INTRODUCTION
Parvenu aux extrémités de la carrière , prêt à divorcer avec le monde et à franchir la ligne qui sépare les passions bouillantes des inspirations de la raison , l'homme sent le besoin de se recueillir, et de modifier la fougue de ses idées, rjégagé, à celte époque de sa vie, de la sève surabondante qui troublait ses jours de virilité, plus calme, plus imbu des préceptes de la vraie philosophie, qui n'est autre chose qu'une molale forte et sincère, que la foi que rhiimanilé a en elle-même, il regrette d'avoir éparpillé ses jours dans une vie tout extérieure, et de quitter la terre sans emporter sa lampe pleine d'huile, c'est-à-dire, selon les belles paroles de Pierre le Vénérable, sans avoir sa conscience remplie du témoignage d'une sainte vie (i). 11 legretle de n'avoir pas trouvé un instant pour interroger et pour étudier son propre cœur. Ainsi des sociétés. Pourquoi s'étonner dès lor&
(i) Lettre à Héloïsc.
VJ INTRODUCTIOX.
que ijolie époque, toute lialetante encoie des attouchements impurs d'une fausse philosophie, qui s'agite au miHeu de nous avec ce mélange incohérent de doute et de négation qu'elle emprunta aux écoles d'ionie, d'Italie et d'Élée(i), s'effraye du naufrage universel des institutions, et qu'elle tente un mouvement d'arrêt? Elle n'ignore pas que si les théories que ressuscita la philosophie du dix -huitième siècle furent de mise au temps des Zeutippe, des Zeuxis, desMénodote,des Hérodote, des Sextns l'Empirique, il en fut fait bonne justice il y a bientôt quinze siècles. Saint Augustin, le célèbre évéque d'Hippone, fit alors ce que doit faire aujourd'hui la raison publique. Car, disons-le, l'humanité, désabusée de bien des chimères, lasse d'être le jouet d'ambitions qui seproduisirentsous toutes les formes, qui arborèrent toutes les bannières, est suffisannnent avertie de renseigner sa raison aux souices du vrai, et d'y acquérir la conscience de ce qu'elle vaut. EUeest suffisamment avertie de chercher dans une étude approfondie des choses, et non des mots, les
(i) On ne saurait nier que le panthéisme purement matérialiste des philosophes du dernier siècle ne fiit une léminiscenre de l'école de Lcucippe et de Démocritc.
INTRORUCTION. VIJ
causes du uial (jui la touimenle, el la roule la plus sùie poury échapper, pendant le court Irajet qu'elle fait du berceau à la tombe.
La société moderne, éclairée par les terribles leçons de la Providence, nous paraît donc, comme l'homme déjà mûr, déjà sur le déclin, désireuse de se recueillir, et de remonter àTenfance des âges pour y puiser d'utiles leçons. Le goût qu'elle manifeste pour les études historiques ne doit-il pas être attribué, dès lors , au désir d'arrêter le mal qui la ronge , et de tracer, à sa raison et à son cœur, une route moins tortueuse que celle suivie jusqu'à présent? Nous le croyons; en effet, si l'expérience du passé est indispensable pour apprécier le présent , pour pressentir l'avenir , l'histoire seule peut montrer au nautonier engagé sur l'océan des questions humanitaires, les récifs et les écueils de la vaste mer où il s'élève et s'abîme tour à tour. Ceux qui considèrent le triomphe de la raison sur la foi comme le critérium de notre civilisation moderne, ceux qui refusent de compiendie que la religion seule peut mettre un terme au désordre matéiiel et moral (|ui agit sur la société, parce que, seule, clic nous apprend à supporter le faideau des
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distincliolis sociales, ceux-là ne partageront pas notre avis. Ignorant le milieu clans lequel ils vivent, ils ne sentiront pas la nécessité de rappeler au xix" siècle, la vie de saint Bernard, de ce simple moine qui coopéra si activemenlàlelévationde l'Église. A.près avoir laborieusement travaillé à la destruction de l'institution chrétienne, dont ils n'ont connu la grandeur qu'à l'impuissance de leurs coups, qu'à la petitesse du monument qu'ils ont tenté d'y substituer, la reproduction de l'histoire de saint Bernard, qui en dit tant en faveur de celte institution, qui la met si vivement en lumière, doit avoir pour eux peu d'attraits.
Ils ne sentent pas que l'individualisme d'un siècle mercantile comme l'est le nôtre, ne peut que dessécher toute idée grande et généreuse, ne peut que répandre, sous les dehors d'une factice abondance, misère, vices et pauvreté. Ils feignent de ne pas savoir que les théories qu'ils professent ne peuvent que remplir les âmes de cet incessant dégoût de la vie terrestre qui nous domine aujourd'hui. C'est dès lors un devoir de leur donner en exemple une vie de charité, d'amour et d'abnégation, comme le fut celle de saint Bernard, (]ai" le péril serait extrême si l'on
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lie rentrait en soi-même, si un concours de circonstances heureuses ne venait restituer le secret perdu de riiarmonie sociale. Si un retour à la foi, éteinte longtemps dans tous les cœurs, ne venait mettre un terme au désordre qui nous menace, ne venait arrêter les idées dissolvantes de notre société moderne, veuve d'organisation de hiérarchie et de discipline, ne devrions-nous pas craindre de voirl'excèsdelacivilisation nous leplongerdans la barbarieoùlesabus du système léodal piécipitèrent le moyen âge? Quoi de plus vrai, en effet, à notreépoque, quece tableau, que Pierre Damien traçait, au onzième siècle, des temps qui suivirent le règne de Charlemagne: « î.emondese précipite violemment dans l'abime « de tous les vices ; et plus il approche de sa fin, « plus il voit grossir la masse énorme de ses cri- « mes. — Un mauvais esprit précipite avec fureur '< le genre humain dans un abîme de forfaits, et « répand de tous côtés les haines et lesjalousies, « sources de divisions. L'affreux homicide pé- « nètre partout, et semble parcourir le monde « pour le réduire à une affreuse stérilité (i). »
(i) Pelri Damiani Epist. lib. IV, epist. y, ad OUIerieuiii episcopnni Firmanuin, p. 5i.