CHAPITRE XXI
Baisons pour avoir une seconde conférence. — Le monastère breton de Bancor compte 2100 religieux. — L'ermite de Caernarvon est consulté sur la question des conférences. — Simplicité de cet homme de Dieu. — Sa réponse aux délégués de l'Eglise bretonne.
— Seconde conférence. — Saint Augustin s'y rend en grand costume, accompagné de saint Mellite et de saint Just. — Les Bretons se font représenter par sept évêques. — Dinoth , abbé de Bancor, y assistait. — Saint Augustin reste assis à l'entrée des Bretons.
— Ceux-ci voient dans ce procédé une injure grave.— Injonctions • de l'archevêque de Cantorbéry. — Les évêques bretons refusent de se rendre, et protestent contre son autorité. — Les protestants cherchent vainement à défendre la conduite des Bretons. — Leurs contradictions sur ce point. — Saint Augustin, indigné, quitte la conférence et prophétise ^extermination des chrétiens rebelles.— Accomplissement de cette terrible prophétie.
— Récit de saint Bède. — L'Eglise bretonne était restée orthodoxe sur les points de doctrine.
Après la première réunion, on se sépara ep décidant de part et d'autre que la conférence serait reprise. Les questions soulevées étaient d'une trop grande importance pour être tout d'abord décidées. Les chrétiens bretons ne pouvaient manquer
de voir, quoique les concessions qu'on leur demandât ne fussent que secondaires, qu'ils ne pouvaient cependant céder, sans que cet acte n'entraînât des changements fondamentaux dans leur position. Les propositions de saint Augustin les avaient en quelque sorte pris par surprise ; les débats de la première conférence avaient été plus ou moins imprévus et tumultueux; leur Église y avait été représentée d'une manière incomplète. Ils sentaient le besoin de prendre leur temps afin de mieux considérer les choses ; ils désiraient consulter aussi des personnes prudentes, et rallier toutes leurs forces pour une rencontre définitive.
Nonobstant l'abaissement de l'Église bretonne, elle nous fournit des exemples de la vie religieuse, soit en communauté, soit dans la solitude. Elle possédait le grand monastère de Ban cor, dans le Flintshire, que l'on a confondu quelquefois avec Bangor, dans le Caernarvonshire. Ce monastère se trouvait dans une condition extrêmement prospère ; il était occupé par deux mille cents moines, venus sans doute des Eglises d Ecosse et d'Irlande, qui étaient en communion avec l'ancienne Église de Bretagne. Il paraît qu'il était aussi bien réglé que florissant. Les moines y formaient sept sections qui, tour à tour, conduisaieut au chœur l'office divin. L'abbé , qui s'appelait Dinooth ou Dinoth , avait su mériter ,
non moins par ses hautes connaissances théolor giques que par son éminente position, le respect universel de l'Église. Il fut consulté sur l'importante question de la première conférence, et invité à être présent le jour où s'ouvrirait la seconde. Il existait alors un autre personnage dont le jugement était d'un plus grmid poids encore dans l'Église bretonne ; c'était un vieux solitaire dont le lecteur qui connaît le pays de Galles se représentera la demeure au fond de quelque vallon isolé du district montagneux de Caernarvon ou de Merioneht ; il y verra un lac tranquille et un ruisseau limpide lui fournissant son repas modeste et frugal, et quelque géant, frère des montagnes, semblant faire sentinelle pour empêcher le monde d'y pénétrer. Le saint ermite s'inquiétait peu des luttes et des débats, des questions subtiles et des hautes controverses; il se contentait d'apprendre jour par jour à résoudre le grand problème dont la solution est le triomphe de toute l'habileté spirituelle : le salut de son âme. Chaque membre a sa place marquée dans le corps de Jésus-Christ, et l'œuvre d'un ermite est de combattre le monde, non avec les armes d'une profonde sagesse et d'une puissante argumentation, ni avec la dextérité du tact ecclésiastique (quelque légitimes et utiles que soient ces moyens), mais par la violence de la prière et la logique silencieuse d'une
saipte vie. Dans des temps simples, et mftme avec des esprits droits, de pareilles merveilles de sainteté owt toujours été entourées de la dignité des oracles. Le prestige qui les environne doit être favorable à leur influence, et comparé avec la simple habileté, la candeur de la colombe est un guide aussi sûr, dans des sujets pratiques, que, sur certaines questions, la sagesse du serpent est préférable à toutes les autres.
Notre solitaire avait ^ payer Ift #ette çle sa grande célébrité. Un jour, et, selon toute apparence, il en était souvent ainsi, tandis qu'il méditait peut-être sur les avantages de sa retraite, de graves personnages envahirent sa solitude, et son pouvoir d'ipterprétation fut mis à l'épreuve pour résoudre une question qui était plutôt du ressort d'un pape ou d'un conçile, que d'un simple fidèle coipme lui. Le résultat devait décider si des milliers de chrétiens, répandus dans les différentes parties des îles Britanniques, seraient rattachés au centre de l'unité, ou resteraient peut-être pendant des siècles dans une position très-équivoque, pour ne pas en dire davantage. Qui oserait nier qu'il y a quelque chose de trèsséduisant pour l'imagination , et de très-conforme à l' instinct moral et spirituel , dans ce recours à un homme de Dieu , quand on désire se tirer de circonstances difficiles?Qui oserait mettre en ques-
tion qu'il y a là quelque chose de tout à fait contraire aux habitudes du monde ? Qui peut manquer d'y reconnaître la puissance de la prière, un hommage rendu à la majesté de la sainteté? En vérité, quand une Eglise est isolée et impotente, comme l'était celle des anciens Bretons, la sainteté individuelle semble appelée à tenir la placé de l'atitorité supérieure, et ses décisions verbales sont acceptées comme les accents d'une voix de F autre mondé.
La réponse de l'ermite fut précisément celle que l'on pouvait attendre, pleine d'une douce simplicité et manquant évidemment de sagesse pratique : « Si Augustin est un homme de Dieu, faites ce qu'il vous dit. » — « Mais comment, demandèrent les autres, aurons-nous la preuve qu'il est homme de Dieu? » — « Le Seigneur, répondit l'ermite, a dit : * Prenez mon joug et u apprenez de moi, car je suis doux et humble de « cœur. » Si Augustin est doux et humble, c'est qu'il porte le joug du Christ, et qu'il vous propose de le porter avec lui. Mais au contraire, s'il est cruel et orgueilleux, alors sûrement il n'est pas l'homme de Dieu, et nous n'avons pas à tenir compte de ses paroles. » — u Mais confiaient, ajoutèrent les envoyés de l'Église bretonne, distinguerons-nous cela? » — « Tâchez que lui et les siens arrivent les premiers au lieu du ren-
dez-vous, et s'il se lève quand vous approcherez, alors reconnaissez qu'il est le serviteur de Dieu; écoutez-le et obéissez-lui. Mais s'il vous traite légèrement et se dispense de se lever quand vous entrerez, alors mon avis est que vous devez le traiter légèrement. » Là-dessus les délégués se retirèrent, promettant de mettre à profit ce conseil.
En vérité, une simplicité pareille ressemble un peu à de la rouerie; ce critérium d'humilité sur lequel le bon ermite se base, dans l'innocence de son cœur, comme s'il n'en eût pas connu d'autre, sent un peu l'esprit du monde, et ce n'est peutêtre pas là le seul exemple où une qualité chrétienne, séparée de son correctif, peut ressembler et opérer les résultats du défaut qui lui est opposé. Les vertus morales et spirituelles doivent être contre-balancées pour prévenir un renversement. Où a-t-on jamais entendu dire, si ce n'est à la cour des princes et dans les salons fashionables, que la paix et l'amour doivent être sacrifiés à l'intérêt de l'étiquette? Sans aucun doute, l'Eglise a son étiquette , ses convenances minutieuses et délicates, aussi bien que le monde ; mais quant à y attacher trop d'importanee, à y compter avec trop de sécurité, à se laisser absorber par elles, ou même à y penser plus qu'il ne convient, tout cela appartient au monde, et non à l'esprit de l'Eglise. L'apôtre de l'Angleterre pensait peu aux
grands résultats que pouvait avoir, pour le bien ou le mal, Y accomplissement ou la négligence d'un acte de politesse.
Le second synode se tint avec beaucoup plus de solennité que le premier. L'Eglise bretonne y était représentée d'une manière plus complète, et les actes de l'assemblée furent plus réguliers. L'archevêque était accompagné, comme la première fois, de saint Mellite et de saint Just, qui, probablement avaient, dès ce temps-là, été désignés pour occuper les sièges épiscopaux de Londres et de Rochester. Augustin y vint en habits pontificaux, revêtu des insignes de l'autorité métropolitaine dont il avait naguère été investi. Dans le camp breton, on dit qu'il n'y avait pas moins de sept évêqucs , quoiqu'on ne sache pas qu'il y eût plus de trois èvêchés occupés alors dans le pays de Galles : ceux de Saint-David , d'Ely (plus tard Saint-Asaph) et de Llandaff. S'il y avait à la conférence plus de trois évêques, les autres étaient certainement venus des comtés environnants, qui, à cette époque , pouvaient être compris dans la partie que nous appelons aujourd'hui le pays de Galles.
Les historiens décident qu'il n'y avait pas d'archevêque alors dans les Galles, Caërleon étant entré sous la juridiction de Llandaff, et le dernier archevêque de Menevie ayant em-
porté le pallium au delà du détroit, en se rendant dans la Bretagne française en 560. Au nombre des députés bretons présents au synode, se trouvait le vénérable Dinoth, abbé de Bancor. L'issue de la conférence fut en fait déterminée par le mode de réception que l'archevêque de Cantorbéry adopta envers les représentants de l'Eglise bretonne ; il les reçut assis.
Les historiens ont invoqué diverses raisons pour expliquer ce manque apparent de courtoisie. La principale, c'est qu'il parait, après tout, que saint Augustin se conformait à l'usage de l'Eglise. On cite, comme précèdent de ce genre, l'exemple de saint Cyrille au concile d'Ephèse. Des auteurs prétendent que lorsqu'un synode se tient d'une manière régulière sous la présidence d'un évêque in pontificalibus, il serait impossible, sans dérangement, de se lever à l'entrée de chacun de ses membres. Peut-être était-ce parce que saint Augustin était archevêque,* et que les délégués de l'Eglise anglaise n'étaient que de simples èvêques? On suppose encore que l'archevêque de Cantorbèry a pu avoir l'intention de maintenir son autorité comme représentant du Saint-Siège. Il est possible qu'étant occupé de matières plus graves que des questions d'étiquette, il se soit dispensé, par inadvertance, d'un acte convenable de considération. Il n'en est pas moins certain
que ce qui était , au pis aller , une négligence excusable , fut regardé comme une insulte grave. «Immédiatement, dit l'historien, les Bretons s' emportèrent , et, regardant ce manque d'égard comme un acte de fierté, ils se mirent à contredire tout ce qu'Augustin soutenait 1 . » Il faut reconnaître que les évêques bretons nuisirent à leur cause en prenant si vivement à cœur une affaire de si peu d'importance. Toute personne franche et sensée regardera la chose comme un enfantillage, qui tenait peut-être beaucoup aux usages de ce temps.
Le calme et la modération du grand archevêque firent ressortir à son avantage, par l'effet du contraste , l'esprit étroit avec lequel ses ouvertures furent accueillies.
« H est vrai, dit-il aux Bretons, que, sous plusieurs rapports , vos usages varient des nôtres et même de la pratique catholique. Cependant, si vous voulez vous rendre à mes injonctions 2 Sur trois points particuliers, nous supporterons avec patience vos autres dissidences avec la tradition de l'Eglise; ces trois points sont: 4° Que vous célébrerez la fête de Pâques à l'époque canonique; 2° que vous obvierez, conformément
1 Saint Bèdc, Wst. ceci, liv. n, c. 2.
2 Obtcmpcrarc.
à l'usage de la sainte Eglise , apostolique et romaine , à certains vices de forme dans la manière dont vous administrez le sacrement de baptême, qui nous fait naître à la divinité; 3° que vous vous joindrez à nous pour prêcher la parole de Dieu à la nation anglaise. »
Les Bretons, indignés, répondirent à cette requête si modérée : « Nous ne ferons aucune de ces trois choses , et, de plus, nous ne vous aurons pas pour archevêque. » Puis, se regardant les uns les autres , ils murmurèrent : « Puisqu'il ne se lève pas quand nous entrons, quelle chance avonsnous d'être respectés par lui si jamais nous reconnaissions son autorité sur nous? *
Il ne paraît pas certain que l'archevêque ait directement exigé l'obéissance des évêques bretons. Peut-être cependant ^que la sensibilité de leurs oreilles s'alarma du mot obtemperare , quoiqu'il n'exprimât rien qui ne fût bien loin d'une autorité universelle. On pense généralement que leurs appréhensions furent exagérées, et qu'ils étaient résolus de mettre fin à la controverse par cette manifestation d'indépendance, qui ressemble beaucoup à un manque de respect fort gratuit. Parce qu'ils ne voulaient pas avoir saint Augustin pour archevêque , ils semblent l'avoir traité comme s'il n'eût pas été revêtu de l'autorité épiscopale.
Un récit qui a été accueilli par quelques historiens , mais qui repose sur des preuves au moins fort douteuses , prétend que les èvêques bretons se sont conduits d'une manière plus convenable et plus respectueuse. Son auteur leur fait répondre par la bouche de Dinoth, leur organe : « Les Eglises bretonnes doivent au Pape de Rome et à tous les chrétiens la déférence et la charité d'une bonté fraternelle; mais nous ne pensons pas qu'il soit dû d'autre obéissance à celui qu'on appelle le Pape , et d'ailleurs, nous sommes sous la juridiction de l'éveque de Caërleon-sur-lc-Usk , qui, par la grâce de Dieu, est notre supérieur et directeur. »
Ce document nous frappe , comme trop précis pour l'époque à laquelle on l'attribue, et trop habilement calculé pour favoriser la controverse ; il respire plutôt la polémique anticatholique de nos jours, que la naïveté des temps primitifs, et il semble avoir été écrit après coup, dans l'intérêt des anciens Bretons, comme exprimant les vues de son auteur sur la probabilité historique des faits ; mais nous ne saurions y voir une pièce de nature à s'accréditer par sa propre évidence. Collier l'accepte, sur l'autorité de sir Henry Spelman, « qui donne la réponse de Dinoth en gallois, en anglais et en latin, et qui nous dit l'avoir reçue de M. Pierre Mostyn, un gentleman du pays de Galles. » Une objection
sérieuse à faire, dans tous les cas, contre ce document, c'est que la juridiction métropolitaine do l'Eglise des Galles avait été transférée de Caërleonsur-le-Usk à Menevie depuis le temps de Duhricius. Il a été répondu à cela que les droits du siège de Menevie n'ont jamais été reconnus d'une manière universelle dans l'Eglise bretonne, et que Caërleon possédait encore une sorte de droit traditionnel à la déférence des sièges suffragants. Il paraît en outre positif qu'au temps de saint Augustin , le siège métropolitain de Caërleon avait tout au plus une existence idéale, et il eut été étrange de venir opposer ses prétentions aux droits si apparents et si incontestables du siège de Cantorbéry. Enfin , nous croyons qu'il est prudent de nous en tenir simplement au témoignage de notre grand historien catholique.
Nous avons vu que les èvèques bretons avaient définitivement refusé d'acquiescer aux conditions de saint Augustin. Quelques historiens protestants semblent fort embarrassés de défendre les Bretons de Paccusation d'indifférence pour le bien-être religieux des Saxons. Leur résistance sur les points d'ordre et de coutume est souvent regardé comme peu digne de justification, quoique, en fait, si l'intensité de l'esprit schismatique peut être appréciée par l'insignifiance des raisons qui portent h romprel'unité, l'opposition desévêques bretons
sur les questions de cérémonie doit être regardée comme une marque particulièrement décisive de leur attachement aux principes d'indépendance.
Mais il est une circonstance qui fait naître une idée encore plus fâcheuse de l'Eglise bretonne : c'est le dédain que ses représentants manifestèrent au sujet de la mission qui leur était proposée dans l'intérêt spirituel des Saxons. La défense présentée en leur faveur par quelques écrivains est indigne d'hommes graves et sensés. Ils prétendent que saint Augustin avait perdu qualité pour plaider la cause des pauvres Saxons en présence des délégués bretons, parce qu'il n'avait pas exigé des Saxons, au nom et en vertu de l'autorité du Saint-Siège, qu'ils restituassent le territoire conquis à ses premiers possesseurs. Ce raisonnement renferme une inconséquence et une extravagance dont il serait impossible de donner un exemple plus remarquable.
S'il est une accusation portée plus souvent que d'autres contre la politique de Rome , c'est celle de se mêler des affaires internationales des peuples. Sa conduite sur ce point est souvent mise en opposition avec celle de l'Eglise apostolique. Et cependant la raison des quelques différences réelles que Ton peut trouver entre la conduite de l'Eglise primitive et celle de l'Eglise des siècles suivants, se trouve dans le changement de
circonstances, produit par une propagation plus étendue du christianisme et l'admission de toutes les nations dans le troupeau de Jésus-Christ. Mais jamais le Saint-Siège ne s'est écarté des maximes du christianisme apostolique, au point de recourir à un système d'intervention gratuite dans les arrangements nationaux des peuples, de manière à jeter la confusion dans les droits de propriété et à tenir tout le monde civilisé dans un état perpétuel de commotion. Cette ohjection étant ainsi détruite, on ne voit réellement pas qu'il y ait eu la moindre raison plausihle d'accepter avec tant de froideur l'offre si zélée et si charitable du grand archevêque 1 .
En présence de l'issue désastreuse de la conférence, quant aux intérêts de l'unité catholique, le grand archevêque se leva et partit; mais en quittant l'assemblée , il exprima ses sentiments dans une prédiction solennelle et frappante.
S'adressant aux prélats mécontents, d'une voix qui, suivant ses biographes, retentissait comme une inspiration céleste , il leur dit : « Si vous ne voulez point prêter l'oreille à mes prières,
i D'après IJssher, Tévôque de Llandaiï, qui représentait aussi Caërleon, se soumit à l'archevêque de Canlorbéry, et saint Oudocé, successeur de saint Thélian, alors évoque, fut consacré, à Canlorbéry, des mains de saint Augustin.
préparez-vous aux terreurs d'une dénonciation. Je vous convie à la paix, et vous vous préparez au combat ; attendez-vous donc à être traités en ennemis par ceux avec lesquels vous refusez de vous conduire en frères. Vous regrettez de faire entendre à vos voisins la parole de la vie éternelle , eh bien ! ils se vengeront en dégainant contre vous l'épée qui donne la mort temporelle. »
On a quelquefois appelé cette déclaration de notre grand apôtre une menace. Dans un certain sens, on pourrait sans doute appeler ainsi les prophéties et même toutes les dénonciations évangèliques que Ton trouve dans l'Ecriture sainte. Les psaumes de David et les épîtres des apôtres renferment plusieurs menaces de ce genre ; ainsi : « Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous pleurerez et vous vous désolerez. » C'est là, dans un sens, une menace terrible et solennelle. Toute prédiction de châtiment , toute exhortation pourrait aussi être appelée une menace, et recevoir ce nom de la part de personnes qui ont l'esprit étroit et faible. Des incrédules et des hérétiques ont osé parler de passages des saintes Ecritures comme exprimant des sentiments vindicatifs !
Si l'on considère comment de telles impiétés ont obtenu leur objet, et quel genre de résultats
son côté, ce qui restait de cette abominable (nefanda) bande. Il paraît qu'il fut tué dans cet engagement environ douze cents religieux venus pour prier, et que cinquante seulement échappèrent par la fuite. Quant à Brocmail , lui et sa troupe se sauvèrent dès le premier mouvement de l'ennemi; ils abandonnèrent ceux qu'ils devaient protéger , sans aucune défense , comme une proie livrée à l'épée des meurtriers. Ainsi s'accomplit le présage du saint évêque Augustin , quoiqu'il eût été lui-même longtemps auparavant appelé à la cour céleste, et ces traîtres (perfidi) envers l'Eglise expièrent par la mort temporelle le crime d'avoir méprisé des conseils qui auraient été si profitables à la santé éternelle de leurs âmes 4 . »
Nous avons à peine osé, en traduisant, prendre sur nous de reproduire toute la force de l'original, dans la crainte de froisser des préjugés , quoique nous ne fissions que rapporter les paroles d'un écrivain qui n'est rien moins qu'un célèbre historien catholique. Il est un grand nombre de personnes autour de nous qui ne peuvent pas supporter le langage dans lequel les catholiques parlent du péché de schisme. D'autres épousent
i Les expressions de l'original sont encore plus fortes : « Quod oblata sibi perpetuœ salutis comilia spreverunt. »
volontiers la cause de ces anciens chrétiens bretons , parce qu'ils voient en eux les champions d'un principe important, et qu'ils fournissent l'exemple d'un précédent favorable à leurs vues. L'objet de cette esquisse biographique n'étant pas de fomenter la division, mais d'inviter à la charité , nous ne nous prononçons pas autrement qu'en exposant impartialement les faits.
D'un autre côté, l'ancienne Eglise bretonne a été l'objet d'injustes reproches aussi bien que d'éloges non mérités. Parmi ces reproches se trouve celui qu'émet, il est vrai , sous forme de soupçon, l'historien Milner, d'une tendance au pélagianisme 1 ? Mais ce serait, en vérité, amoindrir l'œuvre du grand saint Germain, que de supposer que les restes de cette hérésie présomptueuse n'avaient pas été depuis longtemps extirpés du sol anglais, et le fait seul que les stipulations de saint Augustin portaient uniquement sur des irrégularités dans les cérémonies, doit être regardé comme un acquittement prononcé par le grand archevêque sur toutes les questions de doctrine.
1 L'auteur croit cependant devoir payer son tribut de reconnaissance et de respect à cet historien protestant, pour la franchise religieuse avec laquelle il cherche à rendre justico aux saints de l'Eglise, dans ce cas-ci comme dans plusieurs autres exemples.
La seule accusation de nature à soulever quelques doutes, serait celle qui regarde le baptême 5 et môme là-dessus nous craignons d'avoir supposé avec trop de précipitation que les irrégularités qui s'étaient introduites dans l'Eglise bretonne fussent de nature à affecter l'essence du sacrement 1 . Cressy pense que ces irrégularités consistaient plutôt dans quelque déviation des usages de l'Eglise catholique, en ce qui regarde les époques où l'on doit administrer ce sacrement et l'espace de temps nécessaire à l'instruction des catéchumènes.
Disons , en finissant , que la ville de Caërleon , mentionnée dans la citation de saint Bède, n'est pas Caërleon-sur-le-Usk , mais Chester. Quant à Bancor, le siège du grand monastère breton , un ami profondément versé dans la topographie du pays de Galles et des comtés environnants > nous écrit les lignes suivantes :
« Je n'ai aucun doute que la ville en question soit Bangor Monachorum, dans le canton de Maelor, portion détachée du Flintshire qui longe le Sbropshire. Bangor est une paroisse située à quatre milles de Wrexham , sur la grande route allant de cette localité à Whitchurch, tout près la
1 Voir plus haut, page 314.
rivière la Dee. On n'y trouve aucune (race de haute antiquité, et l'église a été presque entièrement reconstruite, n