‹ Histoire de Saint-BarbeChapitre 80 sur 110 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Nouvelle discipline. — M. Guérarcl, préfet des études classiques. — Rétablissement des classes intérieures. — Classe de philosophie. — Succès de Sainle^Barbe. — Elèves fameux décédés. — Livres pour l'enseignement barbiste. — Conférences gratuites pour la préparation à la licence es lettres et à l'agrégation.

Le jour de son entrée en possession, M. Labrouste dit aux élèves qu'il venait parmi eux uniquement pour se rendre utile, et que son ambition serait satisfaite, s'il parvenait à se faire aimer. Son visage ne démentait point ses paroles. Il annonçait à la jeunesse un gouvernement paternel. L'affection fut promptement acquise au nouveau Directeur, Après qu'on l'eut vu à l'œuvre, le respect s'associa à l'affection.

Apportant la résolution de rajeunir la discipline et del'asseoir en même temps sur une base inébranlable, ses premiers efforts tendirent à ce que les bonnes habitudes s'enracinassent promptement, habitudes de travail, d'ordre, de propreté, de politesse, de bienveillance réciproque et de constante obéissance à la loi.

Il donna à séS élèves un uniforme élégant et dégagé, exempt de prétention à la tenue militaire, et qui les fit reconnaître entre tous les écoliers. Il voulait que, signalés à l'attention du public par cet habit, ils missent leur amour-propre à se montrer partout discrets et bien élevés. Il extirpa les derniers restes de la ty-

rannie exercée par les anciens à l'égard des nouveaux, en désignant pour chaque nouvel arrivant un patron de son âge, chargé de le protéger. Les exceptions et dérogations à la règle qu'un long usage avait consacrées (ainsi ce qu'on appelait les privilèges des rhétoriciens, ainsi le réfectoire affranclii de surveillance le jour de la sainte Barbe), il les aboht, ne pouvant pas souffrir l'idée que les maîtres, pour quelque raison que ce fût, restassent jamais désarmés devant les élèves, ni que ce qui était le devoir à un âge ne le fût pas à un autre. Il ne fit aucun cas des dispositions les plus heureuses, si la soumission n'en était pas l'accompagnement; et quand il le fallut, il ne recula pas devant ie moyen dont l'emploi avait été la dernière ressource de ses deux prédécesseurs : il renvoya les insubordonnés.

Plusieurs exécutions de ce genre furent nécessaires pour introduire ie nouveau règlement dans la classe de rhétorique. Il ne les fit pas toutes à la fois, mais l'une après l'autre, en mettant de l'intervalle, afin que les jeunes gens eussent le temps de réfléchir et de venir à résipiscence. A la cinquième victime, la soumission fut obtenue.

Toutefois c est par la persuasion plutôt que par la répression qu'il s'appliqua à gouverner. Il eut recours aux exhortations particulières, aux proclamations et allocutions publiques. Avec l'accent d'une affection sincère et dans un langage susceptible de toucher la jeunesse, il fit entendre en temps utile les conseils de la raison. Il sut parler au nom de la vertu, de l'honneur, du patriotisme, au nom surtout de la noble fraternité dont il était, dont il est encore le principal

représentant. Dire la gloire et les malheurs de la maisou, les efforts de dévouement accomplis pour la sauver, la dette contractée envers la grande association, auteur de cette œuvre, par tous ceux qui en profitent, l'honneur reçu par des enfants, à l'éducation, aux travaux, aux succès desquels veillent, avec une sollicitude d'amis, des hommes illustres dans toutes les carrières; faire appela tousles sentiments que dételles circonstances sont capables d'éveiller; et, pour augmenter l'effet des paroles, de temps en temps, à des heures solennelles et choisies, mettre la jeunesse en présence de quelques-uns des patrons du Collège : voilà les stimulants les plus efficaces dont usa notre Directeur, Rien ne contribua davantage à assurer le présent et à préparer l'avenir. Par là, l'esprit ancien fut consolidé, tandis que la maison se formait à des allures nouvelles.

Nous allons dire quels furent, sous le rapport des études, les premiers fruits de ce régime. Ce sera un double tableau à retracer, puisque, depuis la création d'un institut scientifique pour la préparation aux grandes écoles de TÉtat, Sainte-Barbe a formé deux gouvernements sous un même sceptre.

Il faut commencer par la division de l'enseignement classique. Elle a pour elle l'avantage du nombre, fantiquilé, les traditions; elle est à proprement parler la mère-patrie. Pour la conouite de celle-ci, le nouveau Directeur investit de toute l'autorilé d'un "premier ministre un homme qu'il avait vu à l'œuvre et avec lequel il était sûr de s'entendre, M. Guérard, qui l'assiste encore aujourd'hui avec la même fonction. M. Guérard, élève brillant du collège royal de Metz,

puis de l'Ecole normale, entra à Sainte-Barbe comme maître de conférences en 1831. Excellent helléniste, il ranima le goût du grec. La vivacité de son esprit, sa ponctualité, la façon dont il tenait les élèves, lui firent donner par M. Adolphe de Lanneau ladirectio^i du travail au Moyen, puis au Grand-collège, emplois dont il s'acquitta non moins bien que de ses conférences. Il avait donc fourni des gages suffisants de son mérite en 1 838, et en le nommant préfet général des études, M. Labrouste ne fit que récompenser des services déjà anciens.

M. Guérard était agrégé de l'Université. Nommé professeur suppléant au collège Saint-Louis, il lui fut possible, pendant un temps, de mener de front ses deux emplois; mais l'occupation devenant trop considérable à Sainte-Barbe, il dut renoncer à sa chaire. L'Université, pour le retenir, lui offrit la place de censeur au collège royal de Bourges; elle lui promit un avancement rapide. 11 aima mieux se donner à sa patrie d'adoption. Son mérite s'est déployé à mesure que la maison a pris plus d'accroissement. Le bel ordre qui y règne est en partie son ouvrage, et la confiance du Directeur à son èsrard est sans limites.

L'un des premiers soins de la nouvelle direction fut de rétablir les classes intérieures au-dessus de la septième. Elles avaient été la cause de la supériorité de Sainte-Barbe sur les autres institutions, du temps de M. de Lanneau père, et le fils avait cherché à y revenir après 1830. Les lois qui les interdisaient n'étaient plus dignes d'une époque de modération et de liberté. Vouloir que tous les élèves des institutions, même les plus nombreuses, se rendissent en classe

aux collèges royaux, c'était surcharger les professeurs, les mettre dans la nécessité de ne donner leur attention qu'à quelques-uns, ou de la répartir entre tous dans une mesure insuffisante. Combien d'esprits lents, ou légers, ou seulement mal préparés, languissent sur les bancs, faute d'une culture assidue! C'est pour ceux-là que le nouveau Directeur, malgré les prohibitions toujours subsistantes, osa instituer de nouveau un enseignement domestique; et la tolérance que Sainte-Barbe avait trouvée jadis auprès de MM. de Fontanes etRoyer-Collard, lui fut encore acquise delà part de MM. Villemain et Salvandy.

Pour organiser l'enseignement dont il s'agit, on ne chercha aucune recelte nouvelle. On fit appel à la mémoire du passé, on se ressouvint de Victor de Lanneau prêchant sans cesse que le but de l'éducation libérale doit être d'habituer au travail l'esprit des enfants, parce que 1^ travail, par les efforts qu'il exige, par la régularité qu'il impose, par l'occupation qu'il fournit à l'intelligence, est la garantie de moralité la plus sûre. C'est ce vieux, ce gothique précepte que l'on chercha surtout à mettre en pratique ; et ce qu'on faisait à cet égard il y a soixante ans, est encore ce qui se fait aujourd'hui.

On a soin de ne mettre dans les classes qu'un nombre d'élèves dont*le professeur puisse surveiller les progrès. Il faut que tous, dans la mesure de leurs moyens, profitent de l'instruction qu'on leur donne; il ne faut pas qu'aucun espère, par de la tranquilité ou par tout autre artifice, parvenir à se faire oublier dans son coin. ce Guerre à la paresse » est le mot d'ordre donné par le vigilant préfet des études; lui-même est le plus

acharné à la poursuite des paresseux. Il les counaît tous, ne les perd pas de vue un seul jour, les harcelle sans cesse et met sa gl«ire à les dompter. Grâce au système dont il a fait une application si bien entendue, la queue des classes, sous son commandement, n'est pas celte masse inerte qui d'ordinaire ne passe par les collèges que pour y faire nombre; l'émulation est entre les derniers aussi bien qu'entre les premiers. Le rétablissement des classes intérieures, quoique graduel, fut assez rapide. Au bout de trois ans, l'exercice fut complet. Il y eut jusqu'à une chaire de philosophie. Cette dernière possède déjà son histoire : elle a vu la science qu'elle a pour objet tour à tour portée au pinacle, puis humiliée et mutilée, et tout nouvellement remise en honneur; elle a flotté au gré de l'instabilité des programmes; elle a été tenue par plusieurs hommes de mérite, mais de l'esprit le plus différent. En premier lieu M. Bouillet, le vieux barbisté qui militait déjà depuis seize ans dans l'Université : il était alors professeur au collège Henri IV. Lorsqu'il fut nommé proviseur du collège Bourbon, il proposa pour lui succéder à Sainte-Barbe M. Hernsheim, un normalien qui ne tarda pas à se rendre trapiste. M. Pellissier, agrégé de l'Université et docteur es lettres, vint ensuite. Pendant un long voyage en Orient, il fut remplacé par M. Waddington-Kastus, qui fit en même temps un cours libre à la Faculté des lettres. C'est à M. Waddington qu'est dû un livre remarquable sur Ramus, dont il a été question au commencement de cette histoire*. Ce savant occupe aujourd'hui l'une des chaires

Page 1