CHAPITRE XVL
Hostilité de Montaigu. — La Barbaromacliie.
Sainte-Barbe était déjà célèbre, que Montaigu, malgré deux siècles d'existence, n'avait pas encore fait parler de lui. [.a dotation assez belle que lui avaient constituée ses fondateurs était tombée à rien par mauvaise administration; les boursiers, maîtres et élèves, s'en disputaient le misérable produit, et l'exercice des classes, si seulement il existait, n'était pas de nature à attirer la foule. Un homme de tête qui prit le gouvernement de la maison du temps de Charles VIII changea du tout au tout cet état de choses.
C'étaitun docteur brabançon appelé Jean Standonck. Censeur sévère de son siècle, il vit avec effroi qu'on ne s'instruisait plus que pour la vanité, et que les beaux sermons dont retentissaient les églises ne palliaient pas même une corruption où les prédicateurs tout les premiers se montraient passés maîtres. Pour remédier à ce mal, il résolut de régénérer le monde par des sujets qu'il formerait à la mortification en même temps qu'à la science \ En restaurant les études à Montaigu,
fratrique siio , à la suite du commentaire de Celaya sur les Physica d'Aristote,
i . Prolégomènes aux statiits des pauvi-es du collège de Mon-
il y annexa une communauté d'enfants pauvres, qu'il soumit à une observance copiée sur les règles monastiques les plus austères.
Porter froc et robe grise du drap le plus grossier, avoir la tête rase, faire à tour dé rôle la cuisine, et à tour de rôle aussi laver la ^aisselle, couler la lessive et balayer la maison, étaient les articles les plus doux du code rédigé par Jean Slandonck. Il fallait par toutes les saisons se relever de nuit pour assister à un office d'une heure et demie de durée; il fallait (contrainte encore plus cruelle pour l'enfance) ne jamais se servir de sa langue que pour répondre aux interrogations; et les moindres fautes, épiées et dénoncées par une surveillance mutuelle, étaient suivies de corrections jusqu'au sang, car nulle part le martinet ne fut garni de plus de nœuds ui appliqué d'une main plus impitoyable.
La nourriture était à l'avenant. Chacun recevait en entrant au réfectoire une demi-once de beurre pour accommoder le diner, qui était servi sans assaisonnement : un plat des légumes les plus vils cuits à l'eau, et: un demi-hareng ou deux œufs durs. Jamais de viande, toujours du pain bis, et pour unique boisson l'eau tirée au puits de la cour. Érasme eut l'estomac détruit sans remède pour avoir tâté quelque temps de ce régime. Qui pourrait dire le nombre de ceux qui y succombèrent?
Les pauvres suivaient les mêmes leçons que les boursiers et portionistes, que par opposition à eux on ap-
taigu, Ms. de l'Arsenal , Hist. lat., 127-128. Les détails qui suivent sont tirés de ce manuscrit.
pelait les riches ; mais ils devaient se tenir modestement et les yeux baissés, au bas de la classe, vers la porte, sous les pieds des curieux, quand il en venait du dehors. Lorsque le régent descendait de sa chaire, ils étaient reconduits dans des salles à part. A part aussi étaient leurs chambrées et leur réfectoire. Tout enfin dans leur discipline était fait pour les pétrir d'humilité, en les exposant sans cesse au mépris des autres. Dès le premier joj.u^ ils furent salués du sobriquet de capettes, à cause de la forme de leur froc, et sous ce nom ils ne cessèrent plus d'être en butte aux moqueries et aux injures.
Admirable ambition de la jeunesse en ce temps-là ! Le savoir acheté au prix de tant d'avanies fut envié comme un bien que se disputèrent d'innombrables aspirants. Standonck, en sacrifiant toute sa fortune, en puisant dans la bourse de l'amiral de Graville, était parvenu à assurer l'entretien de quatre-vingt-quinze élèves. Touché par le désespoir de ceux qu'il était obligé de refuser, il s'adressa à la charité publique, et ramassa de quoi en nourrir jusqu'à deux cents*.
Par une sage constitution, il assura l'harmonie des deux corps qui devaient désormais composer son collège. Il y eut deux chefs à Montaigu : l'un, sous le nom de père y exerça l'autorité sur les pauvres, l'autre fut un principal qui gouverna d'après les anciens statuts la communauté des riches; mais l'administration fut une. Les deniers, sans distinction de provenance, allèrent dans une seule caisse, et les affaires
1 . Amortissement accordé par Louis XII à Montaigu , en février 4502 (v. st.), aux Archives de l'empire, S. 6S28.
d'intérêt furent traitées dans un conseil où les pauvres eurent de beaucoup la prépondérance.
Bourse commune, études communes : c'est par ce lien que les deux éléments si opposés du nouveau MontaigLi adhérèrent l'un à l'autre, au point qu'ils finirent par se confondre entièrement. Les causes d'hostilité tournèrent au profit des éludes. L'émulation fiit incroyable. Dès 1 500 le collège de Jean Standonck s'était élevé au même rang que Sainte-Barbe ; il primait tous les autres de Paris, il attirait à ses exercices le plus grand nombre des étrangers.
Un développement si rapide força d'accroître d'année en année l'étendue de la maison. On avait commencé par y annexer une ou deux petites propriétés particulières contre lesquelles elle s'appuyait sur la rue Saint-Symphorien^ Elle occupa bientôt tout le côté méridional de celte rue, par l'adjonction des deux hôtels de Vézelay^ Le terrain du Château-Festu, qu'elle possédait de l'autre côlé, sur le territoire actuel de Sainte Barbe, fut converti en jardin pour la récréation des capettes : ce fut le royaume des pauvres ou d'en bas, que l'abbé de Sainte-Geneviève permit de réunir à Montaigu par une galerie élevée sur des poteaux'. On affecta de même à l'usage des théologiens l'autre jardin, plus petit, qui était contigu à l'hôtel de Chalon ; de sorte que Sainte-Barbe
1. Bail de Standonck avec Sainte-Geneviève en 1494 , aux Archives de l'empire, S. 4495, n° 3.
2. Contrats du 13 avril 1510 et du 7 mars 1512 (v. st.), Archi- *ves de l'empire, S. 6515.
3. Acte du 27 novembre 1500, Archives de l'empire, S. 6516, liasse 11.