CHAPITRE XVI
Lettre de saint Grégoire au roi Kthelbert. — Encouragements et exhortations du Pontife. — Le Pape rend hommage à la science de saint Augustin. — Lettre de Grégoire k la reine Berthe. — II la félicite sur son zèle pour la gloire de Dieu. — Autre lettre du Pontife à Mellite, abbé du monastère de Cantorbéry. — Grégoire trace la ligne de conduite à suivre à Tégard des idolâtres récemment convertis. — Il recommande de conserver les temples, afin de les consacrer au vrai Dieu après purification. — Il veut que l'on ménage les préjugés religieux de la nation, en substituant des fêtes innocentes aux usages criminels du pays.
Saint Grégoire profita du départ de saint Mellite et de ses compagnons pour faire remettre des lettres au roi et à la reine d'Angleterre. Voici comment il s'exprimait dans sa lettre à Ethelbert :
« Grégoire, évêque, à son très-illustre et trèsexcellent fils Ethelbert, roi d'Angleterre.
« Le but dans lequel le Dieu tout-puissant élève, dans sa bonté, certains hommes au gouvernement de son peuple, c'est de pouvoir répandre
par leur canal les bienfaits de sa miséricorde sur ceux qu'il les appelle à gouverner. Nous apprenons que telle est sa volonté touchant la nation anglaise sur laquelle Votre Excellence a été appelée à régner, afin qu'à l'aide des avantages dont vous avez été favorisé^ les bienfaits de la grâce divine puissent être répandus sur la nation confiée à votre gouvernement. Gardez donc, nous TOUS en supplions, illustre fils, avec toute la sollicitude possible , la grâce qui vous a été accordée d'en haut; ne perdez pas de temps à répandre la foi du Christ parmi vos sujets; redoublez de zèle pour leur conversion ; détruisez le culte des idoles ; renversez leurs temples , et habituez vos sujets à la plus grande pureté de vie par vos exhortations et vos menaces, parla bienveillance, la correction , et surtout par vos bons exemples , afin que vous receviez dans les cieux la récompense de Celui dont vous aurez répandu sur la terre le nom et la connaissance. En outre, il rendra le nom de Votre Excellence plus grand dans la postérité, en proportion que vous aurez mieux cherché et maintenu son honneur dans ce monde.
« C'est ainsi que, dans les temps anciens, l'excellent empereur Constantin arracha la république romaine au culte corrompu des idoles, la soumit à Notre-Seigneur, et se donna de tout son
cœnr, lui et son peuple, à Jësus-Christ, le Dieu tout-puissant. Aussi il arriva que ce même empereur surpassa , par la grandeur de ses actes , la réputation des princes qui Tavaient précède. Puisse Votre Excellence se hâter, de la même manière, d'implanter dans le cœur de tous les rois et peuples, vos sujets, la connaissance d'un Dieu, Père , Fils et Saint-Esprit , de sorte que votre gloire surpassera en mérites et en renommée celle de tous les anciens rois de votre nation , et de plus, en proportion que vous servirez davantage d'instrument pour laver les péchés des autres parmi vos sujets , vous vous assurerez devant le trône du jugement le pardon de ceux que vousmême aurez commis.
« Prêtez une oreille complaisante aux conseils de notre très-révérend frère Augustin, évêque; suivez ses instructions avec toute la dévotion possible , et gravez-les avec soin dans votre mémoire. Il est bien versé dans la règle monastique, plein de la science des saintes Ecritures, et riche, par la grâce de Dieu, de toutes les bonnes œuvres. Plus volontiers vous lui prêterez attention quand il vous parlera des choses du Dieu tout-puissant, plus vite le Seigneur écoutera ses prières en votre faveur. Si (que Dieu vous en garde!) vous ne teniez aucun compte de ses paroles^ comment pensez-vous que Dieu écoutât ses prières pour vous,
en voyant que vous refusez de Fentetidre quand il parle pour Dieu? Ainsi donc^ ayec son secours, attachez-Yous de tout votre esprit à redoubler de zèle pour la foi , et correspondez à ses efforts en vertu de la puissance que Dieu vous donne d'en haut, afin qu'il vous fasse partager son royaume étemel , Celui dont vous aurez fait recevoir et garder la foi dans votre royaume terrestre.
« Nous désirons toutefois que Votre Excellence sache, ainsi que nous l'apprenons par le^ paroles du Seigneur tout-puissant, dans les saintes Ecs'itures, que le monde actuel approche de sa fin, et que le royaume des saints, qui ne finira jamais^ arrive. Comme preuve que ladite fin du monde approche, plusieurs signes se manifestent et nous menacent, qui n'existaient pas auparavant : tels que des bouleversements soudains de tempéra-* ture, des signes terribles dans le firmament, des tempêtes hors de saison, des guerres, des famines, des pestes et des tremblements de terre. Non que toutes ces choses s'accomplissent en un jour, mais la généaration future les verra se réaliser. Maintenant, si quelqu'un de ces prodiges arrivait dans votre pays , que votre cœur n'en soit pas troublé, car ces signes de la fin du monde sont envoyés à temps, pour que nous songions aux affaires de nos âmes, et que nous soyons trouvés pleins de crainte àl'heure de la mort, préparés par toutes les bonnes
œuvres à Tarrivée de notre juge. Très-excellent fils dans la foi , je vous ai exprime ces choses en peu de mots, afin que, lorsque la foi du Christ se sera répandue et aura prévalu dans votre royaume, Tinfluencede nos exhortations puisse prévaloir aussi avec vous d'une manière de plus en plus étendue, et que nous puissions vous parler de tout plus librement, dans la joie sans cesse croissante de notre cœur, en songeant à Fentière conver^on de votre peuple.
ff Je vous ai envoyé , comme témoignage de mon estime, quelques petits présents^ que vous ne regarderez cepmdant pas comme futiles, quand vous réfléchirez qu'ils vous arrivent portant avec eux la bénédiction de saint Pierre. Que le Dieu tout- puissant daigne garder dans votre cœur et conduire à perfection la grâce qu'il vous a donnée; qu'il prolonge votre vie durant bien des années encore, et qu'après un long séjour sur la terre, il vous reçoive dans la congrégation de sa patrie céleste. Mon bon seigneur et cher fils dans la foi , puisse Votre Excellence êtTe gardée en sûreté par la grâce d'en haut.
« En date du vingt-deuxième jour de juin, dix-neuvième année du règne de notre seigneur,
* Xenia*
le très-religieux empereur Maurice Tibère, la dix-huitième du consulat du même seigneur, et la quatrième de Findiction (en 601).* »
On peut trouver, dans d'autres parties de la correspondance de saint Grégoire, quelle était la nature des présents envoyés au roi Ethelbert, et spécialement dans une lettre à Récharède^, roi des Visigoths; d'après toutes les probabilités, il s'agissait de reliques.
Le Pape écrivit dans les termes suivants à la reine Berthe :
« Grégoire a Berthe, reine des anglais.
ff Ceux qui sont désireux d'obtenir, au terme de leur puissance terrestre, la gloire d'un royaume céleste , doivent mettre la plus grande activité à gagner des âmes au Créateur, afin d'arriver au but de leur désir par la voie des bonnes œuvres. Nos fils dévoués, Laurent, prêtre, et Pierre, moine, nous ont fait connaître, à leur retour près de nous, les gracieuses dispositions et l'aimable conduite de Votre Excellence envers notre très-révérend frère et collègue Augustin, ainsi que les grandes consolations qu'il a tirées de l'affection de Votre Excellence. Nous
*■ Saint Grégoire, EpUres, 1. xi, 66.
> Jb., l. IX, 422.
avons adressé, nos remerclments an Diea toatpuissant, de ce qae, dans sa miséricorde, il a daigné réserver la conversion de la nation anglaise comme votre récompense. De même que ce fut par Hélène, de précieuse mémoire, mère dvL très-religieux empereur Constantin , que les cœurs des Romains furent allumés à la foi du Christ, nous pensons que c'est par le zèle de Votre Excellence que sa miséricorde s'est mise à l'œuvre dans la nation anglaise. Vous avez, en vérité, senti depuis longtemps qu'il était de votre devoir d'user, en vrai chrétienne, de toute votre influence poOT toucher le cœur de votre époux, notre illustre fils dans la foi , en vue de lui faire embrasser la religion que vous suivez, dans l'intérêt du salut de son royaume et de son âme, et afin que, par lui et avec son aide , une récompense convenable pût accroître pour vous les joies du ciel, en raison de la conversion de la nation anglaise. Quand une fois, ainsi que nous l'avons dit, Votre Excellence a été fortifiée dans la foi et douée d'une science convenable, il n'y avait plus rien dans cette tâche qui vous fût ennuyeux ou difficile. Attendu que, selon la volonté de Dieu, la saison actuelle parait être favorable , redoublez d'efforts afin de recouvrer avec surcroit, par le secours de la grâce divine, ce que vous avez pu perdre par négligence.
« Disposez donc , par des exhortations assidues, le cœur de votre illustre époux à l'affection pour la foi du Christ. Que votre sollicitude soit un moyen' d'accroître en lui l'amour de Dieu, et d'embraser soç âme d'une nouvelle ardeur pour la ccmversion de la nation confiée à ses soins, de manière à ce que, par l'effet de votre zèle, il offre au Tout-Puissant un grand sacrifice , et que les bons rapports qui nous ont été faits de vous puissent encore s'accroître et être confirmés de toutes les manières. Ce ne sont pas seulement les Romains qui parlent du bien que vous opérez, et qui offrent de puissantes prières pour la conservation de votre vie; mais on en parle dans les diverses parties du monde, et votre réputation est allée jusqu'à Constantînople , où elle est arrivée aux: oreilles de notre gracieux empereur. De même que les consolations que nous a causées Votre chrétienne Excellence, ont été pour nous le sujet d'une grande joie, puissent aussi les anges avoir une cause de réjouissance dans le perfectionnement de l'ouvrage que vous avez commencé !
« Employez tout votre zèle et toute votre dévotion à venir en aide à notre très-révérend frère et collègue Augustin, et aux serviteurs de Dieu que nous avons choisis , pour accomplir la conversion de l'Angleterre, afin qu'après avoir régné heureusement avec notre illustre fils, votre
époux, et avoir atteint un long terme d'années, vous puissiez entrer dans les joies de la vie à venir qui n'a pas de fin. Nous prions le Tout-Puissant d'embraser le cœur de Votre Excellence avec le feu de sa grâce, afin que nos paroles se réalisent et qu'il vous accorde une récompense éternelle comme fruit de bonnes œuvres qui lui sont agréables*. »
On a vu que saint Grégoire, dans sa lettre au roi Ethelbert, conseillait la destruction des temples idolâtres*. Âpres de plus mûres réflexions, il paraît que le Saint-Père a cru convenable de rétracter ou de modifier son injonction. L'exécution de cette mesure aurait vivement blessé les préjugés populaires, et n'aurait pu être justifiée que par l'intérêt de la religion nouvelle. Mais quelque naturelle que soit , aux premières impulsions d'un saint enthousiasme, la pensée d'effacer jusqu'aux dernières traces de l'œuvre de Satan , l'Eglise , dans sa sagesse , a toujours accepté l'excuse d'une ignorance invincible comme une atténuation du crime d'idolâtrie , et loin de regarder les temples où l'erreur avait prévalue comme profanés d'une manière irréparable par cette pollution commise dans l'ignorance,
t EpUreSf U xi, 29.
^ Voir plus haut, page 249.
elle semble au contraire s'être réjouie de pouvoir montrer la pui&sance de l'Esprit qui habite en elle y en les purifiant de toute souillure et en les restituant à leur propriétaire légitime, Lui que les païens adorent sans le savoir. Considérant que même la tache du péché originel n'oppose pas une barrière à la puissance sanctifiante du Saint- Esprit, l'Eglise n'a pas hésité à introduire le Christ dans des lieux qui avaient été auparavant la retraite des idoles, parce qu'elle regarde ses propres exorcismes comme suffisants pour les purifier et les préparer à sa réception.
Le renversement des préjugés populaires , relativement aux fêtes et aux jours de réjouissances, eût encore été plus gratuit; car, la superstition contenant toujours en elle-même un germe de vérité , elle devrait toujours être , sous ce rapport, un objet de tendresse et même de respect. Et l'Eglise, qui se fait tout à tous, a pour principe de profiter des préjugés innocents et plus encore des préjugés religieux, même pervertis , tels que ceux , par exemple , qui se rattachent aux saisons et aux localités. Dans un certain sens, on peut soutenir que le paganisme est un système divin, nonobstant la part que le démon y occupe; de même que le corps avec lequel nous naissons en ce monde n'en est pas moins l'œuvre de Dieu, quoique, par suite de la transgression du premier
homme , notre grand ennemi ait obtena nn droit sur lui. Une )igpe de condait* sage et Yraimant chrétienne se trouve tracée dans la lettre sui^ vante , x>ii saint Grégoire exprime un jagem^rt plus réfléchi sur la question des temples idd&tres,
« Grégoire , ss&viteur oes sERviTsuns db Dieu, ▲ soir très-ghee fils Mellite, arbé ^«
c Après le départ de notre congrégation, qui se trouve maintenant avec vous, l'absence de tout renseignement sur la prospérité de votre voyage nous a occasionné de grandes incertitudes. Dès que le Dieu tout-puissant vous aura conduit sain et sauf auprès de notre très-révérend frère Augustin , communiquez-lui le résultat de ma longue délibération au sujet de l'Angleterre, à savoir que les temples des idoles existants dans ce pays ne doivent pas être détruits; mais, après la destruction des idoles qu'ils renferment actuellement, il faudra bénir de l'eau, faire des aspersions dans las temples , puis ensuite y élever des autels où l'on déposera des reliques. Car, si les temples en question ont été bien construits, on doit les faire passer du culte des idoles au service
1 Saint Mellile paraît avoir été nommé par le Pape abbé de la congrégation des missionnaires, comme saint Augustin Ta- Tait été d'abord.
du vrai Dieu, afin que le peuple, observant le respect des chrétiens pour ses monuments reli^ gieux, soit porté à chasser l'erreur de son cœur, et qu'après avoir connu le vrai Dieu, il aille plus facilement aux temples avec lesquels il est familier. Néanmoins , comme le peuple est dans l'habitude d'égorger des bœub dans les sacrifices de ses diables, il faudrait substitua quelque chose à cette solennité. En conséquence, le jour de la dédicace de l'Eglise ou celui de la fête des Martyrs, dont les reliques y seront déposées, le peuple pourrait construire ses tentes avec des branches d'arbres dans le voisinage de ces mêmes églises en qui les vieux temples ont été convertis, et y célébrer leur fête avec une joie religieuse, ne sacrifiant plus les animaux au diable , mais les tuant pour leur propre usage et à la gloire de Dieu ; ils remercîront de cette abon-dance le distributeur de toutes choses , et ils de^ vront être d'autant mieux disposés aux satisfactions intérieures, que leurs fêtes innocentes seront encouragées avec plus d'indulgence.
a Un fait indubitable, c'est qu'il est impossible de façonner tout à la fois des esprits durs. Celui qui s'efforce d'atteindre un lieu élevé y monte lentement, et non en courant. Ainsi Notre* Seigneur s'est fait connaître en Egypte au peuple d'Israël, lorsqu'il s'est réservé pour lui-même
rhonneur des sacrifices qui étaient auparavant offerts au démon, et qu'il ordonna les sacrifices d'animaux comme faisant partie du culte religieux. Par ce moyen, les cœurs étant changés, ils purent abandonner quelque chose des sacrifices et en retenir partiellement l'usage, offrant les mêmes animaux qu'auparavant, mais avec un but différent; et par conséquent ce n'étaient plus les mêmes cérémonies. Telles sont les instructions qu'il est nécessaire que vous transmettiez à notre frère Augustin, afin que lui, qui est sur les lieux, considère comment les choses pourraient être organisées.
<r En date du dix~septième jour de juin% la dix-neuvième année de notre seigneur Maurice Tibère*, n
* Il doit y avoir ici une méprise, car cette lettre, éyidemment écrite après les précédentes, ne peut porter une date antérieure de cinq jours. Mabillon pense que les lettres précédentes doivent être datées du 45 juin et celle-ci^dn 2B {Ànn. Bened,, X, 2). LMneiactitude est observée dans Tédition des œuvres de saint Bède, publiée par la Société historique anglaise, édition à laquelle nous avons souvent eu recours.
* EpîtreSf XI, 26.