‹ Histoire de Saint-BarbeChapitre 2 sur 110 · Ci-dessus, t. II, p. 24S et suiv · texte numérisé non relu

Ci-dessus, t. II, p. 24S et suiv

repeupler et qu'il se trouva en face d'une multitude plus émancipée que celle qu'il avait connue autrefois, il laissa voir qu'une qualité essentielle lui manquait.

Le ministre Letourneux, prévenu qu'il était nécessaire de mettre auprès de M. Champagne un homme en état de le compléter, apprit en même temps que, si quelqu'un au monde était fait pour remplir cet office, c'était M. deLanneau, employé comme sous-chef dans son ministère. En conséquence, M. de Lanneau, ou, pour parler le langage du temps, le citoyen Lanneau fut nommé sous-directeur de l'histitut central des Boursiers de l'Égalité le 26 vendémiaire an VI (1 7 octobre 1 797).

Nous venons de nommer le troisième fondateur de Sainte-Barbe. Il est à propos d'indiquer par suite de quelles vicissitudes ce célèbre instituteur rentra, à l'âge de quarante ans, dans une carrière d'où les événements l'avaient éloigné, après qu'il y eut été conduit d'abord par le hasard.

Pierre-Antoine-Yictor de Lanneau de Marey, fils d'un gentilhomme du bailliage de Semur, naquit le 24 décembre 1758 au château de Bard-lès-Époisses. Il était le neuvième de dix-huit enfants. Il fut élevé pour la profession des armes, d'abord au collège de La Flèche, puis à lÉcole militaire de Paris. Sa famille avait des droits héréditaires sur un canonicat à la cathédrale de Langres. Celui des enfants à qui ce bénéfice était destiné étant mort, le père désigna pour le remplacer le jeune Victor, qui venait après dans l'ordre de naissance. Celui-ci ne se sentait aucun goût pour l'état ecclésiastique : forcé néanmoins de céder à une volonté inflexible, il se fit prêtre ; mais ne pouvant pas souffrir la vie fastueuse et inoccupée qui était

celle des nobles dans les chapitres, il tourna ses vues ailleurs, et embrassa la profession de Théatin. L'ordre utile desThéatins se consacrait à l'enseignement. M. de Lanneau n'eut pas à se repentir d'avoir porté son choix de ce côté. Les plus belles facultés pour l'éducation se révélèrent en lui. Il se fît remarquer dans la direction du collège de Tulle, qu'il occupait lorsque la Révolution éclata.

Quoique sorti d'une famille où le changement de régime ne fut pas bien reçu, il s'associa avec transport aux nobles espérances qui furent celles du plus grand nombre. Lorsque les ordres religieux furent supprimés, des amis, qui voulaient voir sa sagesse et ses talents employés au service de la patrie, le rappelèrent en Bourgogne. Il prêta serment à la Constitution, et fut élu presque en même temps vicaire de l'évéque constitutionnel d'Autun et membre suppléant de l'Assemblée législative. Il n'eut pas l'occasion de remplir ce dernier mandat, refusa celui de député à la Convention, mais se soumit au vœu de la population d'Autun en acceptant les fonctions de maire. Quant au sacerdoce, comme il l'avait subi par contrainte, il le quitta sans regret. De l'administration de la municipalité il passa à celle du district. Transporté un moment à la j)résidence du tribunal criminel du département de Saôneel-Loire, rétabli au district d'Autun à la demande générale, il exerçait les pouvoirs redoutables d'agent national, lorsqu'il fut accusé de modérantisme, traîné à Paris et incarcéré au Luxembourg. 11 dut son salut à l'énergique défense que Carnot présenta pour lui au Comité de Salut public. C'était huit jours avant le 9 thermidor. Frappé simplement de destitution, il

s'éloigna en toute bâte pour aller reprendre à Âutun la direction d'une imprimerie qu'il avait menée de front avec les affaires publiques, car ses emplois ne furent jamais rétribués. Bientôt il eut à se défendre devant le parti de la réaction de ce que le gouvernement de la Terreur n'avait pas fait tomber sa tête. Traduit au tribunal criminel de Cbalon-sur-Saône, et victorieusement acquitté, il revint à Paris, dans la pensée qu'il y exercerait plus tranquillement sa profession d'imprimeur; mais il n'était pas encore au bout de ses maux. A Paris il fut dénoncé comme un îiomme dangereux, confié à la garde d'un garnisaire, et, pour s'être soustrait à cette surveillance , recberché par la police à laquelle il n'écbappa qu'en s'ensevelissant dans une cacliette. Enfin il tiouva le repos dans une place qui lui fut donnée au bureau des musées et bibliotbèques établi près le ministère de l'Intérieur.

M. de Lanneau eut pour cbef de division, au ministère, le littérateur Ginguené. Dès qu'il se fut fait connaître de cet bonnéte bomme, il trouva en lui un patron plein de zèle, qui s'employa à lui procurer une place plus digne de son mérite. On le pressa un moment d'accepter la direction de l'Opéra, qui était devenue vacante. « Avec quelle grâce, dit un de ses biographes, il racontait cet épisode de sa vie, et faisait ressortir le contre-sens où la bienveillance avait entraîné ses protecteurs! Avec quelle gaieté il se supposait acceptant ces étranges fonctions, et composait sur cette donnée un roman de quelques minutes'! »

1. Louis Ouicherat, Notice sur P. -A. -V. de Lanneau, fondateur et chef de l'institution de Sainte-Barbe. In-S». Hachette, Paris, 1830.

Le poste de sous-direclenr à l'Inslitiit des Boursiers s'élant présenté sur ces entrefaites, entre la fortune dans une sphère qui n'était pas ia sienne, et une condition plus modeste pour laquelle il sentit renaître toute son affection, M. de Lanneau n'hésita point un seul instant.

Il y a, pour ceux qui conduisent la jeunesse, comme pour ceux qui commandent les armées, un don de nature qui opère indépendamment de tout ce qu'ils peuvent apporter dans leurs fonctions d'habileté, de savoir, d'expérience. M. de Lanneau était doué de cette faculté précieuse. Son geste, son regard, le timbre de sa voix exerçaient autour de lui un véritable prestige. 11 suffisait qu'il fût en présence pour dissiper les projets de l'étourderie, et faire rentrer sous terre les fauteurs du désordre. Dès que M. Champagne se montra escorté de ce redoutable lieutenant, il obtint la soumission de ses élèves de tout âge. Les anciens abus furent réformés comme par enchantement. Trop de latitude laissé aux sous-maîtres avait produit presque autant de règlements qu'il y avait de quartiers. Tout fut réduit à une loi uniforme. De vieux boursiers d'avant la Révolution, qui se prétendaient adoptés à tout jamais par la patrie, parce qu'ils avaient obtenu de conserver leur pension pendant leurs études de médecine, ou parce qu'ils avaient fait les premières campagnes de la République, se virent obligés enfin de quitter la place. L'ordre et la bonne tenue régnèrent dans la maison; l'enseignement put être amélioré, et l'ardeur fut extrême. On regretta dans le public qu'un établissement si bien conduit ne fût pas accessible au plus grand nombre.

Il y avait à Paris beaucoup de pensionnats, tenus par d'anciens maîtres ès-arts, qui continuèrent à exercer, pendant la Révolution, sans presque rien changer à leurs habitudes d'autrefois. Plusieurs de ces maisons étaient parfaitement dirigées, mais elles ne renfermaient chacune qu'un petit nombre d'élèves. A. cause de cela, les familles leur reprochaient de ne pas offrir assez d'aliment à l'émulation. Les familles, soit dit en passant, tenaient beaucoup moins que ne l'avaient supposé- les législateurs de l'an III à la prérogative de diriger elles-mêmes les éludes de leurs enfants. Beaucoup d'entre elles sentaient que des gens occupés de leurs affaires ne peuvent pas s'adonner à ce soin, et que, pour le jeune âge, le travail n'est fructueux qu'avec la régularité de la vie scolastique; elles appelaient donc de tous leurs vœux le rétablissement de ces grandes écoles, oii la réunion de beaucoup d'enfants leur semblait essentiellement propre à échauffer le zèle et à préparer des hommes pour le commerce de la vie.

A la fin de l'an VI, M. de Lanneau conçut le dessein de fonder une maison de ce genre. Dès son entrée à l'Institut des Boursiers, il eut chez lui un enfant (le jeune Gatteaux, aujourd'hui membre de TAcaJémie des Beaux-Arts) dont il avait entrepris auparavant l'éducation particulière. Marié, déjà père de famille et n'étant pas encore en possession du débris qui lui revenait du bien de ses ancêtres, il ajouta deux ou trois autres élèves à celui-là : c'était un moyen pour lui d'augmenter ses appointements très modiques de sous-directeur, car pour la peine qu'il se donnait, la République ne lui comptait que deux

mille francs par an. L'idée lui vint de faire sortir de son petit pensionnat domestique une nouvelle Sainte- Barbe.

Personne n'avait oublié le nom de Sainte-Barbe, maintenu si célèbre jusqu'à la dispersion de la Communauté; mais c'est surtout à l'Institut des Boursiers que ce nom était resté vivant. Ceux dont il était la propriété subsistaient encore. Il servait à désigner, parmi les enfants de l'Égalité, les sujets élevés aux frais de Robert Dugast et de Simon Menassier; pour M. Champagne, petit-ueveu de Simon Menassier, ce nom était un titre de famille. Aussi, M. Champagne lut-il ravi du projet de son collaborateur, et il le favorisa de tout son pouvoir, mais sans consentir à se priver pour cela d'un concours dont il sentait tout le prix. Il évoqua le souvenir de l'ancienne Sainte-Barbe, qui s'était développée sous des supérieurs domiciliés au Plessis, et il fit refuser la démission que M. de Lanneau présenta dès lors au gouvernement.

On n'était point entreprenant en ce temps-là comme on l'est aujourd'hui; d'ailleurs, les ressources auraient manqué pour monter tout d'abord un grand établissement. Si bonne opinion que M. de Lanneau eût de son entreprise, il voulut néanmoins commencer doucement et à titre d'essai. Il loua la partie de Sainte -Barbe qui avait formé en dernier lieu le collège. On se rappelle que c'était la chapelle, construite en 1695 sur la rue des Chiens, et l'aile de bâtiments perpendiculaire à la rue de Reims, laquelle s'élevait sur le fonds primitif du docteur Jean Hubert. M. de Lanneau fit mettre le local en état de recevoir les

enfants qu'il avait en pension chez lui, avec plusieurs autres qui lui furent présentés aussitôt qu'il eut émis son prospectus.

11 partagea le soin de cette petite famille avec un associé qui devait résider auprès d'elle et la surveiller continuellement. Enfin il demanda au ministre del'Intérieur l'autorisation de faire suivre les leçons du Prytanée français ( c'est le nom que l'institut des Boursiers venait de prendre ) à ceux de ses élèves qui ne seraient pas en âge d'aller aux Écoles centrales. En ce point résidait le caractère tout particulier que M. de Lanneau, de concert avec M. Champagne, entendait donner à son institution. Dans la pensée de l'un et de l'autre, elle devait compléter le bel établissement de la rue Saint-Jacques ; elle était appelée à devenir une succursale d'élèves payants, annexée à l'école des élèves gratuits.

Les dispositions avaient été prises de manière à pouvoir entrer en exercice au commencement de l'an VII; mais comme il y avait de grandes réparations à faire aux bâtiments loués, le troupeau ne put pas être mis pour l'époque indiquée dans son nouveau bercail.

Le 25 brumaire an VÏI (15 novembre 1798), François de Neufchâteau , ministre de Tlntérieur pour la seconde fois, accorda à M. de Lanneau et à son associé, M. Miellé, l'objet de leur demande relativement à la fréquentation du Prytanée par leurs élèves. Cette faveur fut annoncée, dans la lettre d'envoi , comme une marque de la satisfaction du gouvernement « envers des citoyens qui consacraient leurs veilles à la propagation de l'instruction publique et delà morale républicaine. »

Le temps comportait toujours ce langage, mais il ne comportait pas encore qu'un établissenient d'instruction publique fût mis sons le patronage des saints. M. deLanneau, qui voulait autant que possible ressusciter Sainte-Barbe et qui tenait singulièrement à la gloire du nom , ne put pas vaincre sur ce point les scrupules du ministre. Forcé de prendre la dénomination de CoUéi^e des Sciences et des Arts , il y ajouta entre parenthèses ci-devant Sainte-Barbe , et peu après Sainte-Bai^he tout' court.

Le 14 frimaire suivant, jour qui correspondait au 4 décembre 1 798 , fête de sainte Barbe , l'entrée en possession du collège eut lieu, moyennant que M. de Lanneau y envoya coucher un élève , parce que les travaux n'étaient pas encore achevés. Les autres vinrent seulement quelques semaines après. M. Chartier-Desrieux , qui fut successivement sous-préfet à Mortagne, à Saint -Pol et à Belléme', se rappelait avoir fait ce service pendant une ou deux décades à partir du 1'''' nivôse an VIL

La maison, dès qu'elle fut en activité, s'éleva au rang des premiers pensionnats de Paris. On y vit arriver bientôt les fils de plusieurs membres des deux assemblées et celui de Roger-Ducos , l'un des cinq direjcteurs de la République. Cela fut d'un effet décisif dans le public; avant la fin de la seconde année, il fallut augmenter le local en y ajoutant le reste des bâtiments de l'ancien collège, la partie de Sainte-Barbe qui avait été vendue jadis à l'Université \

L'aile sur la rue des Chiens, depuis l'encognure de

\. Voyez cî-dessus, tome II, p. 17b.

la rue des Cholets jusqu'à l'aiicienne chajielle, avait été abattue; l'autre aile, sur la rue de Reims, après avoir servi d'atelier pour l'entreprise des moulins à bras, allait éprouver le même sort, lorsqu'elle fut achetée par M. Champagne en prévision du besoin qu'en aurait bientôt son collaborateur.

M. Champagne de son chef n'avait point de fortune, mais il avait épousé la veuve du ministre Lebrun, qui eut la tête tranchée en 93. Cette dame jouissait d'une certaine aisance. Elle avait des enfants de son premier mari. Le beau-père ne craignit pas de hasarder une partie du patrimoine de sa famille adoptive sur les destinées d'un établissement formé par M. de Lanneau, Il mit la maison de Sainte-Barbe en réparation, et obtint de l'administration du Prytanée d'y faire conduire à ses frais le trop-plein des eaux d'Arcueil amenées dans cet établissement. Aussitôt que les choses furent en état , on rétablit la cuisine , le réfectoire et les salles d'études aux heux où elles avaient été anciennement.

Le fondateur était déjà assuré du succès futur de son entreprise; mais il n'éprouvait qu'une médiocre satisfaction quant à la manière dont il y était secondé. Son associé, ancien lazariste, se recommandait plus par le talent que par !a conduite. C'était un de ces épicuriens comme le règne de Louis XV n'en produisit que trop , un homme enclin au plaisir, et qui , dès qu'il se vit sur le chemin de la fortune , ne songea plus qu'à se livrer aux distractions du monde. M. de Lanneau songeait déjà à se débarrasser de lui, lorsqu'eut lieu le coup d'État du 18 brumaire. Bientôt s'éventèrent les projets du nouveau gouvernement sur

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le Prytauée. On parlait d'y iDtroduire des pensionnaires payants, puis de le scinder en quatre sections, et la raison que l'on donnait au ministère pour ce morcellement, c'est qu'une maison d'éducation ne pouvait pas bien marcher lorsque le nombre des élèves dépassait deux cents. Cela n'était pas flatteur pour le sous-directeur qui avait si bien mis au pas les quatre cents élèves du Prytanée.

M. de Lanneau prévit que le changement annoncé en appellerait d'autres, et qu'au milieu des essais qui allaient recommencer, sa position comme fonctionnaire public n'aurait plus de fixité : il prit le parti de consacrer désormais tous ses soins à son propre établissement. Ni les prières de M. Champagne, ni les reo;rets des professeurs, exprimés par Luce de Lancival, r[ui fit une églogue à ce sujet , ne purent le retenir. Il demanda son congé, que Lucien Bonaparte, alors ministre de l'Intérieur, lui accorda dans les termes les plus honorables. Il alla demeurer à Sainte-Barbe au mois de janvier 1800.

Il était temps qu'il vînt chez lui. Grâce à son associé, sous les apparences d'une prospérité toujours croissante , la ruine était déjà avancée. L'administration de M. Miellé, mise à jour, laissa apparaitre un déficit de 54000 francs. 31. de Lanneau lui offrit de rompre à l'amiable; mais lui. qui trouvait la place bonne et qui n'en pouvait pas être débouté de si tôt d'après son contrat, fit longtemps la sourde oreille à toutes les propositions. Pour obtenir son désistement, il fallut lui abandonner pour des années les bénéfices de l'entreprise naissante. On peut dire qu'il s'éloigna par un pont d'or, et son associé n'en eut pas de re-

gret , car il eût donné de son sang et de sa chair pour racheter l'erreur de son choix.

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