‹ Histoire de Saint Augustin (apôtre des Anglais, archevêque de Cantorbery,) et du premier établissement du christianisme en AngleterreChapitre 7 sur 47 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Origine des nations barbares qui envahissent la Bretagne. — L'Église bretonne. — Fuite des chrétiens. — La primatic de Londres passe au siege de Cantorbéry. — Dégénération et douleurs de l'Église. — Les saints de l'Angleterre au vi* siècle. — Les desseins de la miséricorde divine se marquent dans les événements. — Prédisposition du caractère saxon a faire de dignes enfants de l'Église. —De l'an 448 à 586.

Le cours de notre récit exige que nous nous occupions des nations barbares que Dieu suscita pour punir les anciens Bretons , et devenir en temps opportun les instruments de sa grâce.

Les Saxons paraissent avoir été, dans l'origine, des Gètes 1 ou des Golhs qui passèrent de la Suède en Allemagne, sous la conduite d'Odin ou Woden, leur chef militaire, honoré plus tard parmi eux comme leur divinité tutélaire. Les Angles étaient probablement une tribu des Cimbres, et les Jutes,

1 Peuple de Thrace. (Note du traducteur.)

comme les Saxons, descendaient des Gètes, ainsi que leur nom parait l'indiquer.

Au deuxième siècle de Y ère chrétienne, ces tribus étaient obscures et insignifiantes, mais au commencement du quatrième, elles formaient une nation importante et populeuse. L'arrivée de quelques Francs sur les côtes de File des Bataves 1 les décida à tenter leur fortune sur les mers; ils avaient abordé plusieurs fois les rives de la Bretagne en face des Bretons, qui apprirent ainsi à connaître leur caractère hardi et entreprenant, et les invitèrent plus tard à les assister contre les Ecossais et les Pietés. La conséquence de cette imprudente invitation est bien connue; elle rappelle la vieille fable du cheval qui trouva un maître lorsqu'il croyait rencontrer un ami. Les malheureux Bretons découvrirent trop tard qu'ils avaient, sous le masque d'alliés, rempli leur pays d'ennemis. Après plusieurs années d'inutiles résistances, durant lesquelles les envahisseurs arrivaient dans le pays en nombre toujours croissant, les indigènes furent obligés de se rendre ou de fuir* La majeure partie devint esclave des vainqueurs ; quelques-uns émigrèrent sur les côtes amies de la Bretagne française , où s'était établie, depuis le quatrième siècle, une colonie bretonne ; d'autres se

1 La Hollande, autrefois Batavia. (Note du traducteur.)

retirèrent dans le pays de Cornwall ; tandis que le reste se réfugia, avec les principaux ecclésiastiques, derrière les montagnes du pays de Galles, qui formaient à cette époque la partie la plus religieuse de l'île. Les sympathies de ses populations et sa situation géographique en faisaient certainement l'asile le plus convenahle d'une église exilée.

Au moment où le sol de l'Angleterre fut enfin cédé aux vainqueurs, le siège de Londres était occupé par Thcon, et celui d'York par Tbadioc, Ces deux prélats se décidèrent à fuir avec leurs troupeaux. Après avoir soigneusement réuni les vases sacrés qu'ils purent sauver de la fureur des idolâtres, et les précieuses reliques des saints, ils partirent pour le pays de Galles en 586.

A leur arrivée, ils déposèrent respectueusement ces reliques sacrées dans des tombeaux creusés pour cet objet. Thèon fut le dernier archevêque de Londres, la primatie de l'Eglise nationale ayant été après lui transférée à Cantorbèry. Le successeur de Thadioc à l'archevêché d'York fut saint Paulin, un des compagnons de saint Augustin.

Nonobstant la misérable corruption du clergé et du peuple d'Angleterre, il est évident que les barbares y trouvèrent encore plus que le nom et l'ombre d'une Eglise contre qui diriger leur rage. Il suffit, pour s'en convaincre, de nommer les saints originaires d'Angleterre ou y habitant, qui furent

F ornement de l'Eglise du sixième siècle. Parmi eux, nous trouvons (outre ceux qui appartiennent proprement au pays de Galles) saint Winwaloc, saint Petroc, saint Hèlier, les deux premiers, respectivement abbès dans la Bretagne française et le Cornwall, et le dernier martyr à Jersey. Et même, à la fin du sixième siècle, la Bretagne française donnait une éclatante preuve de la puissance de la croix dans saint Gudwall ou Gurwall, qui, avant son émigration , avait été supérieur d'une maison religieuse de grande réputation dans le Devonshire. Il est clair, d'après les récits de saint Bède, que l'Angleterre fut inondée du sang des martyrs pendant la marche victorieuse des armes saxonnes \ « Les prêtres, dit-il, étaient partout massacrés au pied des autels. Au mépris de tout respect pour les dignitaires de l'Eglise, les évêques et leurs troupeaux étaient pourchassés par le fer et le feu, sans qu'il se trouvât quelqu'un pour ensevelir leurs cadavres morcelés*. »

Saint Bède semble faire allusion aux paroles du psalmiste : Deus, venerunt gentes in hœreditatem tuam polluerunt templum sanclum tuum...

Posuerunt morticina servorum luorum, escas volalilibus cœli , carnes sanctorum tuorum

* Voir la page 3.

* Saint Bède, 1. 1, c 15.

bestiis terrœ. Effuderunt sanguinem eorum , tanquam aquam in circuitu Jérusalem; et non erat qui sepeliret. Facti sumus opprobrium vicinis nostris , subsannatio et illusio his qui in circuitu nostro sunt*.

Et cependant , s'il y eut jamais un exemple où les calamités d'une nation parurent un juste jugement contre le crime , et où le châtiment du Tout-Puissant, quoique terrible, ait çté visiblement empreint de miséricorde, c'est certainement celui de la conquête de l'Angleterre par les Saxons. Les deux saints historiens qui ont décrit l'invasion la représentent comme une justice 2 . Nous qui sommes venus longtemps après, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître la main de la bonté divine dans l'événement qui renversa un temple, afin d'en élever à sa place un autre plus beau et plus glorieux.

Avant l'invasion saxonne, l'Angleterre fut plus célèbre comme foyer de doctrines nouvelles et étranges 3 que comme Y Ile des Saints. Du moins, les saints noms qui se sont plus profondément gravés dans la mémoire, et que

* Ps. Lxxvnr, 1-4.

2 Saint Gildos, $ 24; saint Bède, 1. i, c. 14.

3 « Omnis se lues hœrescos cujusque, insulœ, novi semper aliquid audire gaudenti, et nibil certi ûrmiter obtinenti, infudit. » Saint Bédé, 1. r, c. 8.

l'on entend plus souvent répéter par la postérité : les rois vierges et les grands archevêques, qui sont la gloire spéciale de l'Angleterre, n'appartiennent pas à l'Eglise bretonne, mais à l'Eglise anglaise proprement dite. Ne semblerait-il pas > dans les conseils de la divine Providence, que le renouvellement de population dont l'invasion saxonne a été suivie, ait eu quelque rapport mystérieux avec les destinées de l'Eglise d'Angleterre? Lesmatèriaux de la vieille maison furent laissés de côté comme impropres à une construction nouvelle , et une carrière neuve fut ouverte, d'où l'on tira des pierres d'un aspect grossier, mais en réalité plus propres à l'usage que le maître en voulait faire. En disant cela, nous ne prétendons pas mettre en question la vertu toute-puissante de transformation qui appartient à la grâce divine ; nous voulons dire seulement que son opération laisse intactes les distinctions de caractère national et individuel, manifestant, si l'on peut parler ainsi, une harmonie plus parfaite au milieu des combinaisons d'éléments divers de douceur et de puissance. Dans les traits distinctifs du caractère saxon, tels qu'un témoin impartial , l'historien Tacite, nous les a tracés, l'œil chrétien peut découvrir le germe des fécondes espérances que réalisa plus tard chez ce peuple la puissance de l'Eglise chrétienne.

Il serait à la fois intéressant et instructif de faire ressortir des audacieuses bravades de ces féroces tribus guerrières, leur prédisposition à l'esprit de martyr, et leur sentiment de respect pour les choses sacrées, de la manière dont ils redoutaient les souillures dans les cérémonies \ On pourrait ainsi découvrir leur aptitude aux impressions profondes de crainte et de mystère, dans l'estime superstitieuse dont ils entouraient la femme * et surtout les grâces charmantes de la sainteté virginale et de la chasteté dans le mariage. Cette dernière vertu n'a brillé nulle part d'un plus vif éclat que sur le sol britannique, par les honneurs rendus h la continence, et par la haute idée (si remarquable chez des païens) des obligations du lien conjugal 3 .

Et encore, au fond des vices mêmes qui prévalaient dans les tribus allemandes, on pouvait apercevoir les éléments d'un caractère que l'Eglise

* « Scutum reliquisse, prœcipuum flagilium , ncc aut sacris adcsse, aul consilium inirc, ignominioso Tas. » Tac, de Mor. Gertn.y vx.

* « inesse quinetiam feminis sanclum aliquid et providum pu tant , » etc. 76., vnr.

3 « Scvera illic matrimonia ; soli barbarorum singulis uxoribus contenu sunl... Ne se routier citra virtulum cogitaliones, extraque bcllorum casus pulct, ipsis incipientis ma tri mon îi auspiciis admonetur, venirc se laborum pcriculorumquc sociam, m etc. 76., xrx.

catholique, avec ses ardentes dévotions, ses entreprises chevaleresques , ses cérémonies magnifiques, ses solennités merveilleuses et saisissantes, a reçu de Dieu la mission particulière de redresser, de perfectionner et de sanctifier. Ces vices nationaux tenaient plus à un besoin d'émotion 1 qu'au désir de jouissances sensuelles.

Telles sont, d'après une plume païenne, les marques distinctives du caractère à qui la grâce divine devait donner plus tard ces formes variées, mais si nobles et si belles, de sainteté, pour lesquelles l'Eglise d'Angleterre fut jadis proverbiale parmi les nations chrétiennes.

Parlons maintenant des instruments auxquels fut confié l'honneur de commencer ce divin ouvrage.

1 « Cibi simplices; agreslia poma, recens fera, aut lacconcrelum ; sine apparalu, sine blandimentis, expellunl fa m cm ; adversus sitim non eadcni temperanlia. » Tac, de Mot. Germ., xxiv. Mais leur vice principal était le jeu. cxxiv.

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