‹ Histoire de saint Bénézet et des frères de l'Œuvre du pont d'Avignon composée sur des documents authentiquesChapitre 9 sur 21 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Fondation dü pont et des Frères Pontifes.— Mort de S. Bénézet et sa sépulture.

Bénézet accepta la proposition du viguier, et, plein de confiance en Dieu, il retourna vers l’évèque pour lui en faire part. « Allons, lut dit le • pontife, et voyons la merveille que tu nous annonces. » Et, suivis de tout le peuple, ils se

Vie de S. Bénézet.

dirigèrent vers la cour du palais (l).Là, Bénézet se mit à genoux et resta quelques instants en prière; puis, se relevant, il s’approcha d’une énorme pierre (2) qui se trouvait au pied d’un ormeau, et, ayant fait sur elle avec le doigt le signe de la croix, il la chargea sur ses épaules avec la même facilité } dit la chronique, que s‘il se fût agi d’un petit caillou , et il la porta à travers la foule jusqu’au bord du Rhône, pour en faire la fondation de la première arche du pont.

, A cette vue, tout le peuple fut saisi d’admiration , et, dans les transports de son enthousiasme et l’élan de son allégresse, il proclama hautement la grandeur et la puissance qüe le Seigneur fait

(1) Ce palais, d’après M. Richard-Joseph de Cambis de Fargues, n’est antre que celui que nous appelons la Vice-G érence ; l&cour où eut lieu le miracle a été transformée en salle, et on peut encore la voir aujourd’hui;

(2) La chronique dit que trente hommes n’auraient pu remuer cette pierre ; elle avait, suivant certains historiens, treize pieds de long sur dix-sept de large.

éclater dans ses œuvres. Le viguier lai-même fut le premier à rendre grâces au ciel d’un prodige si éclatant : il se prosterna devant le jeune thaumaturge, lui baisa respectueusement les pieds et les mains, et lui donna trois cents sous d’or pour la construction du pont. Sa générosité trouva sur le champ des imitateurs, et en peu d’instants les dons de la foule s’élevèrent jusqu'à cinq mille sous, eoü>me très-considérable en ce temps-là.

Dieu signala cette journée par d’autres miracles : Bénézet, au nom du Seigneur, rendit la vue à des aveugles, l’ouïe à des sourds, et redressa dix-huit boiteux (1). Dès ce jour il se livra tout entier à la construction du pont, et il s’adjoignit Un certain nombre d'hommes et de jeunes gens pieux qui devinrent ses collaborateurs. Ainsi fut instituée la corporation religieuse des Frères Pontifes ou faiseurs de ponts de la ville d'Avignon *

(1) Voyez la note B aux pièces justificatives.

dont les particuliers soins (après le service de Dieu) estoient, dit Nouguier, de veiller à la conservation et réparation du pont et à loger les pèlerins.» Bénézet était comme lame et l’inspirateur de ces Frères, les édifiant par ses discours et ses exemples. Dans son humilité, il ne voulut jamais prendre le titre de Prieur , et se contenta de celui plus modeste de Procureur ou Ministre de l'Œuvre du Pont. C’est sous ce nom qu’il figure dans plusieurs actes passés à cette époque en faveur de l’Œuvre du Pont, et portant de la part de diverses personnes notables delà ville concession des droits quelles avaient sur le port du Rhône (1). Au mois d’avril H 81, il acheta de Galburge et de

(1) Le plus remarquable de tous ces actes est celui que citent Théophile Raynaud, les Bollandistcs, et Mgr de Suarez dans son Avenio chrisiiana ; il est dutftois de mai 1180. Bertrand de Gardia vend à l’Œuvre du Pont, à frère Bénézet , Procureur de ladite OEuvre , et aux autres frères,fpour 1750 sous melga rons, tous les droits qu’il a in portu et in caudelo portas. L’acte est passé dans la chambre du consul Brocard, devant ce môme Brocard et l’évêque Rostaing*

DE SAINT BBNÉZET, 29

Raymond Mal viciai, son fils, une maison avec un jardin situés à côté de l’endroit où il avait jeté les fondements de la première arche du pont. L’acte de cette vente fut passé dans l’églisé Saint-Agricol, devant le notaire Etienne, les consuls et onze témoins ; il fut scellé du grand sceau de la ville: notre Saint y est appelé operis pontis ineeptor et minister, ministre et fondateur de l’Œuvre du Pont. Les Frères Pontifes se réunirent alors en communauté dans cette maison, et commencèrent à y loger les passants pauvres et les voyageurs indigents.

«Cependant, dit un ancien biographe, au milieu des embarras qu’un ouvrage de cette importance donnoit à Bénézet, il n’oublioit jamais la principale de ses obligations : le culte de la religion et les pratiques de la piété étoient préférés à tout le reste, surtout si elles étoient utiles aux misérables, où il s’engageoit avec une ardeur

Digitizecfby

- g le

non pareille. Et lorsque ses mains n'étoient point élevées au ciel dans Foraison, elles ne cessoient jamais d’étre occupées au travail. Il ne donnoit qu’autant qu’il étoit nécessaire pour soutenir son eorps, et il vivoit dans une extrême abstinence de-toute chose.... 11 étoit aussi bien faictde corps que d’esprit, il paroissoit admirable dans toutes ses actions, et, vénérable par sa vertu, charmoit si fort tous les cœurs par sa douceur, par son humilité, par la gaîté qu’on voyoit peinte sur son visage, qui le rendoit d’un abord si faeile à tous, qu’il n’y avoit point de cœur si dur qu ! il ne lui donnast quelque entrée chez lui ; enfin il marquoit fort sur son visage et dans ses façons la ressemblance d’un ange.

Pendant sept années, il poursuivit avec un zèle infatigable l’accomplissement de son œuvre; mais il n’en put voir l’entier achèvement. I)évoré par les travaux sans nombre auxquels il s’était

Goo

DE SAUT BBNÉZET. 54

livré, il rendit son âme à Dieu, le 14 avril de l’année 1184, la 19 e de son âge (1).

«L’évêque d’Avignon, qui était alors Rostaing de Marguerites, frappé des merveilles que Dieu avait opérées par l’intercession de son serviteur^ voulut le faire inhumer dans la cathédrale appelée Rostre-Dame du Çhasteau, à présent appelée Notre-Dame des Doms. Ayant appris que le Saint avait choisi sa sépulture dans la chapelle du Pont, de l’avis du Chapitre et des principaux de la ville, il fut résolu d’exécuter la volonté du Saint; on porta ce précieux dépôt avec le plus de pompe et de solennité possible. 11 fut accompagné de toute la noblesse et d’une foule de peuple ; les merveilles et les miracles se renouvelèrent pendant cette marche ; le corps saint fut porté dans la chapelle qui est sur la troisième pile du pont, où on avait élevé un arc sous lequel

(1) Voyez la note C aux pièces justificatives.

■ jitrzed by Goo .

il fut enterré dan9 un tombeau de pierre élevé de quelques pieds sur terre, que l’on couvrit ensuite d’une grosse pierre sur laquelle était taillée une croix tout au long, et à côté le nom du Saint, le tout fermé de trois grosses barres de fer, pour tenir ce sacré dépôt plus assuré (1). »

(1) De Cambis-Velleron. Annales de la ville d? Avignon, tome I er ms de la bibliothèque-Requien au musée d’Avignon.

Page 1