‹ Histoire de saint Bénézet et des frères de l'Œuvre du pont d'Avignon composée sur des documents authentiquesChapitre 8 sur 21 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Naissance et premières années de S. Bénézet. — Sa vocation divine. — Il arrive à Avignon.

Suivant la tradition la plus généralement répandue, S. Bénézet naquit au Villard, petite bourgade cachée dans les montagnes du Vivarais (1), vers l’année 1165, sous le pontificat d’Alexandre III et le règne de Frédéric Barberousse. Il reçut au

(1) Voyez la note A aux pièces justificatives.

baptême le nom de Benoit, d’où est dérivé le nom de Bénézet, petit Benoit , par lequel il fut appelé.

Ses premières années se passèrent, comme celles de tous les enfants de la campagne, sous l’humble toit de chaume qui l’avait vu naître. Il perdit son père de lionne heure ej, fut obligé, pour venir en aide à la pauvreté de sa mère, de garder lui-même les quelques brebis qui faisaient toute sa richesse. Mais, si Dieù lui avait ainsi refusé les avantages delà fortune, il l’avait en revanche comblé des dons bien préférables de la grâce : il avait orné son âme des plus admirables vertus, et il avait choisi sa jeunesse «t sa simplicité pour en faire les dociles instruments de sa puissance.

Le treizième jour du mois de septembre de l’année 1177, Bénézet faisait paître son petit troupeau sur les collines, lorsqu’eut lieu (1) une

(1) D’après la chronique dite de Saint-Marien d'Auxerre et d’après les archives de la ville d 1 Avignon 9 ce fut en 1177

de sain* BénizET. 19

éclipse totale de soleil. Tout à coup, au milieu de l'obscurité, ces mots retentissent dans les airs*.

« Bénézet, mon fils Bénézet, écoute ma voix, et •prête-moi l'oreille. »

L’enfant répondit tout tremblant ; « Qui êtes- » vous, vous qui me parlez? J’entends vos paroles » et je ne vois personne.

» — Ne crains rien, reprit la voix; je suis lé

• Seigneur qui ai créé d’un seul mot le ciel, là

• terre, la mer et tout ce qu’ils renferment.

» — Seigneur, que voulez-vous de moi?

» — Je veux que tu laisses là les brebis de fa

• mère; tu iras bâtir pour moi un pont sur le

• Rhône.

» — Seigneur, je ne sais où est ce Rhône, et •je n’ose abandonner le troupeau de ma mère.

qu’eut lieu eeftte éclipse : le P. Pingré, dans sa table dit ésHpses, approuvée par l’Académie des sciences et insérée dans la seconde édition de l'Art de vérifier les dates, la place au 18 septembre de l’année suivante.

» — Je te l’ai dit, ne crains pas ; je ramènerai •tes brebis à l’étable, et je te ferai conduire vers • le Rhône.

» —Mais, Seigneur, je n’ai que troisoboles (1), » comment pourrai-je bâtir un pont?

» — Tu le sauras, mon fils; mets-toi en route.»

Bénézet obéit à l’instant et suivit le premier sentier qui s’ouvrait devant lui. Bientôt un ange se présente à lui sous un habit de pèlerin, et il lui dit : « Suis-moi sans crainte, mon enfant ; je » te conduirai à l’endroit où tu dois bâtir un pont » au Seigneur. »

C’était vers le milieu du jour; en moins de trois heures ils arrivèrent tous les deux sur les

(1) Le manuscrit renfermant le procès-verbal de la fondation du Pont Saint-Bénézet porte : Non ay maï très micalès (je n’ai que trois michalets). Ne pouvant connaître la valeur de cette monnaie appelée michalet à cette époque, nous lui avons donné le nom à*obole, & l’exemple de Nouguier, de Théophile Raynaud et des Bollandistes.

bords du Rhône, près de la ville d’Avignon dont les Murailles et les tourelles s’élevaient fièrement sur la rive opposée. L’enfant, qui jusqu’alors n’avait connu que les torrents de ses montagnes, fût effrayé de la largeur du fleuve et s’écria en pleurant : « Jamais je ne pourrai jeter un pont d’un

• rivage à l’autre. —Aies donc confiance, lui » dit alors son céleste compagnon, car l’esprit de

• Dieu est avec toi. Va Vers cette barque que tu

• vois là bas en face de la ville, le batelier te fera » traverser le Rhône, et tu annonceras ta mission

• à l’évêque d’Avignon et à son peuple. » A ces mots l’ange disparut.

Bénézet se dirigea vers la barque et pria le batelier de le passer sur l’autre rive pour l’amour de Dieu et de la Sainte Vierge. Cet homme était juif, il répondit à l’enfant : « Si tu veux passer,

• il faut que tu me donnes trois deniers comme » les autres. » Bénézet le supplia encore une fois,

fi

au ilom du Séigneur Jésus et de la Vièrge Marie, de le transporter à l’autre bord ; mais le juif inexorable lui répliqua : « Je me soucie fort peu • de ta Vierge Marie qui n’a aucun pouvoir au ciel » cotnme sur la terre ; j’aime mieux trois deniers. * L’enfant lui donna ses trois oboles ; le batelier, voyant bien que c’était tout ce qu’il pourrait recevoir de ce pauvre petit berger, le prit dans sa barque et le déposa quelques instants après sous les murs d’Avignon.

Bénézet se rendit de suite à la cathédrale de Notre-Dame du Château (1), où levêque Ponce expliquait au peuple la parole de Dieu ; il l’interrompit aussitôt et s’écria d’une voix haute et ferme : « Ecoutez tous et prêtez-moi l’oreille ; » voici que Dieu m’a envoyé vers vous pour jeter » un pont sur le Rhône. » L’évêque, indigné de

(1) Ce ne fat que pins tard que la ealhddrale d’Avignon fut appelée Notre-Dame des Doms ; on l'appelait alors Notre-Dame du Château (de Casiello) où du Rocher (de Rupe).

ce qu’un enfant d’un extérieur aussi èhétif et aussi misérable- osait ainsi l’interrompre publiquement dans l’église, ordonna de le conduire au viguier de la ville (1), homme dur et sévère, pour le faire punir de sa témérité. Bénézet se présenta avec assurance devant le magistrat!

« Le Seigneur, lui dit-il, m’envoie dans cette

• ville pour construire un pont sur le Rhône. »

• — Comment, lui répliqua le viguier, comment » un personnage de ton espèce croit-il pouvoif

• accomplir ce que les Romains, ce que nos

• pères, ce que Charlemagne le grand empereur

• n’ont pas même osé entreprendre (2)? * Mais

(1) Le viguier ou prévôt était le premier magistrat civil de Ut ville ; il en était comme le gouverneur. Celui dont nous parlons ici s’appelait Bérenger et appartenait à l’illustre maison de Sade.

(2) Le Rhône a toujours été regardé comme le fleuve le plus rapide ou du moins comme un des plus rapides de l’Europe, surtout au temps de S. Bénézet, alors que, n’étant retenu par aucune digue, il dévastait si souvent, dans l’impétuosité de son cours, les campagnes qui bordaient ses rivages. Il faut voir dans

l’enfant répondit à ces paroles par de nouvelles instances, et il le fit avec tant de force et d’une manière si pressante, que le viguier, pour se débarrasser de ses importunités, lui dit enfin : « Jeune insensé, tu dois savoir que les ponts se

• construisent avec des pierres; je .vais donc te » donner une pierre qui se trouve dans la cour de » mon palais ; elle est énorme ; si tu peux la porter «jusqu’au Rhône, et même si tu peux seulement » l’ébranler, je croirai alors en ta mission, et je » fournirai tout ce qui te sera nécessaire pour la

• construction de ton pont. »

S. Ambroise, dans S. Jérôme, dans Ausone, tians Silius Ita* licus, dans Claadien et autres quelle idée on avait autrefois de la rapidité et de l'impétuosité de ce fleuve.

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