‹ Histoire de Saint-BarbeChapitre 40 sur 110 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Projet d'ériger Sainte-Barbe en lycée. — Négociations à ce sujet. — Rigueurs du régime universitaire. — Fin de l'Empire. — M. Mouzard, chef officiel de l'institution. — Esprit de la jeunesse sous la première Restauration et pendant les Cent-jours. — Persécution contre M. de Lanneau. — M. Adam substitué à M. Mouzard. — Clôture de l'école gratuite.

Napoléon avait pour son Université une sollicitude plus que paternelle, et dans l'Université rien ne 4ui était plus cher que les lycées. Ces établissements étaient un instrument de sa politique. Sa préférence

pour eux allait au point qu'il aurait voulu tenir dedans toute la jeunesse de l'Empire. Un jour qu'il lisait un rapport sur l'état des maisons d'éducation de Paris, voyant Sainte- Barbe portée sur la liste avec le nombre de cinq cents élèves, il dit : « Comment se fait-il qu'un simple particulier ait tant de monde dans sa maison? » Sa volonté fut aussitôt d'acquérir pour le compte de 1 État et les élèves et le maître avec eux. M. de Fontanes reçut l'ordre de s'entendre avec M. de Lanneau pour l'indemniser de sa propriété, et pour le retenir comme proviseur de Sainte-Barbe érigée en lycée. Les bâtiments surannés de la rue de Reims, jugés indignes de contenir une école du gouvernement, auraient été abandonnés. L'Empereur avait en vue l'ancienne abbaye de Saint-Martiu-des-Champs, proposée pour être le lieu de la quatrième Ecole centrale, lorsqu'on n'avait pas encore renoncé à fonder une quatrième École centrale à Paris. Mais depuis ce temps l'abbaye avait été convertie en Conservatoire des arts et métiers. C'est l'objection que fit M. Frocbot, appelé au Tuileries pour recevoir les instructions de l'Empereur. Il dit que l'église et les cloîtres de Saint- Martin étaient remplis de macliines, pour lesquelles on trouverait difficilement de la place ailleurs. « Ces machines, ces machines, répliqua Napoléon avec sa vivacité ordinaire, on peut bien les mettre dans les rezde-chaussées du Sénat. » Le mot à peine sorti de sa bouche, il ne put s'empêcher de Vire de la figure que fit le préfet, et abandonnant aussitôt son idée, il désigna, au lieu de l'abbaye Saint-Martin, le ci-devant collège d'Harcourt, dans la lue de la Harpe.

M. de Lanneau reçut la notification de ce projet

avec plus de déplaisir que de surprise. Il avait plus d'un motif d'appréhender quelque chose comme cela. Ses notes à l'Instruction publique étaient excellentes; plus l'administration avait montré d'exigences, plus il avait fait d'efforts pour être toujours en règle avec elle. Tandis que la plupart de ses confrères, obsédés des formalités minutieuses auxquelles ils étaient assujettis, feignaient souvent de ne pas comprendre, afin d'amener des retards, la ponctualité du directeur de Sainte-Barbe était l'objet d'éloges continuels de la part des inspecteurs, des conseillers, et du grandmaître avant tous les autres. C'était toujours lui qu'on citait comme modèle aux chefs d'institution récalcitrants. M. de Fontanes avait pris l'habitude de l'appeler (( l'Universitaire de l'Université. » Mais cette bonne réputation était contrebalancée par celle d'une indépendance que M. de Uanneau laissait trop apercevoir. Il subissait, sans le trouver de son goût, l'état de contrainte et presque de suspicion qu'il avait à partager avec les autres personnes de sa profession. Chaque fois qu'il eut à en dire son opinion, il s'en plaignit, non pas comme d'une chose préjudiciable à son intérêt, car il se trouvait dans l'une de ces veines de prospérité qui défient toute atteinte, mais parce que cela blessait ses principes personnels et la dignité de l'instituteur. De là des impressions sur son compte, qui l'empêchèrent d'obtenir toutes les récompenses qu'il aurait méritées par ses services. Il sut de bonne heure qu'il ne devait pas compter sur la faveur du maître. Lorsqu'il crut démêler, dans l'allure qu'on donnait au régime universitaire, l'intention formelle de ne laisser aux écoles privées que le trop-plein

OU le rebut des écoles de l'État, il eut peur de son succès. Dans la crainte de se voir déposséder de Tceuvre qui lui était si chère, il entra en pourparlers avec un proviseur de département, qui n'aurait pas été éioigué de se défaire de son emploi pour prendre la direction de Sainte-Barbe.

La perspective d'érection en lycée ayant rompu cette ouverture, la nouvelle affaire fut entamée dans le cabinet même de M. de Fontanes. M. de Lanneau s'en remit, pour la conduire, à l'amitié du comte Mathieu Dumas et à la diligence de l'avocat chargé du conlentieux de Sainte- Barbe. Les préliminaires demandèrent du temps, parce qu'il fallut représenter la situation financière de la maison depuis son rétablissement. Pendant qu'on travaillait à ces comptes, un personnage fameux par ses intrigues, Roux-Laborie, vint faire accepter ses services, nous ne savons de quelle part. Roux-Laborie, qu'on trouvait partout, quoiqu'il eût été chassé déjà de bien des endroits, et chassé avec éclat, Roux-Laborie, ami de tous les ennemis de Sainte-Barbe, ne pouvait intervenir dans une affaire de ce genre que pour en compromettre le succès. C'est ce qui eut heu. Les choses traînèrent en longueur jusqu'au moment de l'expédition de Russie, qui fit rentrer dans les cartons le travail commencé pour le règlement des intérêts de M. de Lanneau.

Nous n'entendons pas dire par ce qui précède qu'un homme artificieux, s'introduisant dans la discussion d'mi marché, ait eu la puissance de contrebalancer la volonté de l'Empereur; mais il arriva cette fois ce dont on eut alors tant d'exemples. Le projet dont l'exécution était retardée prit des pro-

portions plus vastes dans la télé de Napoléon. Au lieu d'un lycée nouveau à Paris, il en voulut quatre, c'est-à-dire le double de ce qu'il y avait déjà, et il résolut de multiplier dans la même mesure les lycées des départements.

Cette conception gigantesque fut annoncée dans le décret du 15 novembre 1811, qui réglait la juridiction de l'Université. Le législateur, sentant luimême qu'il n'accomplirait pas sur-le-cbamp un si grand nombre de fondations, surtout à la veille de la guerre la plus coûteuse qu'il eût encore entreprise, se contenta de prescrire une série de mesures qui devaient favoriser plus tard l'exécution de ses vues. Ces mesures concernaient particulièrement les établissements privés, qu'elles avaient pour but de gêner encore davantage dans la concurrence que ceux-ci pouvaient faire aux lycées.

Le décret fut exécuté avec une rigueur extrême. Pendant quinze mois les cbefs d institution et maîtres de pension furent accablés de circulaires menaçantes pour faire ceci et surtout pour ne pas faire cela. Ce furent des prohibitions à n'en plus finir.

Défense d'admettre dans les institutions et pensions des élèves qui n'en suivraient pas tous les exercices {arrêté du 11 janvier 1812).

Défense des exercices publics et distributions de prix dans les mêmes établissements, lorsqu'ils sont situés dans une ville pourvue d'un lycée ou d'un collège ; défense d'exercer les élèves à la poésie française (circulaire du 18 décembre 1812j.

Défense de recevoir des élèves de quelque âge que ce soit, pensionnaires ou demi-pensionnaires, sans en

avoir référé d'abord aux proviseurs de lycées ou principaux de collèges (circulaire du 1 3 février 1 81 3).

Défense de s'annoncer autrement que par des tableaux dont l'inscription, qui élait tout un programme d'études, ne pouvait être modifiée dans aucun cas. L'administration avait réglé pour ces tableaux jusqu'à la couleur du fond et des lettres (circulaire du 12 avril 1813). Celui des institutions devait être noir, et porter en lettres jaunes : « Université impériale. Institution dirigée par M. ****, où l'on enseigne les premiers éléments de la langue latine et oii l'on répète renseignement du lycée ***. »

Cetlecontraintemesquineet jalouse eut poujr accompagnement une pression incessante exercée en vue d'inspirer à la jeunesse l'esprit militaire. Les victoires de l'Empereur devinrent presque Tunique sujet sur lequel il fût permis d'exercer l'imagination des élèves. Jusque dans les plus petits pensionnats, les exercices scolaires durent être annoncés par le son du tambour*. L'uniforme fut prescrit partout, à peine de clôture des établissements qui ne s'y soumettraient pas^ Alors nos barbistes prirent le cliapeau à cornes et le frac bleu à collet et parements blancs. Ils marcbèrent au pas; ils eurent caporaux et sergents. Ils n'en firent pas mieux leurs devoirs; loin de là, leurs jeunes esprits se livrèrent un peu plus qu'il n'aurait fallu aux préoccupations du jour. Bientôt les conscriptions anticipées vinrent prendre plusieurs d entre eux dans les classes de rhétorique et de philosophie. Leur chef, consterné,

Page 1