Tome VII de ses œuvres complètes
torique, que vous faisiez avec éclat, il vous arriva, l'année même de mon entrée au collège, de descendre en quatrième , à cause de Tinsupporlable ennui que c'était pour vous d'avoir à refaire de fond en comble l'inslruction de vos élèves, ceux-ci vous arrivant, des classes inférieures, formés uniquement pour la montre et gonflés de vent, sans rien de solide au fond. Je tiens pour un bienfait particulier de Dieu que celte résolution, si louable de votre part, m'ait procuré l'avantage d'un enseignement tel que le vôtre. Si nous n'en avons eu qu'une jouissance passagère , parce qu'un homme inepte, dont la volonté ou plutôt le caprice dirigeait nos études, nous fit tout de suite avancer d'une classe, néanmoins vos principes m'ont été si profitables, que je me regarde comme redevable envers vous de tous mes progrès ultérieurs. Et j'ai voulu en porter le témoignage devant la postérité, afin que, si elle attache quelque valeur à mes écrits, elle sache qu'ils découlent en partie de vous. »
Pour l'entière intelligence de ce morceau , il faut savoir que Calvin entra au collège au mois d'octobre 1 523 , après sa quatorzième année révolue. Quant à la personne qui eut la direction de ses études et dont il parle avec tant de dédain, c'était le précepteur des enfants de Montmor^
Les Montmor faisaient grande figure , comme branche cadette de la maison d'Hangest , dans laquelle se trouvaient réunis pour le moment l'office de grand échanson de France et le siège épiscopal de
1. Jacques Desraay, Remarques sur la vie de Calvin, dans le tome V des Archijres curieuses de l'Histoire de France.
Noyon. Calvin , qui était le fils d'un commis de l'évêché de Noyon, se voyait désigné à la protection des deux familles, d'autant qu'on y était d'une générosité sans bornes à l'endroit des encouragements li(téraires; mais son père, quoique chargé d'enfants et dans une situation de fortune constamment gênée, paraît avoir été de ces âmes fières qui n'acceptent pas volontiers les bienfaits. Il mit tout son crédit, à obtenir pour le jeune Calvin l'expectative, et provisoirement les fruits, d'une chapellenie que la mort d'un oncle avait laissée vacante à la cathédrale de Noydn, et il voulut que ce modique revenu suffit à tous les frais d'études. Le seul avantage qu'il poursuivit auprès de M. de Montmor fut cpie le pédagogue auquel avaient été confiés les fils de ce seigneur dirigeât en même temps le travail du sien. Le reste de ses pouvoirs, il les délégua à son frère Richard Cauvin, modeste serrurier établi dans la rue Saint -Germain l'Àuxerrois, et tout fut arrangé pour que l'enfant, dans la fréquentation de plus riches que lui, ne perdît de vue ni son humble origine, ni la condition à laquelle il était destiné \
Les fils de Montmor étaient trois : Joachim et Yves, morts trop tôt pour avoir donné dans la Réforme, à l'exemple de leurs cousins» d'Hangest ; ils furent tués l'un à côté de l'autre à la prise de Saint-Pol par les Impériaux, en 1537\ Le troisième, qui s'appelait Claude, fut mis en possession de l'abbaye de Saint-Eloi
1 . Théodore de Bèze, Discours contenant en bref, etc., lor. cit., et Histoire de la vie et de la mort de :M. Jean Calvin, p. i ; Papire Masson, f^ita Calvini. ,
2. Histoire généalogique de la maison de France, t. VI, p. 747.
de Noyon aussitôt qu'il eut pris ses grades. Il eut les prémices du talent de Calvin, qui lui dédia son commentaire du traité de Sénèque sur la clémence, premier ouvrage qu'il ait fait imprimer *.
INous placerons encore dans celte petite société un enfant que nous savons avoir été le compagnon d'études de Calvin , Nicolas Durand , de Provins , qui a fleuré dans l'histoire de son siècle sous le nom de Villegagnon. Sa condition offrait une singulière ressemblance avec celle de Calvin : il était fils d'un homme de robe qu'un trop grand accroissement de famille avait réduit à un état voisin de l'indigence ; un oncle, chanoine de Noyon, payait les frais de son éducation avec les fruits de son bénéfice, qu'il fit ensuite passer sur sa tête. Mais là se bornait la conformité : autant le condisciple du jeune Durand se montra persévérant et solide , autant lui-même eut d'inconstance dans le caractère et dans les idées. Une ambition désordonnée acheva de corrompre de belles qualités dont la nature l'avait pourvu. Après avoir essayé de plusieurs professions, il prit la croix de Malle , se fit marin, et simula auprès de Coligny un grand zèle poui' la Héforme, afin d'obtenir la conduite de la colonie protestante qu'on eut l'idée de fonder au Brésil en 1555. Au lieu de faire ce» qu'il fallait pour créer un établissement durable, il ne s'occupa que de controverse , abjura bientôt son calvinisme d'emprunt, et réduisit au désespoir par sa tyrannie les colons qu'il
i . Z. ^4nnri Senecae romani senatoris ac philnsopJii clarissimi Ubri difo De clemerdia ad Neroncm Caesarem Joannis C.nhn/d iioviodtinaci cnminentariis illustrati. Orléans, i.T32.
avait emmenés. Cliassé par une insurrection, il revint en France pour écrire des livres de théologie et traîner son épée dans les armées catholiques qui firent les premières guerres de religion. Il eut un certain talent de style, auquel on reconnaît les leçons de Mathurin Cordier. C'est tout ce qu'il conserva du collège , car il perdit de bonne heure l'amitié de Calvin. Il falkit toute l'autorité de Coligny pour décider le réformateur à fournir des missionnaires , lorsque Villegagnon en demanda pour le Brésil '.
Tels sont les éclaircissements que comporte la préface de Pépître aux Thessaloniciens. En y joignant quelques traits de caractère recueillis dans les écrits les plus dignes de foi , on aura tout ce qu'il est possible de savoir sur Calvin tandis qu'il fut au collège.
H n'eut jamais les goûts ni l'abandon de l'enfance. Mélancolique et réfléchi, toujours intimidé lorsqu'on l'abordait ou qu'il lui fallait aborder quelqu'un, il se mettait le plus souvent à l'écart. Cependant il payait de sa personne au besoin, et le premier moment d'embarras surmonté, il tenait sa place parmi les autres. Il parlait peu, mais il avait la repartie prompte, et, s'il entrait en discussion, n'était pas facilement réduit au silence. L'indulgence ne fut jamais dans sa nature ; rien ne lui échappait de ce qui se faisait de mal autour de lui, et alors il n'y avait honte qui l'empêchât d'exprimer sa désapprobation, même dans les termes
1. Mémoires de Claude Haton, t. II, p. 624, et les témoignages contempoi-ains réunis par M. Bourquelot, ibid., p. 1097 ; Pétri Richerii hbri dm) apologetici ad refutandas nxnias et coarguendo.s blasphenws errores detegendaque mendacia Nicolai Diirandi, qui se Villngagnonem cognnnnnat. In -4, 1f)6d.
les plus acerbes'. Il aurait été de plus un délateur infatigable, au dire de M. Audin, qui rapporte à cet égard que les camarades du jeune Calvin l'avaient surnommé tactusalif^ et qu'ils disaient de lui : « Jean sait décliner jusqu'à l'accusatif ^ » Mais on voudrait savoir où le passionné biographe a ramassé ce trait. Il dit que c'est dans la seconde apologie du jurisconsulte Beaudoin. Nous ne connaissons de Beaudoin qu'un ouvrage auquel cette indication puisse convenir : c'est la diatribe intitulée Responsio altéra ad loliannem. Calviuimi^ et l'anecdote rapportée par M. Audin ne s'y trouve pas.
On peut en croire Calvin lui-même, lorsqu'il affirme qu'il fut d'abord très-fervent catholique ^ Il jeûnait plus que cela n'est exigé de la jeunesse, et n'éprouvait de plaisir qu'à méditer ou à parler de religion, tenant le badinage pour une chose insupportable. A l'égard du travail, il fut dans ses classes ce qu'on le vit être à Genève jusqu'au dernier jour de sa vie; il en eut la passion, pour ne pas dire la fièvre. C'est cette disposition qui, jointe à une mémoire prodigieuse et à une rare puissance de raisonnement, fit fructifier dans son esprit les leçons de Cordier; elle prépara en lui l'un des grands écrivains du seizième siècle et de tous les siècles.
1. Florimond Rsemond, Histoire de la naissance, progrés et décadence de l'hérésie de ce siècle, 1. VII, ch. x; Papire IMasson, Vita Calvini ; Calvin, Prxfatio Comnicntarii in psalnws.
2. Histoire de la vie, des écrits et des doctrines de Calvin, p. 3") (édition de 1841).
3. n Primo quideni, qmiivi siiperstitioni papatus inayis pertinaciter addictiis essem quani ut facile esset a tam profiindo liito me extralii. » (Prœf.-Uin Coninirnlarii in ]}salnins.)
11 acheva ses classes à l'inverse d'Ignace de T.oyola ; car au lien que celui-ci, après avoir précipitamment repassé son latin à Montaigu, vint faire sa philosophie à Sainte-Barbe, Calvin, déplorant la rapidité de ses études littéraires à Sainte-Barbe, alla en philosophie à 31ontaigu. il y a lieu de croire qu'il fut forcé à cela par les plaintes que sa non-résidence faisait naître au chapitre de INoyon. Du moment qu'il suivit les leçons de Montaigu, oh put dire qu'il était à une école ecclésiastique, et qu'il se préparait, par une instruction spéciale, à posséder dignement les bénéfices dont la jouissance lui avait été conférée avant l'âge. C'est là la seule explication raisonnable à donner de deux défauts prononcés contre lui par l'assemblée capitulaire, et dont la mention, consignée sur les registres de la cathédrale, sans celle du motif qui avait provofjué la citation, a été glosée de la manièrela plus malveillante par ses détracteurs'.
Nous ne le suivrons pas dans la société des capettes, non plus qu'aux écoles de droit d'Orléans et de Bourges, où son père le fit aller ensuite par un changement subit de détermination, il revint à Paris en 1 533, muni de l'instruction qu'il fallait pour faire un avocat, mais ne songeant à rien moins qu'à fréquenter le palais. Son esprit était tout entier aux nouvelles doctrines religieuses, dont il s'était imbu dans ses voyages. Du collège Fortet, où il prit domicile, il se mit en relation avec les adeptes de [.uther et de Zwingle, déjà nombreux dans la ville. Il dirigea leurs conciliabules, s'habitua à être considéré par eux comme un apôtre,