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l'entassement des ordures, elles gagnaient les profimdeiirs de la terre. Lorsqu'il y eut du pavé, elles séjournèrent à la surface et s'en allèrent, à cause du niveau mal établi de la chaussée, former devant Sainte- Barbe des mares infectes. Aux plaintes portées par Gouvéa furent rendues des réponses é'vasives, sous lesquelles les Montacutiens dissimulaient une satisfaction perfide. «Que veulent ces Espagnols?)) se disaient-ils entre eux ; « leur sang déjà recuit prendrait feu au voisinage d'un foyer comme le nôtre. Nous leur envoyons de l'eau pour les empêcher de flamber, et ils font les mécontents ! »
Lorsqu'il fut bien certain qu'on n'obtiendrait rien de la complaisance de 3Iontaigu, et qu'on eut considéré que les lois de police, imparfaites comme elles l'étaient alors, ne donnaient pas à espérer mieux d'une action judiciaire, le principal de Sainte-Barbe ouvrit l'oreille aux suggestions de la violence. Son sommelier lui ayant remontré qu'il était possible de renvoyer la peste au lieu d'où elle venait, qu'il n'y avait pour cela qu'à retourner la pente du pavé en sens inverse, enfin que cet ouvrage s'exécuterait aisément dans la longueur d'une nuit, tous les gens de service furent embrigadés sous ses ordres et se mirent à la besogne après le couvre-feu. Ils travaillèrent avec assez de précaution pour n'être point entendus, mais pas avec assez de promptitude pour avoir terminé quand vint l'aube du lendemain.
On peut juger quel effet produisit dans l'autre collège la vue des terres remuées et des pavés mis en tas. Les capettes, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, eurent la fibre a£;itée d'un même frémissement, tant il
reste de place pour la colère dans les âmes qu'on s'efforce de façonner h une humilité surhumaine!
Leur supérieur était alors le fameux Noël Baide, Natalis Beda^ dont le nom ouvre la liste des grands persécuteurs du seizième siècle. Homme irréprochable dans ses mœurs, mais d'une humeur emportée, plutôt que de tenter les voies de la conciliation, il laissa la résistance s'organiser dans son collège. Montaigu avait deux portiers, gardiens de la même loge. L'un d'eux, qui dut à sa prudence le sobriquet d'Ulysse, prit le commandement et ordonna les préparatifs. Des pierres furent montées dans les chambres pour accueillir les ouvriers qui se présenteraient dans la rue la nuit suivante.
Ceux de Sainte-Barbe, ayant eu soupçon de cela, se pourvurent en conséquence. Avec la batterie de cuisine ils se firent des armes à l'épreuve de ce qu'on leur jetterait d'en haut, et pour le cas d'une attaque corps à corps, ils se couvrirent du portier de la maison, qui était un colosse de stature et de force. Parcequ'il avait un œil de moins, on l'appelait Polyphéme. Les élèves attendirent dans leurs lits le signal qu'on était convenu de leur donner, si leur concours était jugé nécessaire.
S'il fallait en croire l'unique relation qui nous reste de l'événement, une première volée de pierres serait partie de la rue dans les vitres de Montaigu. 3Iais quelle foi ajouter à un récit qui est l'ouvrage d'un Montacutien, et comment supposer que des gens dont la mission était d'achever aussi secrètement que possible la besogne de la veille, se seraient mis à découvert par une provocalion si maladroite? Il est bien
plus vraisemblable i\ue les capettes, conformément aux dispositions prises de leur côté, Grent usage de leurs armes dès qu'ils entendirent le bruit des pioclies. Ce fut de toutes les fenêtres une telle grêle que les Barbistes en furent accablés. Vainement ceux-ci appelèrent dans la rue les domestiques de Montaigu, qu'ils reconnurent à leurs voix parmi les assaillants postés aux fenêtres. Polypliême provoquant Orion (Orion était l'autre portier, compagnon d'Ulysse), celui-ci ne répondit qu'en ricanant de l'impuissance de ses ennemis. Les nôtres durent abandonner la place.
A la nouvelle de leur retraite tout le monde est sur pied dans Sainte-Barbe. On court se retrancber dans une tour qui terminait la façade du vieux manoir féodal. Des meurtrières et du comble partent des pierres, des pots cassés, même des flècbes, car on avait trouvé dans les greniers quelques vieilles arbalètes du temps de la guerre des Anglais. Pas une vitre ne reste entière dans les châssis de Montaigu. La chapelle se trouvait être en face de la tour : un trait y pénètre et endommage le crucifix posé sur l'autel. Les capettes sont exaspérés par ce coup sacrilège. Ils ne peuvent entamer la fortification derrière laquelle se dérobent leurs adversaires; les fenêtres du grand corps de logis, qu'ils voudraient briser par représailles, sont trop loin de leur portée. Leur rage s'en prend au four, qui, posé en saillie du côté de leur petit jardin, arrondissait devant eux son abside lézardée par le temps. Leurs projectiles font voler la couverture en éclats, la voûte crève, et le boulanger éperdu prend la fuite en laissant la fournée qui cuisait s'abîmer sous un monceau de décombres brûlants.
Alors un cri poélique s'élève parmi les Barbistes : « Dirigeons contre leur Bacchus l'attentat qu'ils ont commis sur notre Cérès ! » Et tous s'introduisent par escalade dans le jardin de Monlaigu, brisent les treilles, arrachent les pieds de vigne, et ne se retirent que lorsqu'ils ont fait litière de tout ce qui garnissait le sol et les murs. *
Ainsi se passa ce combat nocturne, où des deux parts on se fit tout le mal que peuvent se faire des ennemis qui se combattent sans s'aborder. Les Montacutiens, plus endommagés parce qu'ils présentaient à l'attaque un front plus étendu, l'appelèrent la Barbaroniachie. L'un d'eux scanda sur ce tragique sujet un méchant poëme, d'où sort en entier le récit qu'on vient de lire'.
l^orsque le jour permit de constater les dégâts, et qu'à l'ardeur belliqueuse eut succédé l'abattement qui est la suite ordinaire des voies de fait, les directeurs des deux collèges en vinrent à ce par quoi ils auraient dû commencer. Ils parlementèrent, et conclurent un accord qui rétablit la paix pour une trentaine d'années. Il fut convenu que Ton pratiquerait sous la rue Saint- Symphorien un égoùt souterrain j)0ur conduire les eaux immondes de Montaigu dans le jardin contigu à Sainte-Barbe; là elles se perdraient dans un puisard creusé à cet effet. La police, qui n'était pas intervenue dans le débat, ne fut pas non plus consultée pour le traité qui y mit fin^
1. Cette pièce fait partie du recueil intitulé, Nicolai Parvi Bellosanensis sjlvse. 10-4°. Paris, Jean Gorniont, 1522.