‹ Histoire de Saint-BarbeChapitre 3 sur 110 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Règlement de la nouvelle Sainte-Barbe. — Caractère de la direction de M. de Lanneau. — L'instruction aux Ecoles centrales. — Changements introduits dans CCS écoles. — Succès du collège des Sciences et des Arts dans les concours. — Rupture avec le Prytanée. — Création des lycées. — Sainte-Barbe, École secondaire.

M. de Lanneau, en annonçant au public l'ouverture de son établissement, avait promis de renouer par le Collège des Sciences et des A.rls les destinées de l'ancienne Sainte-Barbe*. Cette célèbre maison fut effectivement son modèle. Il s'appropria ce qu'il put recueillir des règles qu'on y avait jadis observées. Plusieurs lui furent inconnues, parce qu'elles étaient tombées eu désuétude avant la Révolution ; d'autres avaient cessé d'être applicables. Toujours est-il qu'il imita les traits les plus importants, la hiérarchie, l'ordre du travail, la ponctualité sévère, la modestie, la simplicité, et cet air de maison paternelle à la faveur duquel se rétablit l'esprit de famille remarqué autrefois dans la Coinmunaulé.

1. Premier prospectus du Collège des Sciences et des Arts, 2 pages in-8° de l'imprimerie de Bertrand Quinquet, imprimeur du Prytanée français. Le titre est : « Collège des Sciences et des Arts, ci-devant collège Sainte-Barbe, à Paris. »

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N'imite pas qui veut. Les copies que l'on fait des choses n'ont de valeur qu'autant qu'on y sait mettre du sien. Nous avons dit quelle figure le restaurateur de Sainte-Barbe avait faite au Prytanée, et l'on sait déjà que son gouvernement sur la jeunesse était empreint d'une marque particulière. Son talent apparut dans tout son jour lorsqu'il se mit à l'œuvre sur un terrain à lui/et dans un temps où il y avait encore beaucoup de liberté.

Le premier acte de sa direction fut d'écrire", sous le titre de règlement \ un véritable De Officiis, un traité des devoirs par lesquels il entendait enchaîner tout le monde dans sa maison, et lui le premier, car le chapitre qui concerne le directeur n'est pas celui qui contient les obligations les moins nombreuses. Il retoucha plusieurs fois ce travail pour l'accommoder aux métamorphoses incessantes dont la politique affecta l'ordre social, et par suite l'éducation publique, dans les premières années du présent siècle. La partie dogmatique se montre surtout développée dans la rédaction de 1806^ M. de Lanneau s'y est peint luimême dès les premières lignes; voici comment il débute :

« Tout voir, tout embrasser, pénétrer, animer tout,

i. Règlements du collège des Sciences et des Arts, ci-devant Sainle-Barbe. Paris, Laurent aîné, imprimeur du Collège des Sciences et des Arts (58 pages in- 8°).

2. Règlement général du Collège de Sainte-Barbe, école secondaire du département de la Seine. Paris , imprimerie de D, Colas, 180G (112 pages 111-8°). — Réimprimé en partie dans le Recueil de Lettres de P.-A.-V. de Lanneau (publié par M. E. de Lanneau). In-8°, Paris, 1851.

être partout le conseil et le modèle, posséder le double avantage d'un caractère ferme et pliant, d'un jugement docile et sévère, des vues libérales, un désintéressement parfait, telles sont les qualités, tels sont les devoirs d'un directeur de collège. »

Tout voir, dit-il : et en effet il voyait tout. Cette tâche, déjà difficile lorsqu'elle s'étendit à la totalité de remplacement occupé par l'apcienne Sainte- Barbe, M. de Lanneau l'accomplit avec la même vigilance après que son troupeau fut disséminé sur une plus vaste superficie. Jamais l'œil du maître ne fut plus constamment ouvert. Il ne se contentait pas des rapports qui lui revenaient plusieurs fois par jour de l'inspection faite par ses subordonnés. Il se chargeait lui-même du rôle d'inspecteur, et ses tournées n'avaient pas d'heure fixe. A tout moment du jour et de la nuit, le désordre qui aurait cherché à se dérober dans des cachettes ou à profiter des ténèbres, était menacé de sa présence. Lorsqu'on s'y attendait le moins, le bruit de son passe-partout se faisait entendre dans les serrures, la lumière de sa lanterne sourde dessinait dans l'ombre son profil redouté. On le savait, et la crainte d'être surpris dissipait les mauvais desseins.

Pénétrant, il l'était comme personne à l'égard de l'enfance. Il lisait au fond des âmes, connaissait enpeu de temps le caractère ainsi que les dispositions de ses nouveaux élèves, et sa manière de parler à chacun était conforme au jugement qu'il avait porté sur lui. Comme il les savait tous par cœur, il les dépeignait admirablement dans les rapports qu'il rendait sur leur compte à la fin de chaque trimestre. Ces récapitu-

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lations periocli([\ies ne sufïisaieiit poiiUàsasoUicilude. Une immense correspondance le tenait en communication perpétuelle avec la plupart des familles. Il soumettait aux parents ses observations et ses vues, félicitait ceux-ci des progrès accomplis par leurs enfants dans la voie du bien, ou adjurait ceux-là de lui venir en aide, lorsque ses efforts éprouvaient de la résistance; et il leur enseignait la conduite qu'ils devaient tenir de leur côte.

Il savait animer, vivifier tout autour de lui, donner à l'émulation une énergie incroyable, et le plus souvent il lui suffisait pour cela d'une simple démonstration. Une fois que l'une de ses classes s'était laissé batire d'une manière honteuse à la composition de l'École centrale, il fit tendre en noir, pendant toute la journée, le devant de la salle d'étude, de même que l'on tend la façade d'une maison mortuaire. Un sourire à l'un, un froncement de souicils à la vue d'un autre rappelaient aux ,élève.> cju'il élait informé de leur conduite de tous les moments. Quand il leur parlait, c'était en termes vifs, brefs et d'un effet toujours certain. H possédait à un haut degré le talent des allocutions qui conviennent au jeune âge. Les barbistes du temps du Consulat, transportés par ses discours, les comparaient, dans leur naïf enthousiasme, à ceux de l'homme élonnant qui fascinait alors les armées de là France, et la France elle-même, et déjà une partie du inonde. Le L)irecteur leur faisait entendre sa parole régulièrement dans une assemblée générale du collège, qui se tenait tous les mois. Ses harangues, sans cesse rajeunies par l'expression et par le tour, avaient pour sujet uniforme le devoir. C'élu 2

laient de vérital)les mercuriales, nourries d'allusions à l'e'lat présent de la discipline et du travail dans la maison. La louange ou le blâme y étaient décernés publiquement à ceux qui s'étaient signalés, soit en bien soit en mal, et Vambilion aussi bien que la crainte d'être nommé produisaient un effet sensible sur la conduite de chacun-

Cette mise en scène se ressentant un peu trop de l'époque à laquelle elle avait été inaugurée, M. de Lanneau fut obligé d'y renoncer à l'établissement de l'Université impériale. Depuis lors, ce fut le dimanche, à la distribution des bulletins desortije ou exeai^ qu'il manifesta solennellement sa puissance. Tous les bulletins étaient sur son bureau, et les élèves de chaque classe venaient dans l'ordre alphabétique chercher le leur. Le cabinet de la Direction avait à ce moment la majesté d'un tribunal. Le cœur battait bien fort, quand on se voyait en présence du juge; on attendait, les yeux baissés, la sentence qui allait sortir de sa bouche. Il adressait à chacun uneapostropheen rapport avec les notes de la semaine. Si celles-ci étaient trop mauvaises, il donnait à ses paroles un effet plus saisissant en déchirant \exeat.

Lorsqu'il s'agissait de maintenir une mesure prise dans l'intérêt du bon ordre, il était inébranlable. Ni les larmes des mères, ni les sollicitations des grands n'avaient le pouvoir de l'amollir , et pour mettre en évidence le côté raisonnable de ses décisions, il savait s'y prendre de telle sorte que les personnes éconduites s'éloignaient de lui sans murnmrer. A l'occasion de l'une des premières fêles de Pâques qui furent célébrées après le rétablissement du culte, il avait dit

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qu'aucun élève ne sortirait avant midi. Cependant le préfet de la Seine envoie chercher son fils dès le matin. Un fonctionnaire important de la ville s'était chargé de la commission. Il prie en termes pressants, il dit que M. Frochot demande cela -comme un service. Le directeur de Sainte-Barbe refuse à plusieurs reprises ; et comme son interlocuteur insiste toujours, il sort avec lui dans la cour, fait sonner la cloche qui donnait le signal des assemblées, et quand tous les écoliers sont réunis : « Trouvez-vous juste, leur dit-il, que Frochot sorte, lorsque vous êtes tous consignés jusqu'à midi? » On devine avec quelle énergie fut prononcé le non qui décida la victoire du Directeur sur l'envoyé du préfet.

Sa fermeté n'était point cette roideur compassée qui procède comme par une impulsion mécanique. Il savait pratiquer avec un tact parfait l'art de la flexibilité ; il la recommandait sans cesse à ses collaborateurs. Il s'étudiait à leur faire distinguer les mauvais penchants d'avec l'étourderie à laquelle est condamnée l'enfance; il leur enseignait la mesure, l'attention, l'esprit de suite, et voulait que dans la distribution des peines ils tinssent compte du tempérament, du caractère, des habitudes connues des délinquants. Il s'égayait de l'idée, qui s'était produite au milieu du débordement des théories, de soumettre l'écolier à un code pénal invariable, afin de le soustraire à l'arbitraire du maître. « Pourquoi, disait-il, ne ferait-on pas pour le médecin un code invariable de remèdes? » Les avis, les encouragements, les prières même lui semblaient les moyens qu'on devait préférer, avant d'en venir aux punitions. C'étaient les seuls dont il fît usage pour sa

part. Il disait avec raison qu'une autorité suj)éiieurede collège qui donne des pensums est une autorité perdue. Son rôle était de sanctionner l'application des lois,, après qu'elle avait été faite par ses subordonnés. Si par hasard il ajoutait quelcpie chose, c'était une marque à lui, suggérée par la circonstance, et qui, sans aggraver la peine, était capable d'en faire mieux ressortir la légitimité. Une fois, par exemple, qu'une bande excitée par le printemps était allée cueillir du lilas dans un jardin feimé, à la campagne, les délinquants, ayant été mis pour le repas suivant au pain et à l'abondance, trouvèrent, en se mettant à table, chacun un biin de lilas planté pour mémoire dans sa ration de pain. Ceux qui subissaient de pareilles punitions étaient les premiers à les approuver.

11 conserva, sauf sur deux points, la gradation de châtiments établie dans l'ancienne Sainte-Barbe. Au désœuvrement du cachot, il substitua la sdlle de réflexion, la réclusion accompagnée d'un travail forcé déplume du de mémoire. Quanta l'abolition du fouet, il n'eut pas à la prononcer ; elle fut le fait de la Révolution. Son expérience cependant lui avait appris qu'il est des sujets intraitables, chez qui l'audace unie à la bassesse de cœur défie tous les moyens que la raison suggère. De tels enfants, qui sont une calamité dans un collège, il les chassait de chez lui, et il laissait à décider à l'autorité paternelle si la seule ressource (|ui lui restât n'était pas de recourir à une hideuse extrémité.

Par la vie qu'il menait, il était l'exemple de sa maison. A la façon dont il avait compris ses devoirs, il ne lui restait pas de loisir. Pour lui, jamais de di-

vertissernent, pas de réunions brillantes, pas de fréquenlation de société, pas de spectacles. La présence de M. de Lanneau à la première représentation de V Hector dé Luce de Lancival, avec qui il était resté intimement lié depuis le Prytanée, fit époque dans la mémoire de ses élèves. Son unique distraction était de recevoir à sa table ses amis, bommes distingués pour la plupart dans l'enseii^nement, dans la science ou dans les lettres, et dont la rencontre dans un collège ne pouvait causer de surprise à personne : un Arnault, un Laromiguière, un Levaillant, 3JM, Desrenaudes, Cbampagne, Mahérault, Goffaux, Gail, l'abbé Thibault, l'abbé de Fradt, Luce de Lancival, que nous venons de nommer.

Son désintéressement, qui fut à toute épreuve, lui fit toujours une loi de n'accepter qu'après information les enfants cj,u'on lui présentait. Il ne suffisait pas qu'on payât pour être inscrit au nombre de ses élèves; il fallait d'abord qu'on lui apportât de bons antécédents. 11 aimait mieux, les sujets d'une condition médiocre que ceux qui étaient nés soit dans l'opulence, soit avec l'éclat d'un grand nom ; il appréhendait de la part de ceux-ci des goûts frivoles ou des prétentions d'un exemple dangereux, et il appréhendait non moins de la part de leurs .parents des habitudes de condescendance incompatibles avec la bonne discipline. En général il se défiait des familles. L'expérience lui avait appris combien celles d'un rang élevé secondent mal les efforts de l'instituteur. Aussi, quand il lui en venait, voulait-il prendre ses précautions vis-à-vis d'elles. Il leur montrait sa maison pai- ses côtés les moins attrayants, son règlement par les articles les plus

sévères. Si les gens, effrayés, ne revenaient plus, il s'en réjouissait, comme ayant détourné par sa franchise une occasion de malentendus et probablement une source de désordres.

Mais la vertu pour lui ne se concentrait pas dans l'étroite limite qui consiste à fuir les calculs de l'intérêt. Son cœur brûlait d'une charité ardente, et dès le commencement il fit sortir de son administration une source de bienfaits, d'autant plus méritoires qu'ils restèrent le plus souvent un secret entre le bienfaiteur et l'obligé. On peut dire que la plus grande partie de ses bénéfices s'en allèrent en bormes œuvres par le nombre d'élèves gratuits ou à prix, réduit qu'il entretint dans sa maison. Les aveux de la reconnaissance ont appris cela dans la suite. Plusieurs furent exprimés sur sa tombe. Nous répéterons un mot plein de délicatesse divulgué, à ce moment suprême, par l'honorable M. Bellaigue, qui fut député de l'Yonne en 1830.

M. Bellaigue était élève de Sainte-Barbe en l'an XII, lorsqu'il perdit son père, dont la profession faisait toute la fortune. Le correspondant de la famille étant venu exposer à M. de Lanneau la situation de l'orphelin et l'impossibilité de le laisser dans la maison, il reçut pour réponse ces propres paroles ; « Je vois au contraire l'impossibilité qu'il en sorte* »

Nous avons entendu raconter un trait pareil au sujet de quatre frères dont le père avait fait faillite. M. de Lanneau dit à la personne qui venait pour les retirer : « Moi qui n'ai pas fait faillite, j'entends garder dans ma maison des enfants qui y ont toujours donné le bon exemple. » On ne saura jamais le nombre de ceux qui ont donné lieu à des actions de ce genre. Tout bon

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sujet devenait pour Je directeur de Sainte-Barbe un fiJs d'adoption, dont il ne consentait plus à se séparer. Aux traits qui viennent d'être esquissés, tout le monde a déjà reconnu un instituteur de la meilleure école. En effet Roi lin était le maître de qui 31. de Lanneau prenait le plus souvent conseil. Il avait toujours sur son bureau le Traité des études. Il disait que tout instituteur plus amoureux du bien que de la nouveauté devait savoir ce livre par cœur. Une telle parole serait peut-être vulgaire aujourd'hui; elle ne l'était pas en un temps où la plupart des ^prits avancés répudiaient l'expérience des générations antérieures comme inconciliable avec le progrès.. En sachant discerner, dans l'héritage du passé, les choses qui avaient fait leur temps de celles (jui constituent le fonds imnuiabie de la sagesse humaine, le restaurateur de Sainte-Barbe mérita de passer aux yeux de ses contemporains pour l'homme qui comprenait le mieux l'organisation d'un collège. Cet hommage lui fut rendu par. François de Neufchâteau , par Fourcroy , par Frochot, par Lacépède, lorsqu'ils venaient présider les exercices publics delà maison; par M. de Fontanes, lorsqu'il faisait, pour son instruction de grand maître, une étude particulière du règlement dont nous parlions tout à l'heure; par l'abbé Sicard, lorsqu'il vantait comme « un monument de la connaissance la plus parfaite de toutes les parties qui regardent la conduite des jeunes gensSj des instructions que M. de Lanneau lui avait tracées sur sa demande pour l'Institut des

1. Recueil de Lettres de P.-A.-V. de Lanneau (in-80, Paris, 18S1), p, b62.

Sourds-Muets; par MM. Massin, Goubaux, Guyet de Fernex, Jubé, Dufau, el laiil d'autres iustituteurs renommés, qui, de même, empruntèrent d'utiles dispositions au code de Sainte-Barbe ou se guidèrent par Jes conseils de son chef; enfui par le dernier oratorien placé à la tête de Juilly, le vénérable P. Miel, qui, ne sacliant encore en quelles mains il remettrait cette maison, pensa plus d'une fois à M, de Lanneau, et dit avec l'expression du regret : « Voilà 1 bomme qu'il nous faudrait pour continuer notre œuvre. »

C'est assez anticiper sur les événemenls. Revenons à l'an Vil qui fut le prenner de l'existence de la nouvelle Sainte-Barbe.

11 n'y avait alors ni législation ni autorité qui réglassent la forme des études dans les maisons d'éducation. Le gouvernement exbortait les cliefs de ces établissements à envoyer la partie mûre de leurs élèves aux Écoles centrales, par conséquent à introduire chez eux un ordre et des ;nélbodes qui répondissent au nouveau système; mais la plupart se moquaienj; du nouveau système, ne voulaient entendre parler que de l'ancien, et ne se rendirent pas à une invitation qui n'était pas suivie de contrainte. Une conception trèsélevée, et au fond de laquelle apparaissait l'avantage d'une liberté immense, ne parut pas à M. de Lanneau devoir être tiaitée avec ce dédain. Il crut les Écoles centrales capables de durer et de se perfectionner par la pratique, si cbacmi se prétait à en favoriser le développement. D'ailleurs, après une si fTicbeuse interruption des études, le premier des devoiis n'était-il pas de profiter de ce qui existait pour les remettre en activité ?

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Les Écoles centrales, avons-nous dit, ne donnaient pas toutes les parties de l'instruction, mais seulement les parties supérieures de l'instruction. Par leur programme, elles sont à comparer tout ensemble aux hautes classes des lycées actuels et aux Facultés. Elles prenaient les langues anciennes au point où l'étude de celles-ci peut être combinée avec celle du mécanisme de la pensée, et, dans leur enseignement, la logique ne faisait qu'un avec les humanités. Le devoir des professeurs était d'exposer chaque chose par son côté rationnel : le vocabulaire ])ar les radicaux, la grammaire par ses ressources comparatives, le langage par ses procédés comme instrument de l'intelligence. L'analyse des auteurs grecs et latins devait être un moyen d'amener les jeunes gens à la connaissance approfondie du français. Des leçons d'éloquence, de poésie, de grammaire générale, complétaient l'enseignement littéraire. Des cours de géographie et d'histoiie, de législation^ de mathématiques, de sciences naturelles et de dessin, étaient professés simultanément pour ouvrir aux esprits l'accès de toutes les connaissances utiles. Cette vaste et sérieuse instruction était distiibuée en trois étapes, dans le parcours desquelles on pouvait s'arrêter sans inconvénient, ou négliger telle partie pour laquelle on ne se serait pas senti de disposition. Une bibliothèque publique, ouverte près de chaque école, devait fouinir les ressources nécessaires pour l'étude. L'ancienne Bibliothèque de Sainte- Geneviève, administrée par Daunou, fut, dès l'an V, accessible aux élèves de l'École du Panthéon, et servie avec l'intelligence supérieure de l'homme qui avait tracé les programmes du nouvel enseignement.

Il est évident que ce système avait du bon , car il a formé les esprits les plus puissants de notre siècle ; mais il est évident aussi qu'il supposait une instruction préliminaire donnée à ceux qui venaient s'asseoir sur les bancs de l'École centrale. Avant d'arriver là , il eût été indispensable de passer par le degré secondaire inscrit dans le plan de Condorcet. C'est cette initiation que les maîtres de pension auraient dû donner, et qu'ils ne donnèrent pas. Les uns continuèrent à exercer en pédagogues de l'ancien régime; les autres, dès qu'ils virent quelque part des professeurs rétribués par l'État, se débarrassèrent des leurs , et envoyèrent aux Écoles centrales des élèves le plus souvent inca^ pables d'y profiter. Des littérateurs chargés d'un enseignement transcendant virent arriver à leurs cours des jeunes gens qui savaient à peine décliner ou mettre l'orthographe, et l'on s'indigna que ceux-ci ne comprissent rien aux leçons.

Que fallait-il faire? Rétablir aux frais de la République le rouage qui manquait au mécanisme , et en même temps pourvoir par des mesures efficaces au recrutement des élèves. 3Iais il n'était plus temps d'exécuter cela. Trop de personnes étaient intéressées à ce que les écoles républicaines succombassent sous les plaintes inconsidérées de ceux qui leur reprochaient de n'avoir pas remplacé les collèges. Tout l'effort des hommes de la Révolution , réunis pour sauver ces écoles , ne réussit qu'à remplir davantage le cadre de l'enseignement afin d'y faire entrer les premiers principes. Encore cela n eut-il lieu qu'à Paris-, et grâce à M. Frochot.^ préfet de la Seine, investi comme tel de la direction supérieure des Écoles de la capi-

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taie. Par l'augmentation du nombre des chaires et de celui des matières d'enseignement dans la partie des langues anciennes , l'échelle fut graduée de manière à rappeler le plus possible l'instruction classique d'autrefois. Tel fut l'état des choses depuis le commencement de l'an X (année scolaire 1801-1802), de sorte que les trois Écoles de Paris, à la fin de leur existence, furent à très-peu de chose près ce que sont les gymnases de l'Allemagne , ce qu'avaient été pour les martinets du seizième siècle les collèges de l'Université de Paris.

Après comme avant cette réforme, M. de Lanneau s'employa avec une entière loyauté, et malgré la mauvaise humeur de beaucoup de personnes', à faire sortir de l'ordre établi tous les fruits qu'il pouvait rendre. Déjà son séjour au Prytanée avait été marqué par une distribution de l'enseignement telle, que les cours de cette maison fussent d'abord un acheminement et plus tard un complément à ceux des Écoles centrales. Dès 1 800,1e Collégre des Sciences et des Arts reçut la même organisation. 11 y eut sept classes, dont les élèves, suivant leurs dispositions et leur mérite, furent envoyés soit au Panthéon soit au Prytanée , ou même dans ces deux établissements à la fois , tandis que les autres reçurent leur instruction à l'intérieur. Les professeurs de la maison servirent en même temps de répétiteurs aux élèves qui étudiaient dehors. En outre, des cours supplémentaires, par exemple pour la géographie, pour l'italien , pour l'anglais et pour l'allemand , furent communs aux sujets de toutes les catégories dans

1 . Décade philosophujue de l'an IX, 4' trimestre, ij|. 41 7.

les six classes supérieures, accouplées deux par deux ou trois par trois.

Pour comprendre le vocabulaire scolastique de ce temps-là, il ne faut pas perdre de vue le programme . révolutionnaire, qui renfermait les études dans des cours spéciaux. Il y eut ainsi les cours de mathématiques, d'hisloire, de belles-lettres, de langues anciennes, de grammaire, etc. On ne connaissait plus les noms de rhétorique et (yiiuinanités ^ lorsqu'ils furent restaurés en l'an VIII, à l'usage du Prytaiiée seulement. L'horreur des termes anciens avait été poussée à un excès embarrassant poui- la conversation. Au lieu de thème et version , il fallait dire traduction de français en latin et traduction de latin en français.

Dans les cours, les années ou classes étaient distinguées par leur nombre ordinal, mais dans l'ordre inverse de celui qui était anciennement consacré, et auquel on revint peu après dans les lycées. La première classe du cours, aux Écoles centrales, était celle des élèves qui commençaient. Au Collège des Sciences et des Arts, pour plus de commodité, les sept classes ne formèrent qu'une seule série, et furent désignées simplement par les adjectifs ordinaux. Ce qui serait aujourd'hui la septième, s'appelait la première.

Telle est la forme sous laquelle l'établissement de M. deLanneau commença à acquérir sa grande réputation. Il fit parler de lui aux distributions des prix de l'an IX. Jusqu'alors un seul établissement privé s'était rendu célèbre par ses succès aux écoles publiques dont il suivait les cours. C'était la maison de M, Lepître, qui envoyait des élèves à la fois au Panthéon et aux Quatre-i\ations. Pour la première fois

ces enfanls gâlés de la victoire reconnurent avec surprise qu'ils avaient des rivaux. Au Panthéon les couronnes furent partagées entre les Lepître et les Lanneau avec une égalité qui excita les applaudissements du public.

Dans une luîle encore plus solennelle , les Lepître furent distancés. M. Frocbot avait rétabli celte année même l'équivalent de l'ancien concours général de rCniversité, en faisant composer entre elles les Ecoles centrales. Le Collège des Sciences et des Arts y remporta les deux grands prix des sciences \ les deux de grec* et trois accessits. Plusieurs couronnes au Prytanée complétèrent ce brillant succès.

Une circonstance particulière augmenta l'effet du triomphe obtenu au concours général. C'était la condition du lauréat dont le nom fut proclamé le premier. \"oici ce qu'on lit à ce sujet dans le Magasin encjclopedique de Millin':

« L'écolier à qui le premier prix de mathématiques a été adjugé se nomme Ducros, jeune berger du département de la Drôme*, qui au pied d'un chêne et au milieu de ses brebis, privé de tout maître, il y a trois ans, étudiait et dévorait les livres sans autres secours que ceux d'une forte passion pour les sciences. L'examen qu'il a soutenu à l'Ecole centrale sur les mathématiques et sur la physique a été une espèce de

i . Elèves Ducros et Segond.

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