CHAPITRE IV
De 359 à 520. — L'hérésie pélagienne commence h se répandre ca 425. — Les évoques bretons sollicitent le secours des évéques de la France. — Saint Germain , évéque d'Auxcrre, et saint Loup, évéque de Troyes, partent pour la Bretaguc avec la sanction du souverain pontife. — Incidents de leur voyage. — Leur arrivée et le succès de leur prédication. — Conférence de Verulam. — Défaite des hérétiques. — Miracles de saint Germain. — Les deux évéques se rendent a la tombe de saint Alban. — Les Bretons implorent le secours des deux prélats contre les Saxons. — * Saint Germain et saint Loup se rendent au camp militaire et y opèrent de nombreuses conversions. — Saint Germain se met a la tête des troupes et remporte une éclatante victoire sans faire verser une seule goutte de sang. — Retour des deux évéques en France. — En 440, saint Germain, âgé de soixante-dix ans, va de nouveau combattre l'hérésie en Bretagne. — Il est accompagné de Sévère, archevêque de Trêves. — Succès de leur mission. — Usages de l'Église bretonne au cinquième siècle.
L'invasion de l'hérésie pélagienne porta un coup terrible à l'Eglise d'Angleterre. Quelques historiens ont conclu des paroles de saint Bède, que Pèlage lui-même, après sa condamnation à Rome, revint en Angleterre, d'où il était origî-
naire, et qu'il empoisonna l'Église de ses funestes doctrines. Il parait cependant que l'auteur immédiat de leur propagation ne fut pas Pèlage, mais Agricola, fils de l'évêque Séverin qui avait embrassé l'hérésie.
Cet Agricola arriva de la Gaule en Angleterre vers l'an 425, et, secondé de plusieurs autres personnes % il entreprit son œuvre de corruption. Cette tentative eut, à ce qu'il parait, un grand succès dans plusieurs parties de l'île, et les évêques bretons résolurent d'exposer leurs chagrins à leurs frères des Gaules, en vue de solliciter leur secours.
Les besoins spirituels de la Bretagne attiraient , à cette époque , l'attention du pape saint Célestin, qui, peu auparavant, avait envoyé saint Patrice et saint Pallade efi Irlande et dans les parties septentrionales de la Bretagne.
En apprenant par Pallade les dangers que les progrès du pèlagianisme faisaient courir aux provinces méridionales de l'île, le saint pontife ne se montra pas moins empressé d'arrêter le développement du levain hérétique, qu'il l'avait été d'arracher les habitants païens de l'Angleterre à l'idolâtrie et àses superstitions. On croit, sur l'au-
4 Saint Bèdc, 1. 1, c. 17.
2 Voir Slillingfleet, Orig. Brit., c. 4.
toritê d'un historien contemporain, que saint Céleslin consulta les évêques des Gaules sur l'état de l'Église bretonne, et qu'il sanctionna le choix de saint Germain, èvêque d'Auxerre, envoyé à son secours Saint Germain fut unanimement élu pour cette mission importante, dans un concile convoqué en France après la réception des lettres des èvêques bretons , et il ne tarda pas à partir, accompagné de saint Loup, èvêque de Troyes f .
Ces deux saints prélats s'embarquèrent dans la saison d'hiver, et ils furent surpris en mer par une violente tempête, soulevée, dit un historien religieux, par la malice des mauvais esprits, afin d'entraver les poursuitesdes pieux missionnaires. Tous les efforts pour sauver le navire parurent vains; il ne restait plus d'autre ressource que la prière. Il paratt qu'au moment du plus grand danger saint Germain était endormi. Quand chacun eut pris son parti, en voyant que rien ne pouvait être sauvé, saint Loup et l'équipage s'adressèrent au vieil èvêque, en sollicitant son intercession. Saint Germain se leva, trempa ses mains dans l'eau bé-
1 « Agricola Pclagiamis , Scvcriani episcopi Pelagiani filius, Ecclesias Britanniœ dogmatis sui insinuationc corrupit. Sed ad actionem Palladii diaconi papa Cœlestinus Gcrmanum Antissio-
dorensem episcopum vice sua mittit, et disturbatis hœrclicisj Jirilannos ad catholicam fidem redigit. » Prospor, Chronicon.
2 Saint r.èdc, l. i, c. 47.
nite *, et fit une aspersion sur les vagues au nom de l'adorable Trinité, invitant toutes les personnes du bord à s'unir à lui. A l'instant même chacun tomba à genoux, et une prière s'éleva au ciel d'une voix unanime. Les nuages se dissipèrent aussitôt, et la mer devint calme ; un vent propice favorisa le voyage , et peu après le navire entrait sain et sauf dans un port breton.
Une foule considérable se porta au-devant des èvêques à leur débarquement, et l'île entière fut bientôt remplie du bruit de leurs prédications, de leurs miracles et de leur sainteté. Il était d'usage, à cette époque de l'Eglise, dans des circonstances urgentes (telles, par exemple, que la propagation de l'idolâtrie et de l'hérésie), de proclamer la vérité divine non-seulement dans les églises , mais au milieu des champs et sur les grandes routes. Cet usage n'offre rien d'irrégulier , si ce n'est d'être adopté (ainsi que cela se pratique généralement dans les pays protestants) sans nécessité , sans autorité, et souvent contre l'autorité même.
Dans le cas dont nous parlons ici, la nécessité était urgente , et comme les prédicateurs étaient des évêques agissant avec la sanction du pape, il était impossible de les accuser d'insubordination. En tant que le succès peut être regardé comme le
* Un" dit dans Vhuile. Constantius, S 40.
critérium d'une bonne prédication, celui obtenu par saint Germain et saint Loup fut de premier ordre , car partout leur parole raffermit les catholiques dans leur croyance, et arracha des sentiers de Terreur ceux qui y étaient égarés. Le peuple regarda ces étrangers extraordinaires comme des apôtres, tant le témoignage qu'ils rendaient à Dieu était glorieux, tant leurs manières étaient gracieuses, et l'autorité avec laquelle ils parlaient convaincante. Leur science donnait du poids à ce qu'ils disaient, et leur sainteté y ajoutait la persuasion ; à tel point que la Bretagne fut amenée avec une incroyable rapidité à la doctrine qu'ils prêchaient.
Par suite , les ennemis hérétiques de la grâce divine paraissaient tourmentés de voir arriver leurs derniers jours. Ils s'éloignèrent d'abord des regards du public pour pleurer en secret la perte de leur influence et l'abandon où les laissaient leurs partisans; puis tout à coup, poussés par le désespoir, ils résolurent d'inviter les catholiques à une discussion publique. Le lieu du rendez-vous fut Verulam , où peu auparavant saint Alban avait gagné la couronne du martyre, et qui fut plus tard appelé de son nom. Ce lieu sacré allait devenir la scène d'une nouvelle victoire, dans laquelle les ennemis de la croix de J.-C. devaient être vaincus, non silencieusement par la patience, mais
ouvertement et publiquement comme par la voix du ciel. Quand le moment de la réunion fut arrivé, on vit les hérétiques s'avancer accompagnés d'une nombreuse suite de personnes richement vêtues ( leur succès avait été principalement parmi les grands). Ils désiraient évidemment faire un somptueux étalage; ils sentaient que leur popularité était allée en déclinant depuis le moment où saint Loup et saint Germain avaient mis le pied en Angleterre ; ils cherchaient à rallier toutes leurs forces, et à se montrer sous leur plus belle apparence, afin de prouver au public qu'ils n'étaient pas découragés. Les hérétiques ne paraissaient pas être arrivés tout d'abord à cette détermination; mais ils se décidèrent enOn à adopter le parti le plus éclatant, quoique aussi le plus aventureux.
Une foule immense était assemblée au lieu du rendez-vous. Il y avait là un grand nombre de femmes, d'enfants et d'hommes, qui tous se considéraient non-seulement comme parties intéressées dans le dènoûment de la conférence , mais comme étant en quelque sorte les arbitres du procès. Il y eut, ainsi qu'on peut le supposer, une différence bien marquée dans l'esprit que les deux partis apportèrent dans la lutte, et celte différence était indiquée par l'apparence qu'ils présentaient aux yeux.
Saint Bède observe qu'autant la foi divine est
éloignée de la présomption humaine, et la piété solide de l'ostentation hautaine et bruyante, autant les partisans de Pelage différaient des disciples de Jésus-Christ.
Ce dut être , en vérité , un spectacle bien remarquable, et, dans l'état avancé où se trouve chez nous l'art chrétien, serait-ce trop d'espérer que la conférence de Verulam pourra être choisie un jour comme sujet d'un grand tableau d'histoire ecclésiastique nationale? Le lecteur aura peut-être déjà établi la comparaison ou le contraste entre le tableau que nous essayons d'offrir à ses regards , et la scène à laquelle le prophète Elie prend une si grande part. Ce n'était pas ici , comme alors, une question entre Dieu et Baal , mais pourrait-on dire avec certitude que ce n'était pas une lutte entre le Christ et l'Antéchrist? Car une personne religieuse n'oserait guère nier que le pelagianisme ne fût au moins une forme palpable de la puissance qui s'élève contre Dieu. Mais continuons. Les pélagiens, d'un commun accord, parlèrent les premiers, et il fut bientôt évident qu'ils avaient fort peu de chose à dire en défense de leurs principes. Pourtant ils se justifièrent longuement, jusqu'à fatiguer l'assemblée par la pompe de leur débit et le vide de leurs paroles. L'Ecriture fut leur unique étendard; on ne pouvait soutenir avec moins de chances de succès la thèse que l'homme tombé
peut trouver en lui la source du bien. Ils se turent enfin, et les évêques se levèrent l'un après l'autre pour répliquer.
Les ressources d'èlocution de saint Germain surprirent ses antagonistes aussi bien que son auditoire. Il avait étudié à Borne l'éloquence et le droit civil , et dans sa jeunesse il avait plaidé dans les cours de justice.
Les preuves de la doctrine catholique qu'il tira de l'Ecriture sainte furent accablantes; sa science et sa vaste érudition lui permirent de les fortifier d'arguments d'une sagesse vraiment divine, et il les justifia ensuite par le témoignage des autorités ecclésiastiques. Les orateurs catholiques n hésitèrent pas d'avancer des assertions qui, en allant droit au but , blessaient profondément leurs adversaires 1 , tant la puissance de leur cause était grande, tant les témoignages qui militaient en faveur des preuves qu'ils avançaient étaient nombreux.
Les hérétiques furent battus de la manière la plus complète. Le peuple en exprima sa joie par de vives acclamations , et il ne fallut rien moins que la présence des vénérables évêques, la sainteté du lieu et la solennité des circonstances, pour l'empêcher de porter des mains violentes sur les vaincus.
1 Assertione$ molettissimas. Saint Bède, I. î, c. M.
À la fin de la conférence, un tribun se présenta avec sa femme devant les deux évêques, sollicitant leurs prières en faveur d'une petite fille aveugle, qui était âgée de dix ans.
Les évêques, dans le but de convaincre leurs antagonistes de leur propre aveu , engagèrent le tribun à s'adresser aux pèlagiens; mais ceux-ci, abattus et découragés, lui conseillèrent de recourir à l'intervention des évêques.
Les prélats ne les laissèrent pas solliciter plus longtemps; ils firent ensemble une courte prière, et saint Germain invoqua solennellement la sainte Trinité. Il prit en même temps un petit reliquaire qu'il portait sur lui, l'appliqua, en présence de la foule, sur les yeux de la jeune fille, qui recouvra immédiatement la vue.
Nous trouvons dans l'Ancien Testament un miracle encore plus surprenant, opéré par le contact des reliques d'un saint. D'ailleurs, qui oserait nier que la réfutation de Pèlage ne fût une cause suffisante pour assurer l'intervention spéciale delà puissance divine? A ce sujet, la conduite la plus sûre et la plus religieuse à suivre, c'est de laisser à Dieu le soin de déterminer les circonstances qui demandent son intervention surnaturelle. Dans l'exemple actuel, le miracle paraît avoir complètement rempli son but(si l'onpeuts' exprimer ainsi enparlantd'un si saint événement). On le considéra, au moins
dans le moment, comme un argument plus concluant de la question débattue entre les catholiques et les hérétiques, que le résultat même de la discussion qui l'avait précédé. Après cet événement, continue le saint historien, toute sympathie pour le pélagianisme s'éteignit dans les cœurs, et la doctrine des évêques fut adoptée avec empressement et d'une manière universelle.
Avant de quitter les environs de Verulam, les prélats allèrent visiter la tombe de saint Alban. Dès qu'ils y furent arrivés, saint Germain adressa au ciel une courte prière; il demanda ensuite aux assistants d* ouvrir la tombe, et il y déposa les précieuses reliques des apôtres et des martyrs qu'il portait avec lui, regardant comme une chose convenable, suivant l'historien, que les os des saints des diverses parties du monde , arrivés aux cieux par les mêmes mérites , reposent dans un sanctuaire commun. Après avoir disposé convenablement ces inestimables trésors , saint Germain recueillit quelques débris de terre portant les traces du sang de saint Alban ; il les emporta à Auxerre, où il bâtit une église en l'honneur du saint, et y déposa ses reliques près de l'autel.
Nous avons donné à l'histoire de saint Germain plus de développements que ne semblait le demander cette esquisse , et cependant la prodigieuse réforme opérée en Angleterre par l'intercession
et sous la direction de ce grand prélat , est un incident de T histoire ecclésiastique de ce pays beaucoup trop important pour qu'on pût passer dessus légèrement. Il était difficile d'en donner une idée exacte sans s'arrêter un peu longuement à l'histoire personnelle du Saint qui en fut le héros*
Ayant de quitter l'Angleterre, saint Germain fut appelé à prendre part à tous les événements qui s'y passèrent postérieurement à la conférence de Verulam.
Quelques années avant l'arrivée de Hengist et d'Horsa, en 449, les Saxons, habitant les côtes situées entre le Danemark et le Rhin, avaient coutume de faire des descentes sur notre île, et tandis que les deux évêques des Gaules se trouvaient en Bretagne, les Saxons se joignirent aux Pietés, qui habitaient nos provinces septentrionales, pour attaquer les provinces du midi. La renommée des saints évêques était déjà si grande parmi les Bretons, qu'on implora de suite leur protection contre le nouvel ennemi. Ils se rendirent en conséquence sur le théâtre de l'action, où leur présence inspira une telle confiance, qu'elle produisit l'effet d'un puissant renforcement de troupes qui serait arrivé d'une manière inattendue. Les saints s'occupèrent, durant leur séjour au camp, à convertir ceux des soldats qui étaient encore idolâtres, et à réformer la vie et les manières
de ceux qui professaient la foi chrétienne. C'était l'époque du carême, et il fut adressé aux saints èvêques un nombre considérable de demandes pour recevoir le sacrement de baptême à la fête de Pâques. Les soldats , aidés des deux èvêques , improvisèrent dans le camp une chapelle formée de branches vertes qu'ils entrelacèrent; c'est dans ce sanctuaire que les catéchumènes furent reçus, et qu'on célébra avec une grande dévotion la solennité de Pâques.
L'armée marcha au combat fraîchement régénérée par les eaux du baptême, forte d'une puissance cachée, quoiqu'en apparence faible en nombre et en ressources. Nous avons déjà vu comment la première éducation de saint Germain l'avait favorisé dans une circonstance antérieure; nous le retrouvons encore tournant à profit l'expérience d'autres temps. Dans sa jeunesse, il avait rempli, sous l'empereur Honorius, la charge de duc commandant en chef de sa province ; saint Germain était encore dans la fleur de la jeunesse quand les circonstances le firent entrer dans cette carrière. Sur la nouvelle que les armées réunies des Pietés et des Saxons approchaient, il prit la résolution de se placer à la tête des forces bretonnes. Ayant conduit les troupes dans un défilé étroit, il donna aux soldats l'ordre de répéter après lui, tous ensemble et à haute voix,
le mot dont il allait donner le signal. A mesure que les Saxons approchaient, pleins de confiance et sûrs de la victoire, les saints évêques prononcèrent trois fois le mot Alléluia, qui fut immédiatement répété par l'armée entière , et chanté en chœurs universels. Le bruit en retentit aussitôt et fut renvoyé par l'écho des montagnes avec une telle force, que les rochers et les cieux eux-mêmes semblèrent en être ébranlés. Les barbares, supposant qu'un cri si bruyant ne pouvait venir que d'une immense réunion d'hommes, mirent bas les armes, et prirent la fuite dans toutes les directions. Plusieurs se noyèrent en essayant de traverser une rivière qui interceptait leur retraite. Les Anglais demeurèrent spectateurs tranquilles de cette scène étrange ; maîtres du terrain abandonné sans combat, et ayant remporté une victoire sans effusion de sang. Les évêques se réjouirent surtout de ce que les nouveaux convertis avaient pu sauver leur pays, sans même exposer la douceur et la charité qui convient à des chrétiens ; tous paraissaient sentir que la foi et la prière sont les armes les plus utiles ; que les saints et les anges sont les plus puissants des alliés.
On dit que la scène de ce mémorable événement était remarquable par la beauté pittoresque de sa situation, voisine de Mold dans le Flint-
shire; on l'appelle encore le Champ de bataille des Allemands. Les saints évêques , après avoir ainsi délivré l'Angleterre du double fléau de la guerre et de l'hérésie, retournèrent chez eux accompagnés, dit l'historien, des bénédictions de saint Alban. Après un heureux voyage (circonstance qui, dans ces tempsreligieux, et surtout en l'absence de l'art nautique, était toujours regardée comme une preuve particulière de la faveur divine), ils furent rendus aux désirs impatients et aux ardentes prières de leurs troupeaux. Quelques années plus tard , probablement en 446 ou 447, des symptômes de l'erreur pèlagienne commencèrent de nouveau à se manifester, et le clergé breton décida unanimement de recourir encore à l'intervention puissante de saint Germain. Quoique le zélé prélat eût alors près de soixante-dix ans, il acquiesça sans hésiter à cette prière, et choisit, pour le seconder, Sévère, archevêque de Trêves, prélat d'une grande sainteté et disciple de saint Loup, son premier compagnon. Saint Germain reparut pour la seconde fois sur les côtes de l'Angleterre. A peine eut-il mis pied à terre, qu'il reçut la visite d'Elafius, personnage notable de l'île, qui amenait avec lui son fils h la fleur de l'âge, mais frappé d'une grave maladie; cet enfant avait les nerfs d'une jambe paralysés et les chairs desséchées jje manière à ne
pouvoir pas mettre le pied à terre. Saint Germain le fit asseoir, et, en appliquant la main sur la jambe malade , il le guérit instantanément. Ce miracle, comme celui opéré à son premier voy âge, produisit soudainement une immense sensation, et disposa tous les assistants en faveur de F évêque. Saint Germain et son compagnon eurent la consolation de trouver que le corps de l'Église britannique était encore ferme dans la foi. L'erreur avait fait comparativement peu de progrès. Par de sages conseils adressés aux chancelants, et des mesures énergiques prises contre les auteurs du mal, qui d'une voix unanime furent bannis de l'île, l'hèré sie fut de nouveau extirpée. Comme sécurité contre sa renaissance, saint Germain établit des écoles en divers endroits, et deux surtout dans les Galles méridionales, qu'il confia aux soins de saint IItule et de saint Dubrice. Au nombre des disciples du premier étaient saint Gildas l'historien , sain t Mal o, et saint Daniel, qui fut plus tard évêque de Bangor. La célèbre école de Bencor , dans le Flintshire , dont il sera parlé dans la suite , était aussi un des fruits du zèle de saint Germain. C'est avec raison que ce pieux évêque a été quelquefois regardé comme le second apôtre de l'Angleterre.
On sera peut-être curieux d'avoir quelques détails sur l'Eglise anglaise du temps de saint Germain, et il est peut-être important de montrer
la grande antiquité de certaines coutumes ecclésiastiques, dont l'origine est souvent reportée à une époque postérieure.
Un des signes caractéristiques de l'Eglise anglaise, au cinquième siècle, était l'honneur insigne que l'on professait pour les sanctuaires et les cérémonies de la religion. Chaque fois que les fidèles rencontraient un prêtre , ils s'inclinaient devant lui en demandant sa bénédiction. Les églises et les objets du culte divin , tels que cloches, missels et vêtements, excitaient des marques de respect* Nous avons eu occasion de signaler plus d'un exemple frappant delà dévotion qu'inspiraient les reliques des saints. La croix était aussi un objet de vénération particulière. L'administration de la confirmation était toujours accompagnée de l'usage du saint chrême. On faisait en commun des pénitences , et celle de toutes la plus populaire et la plus approuvée, était le pèlerinage de Rome.
À ces grands traits ordinaires et familiers à l'Église catholique, s'enjoignaient quelques-uns qui avaient un caractère plus ou moins national. Ainsi , on rapporte que personne ne mangeait d'un pain sans en réserver un morceau pour les pauvres. En vue de tout faire à la gloire de Dieu , il était d'usage de s'asseoir toujours trois personnes ensemble pour prendre les
repas, en commémoration de la sainte Trinité. Les pénitences, et spécialement les pèlerinages h Rome, étaient accompagnés de l'offrande de dîmes, dont les deux tiers étaient donnés à l'église où le pénitent avait été baptisé, et le restant à l'évêque du diocèse.
Après le second retour de saint Germain en France, les Anglais continuèrent à souffrir des incursions de leurs voisins du nord, les Écossais et les Pietés, jusqu'à ce que, menacés d'être complètement subjugués, ils envoyassent inviter les Saxons à venir à leur secours.
Rien n'est plus affligeant que le tableau tracé par l'historien saint Gildas, qui était Anglais, de l'état moral de ses compatriotes à cette époque. La paix et l'abondance dont fut suivie la famine qui avait désolé le pays durant la lutte contre les Pietés elles Écossais, engendrèrent la plus affreuse sensualité et une entière corruption des principes. Le caractère national fut menacé d'une démoralisation complète. « Ce qu'il y avait de pire, dit « l'historien, après avoir énumèrè ces malheurs, « c'était de trouver dans les cœurs la haine de la « vérité et de ses défenseurs, l'amour du menu songe et de ses fauteurs, la préférence du mal au u bien ; de voir rendre hommage au vice à la place
* de la vertu ; de voir rechercher les ténèbres au
* lieu de la clarté , et accepter Satan comme ange
a de lumière. Les rois étaient oints 1 sans aucune * allusion à la Divinité , mais seulement à cause i de leur cruauté. Ils étaient bientôt après mis à g mort par ceux mêmes qui les avaient élevés et qui « désiraient les remplacer par un tyran plus cruel « encore. Si quelqu'un d'eux se trouvait être par t hasard d'inclination plus douce que les autres, ou « avait plu s d'égards pour la vérité, onleregardait a comme l'ennemi de son pays, et il devenait un « objet de haine universelle. Les choses agréables « ou désagréables à Dieu étaient également esti- « mées, ou plutôt on attachait aux dernières une ir plus haute valeur. Bref, l'avertissement donné « autrefois par le Prophète à l'ancien peuple de « Dieu aurait bien pu s'adresser à ce pays : Mes « enfants , vous avez oublié la loi de Dieu et
« excité la colère du saint roi d'Israël
« Toute la tête est malade, et le cœur est dé- « [aillant, etc. 2 . »
Cette corruption générale des mœurs ne se bornait pas aux laïques : « le troupeau du Seigneur et « les pasteurs qui auraient dû servir d'exem- « pie au peuple, étaient plongés dans le désordre u et déchirés par des animosités réciproques. » Détournant les yeux de ce déplorable tableau, que
t Ceci montre la grande antiquité de cette pratique en Bretagne.
2 Isa., r, 3, 5 ; saint Gildas, de Excid. Brit., S 21 .
l'historien pousse plus loin encore, il est consolant de consulter les martyrologes de l'époque, car ils prouvent qu'il y avait encore des flambeaux brillant au milieu de ces ténèbres. Le siècle qui suit le dernier départ de saint Germain a produit les grands noms de saint Daniel, saint David, saint Dubrice, saint Theliau, saint Paterne , dans les Galles ; saint Kentigern dans le nord de l'Angleterre ; sainte Ursule et ses compagnes , originaires de Bretagne , et martyres dans l' Armorique ; sainte Sophie martyre , sainte Keyna vierge, saint Gundle ermite, son fils saint Gadoc, saint Tathai, saint Dogmael, saint Gildas Albanius, et plusieurs autres. Les cinquième et sixième siècles peuvent être regardés comme l'âge d'or de notre Église, qui était à la fois la mère de tant de saints et la protectrice de la foi contre Terreur. Au commencement du sixième siècle, l'hérésie pélagienne fit une nouvelle irruption. Un synode fut alors convoqué à Brèfi dans le Cardiganshire, sous la présidence de saint David. L'assemblée prononça des décrets orthodoxes dont le texte a été entièrement perdu avec les autres documents de l'époque. Ce synode eut lieu vers Tan 519 de Notre-Seigneur.
Au nombre des incidents soulevés à cette période intéressante de l'histoire ecclésiastique, se trouve la question relative à la consécration de
saint Kentigern. Son souvenir a survécu à la perte des documents , et presque aussi à celle des traditions. On viola, sous plusieurs rapports, dans les cérémonies du sacre, les lois canoniques. D'abord le nouvel èvêque n'avait pas atteint l'âge exigé, car il n'avait alors que vingt-cinq ans; ensuite il avait été consacré par un seul évêque, et enfin le consentement du métropolitain n'avait pas été demandé. Ces déviations de la pratique établie dans les églises occidentales , ont amené les uns à penser que la primitive Eglise de Bretagne avait reçu sa discipline et ses doctrines non de Rome, mais de l'Orient. Cette opinion se trouve d'abord en contradiction avec les faits que nous avons analysés ; puis elle n'acquiert pas un grand poids du fait de la consécration de saint Kentigern. Les irrégularités de sa consécration étaient certainement aussi peu en harmonie avec la pratique et les règles de l'Orient qu'avec celles de l'Occident. On ne saurait les attribuer à des précédents; mais on peut penser qu'elles eurent lieu contrairement à tout usage , et qu'elles furent la conséquence de l'état de bouleversement où se trouvait l'Angleterre, état qui empêchait la libre communication entre les diverses parties de l'Église nationale. De là, h ce qu'il paraîtrait, l'impossibilité d'obtenir en temps opportun, soit le consentement du métropolitain, soit le concours d'autres èvê-
ques. On dit que les détails de la consécration de saint Kentigern furent soumis plus tard à saint Grégoire le Grand , qui dispensa, vu les circonstances, des formes canoniques. Vers le même temps, il semble s'être glissé dans l'Eglise anglaise une pratique particulière relative à la manière d'observer la fête de Pâques. Il ne parait pas cependant que l'on ait jamais commis la faute de célébrer cette fête, selon l'usage d'Orient , même un jour de la semaine ; mais seulement on ne tenait pas, comme dans le reste de l'Occident, à éviter le 14 du mois, alors même qu'il se trouvait un jour de dimanche. Déjà, à Arles, où trois èvêques bretons étaient présents, et onze années plus tard, à Nicée, où l'on pense que l'Eglise anglaise fut aussi représentée, les catholiques, par opposition à l'usage des quartodécimans , avaient formellement sanctionné la pratique occidentale , et l'Eglise anglaise s'était engagée à la suivre. Il paraîtrait, par une lettre de l'empereur Constantin, écrite l'année même du concile de Nicée, que l'engagement avait été fidèlement rempli *. Toute la question, observe M. Alb. Butler, n'offre quelque intérêt que comme fait historique. Deux raisons cependant nous engageaient à en faire mention dans cette esquisse : la première, c'est la lumière
1 Eusèbe, dans la Vie de Constantin, nr, 1 9.
que cet incident, joint à l'ordination de saint Kentigern , semble jeter sur la situation de l'Eglise anglaise de cette époque; la seconde, F importance du sujet dans la controverse qui eut lieu plus tard entre saint Augustin de Caritorbèry et les évêques bretons. Les Écossais et les Bretons s'accordèrent en On, en 664, par l'intervention de saint Wilfred, à accepter l'usage catholique de célébrer la Pâques i .
4 Vie des saints de Butler. \% Oct.