CHAPITRE XXII
Saint Augustin approche de sa fin. — La durée de son ministère.
— L'histoire de ses dernières années est enveloppée d'obscurités.
— Ses tribulations dans son voyage du Dorsetshire. — 11 est injurié et pourchassé. — Châtiments miraculeux infligés aux persécuteurs du Saint et de ses compagnons. — Conversion des populations frappées par la colère de Dieu. — Saint Augustin se retire dans un lieu écarté. — Dieu se révèle a son serviteur. — Miracle destiné à perpétuer le souvenir de cette vision. — Saint Augustin achève de parcourir les Etats du roi Ethelbert. — Sebert, roi d'Essex, demande le baptême. — Il est baptisé par saint Augustin. — Saint Mellite est consacré évôque de Londres, et saint Just évôque de Uochester. — Mort de saint Grégoire le Grand, en 604. — L'Angleterre honore la mémoire de ce saint Pontife.
Il était certain maintenant qu'Augustin et ses compagnons auraient à poursuivre seuls leurs travaux apostoliques. Quoique la carrière du Saint marchât rapidement vers son terme, ses travaux n'étaient guère plus que commencés.
Ce qui a été observé sur d'autres saints est particulièrement vrai de saint Augustin de Cantorbèry; son œuvre principale dans l'Eglise fut
restreinte à un espace de temps fort court. Sa vie a été cachée au monde jusqu'à sa dernière moitié, car son ministère ne comprend guère plus de dix années , et de ce laps de temps , les trois dernières semblent avoir été les plus critiques. Augustin est du nombre de ces saints qui ont vécu pour Dieu plus de la moitié de leur existence, et qui n'en ont consacré qu'une faible partie aux hommes , si toutefois l'on peut vivre pour Dieu sans servir en même temps ses semblables. Mais pouvons-nous nous étonner que la vie des saints offre en quelque sorte une miniature de la vie de notre divin Sauveur? Nous connaissons peu de chose du Fils de Dieu avant qu'il eût atteint sa trentième année. Sa mission pour les hommes, en ce qu'elle eut d'extérieur et de sensible, s'accomplit dans un peu plus de trois ans, et ce que nous pourrions peut-être appeler sans inconvenance , la crise décisive , fut encore de plus courte durée.
Les incidents de la dernière partie de la vie de saint Augustin , à l'exception de quelques faits importants, sont enveloppés d'une grande incertitude. L'historien dont le nom est entouré de plus de considération pour les critiques de cette époque, saint Bède, résume toute la période de la vie de saint Augustin postérieure à la seconde conférence dans un chapitre ou deux. Les lacunes
qu'offrent les récits de saint Bède sont comblées par Gosselin; mais ce dernier biographe s'attache sans doute à représenter le Saint d'après l'idée qu'en a toujours conçue l'Eglise catholique, plutôt que sur des preuves satisfaisantes pour le critique. On mettra peut-être en question si une histoire est susceptible de perdre son caractère de simple chronique sans entrer plus ou moins dans le domaine du roman. Nous ne prétendons certainement pas, relativement à ces vies, qu'elles reposent ou qu'elles puissent reposer, dans chaque particularité, sur des preuves palpables; mais ce que leurs auteurs espèrent, c'est que les lois qui règlent tous les récits historiques n'y ont pas été sciemment violées 4 .
Demandons-nous si le cachet d'évidence de tout récit historique n'est pas plutôt ce qui tombe dans le domaine de la vraisemblance qu'une preuve bien rigoureuse. Quand il est une fois reconnu que le sujet dont on s'occupe est miraculeux, on a fait un grand pas vers l'admission que ses preuves ne sont pas indignes de confiance. Cependant, il nous parait convenable d'informer le lecteur que nous abandonnons le terrain de là
i L'auteur parle des vies de saints formant la collection à laquelle nous empruntons l'histoire de saint Augustin.
(Note du Traducteur.)
certitude historique où nous avons marché jusqu'ici, pour le conduire sur un sol moins ferme, mais que nous ne disons cependant pas être moins sûrs; seulement, il doit s'attendre à trouver moins de solidité quant à l'argument talion.
D'anciens biographes de saint Augustin ont rapporté qu'avant de retourner à son siège métropolitain il passa quelque temps dans les comtés de l'ouest de l'Angleterre, et spécialement dans le Dorsetsbire. Nous supposons que ce fut dans son trajet du nord à l'ouest qu'il tint sa confé^ rence avec les délégués bretons sur les frontières du pays de Galles. Les récits en question représentent aussi la grande épreuve de la vie de saint Augustin, comme ayant eu lieu dans le cours de son expédition dans l'ouest, Son voyage du nord, nous l'avons déjà dit, ressembla davantage à la marche d'un triomphateur qu'à celle d'un apôtre de l'Evangile, quoique nous n'ignorions pas l'esprit de mortification avec lequel il fut entrepris et poursuivi , et qu'il sufBse d'ailleurs de se rappeler, pour le savoir, que l'archevêque se rendit partout à pied. Néanmoins, il n'est pas de tradition qui parle de sa réception dans le nord de l'Angleterre , autrement que comme favorable et môme cordiale, Mais les récits de ses voyages dans le Dorsetshire sont bien
difTérenls. Nous apprenons qu'à son arri\ée dans un village de ce comté, il eut à essuyer toutes sortes d'insultes. Ses méchants habitants, non contents d'accabler ces saints visiteurs de paroles injurieuses, leur lancèrent des projectiles. Les marchands de poissons, nombreux dans ce village qui était un port de mer, prirent une part active à ces outrages ; on alla jusqu'à porter les mains sur l'archevêque et ses compagnons. Voyant que tous ses efforts étaient inutiles, la sainte compagnie secoua la poussière de ses souliers et se retira. 11 parait que les habitants de cette localité ont souffert la peine de leur conduite impie jusque dans leurs générations éloignées. Tous les enfants qui naquirent depuis cette époque portèrent et transmirent les traces du péché de leurs parents par une dégoûtante difformité. Dans un autre endroit, les missionnaires eurent à souffrir encore davantage. A en juger par les rapports qui sont arrivés jusqu'à nous , on dirait que ses habitants étaient des démons ayant pris la forme humaine. Ils repoussèrent les serviteurs de Dieu à peu près dans les mêmes termes que le possédé; ils disaient presque : * Eloignez-vous de nous , nous ne vous connaissons pas. » Ils parlèrent, dit le récit, de ligue avec l'esprit de mort. Quelques-uns prirent des armes tranchantes et coururent sur les missionnaires qui étaient sans
défense; d'autres allumèrent des torches, avec ! intention de mettre le feu à leurs vêtements. Le Saint n'en continua pas moins à prêcher, et à ce spectacle, les meurtriers, frappés de cette intrépidité, s'arrêtèrent, comme autrefois les émissaires du grand-prêtre et des anciens qui tombèrent à terre à la vue du Très-Haut.
Us s'arrêtèrent, mais seulement pour recommencer leurs outrages d'une autre manière. Maintenant ils lancèrent des flèches et firent entendre des paroles plus blessantes. Us tournèrent en plaisanteries blasphématoires les divins avertissements du prédicateur. Que pouvait faire le missionnaire? Au lieu de prêcher, il se mit en prières, et il supplia le Christ de changer les dispositions de ses ennemis. Peu de temps après, toute la population fut attaquée d'une maladie terrible et surnaturelle. Les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants, furent affectés d'ulcères cancéreux qui les brûlaient dans toutes les parties du corps. Le châtiment fut aussi universel que le péché; un cri d'agonie retentit dans toute la ville.
Cette punition produisit d'excellents effets; son éloquence ne fut pas vaine. Tous les cœurs se tournèrent vers Augustin , et celui qui s'était trouvé au milieu d'eux pour leur châtiment, ne leur fit pas défaut quand ils demandèrent misé-
ricorde. Us eurent, l'un après l'autre , recours au saint archevêque et implorèrent son pardon. A la fin, les hommes et les femmes vinrent en foule demander à être baptisés; le même bain qui lava leurs péchés, éteignit le feu qui dévorait leurs corps*
Peu de temps après* saint Augustin et ses camarades quittèrent cette localité, et se dirigèrent vers un lieu retiré, éloigné d'environ cinq milles; ils semblaient être dans un désert sec et aride, où il n'y avait pas d'eau pour se rafratchir. Il paraît que Notre-Seigneur se mit en ce lieu en communication avec le Saint par une révélation spéciale, et au même instant, comme preuve de cette manifestation, une source d'eau jaillit et se partagea en divers ruisseaux, qui convertirent bientôt le désert en un délicieux jardin. Saint Augustin nomma cet endroit Cerne! , parce qu'il y avait été favorisé de la vue de Dieu 4 . Ce lieu devint
Voici le récit de Mdlmesbury : « Saint Augustin , après avoir converti Kent à la foi chrétienne , voyagea dans le reste des provinces anglaises, aussi loin que s'étendaient les Etals du roi Ethelbcrt, qui comprenaient toute l'Angleterre, à l'exception du Nothumberland. Etant arrivé à Ccrnel, les habitants le traitèrent avec une extrême grossièreté ; ils attachèrent des queues de raies {caudas racharum) à ses vêtements et le repoussèrent à une distance assez éloignée de la ville. Le Saint prédit cependant le changement qui devait s'opérer, et s'écria, en «'adressant à ses compagnons : « Cerno Deum qui et nobls
ensuite le site du monastère de Cerne ou Cernc- Abbas, dans le Dorsetshire. On rapporte qu'à une époque postérieure, un abbé de Cernel fut guéri, à l'article de la mort, par les eaux de la fontaine miraculeuse qui avait jailli en commémoration de la grande consolation spirituelle accordée à saint Augustin, et que le Saint lui-même parut à côté du moribond, comme s'il eût été l'instrument providentiel de cette bénédiction 1 .
Saint Augustin, après avoir parcouru, dans toute leur étendue, les Etats du roi Ethelbert, à
«[retribuit graliam, et furentibus illis eraendatiorcm infundet
« animam. » Les habitants se repentirent de ce qu'ils avaient fait ; ils demandèrent au missionnaire pardon de leur conduite et sollicitèrent son retour. Le Saint, attribuant à Dieu ce changement, donna à la localité le nom de Cernel, composé du monosyllabe hébreu Stt, qui entre dans le mot mStt Dieu, et du mot lalin cerno. La conversion des habitants suivit bientôt, et quand on eut besoin d'eau pour les baptiser, une source jaillit sur son ordre. Il y a d'autres interprétations de ces faits. Le récit de Gosselin, que nous avons suivi dans le texte, est un peu différent. L'incident des queues de poisson se rattache, selon lui, à des événements qui curent lieu dans une autre localité.
1 On croit que, dans son voyage de Dorsetshire à Canlorbéry, saint Augustin s'est arrêté quelque temps dans le voisinage d'Oxford. Il y a dans la grande bibliothèque de celte ville (Uocf- > Ician) un manuscrit du xnr 6 siècle, contenant un récit remarquable d'une entrevue qu'eut le Saint, a Cumnor, avec un prêtre et un laïque du voisinage, au sujet des dîmes; on y rapporte aussi les circonstances miraculeuses qui suivirent. Ce récit est aussi donné dans la collection des bollandistes. On trouvera en appendice une copie du manuscrit en question.
l'exception de l'extrémité ouest qui était occupée par les Bretons, retourna enfin à son siège métropolitain, et il y termina sa carrière terrestre. D'après une tradition, saint Augustin' aurait visité l'Irlande, et serait arrivé jusqu'à la cour du roi Coloman, où il aurait prêché la parole de vie, et reçu ensuite, dans l'Eglise, le roi, la reine et les principaux personnages de la cour. Ce serait là qu'il aurait converti Livinus, qui fut plus tard mis au nombre des saints de l'Eglise anglaise.
Nous reprenons maintenant le terrain de l'histoire authentique. Bientôt après la rentrée de saint Augustin à Cantorbéry, Sebert, roi d'Essex, fit des ouvertures à Ethelbert, pour embrasser la foi chrétienne» Sebert, qui est aussi appelé Seberct ou Sigebert, était le neveu du roi Ethelbert, son père ayant épousé Ricula, sœur de ce prince.
Les Etats du roi Sebert étaient contigus à ceux de son oncle, dont il dépendait, comme tous les autres princes de l'Hcptarchie.
Le roi Ethelbert soumit la requête de son neveu à l'archevêque, qui y répondit en envoyant à lui Mellite et quelques autres missionnaires. Non content de celte preuve d'intérêt, il parut bientôt en personne à la cour du roi Sebert, et baptisa le monarque de ses propres mains.
La conversion du roi d'Essex fut une circon-
stance qui facilita la consécration de saint Mellitc à l'évêchè de Londres. C'est à cette époque que furent jetés les fondements des deux grandes églises métropolitaines de Saint-Paul et de Westminster, dont il appartient au biographe de saint Mellite de parler avec détails. La même année (604 suivant saint Bède) , saint Just fut consacré évêque de Rochester, et le roi Ethelbert bâtit et dota richement dans cette ville l'église cathédrale de Saint-André.
C'est aussi en 604 que mourut saint Grégoire le Grand. Depuis longtemps il souffrait d'une faiblesse d'estomac ; il était en outre attaqué de fièvres lentes et sujet à de fréquentes attaques de goutte , indispositions qui le tinrent une fois au lit deux années entières. Un de ses derniers actes fut de donner à l'église Saint-Paul divers terrains destinés à fournir aux frais de son éclairage; on assure que l'acte de donation a été conservé, jusqu'à ce jour, dans les registres de Péglise. « Dieu l'appela à lui, dit le révérend A. Butler, le d2 mars, vers sa soixante-quatrième année, après qu'il eut gouverné l'Eglise treize ans, six mois et dix jours. Son pallium, le reliquaire qu'il portait autour du cou et sa ceinture furent conservés longtemps après sa mort ; Jean le diacre décrit un portrait d'après nature que l'on voyait de son temps dans le monastère de Saint-André.
Ses saintes dépouilles reposent dans l'église du Vatican. Les Grecs et les Romains honorent son nom et sa mémoire. Le concile de Cliff ou Cloveshoe, sous l'archeyêque Cuthbert, en 747, commanda que sa fête fût célébrée dans les monastères d'Angleterre, et le concile d'Oxford, en 4222, étendit cet ordre à tout le royaume. Cette loi subsista jusqu'au changement de religion. »