CHAPITRE IV
Querelle des réalistes et des nominalistes.
Là où la philosophie est cultivée, le désaccor^l naît inévitablement delà discussion ; et sous quelque fornie que le dissentiment se produise, on peut dire qu'il tient toujours à ce que les uns concèdent à l'àme humaine une part de liberté que les autres lui dénient.
Deux partis de cette sorte s'étaient trouvés en présence dès l'origine de l'Université de Paris. Ils se firent une guerre qui fut terrible, parce que, les batailles finissant toujours par se transporter sur le terrain de la théologie, les dissidences devinrent des hérésies. L'anathème et le bûcher furent \ultima ratio. Le parti de la liberté succomba.
Vaincu, mais non anéanti, il se releva au commencement du quatorzième siècle par la subtilité d'un cordelier anglais, frère Guillaume d'Ockham, qui sépara les matières de la foi des matières purement philosophiques, et qui dès lors ouvrit à la raison une voie sans péril pour arriver à la conquête du libre examen. Lui-même aborda et résolut avec l'avantage de sa méthode toutes les grandes questions qui sont le fondement de la logique. L'école triomphante de son temps prétendait que les idées qui répondent aux manières générales ou abstraites d'envisager les êtres,
ne doivent pas être prises pour de simples copceptions de l'esprit, qu'elles reflètent des essences véritables, que ce à quoi elles s'appliquent est chose par soi-même, indépendamment de tout effort de l'homme pour le saisiret pour le nommer. C'était l'école réaliste. Ockham soutint,*au contraire, que les mêmes idées sont de pures conceptions de l'esprit, les formes de certains rapports découverts par l'homme, et qui n'ont pas d'autre substance que le nom qu'il a plu à'I'homme de leur donner. Il fut nominaliste'.
Il eut le bonheur de proclamer ses principes dans un moment où l'Europe était en fermentation. Le besoin d'indépendance et la recherche de la nouveauté, qui agitaient tous les esprits, lés lui rendirent favorables. Sa doctiine eut tant de succès qu'elle fit comme tomber en oubli la doctrine opposée. Les plus illustres docteurs de Paris la professèrent pendant toute la durée du siècle , et son règne continua jusqu'au moment où, par suite des troubles que causa la démence de Charles VI, les classes furent converties en clubs pour la discussion des théories cabochiennes. Alors on tomba en pleine révolution. Une partie du corps enseignant émigra pour ne rentrer qu'au bout de vingt ans, et à la faveur du relâchement général des études, la doctrine réaliste osa reparaître au grand jour.
11 semble que ce que nous avons vu depuis se soit passé en ce temps-là, qu'on ait imputé à la philosophie les perturbations qui avaient compromis l'existence du royaume, et qu'en haine de l'émeute, on se soit réfugié
1. Hauréau, De la philosophie scolastùjue, t. II, ch. xxviii-xxx.
dans Je système qui attribuait le moins de portée à la puissance de l'esprit humain.
Quoi qu'il en soit, depuis la restauration de Charles VII à Paris, le nominalisme et le réalisme se trouvèrent de nouveau en présence, mais non plus avec autant de facilité pour se joindre et pour fournir une lutte d'éclat.
D'abord le nouveau régime scolaire s'y opposait. V^ainement il avait été prescrit, lors de l'institution des classes dans les collèges, que l'enseignement de la philosophie ne quitterait pas la rue du Fouarre. L'incommodité des promenades qu'il fallait faire faire aux élèves pour les conduire aux cours fut cause que les professeurs de logique et de dialectique se rendirent au vœu des principaux en allant donner leurs leçons dans les collèges. De ces chaires si nombreuses qui attiraient, au temps de Dante, la jeunesse de l'Europe entière, il ne subsistait plus qu'une, autour de laquelle de rares auditeurs allaient entendre commenter les Ethiques d'Arislote. Or la morale n'était point en cause ; on ne se querellait que sur la science des idées, et les champions des deux partis , . retranchés dans les collèges de leur opinion, tiraient de loin les uns sur les autres sans s'aborder. Tout se passait , de la part des professeurs , en arguments qui ne pouvaient pas recevoir de réponse directe ; de la part des élèves, en comédies satiriques qu'ils jouaient dans leurs salles, avec l'assurance de ridiculiser impunément le système qui n'était pas celui de leur maître.
11 faut ajouter à cela qu'entre le nominalisme et le réalisme les forces étaient loin d'être égales. Le pre-
niier avait pour lui l'avantage du nombre et du talent. Tous les Septentrionaux, unis à la plupart des Parisiens, se tenaient étroitement serrés sous son drapeau, et parmi les Méridionaux qui soutenaient les principes contraires, personne n'était capable de se mesurer avec ces fameux professeurs de Navarre, dont notre Jean Lenormant était le cbef et l'oracle ; de sorte que ni les uns ni les autres ne se souciaient de transporter le débat hors des classes , ceux-ci par crainte, ceux-là par dédain.
Cependant tout cela ne faisait pas cjue les réalistes n'eussent très-fort l'envie de triompher. Ils y furent encore plus enclins après une grosse maladresse oi^i les entraîna l'aveuglement de la passion. Un docteur de Louvain émit je ne sais quelle monstrueuse proposition de théologie, qu'un enfant bien instruit de son catéchisme aurait été capable de réfuter. Parce qu'il était réaliste, les frères de Paris l'approuvèrent avant de l'avoir lu. La proposition fut portée à Rome; elle en revint condamnée, aux grands éclats de rire des nominalistes, qui ne s'étaient pas trompés un moment sur sa valeur'.
L'honneur du parti était entamé. Il fallait à tout prix que les réalistes rachetassent la honte de cette défaite. Prenant conseil de leur faiblesse, ils avisèrent que ce qu'on n'a pas l'espoir d'emporter de haute lutte peut s'obtenir par l'habileté, et au lieu de discuter, ils intriguèrent. Ils se firent des partisans hors de l'Université, creusèrent le sol sous les pieds de
1. Tractatus contra œmulos nominulium ^ dans Baluze, Miscel^ lanea, éd. Mansi , t. II, p. 293.
leurs adversaires, et attendirent du temps et des circonstances l'occasion de faire tout crouler. En 1465, au moment où Té motion causée par la révolte des princes occupait tous les esprits, ils poussent le premier cri d'alarme. Une thèse nominaliste leur en a fourni le prétexte : ils ont trouvé l'instrument qu'il leur fallait; ils parviennent à faire décréter une visite des collèges, une visite qui constate, « oh ! douleur! que l'ivraie infecte partout le champ fertile de la doctrine. La discipline est perdue; les mœurs et la foi s'en vont; on foule aux pieds les maîtres par la bouche desquels a parlé le Saint-Esprit : saint Thomas, Scot, AristoteM »
C'était là une de ces exagérations dont ne sVst jamais fait faute l'esprit de parti. Les nominalistes combattaient les thomistes plutôt que saint Thomas, et s'ils contestaient Aristote, ce n'était que sur un petit nombre de points très-secondaires : ils procédaient de lui ; sa logique était la base de leur enseignement.
Tout ce bruit n'avait réussi encore qu'à mettre le feu dans la compagnie appelée nation de France^ où se trouvaient agrégés ensemble les professeurs parisiens et les méridionaux. L'art consista à peindre les choses sous de telles couleurs que le démêlé de quelquesuns parût être une guerre générale de l'Université. On se servit pour cela du confesseur du roi, qui était réaliste. Louis XI fut longtemps endoctriné sans succès. 11 céda lorsqu'il fut informé que la nation de France en était venue à ce point de discorde qu'elle ne pouvait plus