mauvais usage ces saintes murailles, meis pour demander qu'on leur rende la destination qu'elles avaient reçue lors de leur antique fondation 1 . Arrêtons-nous, car il

1 II faut croire que cet appel du révérend M. F. Oakeley aux sentiments religieux de l'Angleterre a élé entendu, car nous

est temps de reprendre le cours de notre récit*

apprenons, au moment de livrer cette page à l'impression, que les ruines du célèbre monastère de Cantorbéry vont recevoir nne destination nouvelle et plus digne , si nous osons le dire. Au milieu de ces ruines qui ont abrité les apôtres envoyés en Angleterre sous la conduite de saint Augustin, se trouvent aujourd'hui des brasseries, des cabarets et autres établissements encore plus profanes. Un de nos amis nous écrit de Londres que le représentant de Cantorbéry au parlement, M. B. Hope, a acheté ce vaste local, dans le but de le mettre à la disposition des autorités ecclésiastiques, à condition qu'on y fonderait un séminaire anglican pour les missions étrangères. Des donations privées sont venues seconder l'offre de M. Hope , et déjà Ton a réuni plus d'un million de francs pour la réalisation de ce projet. L'établissement sera placé sous le contrôle des archevêques d'Yorck et de Cantorbéry et de l'évêquc de Londres, qui auront le privilège de choisir les supérieurs et professeurs de la maison. L'archevêque de Cantorbéry a, dit-on, promis de lui donner un règlement.

Nous ne saurions dissimuler que ce projet de restauration attriste profondément notre âme , quand nous songeons (quelque louable que soit la pensée de soustraire ces ruines à la profanation) que ces débris , pleins de souvenirs si catholiques , vont devenir le foyer d'une propagande hérétique, faite sous la direction d'une Eglise qui s'est révoltée contre les successeurs du Père spirituel de saint Augustin ,*et qui rejette aujourd'hui les doctrines que le glorieux fils de saint Grégoire mit tant de zèle à conserver pures.

Ce projet de restauration ne peut être qu'incomplet et imparfait tant qu'on se bornera à relever des murs. Pour honorer dignement saint Augustin , il serait nécessaire que son successeur sur le siège de Cantorbéry se montrât fils aussi soumis de Grégoire XVI , qu'il le fut lui-même de Grégoire I er .

(Note du traducteur.)

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