‹ Histoire de Saint Augustin (apôtre des Anglais, archevêque de Cantorbery,) et du premier établissement du christianisme en AngleterreChapitre 9 sur 47 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Grégoire invite le Pape a envoyer des missionnaires en Angleterre. — Il se met lui-mémo a la disposition du souverain pontife }»our cette mission. — Benoît I" autorise son départ. — Grégoire est accompagné de plusieurs frères de Saint -André. — Cette nouvelle cause dans Rome une vive agitation. — Le peuple en masse exprime son mécontentement au Pape. — Benoît retire son consentement et expédie un courrier à Grégoire, lui ordonnant de retourner a Rome. — Le saint rentre dans son monastère. — Grégoire est envoyé à Constantinople, en qualité de nonce, par Pélage IL — Son séjour et ses travaux à Constantinople. — Pélage le rappelle en 584. — La peste ravage Rome en 590. — Admirable dévouement de Grégoire. — A la mort de Pélage, la voix publique le désigne comme son successeur. — Eloignement du saint pour la dignité pontificale. — Ses stratagèmes pour échapper au choii de Rome. — Il est enfin consacré pape en septembre de l'an 590.

Grégoire ne pouvait guère se méprendre on regardant l'incident qui venait de lui arriver comme une indication providentielle. Aussi, dès ce jour, se dècida-t-il à n'accorder ni sommeil à ses yeux, ni repos à ses paupières, jusqu'à ce qu'il eût réalisé ses paroles, en prêchant l'Évangile ou en le

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faisant prêcher dans Y Angleterre païenne. Plein de ce projet , il alla se jeter aux pieds du pape Benoît I èr , le suppliant qu'une mission fût organisée pour l'Angleterre. Comme personne ne semblait disposé à l'entreprendre, Grégoire s'offrit lui-même dans le cas où le Saint-Père jugerait convenable de le choisir. Le bruit ne fut pas plutôt répandu dans Rome que Grégoire s'était mis au service du Pape pour cette mission lointaine, que le clergé et les laïques demandèrent en foule qu'on ne les privât pas de la précieuse présence du Saint. Après un certain temps, cependant, les observ ations de Grégoire prévalurent sur la voix du peuple. Le Pape donna, quoique à regret, son consentement, et prit congé du moine, en priant d'une manière spéciale pour la prospérité de son entreprise.

Grégoire partit avec quelques frères de son monastère, mais de la manière la plus secrète possible. La nouvelle de son éloignement se répandit néanmoins au dehors, et Rome entière fut bientôt en émoi. Le bas peuple, dont Grégoire était le favori, partagea la consternation des amis du Saint, et s' étant réuni en nombre considérable, il fut décidé que la foule se séparerait en trois parties, de manière à épier plus facilement le Pape au moment où il se rendrait à Saint-Pierre. Quand Sa Sainteté parut, l'agitation de la multitude dépassa toute limite. Oubliant les formes

ordinaires de respect, le peuple en masse se précipita vers lui et l'interpella en ces termes : « Vous « avez déplu à saint Pierre ! vous avez ruiné Rome! « Pourquoi avez-vous laissé partir Grégoire? * Il paraît que le Pape avait voulu, des le principe, se refuser aux sollicitations de Grégoire ; cette manifestation de l'opinion publique lui fournit l'occasion de retirer son consentement. Des messagers furent en conséquence expédiés pour rappeler le missionnaire. Cette zélée petite troupe de voyageurs avait fait trois jours de route, et elle se reposait dans un champ. Grégoire tenait un livre à la main, et ses compagnons étaient assis ou étendus autour de lui. On rapporte que, tandis qu'ils étaient ainsi à prendre du repos, une sauterelle se posa sur le livre de Grégoire, circonstance qui suggéra à son imagination active l'idée de quelque contre -temps à sa mission. S' adressant aussitôt à ses compagnons, il leur proposa de partir de suite, quand tout à coup les messagers du Pape arrivèrent, et Grégoire se vit, à son désespoir, forcé de revenir sur ses pas. De retour à Rome, il se logea encore dans le monastère de Saint-André.

Ce dénoûment précipité, et, selon toute apparence, définitif de ses espérances, dut lui causer . un douloureux désappointement. Mais il avait la consolation d'avoir fait de son mieux, de n'avoir

pas commis de faute, et d'avoir, depuis le premier moment jusqu'au dernier, agi avec une parfaite déférence envers l'autorité. Il avait été moine assez longtemps pour trouver plus de plaisir à sacrifier sa propre volonté aux ordres d'un supérieur, qu'à suivre des plans chéris conçus par sa propre imagination, même dans une voie ou la bénédiction de Dieu semblait devoir l'accompagner. Car il savait que rien moins qu'une voix du ciel ne peut dispenser de l' obligation d'une obéissance implicite à l'autorité, dans des matières douteuses. Voilà donc Grégoire, avec ses désirs brisés et ses espérances frustrées, devenu, de chef qu'il était d'une entreprise glorieuse, élève dans une école de discipline ; rappelé de la poursuite d'objets chéris et du charme de visions séduisantes, aux exercices de la pénitence et même à la routine de la vie monastique.

Peu après son retour, Grégoire fut consacré à la charge d'un des sept diacres dont le soin était d'assister le Pape. Il s'acquitta des devoirs de ce ministère, dit un de ses biographes, avec une activité et une assiduité presque angèliques. Il fut envoyéensuiteà Constantinople, en qualité de nonce, par le pape Pèlage II, successeur de Benoit, et il représenta durant plusieurs années le siège apostolique à la cour du pieux empereur Thèodose. Pendant son séjour à Constantinople, où il dut vivre

dans le monde beaucoup plus qu'il ne convenait à ses goûts et h ses habitudes , il eut grand soin de ne pas abandonner les pratiques d'abnégation par lesquelles il pouvait se préserver des dangers de sa nouvelle position. Il préleva même assez de temps sur ses occupations publiques, pour écrire, sur T invitation de Léander, évêque de Séville, qui se trouvait à Constantinople, sa Morale ou commentaires sur le livre de Job , ouvrage dont saint Thomas d'Âquin faisait, dit-on, le plus grand cas, comme recueil des plus solides principes de la morale chrétienne.

Saint Grégoire était occupé, à la même époque, d'une fâcheuse controverse avec Eutychès, patriarche de Constantinople, qui avait émis quelques vues hérétiques sur la résurrection du juste. Le Saint lui présenta avec calme ses observations, et enGn le bon patriarche rétracta ses erreurs. A l'occasion d'une maladie, il fit, en présence de l'empereur, un aveu public de sa soumission à l'Église sur le sujet qui avait élevé des doutes dans son esprit. L'erreur ne fut pas renouvelée. Saint Grégoire avait toujours occupé une place très-èlevée dans l'estime de l'empereur et de toute la famille impériale. En témoignage de ce sentiment, on le choisit pour parrain du fils aîné de Maurice, beau-fils et successeur de l'empereur.

En 584, saint Grégoire fut rappelé de Constantinople par Pélage II, et à son arrivée à Rome, il reprit encore sa retraite chérie au monastère de Saint-André, dont il fut bientôt après nommé abbé. Au commencement de Tannée 590, Borne fut ravagée par une affreuse épidémie, qui fit ressortir un nouveau côté du beau caractère de Grégoire. Ayant rassemblé le peuple, il lui adressa une touchante allocution , et termina en décidant qu'une procession solennelle parcourrait les rues, formant sept divisions qui se réuniraient à l'église de Sainte-Marie-Majeure, chacune précédée par un prêtre et chantant le Kyrie eleison. L'épidémie faisait de tels ravages en ce moment, que quatrevingts personnes assistant à cette solennité moururent durant l'heure où la procession fit sa tournée. Saint Grégoire, infatigable dans ses œuvres de charité, continua à réunir le peuple et à le consoler tant que dura le fléau.

Pendant tout ce temps, saint Grégoire était soumis à une grande épreuve , qui lui eût causé une pénible inquiétude s'il s'y était arrêté. En la mentionnant, nous devons expliquer aussi une circonstance qui, vu l'humilité connue et la timidité du Saint, a pu causer au lecteur quelque surprise : nous voulons parler de ce qu'il sembla presque assumer, durant la peste, l'autorité pontificale. Le fait est qu'au nombre des premières

victimes du fléau se trouva le pape Pelage; et la voix unanime du clergé, du sénat et du peuple de Rome, désigna Grégoire comme son successeur. Ce n'était pas par empressement à répondre à cet appel qu'il se mit en avant au moment de la peste, mais uniquement parce qu'il n'y avait pas un autre ecclésiastique appelé à prendre l'initiative à l'heure d'une calamité publique. Saint Grégoire put ainsi, vacante sede, satisfaire sans inconvenance ses inclinations de zèle et de charité. Et peut-être n'était-il pas fâché de saisir l'occasion d'échapper à de grands soucis particuliers, en s' appropriant les sentiments d' autrui, et en occupant tout son temps à des œuvres de miséricorde. Quels étaient donc ces soucis? le lecteur, qui sympathise déjà avec saint Grégoire, l'aura probablement deviné : le Saint ne partageait pas les vues des personnes qui l'entouraient, sur son aptitude à prendre le gouvernement de l'Eglise. En fait, il reculait devant le poids de la dignité suprême, que Rome entière était si empressée de lui conférer. Il ne vit pas d'issue à cette alternative : d'une part, déplaire à ceux qu'il appréciait davantage, passer pour lâche et obstiné; de l'autre, encourir une responsabilité qui l'effrayait, et qui , loin de lui être recommandée par les marques extérieures de dignité qui l'accompagnent, se présentait par cela même à son esprit sous un

aspect encore plus redoutable. Saint Grégoire ne se fit pas illusion, comme il eût pu arriver à un grand nombre de personnes qui , dans de pareilles circonstances, auraient compté sur les occasions d'être utile que fournit la jouissance du pouvoir dans l'Église ou l'État. Si jamais un homme avait pu raisonnablement se déterminer sur des considérations de cette nature, c'était sûrement celui qui avait à cœur la conversion de l'Angleterre , et qui était certain, par son élévation à la papauté, de pouvoir réaliser son projet favori. Cependant Grégoire (sans doute par excès d'humilité et de défiance de lui-même) se jugea indigne d'occuper la plus haute position dans l'Église. Ni les remontrances de ses amis, ni les désirs unanimes du peuple, ni aucune raison de convenance, ne furent capables de modifier sa manière d'envisager cette question. On peut apprécier combien le Saint estimait le calme monastique, et avec quelles craintes il entrevoyait la chance d'en être séparé pour toujours, par certaines expressions échappées de sa bouche après son élévation, dans des lettres confidentielles adressées à ses amis. La citation suivante peut suppléer à toutes celles que nous pourrions faire. Il répondait à un de ses amis, qui lui avait écrit pour le féliciter de son élévation à la papauté :

< Je m'étonne que vous m'ayez retiré votre af-

« fection ordinaire, en me félicitant ainsi, quand, « sous l'apparence d'une charge épiscopale, je me t trouve en réalité ramené dans le monde. Je suis « en ce moment l'esclave des soins terrestres beau- « coup plus que je ne l'ai jamais été , lorsque « j'étais laïque. J'ai perdu la profonde joie de « mon repos, et ma chute intérieure est en pro-

* portion de mon élévation extérieure. Aussi, « ai-je raison de déplorer d'avoir été jeté si loin

* de la face de mon Créateur. Je m'efforçais de

* vivre journellement loin du monde et hors de « mon corps , d'écarter de mes yeux toute image

* matérielle, et de goûter avec d'autres organes « que les sens la joie d'en haut. Je soupirais après « la vue de mon Dieu, non pas seulement en pair rôles, mais du fond de mon cœur, et je m'é- « criais : « Mon cœur t'a dit.... ô Seigneur, je « chercherai ta face. » Le monde ne m'offrait « rien qui excitât ma convoitise ou mes craintes. « Je semblais être placé sur une èminence, jouisi sant presque de l'accomplissement des paroles

* que Notre-Seigneur fait entendre par la bouche

* du Prophète : « Je t' élèverai sur les lieux les « plus élevés de la terre. » Mais j'ai été subitement

précipité de cette hauteur, et je suis poussé par h le tourbillon des tentations dans un gouffre de a terreur et d'alarme. Car, quoique je n'aie pas « de craintes sur moi-même, je suis plein d'ap-

* préhensions pour ceux qui sont confiés à mes « soins 4 . »

Ces dernières paroles semblent laisser découvrir la cause réelle des tristes pressentiments de saint Grégoire : le souci d'être chargé des autres. Enfin, il était si déterminé à user de tous les moyens légitimes pour empêcher sa nomination , qu'il envoya des lettres particulières à l'empereur, l'invitant à refuser de confirmer son élection . Il écrivit aussi au patriarche de Constantinople, le priant de seconder ses efforts auprès de l'empereur. Tout cela fut inutile. Ses lettres furent interceptées par le gouverneur de Rome ; on leur en substitua d'autres écrites dans un sens directement opposé. Grégoire fut naturellement contrarié d'apprendre que ses lettres avaient été interceptées, et voyant qu'il ne lui restait pas d'autres ressources, il se détermina à fuir. Mais, ne pouvant franchir les sentinelles placées aux portes de la ville, il obtint d'un marchand de couvrir sa fuite, en le plaçant dans un panier d'osier. Il demeura trois jours caché dans les environs de Rome, pendant lesquels tout le peuple priait et jeûnait pour le Saint. Enfin, on le découvrit miraculeusement, et il fut conduit à Rome au milieu

1 Épîtres de saint Gloire, liv. i, 5.

des acclamations enthousiastes du peuple. On le consacra pape le 3 septembre 590.

Nous devons revenir en Angleterre, où, comme à Rome, le cours des événements était merveilleusement dirigé en vue de favoriser l'accomplissement des desseins de miséricorde que ces pages sont destinées à rappeler.

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