‹ Histoire de Saint-BarbeChapitre 81 sur 110 · Tomel, p. 22b · texte numérisé non relu

Tomel, p. 22b

du gymnase protestant de Strasbourg. M. Pellissier, revenu depuis longtemps à son poste, s'est voué tout entier à notre Collège. La philosophie exigée pour les deux, baccalauréats est enseignée par lui dans un double cours, qui n'est pas moins écouté des mathématiciens que des élèves de la division classique. Il a fait imprimer le résumé de ses leçons de logique', lorsque la logique était la seule partie de la philosophie autorisée par les décrets.

Mais revenons au temps, déjà ancien, où fut inauguré le nouvel enseignement barbiste.

Coiume le nombre des élèves allait toujours en croissant, qu'il y en eut plus de quatre ce*its en 1840, cinq cent soixante-dix en 1845, six cent vingt en 1846, année à partir de lac^uelle on fut dans l'obligation d'en refuser (et cependant ils dépassent aujourd'hui le chiffre de douze cents), Louis-le-Grand ne souffrit pas de la formation des classes intérieures. Avec les sujets d'élite qu'on lui envoyait, il eut autant de barbistes que par le passé et plus de succès au concours général. Une série de moissons extraordinaires en ce genre commença à partir de 1841 . Cette année même, les élèves de M. Labrouste rapportèrent de la Sorbonne, pour leur quote-part, le prix d'honneur et six autres prix. Le préfet de la Seine, présidant le lendemain la distribution de Louis-le-Grand, ne put s'empêcher de féliciter Sainte- Barbe, et d'exhorter le collège royal à entretenir avec elle une fraternité si avantageuse.

4. Précis d'un cours élémentaire de logique, conformément aux nouveaux programmes. In-d2, Paris, Durand. ,

Cette recommandation était inutile. La fraternité fut aussi complète que possible pendant ces années d'apaisement des passions et de tolérance universelle. Depuis longtemps d'ailleurs, le proviseur de 1830, M. Jules Pierrot, avait habitué les pensionnaires et les externes de son collège à se regarder comme les membres d'une même famille. Assez souvent il réunissait le soir dans son cabinet un certain nombre des uns et des autres, qui s'étaient le plus signalés par leur travail : c'était pour les faire composer sous ses yeux, et tirer ensuite de cet exercice la matière d'une belle leçon. 11 ne les congédiait qu'après qu'ils avaient soupe à sa table. . *

Les internes de Loûis-le-Grand ne se plaignirent donc jamais de l'envahissement des bancs d'honneur par leurs voisins, ni de certaines veines de prospérité telles pour ceux-ci, qu'il y eut des semaines oii les premiers de toutes les classes furent de Sainte- Barbe. Jamais un sentiment d'envie ne se fit jour; mais il v eut quelquefois de l'étonnemenl, et l'on se demanda par quel talisman Sainte-Barbe assurait ses victoires. Si innocente que fût cette question, le Directeur ne voulut pas la laisser passer sans réponse. A la première occasion, il donna publiquement à ses élèves et aux parents de ses élèves l'explication qu'on demandait. « A ceux, dit-il, qui voudraient savjiir par quels procédés mvstérieux vous avez obtenu vos succès, nous répondrons comme le vieux Romain dont Pline nous a conservé la simple et victorieuse plaidoirie. On l'accusait devant le peuple d'avoir employé des maléfices pour se procurer des récoltes plus abondantes que celles de ses voisins. Il se contenta de pré-

senler au peuple sa belle famille, ses charrues en bon état, ses serviteurs \igoureux et dévoués : « Romains, dit-il, voilà mes sortilèges*. »

De dignes sujets, et en grand nombre, ont été formés durant cette époque. Plusieurs sont parvenus aujourd'hui à leur maturité, et ils honorent la grande patrie qui emploie leurs talents, de même qu'ils avaient honoré la petite patrie de leur enfance. Mais, par une cruelle fatalité, ceux sur lesquels on avait fondé le plus d'espérance, ceux que la nature avait peut- être le plus richement gratifiés de ses dons, et qui s'étaient montrés les modèles de leurs promotions respectives, non seulement dans l'intérieur du Collège, mais aux yeux de TUniversité tout entière, Moncourt, Lamm, Lisle, Gauthiez et Barbier-Vital, ont été déjà retirés de ce monde. Il appartient à des annales domesti(jues, comme celles que nous écrivons, d'enregistrer la mémoire de ces jeunes gens infortunés.

Auguste Lamm, israëlite de Metz, pauvre et fier, eut le malheur de ne pas sentir combien de cœurs étaient ouverts autour de lui. Après une courte expérience des difficultés auxquelles on doit s'attendre, lorsqu'on veut s'avancer tout seul, il perdit le courage de vivre.

Barbier-Vital fut enlevé par une maladie douloureuse, lorsqu'il était encore en rhétorique. On pourrait refaire sur lui le livre de \ Ecolier vertueux, que les professeurs de l'ancien collège Louis-le-Grand écrivirent à la louange du jeune Decalogne, décédé en 1 785.

4. Discours prononcé à la distribution des prix de 1847, Fêtes annuelles de Sainte-Barbe, t. III, p. 474.

Barbier-Vital se sentit mourir; il annonça sa fin prochaine dans sa dernière composition, qui fut une pièce de vers latins sur le soleil couchant. Sainte-Barbe conserve sa dernière couronne, remportée au concours général de 1850, que ses parents avaient envoyée pour mettre sur son cercueil.

Jacques-Alaric Lisle mourut dix ans après ses études terminées, étant devenu, d'excellent écolier, excellent professeur dans son propre collège. A la fin de sa philosophie, il fut gratifié du grand prix que Sainte- Barbe décerne à l'élève qui, pendant tout le cours de ses éludes, s'est placé hors ligne par sa conduite et par ses succès. Lorsqu'il se leva pour aller chercher cette récompense, tous les lauréats de la journée jetèrent sur lui leurs propres couronnes. Il n'y eut pas une mère en ce moment qui n'eût souhaité d'avoir un tel fils. A quoi ces brillants débuts devaient-ils aboutir? Lisle se trompa sur sa vocation. Il se crut appelé à régénérer l'art dramatique. Il s'isola du monde, et s'enfonça dans une application slérile, qui lui ravit sa gaieté méridionale, et la santé, et enfin la vie. Ses thèses pour le doctorat*, quelques articles dans le Moniteur , la chronique des banquets de la sainte Barbe, qu'il a écrite pendant plusieurs années*, et

4. De Caii Julii Csesaris eloquentia (dialogue à la manière de Cicéron, dédié à M. A. Labrouste). In-S», Paris, Durand, -1832. — Essai sur les théories dramatiques de Corneille d'après ses discours et ses examens (dédié à M. A. Bixio, ancien représentant du peuple). In-8°, Paris, impr. Remquet, 1 8jà.

2. Fêtes annuelles de Sainte- Barbe, tomes ill et IV. — Inauguration du petit collège de Sainte-Barbe. Fontenay aux Roses, 12 mai 1852.

divers refrains de circonstance, sont les seules productions où se révèle son charmant esprit.

Le Collège a été illustré par deux frères du nom de Gaulhiez, deux enfants exemplaires conquis par M. Guérard sur le lycée de Metz, dont ils étaient l'ornement. La pauvreté avait été leur première institutrice. Tout chargés de palmes scolaires, ils furent admis l'un et l'autre à l'École normale. L'aîné mourut peu de temps après en être sorti; Joseph Gauthiez s'en éloigna en 1852. A la vue de la révolution qui venait de s'accomplir, il jugea que la carrière tout à fait libre du médecin lui conviendrait mieux désormais que celle du professeur, et il recommença bravement son instruction. Il fut de ces étudiants dans lesquels les maîtres de la science discernent leurs futurs successeurs. L'agrésration de médecine s'offrait à lui dans une perspective peu éloignée; il était attaché au service de santé de Sainte-Barbe; l'une des filles de M. Guérard. son bienfaiteur, était devenue sa compagne, enfin tout lui souriait, lorsqu'il reçut de la nature un avertissement qui ne dut pas tromper sa perspicacité. Il sentit son bonheur et la vie lui échapper sans proférer une plainte, en conservant jusqu'au dernier moment la placidité stoïque qui avait été le caractère de sa vertu.

Edme Moncourt est celui de ces jeunes gens qui s'avança le plus dans la vie. Il fut amené de Sens par M. Bellaigue, à qui l'avaient révélé ses succès de l'école primaire et plus encore la précocité de sa raison. Jamais peut-être on rie vit un plus brillant élève. Pendant cinq ans qu'il étudia à Sainte-Barbe, il remporta quarante-neuf prix^ dont le prix d'honneur' de rhétorique

au grand concours. Ses succès en 1 839 firent sensation dans le public. Ils intéressèrent même le Roi, qui voulut que le jeune lauréat lui fut amené aux Tuileries, et c'est le comte Christian Dumas qui fit la présentation.

Moncourt entra le premier à l'École normale, fat reçu le premier au concours pour l'agrégation, et passa docteur es lettres à ia faveur de thèses remarquées, sur des points de critique extrêmement délicats \ Il professa dans les plus importants lycées de nos départements, puis à la Faculté des lettres de Clermont, et en dernier lieu au lycée Napoléon, dont la chaire de seconde lui fut confiée. En même temps, il remplissait à titre de suppléant celle de littérature latine à l'École normale. 11 succomba dans les derniers jours de 1861 à une brusque maladie. C'est à Sens, où il était né, qu'il alla mourir. Toutes les autorités et toutes les écoles de la ville honorèrent ses obsèques de leur assistance.

Moncourt sétait livré avec passion à l'étude du latin. Il le possédait à fond; il savait l'enseigner et lé traduire avec un égal talent. On a de lui une traduction de Salluste, plus rigoureuse et aussi élégante qu'aucune autre ^ il a fait aussi, en collaboration avec son

1 . De parte satirica et comica in tragœdiis Euripidis dissertatin acadeniica {dédié à M. A. Labrouste, directeur de Sainte-Barbe). In-8°, Dijon, Douillier, 18oî. — De la méthode grammaticale de Vaugelas (dédié à M. Bellaigue, ancien député de l'Yonne). In-8°, Paris, Joubert, 1851.

2. Collection des auteurs latins expliqués par une traduction française en regard, par une société de professeurs. In-12, Paris, Dezobry et Madeleine, 1 853 (Conjuration de Catilina), 1 856 (Guerre de Jugurtha).

ancien maître M. Guérard, un cours gradué de grammaire latine \ Ce livre est classique à Sainte-Barbe. 11 n'a pas la prétention de conduire à la connaissance de la langue par des voies jusqu'à présent inconnues. Il estledéveloppement de la grammaire de Lhomond; il étend ou réforme, là où les corrections étaient nécessaires, la doctrine du vieux rudiment, mais en se modelant sur lui, et il en conserve l'heureuse simplicité.

La mention d'un tel ouvrage est si foncièrement de notie sujet, qu'on nous permettra d'y insister.

Si M. Guérard, homme essentiellement pratique, comprend de quel prix sont la clarté et la brièveté dans les livres de classe, il comprend aussi que les conquêtes de l'érudition et les progrès de la critique doivent avoir leur place dans l'enseignement. C'est pourquoi le Cours de la grammaire latine est rédigé en partie double. A côté du rudiment des élèves, il y a le manuel du maître, où sont répétées les mêmes règles, avec le développement des exceptions et des cas particuliers qu'il peut être avantageux de signaler, mais dans une mesure dont le professeur restera le juge.

Avant la publication du Cours complet de langue latine, M. Guérard avait déjà composé, d'après le même système de la règle et du développement don-

1 . Cours complet de grammaire latine, théorie et exercices, par MM. Guérard, agrégé de l'Université, préfet des études à Sainte- Barbe, chevalier de la Légion d'honneur; Moncourt, professeur au lycée Napoléon, docteur es lettres (1° Abrégé de la grammaire latine de Lhomond ; 2° Éléments de la grammaire latine d'après Lhomond ; 3" Exercices latins adaptés à la grammaire latine d'après Lhomond ; 4" Cours de thèmes latins ; 5° Cours de versions ladnes), 9 vol. in-12, Paris, Dezobry.

nés à part, un cours complet de langue française. Cet ouvrage en est aujourd'hui à sa huitième édition. La première partie, intitulée Petite grammaire des Ecoles, est le manuel en usage dans toutes les écoles municipales de Paris; il sert à Sainte-Barbe pour l'enseignement des basses classes. Viennent ensuite la Grammaire élémentaire"^, enseignée jusqu'en sixième, et la Grammaire et compléments^ , enseignée jusqu'en quatrième. La doctrine pour ces deux dernières parties, a été empruntée surtout de Port-Royal; pour la première, M. Guérard s'est conformé autant qu'il lui a été possible à la grammaire de Lhomond. Lhomond est à ses yeux le maître accompli de l'enfance, celui qui a le mieux su la distribution et la forme à donner aux choses pour les graver dans des esprits novices. C'est pourquoi il tient à conserver la méthode du vieux professeur pour l'enseignement élémentaire du français autant que pour celui du latin. On ne s'étonnera point, après cela, si Lhomond est traité à Sainte-Barbe comme l'un des génies du foyer. Lorsqu'une statue fut élevée à la mémoire de cet homme modeste dans sa ville natale de Chaulnes, non -seulement le Directeur en personne assista à la cérémo-

\ . Petite grammaire des écoles, renfermant le système complet de la conjugaison française et 2.j0 exercices gradués d'analyse, d'orthographe et d'applications des règles grammaticales , par M. Guérard, agrégé de l'Université, préfet des études du collège Sainte-Barbe. In-i 2, Dezobry.

2. Grammaire élémentaire d'après Lhomond (Livre de l'élève; Livre du maître : Exercices; Corrigés des exercices). In-12, Dezobry.

3. Grammaire et compléments (quatre parties, comme pour la Grammaire élémentaire). In-12, Dezobry.

nie, mais un rhétoricien barbiste la célébra par des vers lalins*.

Tout en composant des livres pour les classes inférieures, M. Guérard, à qui toutes les parties de l'instruction sont également faaiilières, fait lui-même des conférences de grec aux rliétoficiens. Bien plus, il dirige, il anime un enseignement supérieur dont il a doté Sainte-Barbe, et qui est presque devenu une institution publique.

Les aspirants au grade de licencié es lettres et à l'agrégation de grammaire n'ont guère d'autre ressource, pour se préparer, que de suivre les cours publics. Mais, outre que les professeurs du Collège de France et de la Faculté ne choisissent pas leur matière en vue des examens, combien de jeunes gens sont empêchés, par les occupations qui les font vivre, de suivre les cours publics ? Tous les maîtres d'étude sont dans ce cas. Pour la commodité de ceux delà maison, M. Guérard se prêta d'abord à leur faire un coms de grec; puis il admit aux mêmes leçons les employés des établissements voisins; puis il représenta au Directeur quelle bonne action ce serait que d'instituer des conférences pareilles pour chacune des matières de l'examen de licence, il s'agissait là d'un pur sacrifice, d'une chose d'où Sainte- Barbe ne retirerait que de l'honneur, car pour être utile, il fallait que l'entreprise fût entièrement désintéressée. La dépense qu'il y avait à faire fut accueillie parle Conseil d'administration, sur

1 . Désiré Laurent, Jn honorem Caroli Francisci Lhomond, cui statua in oppido Calais sere conlato posita est^ anno Domini MDCCCLX ^ quarto kal. jun. — In-4°, Paris, imprimerie de Remquet.

l'avis favorable du Directeur, et portée au budget du Collège.

Les cours gratuits ou Conférences pour la préparation à la licence et à l'agrégation de grammaire fonctionnent depuis 1845 avec un succès toujours croissant. Ils réunissent habituellement une quarantaine d'auditeurs, et l'on estime qu'ils ont déjà fourni à l'Université près de deux cents gradués. « Suivez les conférences de Sainte- Barbe » a dit plus d'une fois le doyen de la Faculté des lettres aux candidats chez lesquels l'instruction péchait par le manque de direction. La plupart aujourd'hui n'attendent plus qu'on le leur dise. Sur la loi de la renommée, on vient tout droit à Sainte-Barbe des collèges communaux, des lycées et même des séminaires.

Les chaires sont occupées par des hommes dont le nom dit ce qu'ils valent : MM. Bouchot, Achille Didier, Celle père. Despois, Mesnard, Tournier, Vacherot, Vapereau. La plupart sont là depuis l'origine. L'aimable et regrettable Rigault, lorsqu'il appartenait encore à l'Université, déploya son talent dans ces conférences. H fit pendant trois ans des leçons de poésie latine et de composition française, qui sont encore présentes à la mémoire de ceux qui les ont entendues.

M. Guérard partage avec M. Tournier l'enseignement du grec; il s'est réservé tout ce qui tient à la traduction du français en grec , genre d'exercice où il excelle.

En voilà assez sur une création dont le lieu est Sainte-Barbe, qui vit de la substance et par l'esprit de Sainte-Barbe, mais qui n'est pas Sainte-Barbe.

On va être ramené à celle-ci par l'École préparatoire, dont il. sera question dans le chapitre suivant.

CnAPITRE XVL

Premiers Directeurs des études à TÉcole préparatoire. — M. Blancliet. — Désordres réprimés. — Caractère de l'enseignement. — Contrôle incessant du travail. — Distribution des cours. — Admissions aux Ecoles du Gouvernement. — Extension de l'établissement. — La comptabilité de Sainte-Barbe. — Economes agents-comptables. — Cérémonies auxquelles assiste le Collège.

Nous avons vu la division pour renseignement des sciences, ou Ecole préparatoire, se former en 4 835 d'une colonie étrangère, amenée par M. Duhamel \ Le Collège y ajouta quelques-uns de ses nourrissons, dont l'un, le jeune Edouard Harlé, commença à faire parler de l'établissement par le prix d honneur des sciences, qu'il remporta en 1837. Au bout de cinq ans, il y avait déjà quatre-vingts élèves; quinze entraient du même coup à l'École polytechnitjue.

Le fonctionnaire placé à la tête de l'École préparatoire porte le litre de Directeur des études. Dans les premiers temps, cette direction changea plusieurs fois de niains. Le savant M. Duhamel la résigna, au commencement de 1837, pour se retrancher dans l'enseignement des mathématiques spéciales. Elle fut donnée

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