‹ Histoire de Saint-BarbeChapitre 66 sur 110 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Retraite de M. de Lanneau père. — Direction de M. de Lanneau fils. — Affaire du renouvellement des diplômes des chefs d'institution, — Rétablissement des séances littéraires dans les deux Sainte-Barbe. — Chansons du i décembre. — M. Cuvillier-Fleury préfet des études. — Tentatives de réforme en matière de récitation. — Retour de M. de Lanneau père au Collège. — Sa mort. — Détails sur sa personne.

Au mois de septembre 1823, M. de Lanneau déposa définitivement le pouvoir, que depuis 1814 il n'exerçait plus que sous des noms d'emprunt. En se posant comme propriétaire-administrateur de la maison dans la lutte avec M. Nicolle, il avait trop affiché que c'était lui qui remplissait toujours les fonctions de Directeur. On voulait que cela finît. Les menaces arrivaient à ses oreilles de tous les côtés et sous toutes les formes. Il n'était question de rien moins que de fermer l'établissement. C'est pourquoi il jugea le moment venu de se soustraire à la tendre déférence d'un fils qui faisait tous ses efforts pour le retenir. Il prit son exeat^ comme il disait, pour aller goûter le repos dans son Tusculum, dans son manoir de Bard. C'était le berceau de son enfance, un lieu animé par une population intelligente de vignerons qui mettaient le

nom de Lanneaii et la Charte constitutionnelle presque à l'égal des bonnes vendanges. Le Directeur de Sainte-Barbe régnait sur eux d'un pouvoir incontesté. Il n'était plus leur seigneur, mais leur bon voisin et le propriétaire équitable de plusieurs d'entre eux, appliqué constamment à civiliser et à moraliser le pays. Il ne fit pas servir à autre fin l'autorité de maire, dont il fut investi quelque temps sous le ministère Decazes. Dès 1810, il avait fondé une école dans la commune, et c'est de sa bourse que l'instituteur fut toujours rétribué. Ayant semé les bienfaits, il recueillait la reconnaissance.

Jusque-là, M. de Lanneau s'était rendu tous les ans à Bard pour passer le temps des vacances, et toujours il était parti pour ce voyage avec la joie d'un écolier. Ce fut un bonheur pour lui de songer que désormais les moments de son séjour au cher village ne seraient plus comptés. Quoiqu'il sentît qu'il quittait son élément, que le collège lui manquerait plus d'une fois, il s'éloigna en se consolant et en consolant les siens de la pensée que la distance ne l'empêcherait pas de surveiller son œuvre , ni de s'en rapprocher aussi souvent que le regret de la séparation deviendrait trop vif.

M. Adolphe de Lanneau, qui lui succédait, était déjà rompu par une longue habitude au gouvernement de la maison; mais ce n'est pas sans passer par bien des traverses qu'il avait pu sarréter à une carrière pour laquelle sa naissance l'avait désigné. Lorsqu'il achevait ses études, en 1812, l'idée de la conscription, qu'on voyait devenir de plus en plus implacable, tourmentait beaucoup sa famille. Le père m 13

fit part de ses inquiétudes au général Mathieu Dumas, son ancien condisciple et son ami, qui lui proposa de ' prendre le jeune homme avec lui, et de lui faire passer son temps de service le moins durement possible; pour commencer, il l'attachait à sa personne en qualité de secrétaire. C'est ainsi que M. Adolphe de Lanneau fit la campagne de Russie, épreuve plus rude pour lui que ne Tavait prévu son protecteur : il y eut les pieds gelés. L'année suivante, il entra dans l'intendance militaire. Victime de la violation de la capitulation de Dresde, il passa dix mois de captivité dans une forteresse de la Bohême. En 1815, âgé seulement de dixneuf ans, il fut commissaire des guerres delà division Foy sur les champs de bataille de Ligny et de Waterloo, puis remplit les mêmes fonctions dans le fort de Vincennes, jusqu'au jour où le général Daumesnil remit son commandement. C'est lui qui rédigea la correspondance échangée avec les chefs de l'armée alliée, lorsque ceux-ci proposèrent à l'héroïque général une honteuse capitulation. Il fut envoyé de là à Dijon, sous l'ordonnateur Maret. La mort de M. Mouzard lui fit abandonner le service, pour revenir seconder son père.

M. Adolphe de Lanneau servit d'abord à Sainte- Barbe comme préfet des études du petit et du .moyen Collège. C'était l'époque où M. Adam était en nom dans l'établissement. En 1819, quoiqu'il n'eût point atteint l'âge requis pour obtenir le diplôme, il reçut le conseil, auquel l'honorable M. Adam s'associa tout le premier, de solliciter une dispense. Il alla voira cet effet Royer-CoUard, qui fut charmé de ses bonnes façons et de sa gravité précoce. L'austère philosophe

eut avec lui un moment d'expansion. Il lui raconta diverses choses de son enfance j il lui demanda, entre autres, si l'on voyait encore son nom, qu'il se souvenait d'avoir gravé sur l'un des arbres du collège de Reims, lorsqu'il y demeurait comme étudiant; puis après des louanges, bien flatteuses de sa part, au sujet de l'initiative qu'avait prise autrefois M. deLanneaupère,etde Tinfluence salutaire exercée par Sainte -Barbe sur le rétablissement des études, il accorda au fils une autorisation provisoire ayant valeur de diplôme, jusqu'à la délivrance de celui-ci. Il le congédia en l'exhortant à se marier, à prendre femme (c'est le mot dont il se servit), afin d'acquérir plus de poids aux yeux du monde. On voit, parce dernier trait, toute la distance qui séparait Royer-Collard de son collègue à la Commission de l'Instruction publique, l'abbé Éliçagaray.

La levée de boucliers qui procura l'existence à la Sainte-Barbe de la rue des Postes trouvaM. A. de Lanneau muni de son diplôme. Il ne demandait pas mieux que d'entrer dans la lice ; mais son père jugea préférable de le tenir à couvert: il l'empêcha même d'accepter la partie, lorsqu'elle fut offerte à lui personnellement par l'abbé NicoUe. Celui-ci conclut de là que notre Collège avait pris en gré son mauvais sort, et il tenta d'obtenir une réconciliation, si elle pouvait avoir lieu sans rien changer aux termes dans lesquels on se trouvait de part et d'autre. M. A. de Lanneau, mandé un soir en Sorbonne, fut durant un long entretien l'objet des caresses et des protestations de bienveillance du séduisant abbé. Il se retira confondu de tant d'amabililé et de tant de grâce.

L'abbé Nicolle avait voulu voir, et il avait vu. Le

19G HISTOaRE

fils ne lui ayant pas paru d'une pâte plus maniable que le père, il ne recommença plus ses avances. La guerre contre noire Sainte-Barbe continua sourdement. C'est alors que se dessina en perspective le péril que M. de Lanneau père voulut. détourner par sa retraite. Mais plus l'inimitié est puérile, plus elle est implacable. Aucun sacrifice n'était dans le cas d'assouvir celle à laquelle les nôtres cherchaient à se soustraire. Après que le rival abhorré se fut retiré de la scène, on prépara de nouvelles vengeances. L'affaire delà Saint-Charlemagne de 1824 en fut l'occasion.

Du V juin 1822 au 8 avril 1824, pendant vingtdeux mois, l'Université fut im corps à deux têtes. On avait rétabli la dignité de Grand-maître en faveur de M. Frayssinous, tout en laissant subsister l'innuense pouvoir de l'abbé Mcolle. Il résultait de là, dans la haute administration de l'enseignement, une lutte intestine que les autorités cherchaient à pallier de leur mieux, et* leur façon de prouver leur entente était de donner en toute occasion des marques de leur dévouement à la même cause. Le refus de porter la santé du roi dans un Collège royal, et d'autres indices qui parurent non moins alarmants, réunirent le Grand-maître et le recteur dans un sentiment commun de répression. Une ordonnance fut sollicitée du roi pour introduire d'urgence plusieurs réformes dans l'instruction publique, réformes dont l'une était l'obligation imposée aux chefs d'institution et maîtres de pension de faire renouveler leurs diplômes dans le délai de dix-huit mois. Sur ce point M. Frayssinous et M. Nicolle étaient d'accord; mais le Grand-maître, sans prendre l'avis du recteur, voulut

profiter de la ciiconslance pour augmenter l'action du pouvoir, en assurant son unité. Il fit mettre par la même ordonnance le rectorat de l'Académie de Paris dans ses propres altrihulions.

L'ordonnance royale, promulguée avec cette addition, le 8 avril 1824, perça le cœur de l'abbé Nicoile. Lui, qui avait été recteur tout-puissant, ne consentit pas à devenir seulement la main agissante du Grandmaître investi du rectorat. Il donna sa démission.

Quant à la mesure concernant les diplômes, elle était inintelligible par elle-même, car les diplômes avaient été déjà renouvelés dans le temps où l'on avait effacé des actes les traces du régime impérial. Un commencement d'éclaircissement fut donné par la circulaire qu'on envoya dans les Académies en même temps que le texte de l'ordonnance, a Des institutions et pensions, » y était-il dit, « ayant excité des plaintes graves, il y a lieu d'espérer que le délai accordé pour le renouvellement des diplômes donnera le temps à ceux des chefs et maîtres qui auraient des reproches à se faire, d'extirper les abus qu'ils ont laissé s'introduire, et qu'en se conformant à vos sages conseils, ils finiront par mériter d'être autorisés à continuer leurs fonctions. »

Ainsi on voulait avoir raison d'un certain nombre d'instituteurs dont on n'était pas content, et les recteurs avaient mission d'amener à résipiscence ces sujets mal notés; si non, d'en débarrasser l'Université dans le délai prescrit.

L'explication finale est dans ce qui se passa à l'égard de Sainte-Barbe.

Les diplômes retirés aux instituteurs de l'Académie

de Paris ne tardèrent pas à leur être rendus. M. A. de Lanneaualla comme les autres pour recevoir le sien. La pièce manquait à Tappel. L'employé chargé de la distribution, après l'avoir cherchée inutilement, dit qu'il fallait s'adresser à M. le vice-recteur. Demande d'audience au vice-recteur, qui l'accorda, mais ne s'y présenta pas. C'est avec son secrétaire que M. de Lanneau eut à s'expliquer.

Le secrétaire avait préparé son discours. Il dit une infinité de choses, dont le sens se réduisait à ceci : L'institution de Lanneau était partout renommée à cause des bonnnes études qu'on y faisait. Son chef actuel se montrait, pour continuer cette réputation, le digne élève de son père; mais il courait des bruits fâcheux sur les opinions politiques et religieuses qu'on professait dans la maison. Quoiqu'on ne doutât point à l'Université et à la Sorbonne que ces bruits ne fussent dénués de fondement, cependant leur persistance exigeait que Ton fît quelque chose pour détromper le public. M. de Lanneau fermerait la bouche aux médisants, s'il allait un dimanche communier à l'église Sainte-Geneviève.

L'église Sainte-Geneviève ou Panthéon était alors desservie par une communauté de missionnaires. Ces prêtres, préférés dans un certain parti à ceux des paroisses, dirigeaient des exercices de piété dont on s'entretenait beaucoup à Paris. Ils avaient institue des conférences où l'on chantait des cantiques en l'honneur de la Foi et des Bourbons, avec un accent de provocation au retour du bon vieux temps, qui alarmait les amis de toutes les libertés. Leur religion, en un mot, était imprégnée d'une forte teinte de politique.

M. de Lanneau ne trouva pas honnête la proposition du secrétaire de l'Académie; l'abbé Burnier-Fontanel doyen de la Faculté de théologie, à qui il en fit part, en exprima de l'indignation. Le Panthéon ne fut donc pas témoin de l'acte à l'accomplissement duquel était subordonnée la délivrance du diplôme. Pendant plus d'un an, le directeur de Sainte-Barbe fut dans une angoisse extrême, attendant l'arrêt d'expulsion qui ne pouvait manquer de l'atteindre à l'expiration du délai fixé par l'ordonnance. Heureusement M. Frayssinous, de Grand-maître qu'il était, devint dans l'intervalle ministre des Affaires ecclésiastiques et de l'Instruction publique^; il eut un secrétaire général, avec lequel on put traiter les affaires délicates.

M. Frayssinous était un ancien de l'Université impériale. Sous Napoléon!", il exerça les fonctions d'inspecteur général. Dans ses tournées, il avait pris en estime Sainte-Barbe et Thomme dévoué qui la dirigeait. Toutes les fois qu'il abordait M. de Lanneau, son premier mot était : « Combien d'élèves chassés cette année? » Il se réjouissait qu'il y eût toujours une réponse dans le sens de sa question, car il avait coutume de dire que c'était à ces exécutions qu'il reconnaissait les véritables instituteurs d'avec ceux pour qui l'éducation n'est qu'une affaire de commerce.

Dans sa correspondance avec le directeur de Sainte- Barbe il n'usait que de paroles obligeantes. Celui-ci ayant fait un peu attendre l'un de ces rapports qui à tout instant étaient exigés des chefs d'institution dans les dernières années de l'Empire, M. Frayssinous lui

i . Ordonnance royale du 26 août i 824 .

écrivit, lorsqu'il eut reçu son travail : h Quand on fait les choses aussi bien, il n'est pas étonnant qu'on y mette plus de temps que les autres\ »

Le souvenir de ces bons procédés fit regarder l'élévation de M. Frayssinous à la dignité de Grandmaître comme un événement heureux pour Sainte- Barbe. On ne s'attendit point à sa faveur, qu'il lui eût été impossible d'accorder sans manquer à ses engagements de parti, mais on espéra de sa justice quelque répit aux misères qu'on endurait. Les élèves le surent; deux rhétoriciens, Alloury et Albert Berçoet composèrent à son intention des vers latins^ qui furent bien reçus. C'était à l'occasion du retour du duc d'Angouléme après l'expédition d'Espagne. L'une des pièces contenait la demande d'un congé, afin que la jeunesse des écoles put aller voir les réjouissances dont la ville fit les frais en 1 honneur du prince. Le congé fut accordé.

Lorsque M. Frayssinous^ ministre, fut instruit de la situation de M. A. de Lanneau dans l'affaire des diplômes, il témoigna n'avoir lien su de ce qui s'était passé, et ne cacha pas le déplaisir que cela lui causait. Il donna des ordres pour que le diplôme fût rendu. Ainsi s évanouit la menace contenue dans l'ordonnance de 1824; mais la pauvre Sainte-Barbe saigna longtemps de cette blessure. L'acte réparateur n'avait point eu de publicité. La malveillance en profita pour continuer à répandre des propos sinistres. On alarmait les

Page 1