LIVRE III
t'ar son port était majestueux , sa voix tonnante, la vivacité de son re£:ard animait ses discours. Alerte dans ses mouvements, sa parole, émanant du cœur, était rapide; quand il parlait, sa mémoire lui fournissait toujours des passages de la Bible pour prouver ses propositions. Il jouit bientôt, dans la contrée (ju'il habitait, d'une grande réputation de sainteté et de science. Jeunes et vieux , hommes et femmes , se rendaient en foule auprès de lui pour se confesser, et proclamaient qu'ils n'avaient jamais vu un homme aussi rigide et aussi affable en même temps.
Le mercredi des cendres de l'année 1 116 , jour de pénitence générale , ce même Henri avait envoyé au Mans deux de ses disciples, vêtus en pénitents et porteurs de la bannière, pour annoncer son arrivée à l'évêque Hildebert, et pour lui demander l'autorisation de prêcher en cette ville. Le peuple, qui connaissait depuis longtemps Henri de réputation , désirait ardemment sa venue,etrecutses messagers comme des anges. Car alors il n'était pas rare de voir des moines parcourir le monde pour prêcher la pénitence, comme le faisait saint Norbert. Hildebert pensa que Henri, qui n'était pas encore connu comme hérétique, était du nombre de ces moines. En effet, jusque là ses propositions avaient plus porté sur les pratiques du christianisme que sur des points du dogme. Puis 1 évêque du Mans, appartenant à la classe des hommes d élite (pii avaient à cœur les intérêts de la religion, était
î»88 SAINT BEBNARD. MVRE III.
satisfait de recevoir dans son diocèse un réformateur sachant agir sur les esprits et sachant porter les cœurs au bien. D'autre part, il était assez sage pour voir qu'il aigrirait le peuple, et qu'il se ferait détester, s'il refusait l'entrée de sa résidence à Henri. Il reçut donc très-amicalement ses envoyés , leur donna l'hospitalité, et, quoique sur le point de se rendre à Rome, il chargea ses archidiacres de permettre à Henri de faire, sans trouble, son entrée dans la ville et d'y prêcher en toute liberté. Ces religieux se conformèrent à ses ordres 5 Henri produisit donc bientôt au Mans autant d'effet que dans les autres lieux où il s'était présenté. Plusieurs membres du bas clergé, moins dominés que d'autres par l'intérêt de leur position , furent séduits par ses paroles. Ils sentirent combien il s'élevait avec vérité , dans ses discours , contre la corruption de l'Eglise , et ils élevèrent euxmêmes pour lui une tribune d'où il parlait au peuple. Henri eût sagement agi s'il se fût contenté d exposer paisiblement les vérités évangéliques, et de combattre la corruption, sans attaquer les personnes; mais le feu de la jeunesse l'entraîna à de violentes sorties contre le clei'gé, et ces sorties trouvèrent faveur auprès de la masse. Les ecclésiastiques furent haïs et méprisés ; le peuple ne voulut plus de rapports avec eux, et les principaux bourgeois furent obligés de les protéger contre toute violence. Quelques-uns d'entre eux s étant présentés à Henri pour lui de-
mander raison de ces persécutions, furent insidtés par la populace et durent sestinier heureux de sauver leurs personnes. Le clergé nosant excommunier publiquement cet hérétique, lui fit connaître la sentence d'excommunication dans une lettre qui lui fut remise par l'un de ses membres : « Notre église, y était- « il dit, vous a témoigné un amour fraternel, espérant « que vous instruiriez le peuple dans le salut des âmes, n et que vous répandriez dans les cœurs la semence « de la parole divine; mais vous avez reconnu 1 amour « par la haine, la bénédiction par le blasphème; vous « avez cherché à troubler l'Eglise. Vous avez semé « la discorde entre le clergé et le peuple, vous avez « armé de gourdins et d'épées la foule turbulente , « pour la diriger contre l'Eglise; vous nous avez « donné le baiser de Judas, vous nous avez traités publi- « quement d'hérétiques; qui pis est, vous avez atta-
• que la foi sur plusieurs points. Nous vous défen- « dons donc, ainsi qu'à vos compagnons , au nom de «la sainte Trinité, de l'Eglise catholique, de saint « Pierre, le chef des apôtres, au nom du pape Pas- « cal, son vicaire, au nom de l'évêque Hildebert, de « prêcher secrètement ou publiquement dans l'évêché « du Mans, et d'y répandre vos doctrines perverses.
• Si, vous opposant à de si puissantes autorités, vous « continuiez à propager le poison, nous vous excom- « manierions, vous et vos compagnons, en vertu de « cette autorité; et au jour dti jugement dernier, vous
agO -tAINT ÛERNARD. LlVftÉ III.
" éprouveriez la malédiction éternelle de celui dont •• vous attaquez sans relâche la divinité. >>
Henri, ne reconnaissant pas l'autorité d'un tribunal ecclésiastique, refusa cet écrit. Celui qui était chargé de le lui remettre, fut donc obligé d'en faire lecture, et fut assez imprudent pour couvrir d'invectives, devant la foule iiritée, le prédicateur qu'elle chérissait, ce qui l'anima d'autant plus. Henri se contenta de secouer la tête à la lecture de chaque paragraphe de la lettre , et de dire : « Vous mentez. » 11 n'avait sans doute pas à se reprocher d'avoir pris part à la sédition qui avait éclaté au Mans, ou de l'avoir provoquée; cependant elle fut la conséquence de ses discours, et une conduite plus sage l'eût évitée. Qui sait , du reste , si le clergé ne contribua pas à la révolte, ets'il eiit été difficile à Henri dese justifier? Car, il faut le reconnaître, nous puisons la narration des événements qui eurent lieu, chez un adversaire de Henri. Naturellement ce dernier devait se croire obligé de suivre plutôt la voix de Dieu , qui l'inspirait, que la loi des hommes, et il ne devait dès lors avoir aucun égard à la déclaration qui lui était notifiée. Il agit comme par le passé; son autorité ne fit que s'accroître dans la ville, et ses paroles furent exécutées comme des ordonnances. S il n'eût été qu'un démagogue avare et égoïste, il eût obtenu autant d'or et d'argent qu'il en eût désiré ; il eût pu armer le peuple contre le clergé et la noblesse, et se
ET SON SIKCLE. — MVRE lll. ■J.Ç)\
proclamer chef de la cité. Mais il n'usa de son crédit que pour réaliser ses idées dominantes, il n'accepta que l'argent nécessaire à l'exécution du plan qu'il avait conçu. Son but était d'établir la confraternité et la communauté chrétiennes, de combattre la corruption et légoïsme du siècle. Pour inspirer une honte salutaire, il obligeait des femmes dont la vie avjiit été impure, à brider, en public, leur chevelure et leurs vêtements. Il considérait le célibat, les difficultés des formes canoniques dans le mariage, comme étantles causes principales de la corruption, et il espérait faire obstacle à cette corruption en unissant de bonne heure les jeunes gens, sans avoir égard aux obstacles canoniques qui résultaient, selon lui, des institutions humaines ( i ). Tout mariage devait être éternel , car, d'après ses principes, les hommes ne devaient pas désunir ce que Dieu avait uni. Les femmes promettaient, en sa présence, fidélité constante à leurs maris, et renonçaient à tout luxe dans les vêtements. L'intérêt ne devait plus exercer d'influence sur les mariages; les personnes que Dieu réunissait, ne devaient
(i) Les meilleurs renseignements sur Henri se trouvent, in Arta HiUleberli Cenomanensis, in Mabillon Analecl. vel. éd. nov. p. 3i5. — Nec euravit, esl-il dit à son sujet, sive caslescu inceste conniibiiim sortireninr. — D'après ce passage, je ronclns qu'il n'eut nul égard aux obstacles canoni(|ues, el qu'il considéra comme élant lolalement inutiles, les formalilés suivies par l'Eglise dans les uinriai;es. Ses vues an sujet du mariage prouvent aussi que ses principes n'étaient |),is ceux des policiens.
agCi SAINT HEKN\Hr). LIVRE III.
rechercher ni dot, ni or, m argent, ni propriétés; \i\ charité chrétienne devait faire disparaître toute distinction de rang, distinction créée par l'intérêt personnel. D'après les principes que nous venons d'analyser, il mariait, contrairement aux usages existants, les serfs avec les personnes libres, et il employait l'argent qu'il recevait à vêtir ceux qui n'avaient rien. Ces conceptions, toutes dictées par un cœur vivant dans un monde supérieur, auraient été belles et admirables, si une communauté semblable à celle que rêvait Henri, avait pu exister dans un monde aussi corrompu que le nôtre; s'il avait pu lire dans l'intérieur des personnes qu'il unissait.
Apprenant la prochaine arrivée de Hildebert, Henri se retira dans les châteaux voisins du Mans. Là , il continua à répandre ses doctrines. Bientôt l'évéque, suivi d'un pompeux cortège, lit son entrée dans la ville; tout y était changé. Quand il voulut donner sa bénédiction à la foule assemblée , elle la refusa en s'écria nt : <■ Nous ne voulons ni votre science, « ni votre bénédiction ; bénissez et consacrez la boue, « car nous avons un père, car nous avons un prêtre, « qui vous surpasse en gravité, en sainteté et en « science. Vos prêtres l'abhorrent, parce qu'ils sentent « qu'il découvre leurs crimes avec un esprit prophéti- « que, qu'il blâme avec les saintes Ecritures, leurs er- « reurs et leurs écarts. Bientôt ils seront punis d'avoir « voulu défendre à ce saint homme de publier la pa-
KT SON SIKCLK. LIVRK III. 2^3
« rôle de Dieu. •> L'évèque agit, en cette circonstance, avec la sagesse et la modération qui conviennent au clergé. Il connaissait I esprit du peuple, et il savait que la violence grandit son enthousiasme pour le parti persécuté : il savait aussi que cet enthousiasme n étant pas combattu, s'éteignait facilement. Il chei> clia donc à rétablir la tranquillité par la douceur, laissa les injures impunies, et il se rendit auprès de Henri. Il voulait voir par lui-même cet homme, examiner sa science tliéologique qui était si renommée. Henri, s étant peu occupé de ce que Hildebert cherchait chez un véritable théologien, déclara qu'il n'était qu'un ignorant , qu'il ne comprenait rien aux choses spirituelles; alors l'évèque lui ordonna de quitter son évêché. Ce dernier eut beaucoup de peine à rétablir la paix entre le peuple et le clergé; par sa sagesse et par sa douceur il obtint cependant de bons résultats, il s'était fait seconder dans son œuvre par saint Bernard qu'il avaitpris en passantà Glairvaux ( i ). Voici en quels termes celui-ci s exprimait sur le compte de Hem-i, en écrivant à lldefonse, comte de Saint-Gilles et de Tou^ louse, qui mourut empoisonné, à Jérusalem, au moment où il allait rendre grâces à Dieu du succès de ses armes contre les Sarrasins: «Hélas! les basihques sont « désertes, les peuples sont sans prêtres, les pasteurs « légitimes sont méprisés , et les chrétiens sont , pour
(i) Gi'ol'froi , vif ilc saint ruriiiinl, In. m, cliap. \\ M,
U94 SAINT BERNARD. LlVHi- III.
« ainsi dire, sans Christ. On traite nos églises de '■ synagogues, on regarde nos divers sanctuaires « comme des lieux profanes ; les sacrements n'ont « plus rien de saint et de sacré, nos fêtes sont sans « pompe et sans solennité, les hommes meurent dans ■ leurs péchés, et les âmes, je le dis en pleurant, « les âmes paraissent au tribunal de Dieu, sans être •' réconciliées avec le Seigneur par le sacrement de « la pénitence, sans être munies du saint viatique. <> Les enfants, eux-mêmes, sont privés de la vie de « Jésus-Christ , puisqu'on leur refuse le baptême et •< qu'on les empêche de s'approcher du divin Sauveur, « bien qu'il ait dit à haute voix: Laissez venir à moi ■■> les petits enfants (i).
«Ah! certainement il ne vient pas de Dieu, un -' homme qui parle de la sorte, qui se comporte d'une « manière si contraire à ses desseins. Cependant, ô " douleur, on l'écoute, et le peuple qui croit à ses ■' paroles n'est pas peu nombreux. Peuple infortuné! « à la voix d'un seul homme qui ne t'annonce que « des hérésies, tu fermes les oreilles aux divins ' oracles des prophètes et des apôtres qui, animés « et éclairés par l'esprit de vérité, ont proclamé so- '<■ lennellement que l'Eglise serait formée de toutes « les nations de la terre, dans l'unité d'une même « foi. Les divines instructions que nous avons reçues
(i) Maltli. XIX.
Kl SON SIÈCLE. — LlVKli 111. ^gS
.. du ciel nous ont donc trompes; les yeux et la << raison se sont donc obscurcis chez tout le monde ; "■ nous nous sommes donc tous égarés de la voie de " vérité, en voyant, de nos propres yeux, que les évé- « nements que nous lisons dans les livres sacrés ont « été réellement accomplis. Comment se fait-il qu'un « seul homme soit frappé dun aveuglement sem- « blable à celui de la malheureuse nation juive, et « que , seul , il refuse de croire une vérité si claire , « ou qu'il n'en reconnaisse l'existence etl'accomplisse- « ment qu'avec des sentiments d'une détestable envie ? « Mais , ce qui me frappe davantage dans cet héré- « siarque, c'est de voir que, par un art diabolique, « il soit parvenu à rendre bête et stupide tout un « peuple, et à lui faire croire que ses yeuxl'égarent, >< que ses pères l'ont trompé, et qu'il est à présent » dans une erreur dont il le retire fort heureusement; « à lui faire croirC;, enfin, que le monde entier courrait « à sa perte éternelle, même depuis que, pour le sau- « ver, Jésus-Christ a versé tout son sang; que tous les « trésors de la divine miséricorde, ettoutes les richesses « de la grâce, ne sont que pour les personnes qu'il « endoctrine et qu'il séduit.
" Malgré le mauvais état de ma santé, j'ai cru de- •< voir me rendre dans les lieux exposés aux ravages « de ce monstre (^uel , afin de m'opposer à sa bar- « barie. En effet , personne n'a le courage de lui ré- « sister, et de préserver les fidèles de sa rage et de sa
« fureur. — Ne pouvant, à cause de la confusion <« dont ses proches et ses amis ne cessaient de le " couvrir, demeurer au milieu d'eux ; ou plutôt , les ■' éloignant par sa conduite criminelle et infâme, il " s'est mis à voyager sans savoir où il allait, et il a " couru de tous côtés, comme un véritable vaga- " bond. Obligé, pour vivre, de mendier son pain, '< et possédant une certaine érudition, il trafiqua « de la parole de Dieu : mettant à prix l'Evangile , H il fit le prédicateur pour gagner sa misérable vie. '< L'argent qu'il pouvait arracher des gens simples , ' il le dépensait, après en avoir pris ce qui lui était '< nécessaire pour vivre, au jeu et à des choses plus '< infâmes. Ainsi , il n'était pas rare qu'après avoir « reçu de la multitude, pendant le jour, de grands « applaudissements pour ses excellentes prédications, « on le trouvât la nuit avec des femmes de mauvaise « vie, et quelquefois même avec des femmes ma- « riées. Daignez vous informer de quelle manière il « est sorti de Lausanne, du Mans, de Poitiers et de ■ Bordeaux. Il a laissé dans tous ces lieux des sou- « venirs si honteux et une mémoire si détestable , " qu'il est loin d'y oser jamais remettre les pieds. Or, « comment avez-vous pu espérer qu'un aussi mau- « vais arbre pût vous donner de bons fruits (i)? »
(i) E|). CCXL. Cette épitre étant l'iiiie de celles ou l'abbé de Claii- \nn\ s'explique le plus longuement sur le compte de Henri, uous avons pensé qu elle trouvait sa place ici, et nous en avons rapporté les prin-
ET SON SIÈCLE. — MVRK III. 2gy
Ln démagogue qui ne se fût distingué par aucune autre science que celle qui consiste à s'emparer de l'esprit du peuple, aurait été promptement oublié; les bases sur lesquelles reposaient les principes prêches par Henri étaient plus profondes. Aussi bien des années après celles dont nous nous occupons, et alors qu'on avait déjà répandu les bruits les plus défavorables sur le genre de vie de certains hérétiques, le peuple conservait-il encore à Henri des souvenirs affectueux.
Avant l'époque dont il s'agit, l'évêque Hildebert avait convaincu d'erreur deux religieux professant les doctrines de Henri (i). Il avait dit, avec raison, contre l'un d'eux qui s'était fait un parti en soutenant que les prières adressées aux saints étaient inutiles, parce que ceux-ci ignoraient ce qui se passait parmi les hommes : Doctrina, ibi caritatem excidere sotnnians^ ubi car'Ucis nunquam excidit ^ quia Deus est oinriia in omnibus (2). Un moine, nommé Héribert, nous a aussi
cipaiix passages, qui ne se trouvenl pas dans l'ouvraçîe de'I'écrivain allemand. Sans cheiclier à invaliiler l'opinion qn'rmet IVl. Néander sur ce elief des lienriciens , sans examiner le fond de la doctrine qu'il professait, il est permis de croire, que certaines imputations graves de saint Kernard sont fondées, tpie les mœurs de Henri étaient relâchées. Son accusateur, s'il e.va};;ère peut-être ses loris, n'eût osé, sur ce point, eu imposer conipléleineni an successeur de Raymond, qui, placé à la tèle de la [)rovince où l'iiérésiarcpie précliail sa doctrine, était à même d'obtenir sur son compte îles renseignements précis. (Th. Vial.)
(il Ep. XXIII, X\IV.
(■i) (ionsuitcr, au sujet de l'Iiislouc de Heini, Analerta , p. it'i. —
•^9^^ SAl.\r BERNARD. LIVRE IH.
parlé d'une secte qui, sous la conduite d'un nommé Pontius, habitait les environs de Périgueux, se proposait la simplicité apostolique du culte , la communauté des biens, l'abandon des propriétés, tendances générales aux sectes du moyen âge (i). Il est difficile d'admettre, comme le pense Mabillon, que ce Pontius fût disciple et successeur de Henri, car l'abstinence du pain et du vin , les fréquentes génuflexions révèlent chez lui une origine catharéenne. Il est vrai que saint Bernard s'était aussi rendu dans les environs de Périgueux pour opérer des conversions; c'est ce qui aura porté Mabillon à croire que les henriciens s'étaient étendus jusque-là. Cependant il n'est pas rigoureusement nécessaire que ce fussent des henriciens que saint Bernard eût à combattre; il est possible que des cathares, venus en France au onzième siècle, aient répandu leurs principes dans ces contrées, et qu'ils aient préparé le terrain à Pierre de Bruis et à Henri. Ce que dit Héribert prouve que le succès de leurs doctrines était dû. aux empruntsqu'ils faisaient à la Bible : < Quarn p/uresjam non solum no- '< biles proptia relinqnentes ,* sed et clerici, presbjteri , « monachi et monachœ peivertuntur. NuUusenim tam « rusticus est, si se iisconjunxerit, quin infra octo (lies
Vil. Bern. aucl. Gaufred. c. VI. ep. Gaufrid. monacli. Claravallens. ^4. — Pag. 1208. t. n. Oj)p. Kern. Vit. 1. 7. cap. 17. p. 1220. (0 Analect. pag. 483.
« tuin sapiens stt in ii ter/s, ut necverbis nec exemplis - amplius superati possit. » De fréquentes génu- Hexions, et d'autres cérémonies, prouvent que plus tar<l la piété de ces sectes dégénéra en affectation. L Oppression dont elles furent par la suite l'objet, leur suggéra maints moyens pour y échapper, et les rendit habiles à donner le change à leurs persécuteurs. Certains membres recoururent même à des fraudes pies pour attirer le peuple, ce qui porta les catholiques à leur faire une réputation d'habileté diabolique : « Nullo modo detineri possunt , dit Héri- « bert, quia si capùintur, nulla vinctione possunt « servari^ diabolo eos libéralité^ faciunt quoque multa « signa ^ na/n sicubi feireis catenis inncti ^ missi fue- « rint in tonnam vinariam , ita ut fundus sursum « vertatur et custodes fortissimi adhibeantur^ in aras- « tino non inveniuntur, quoad usque ilerum se volun- « tarie reprœsentaverint. »
Mais revenons à Henri. Au retour de l'évêque Hildebert, il se rendit dans le midi de la France, où il fit, à Poitiers et à Bordeaux, un grand effet sur les esprits. En poussant encore plus vers le midi, il rencontra Pierre de Bruis qui, partageant ses sentiments, se joignit à lui. Ce dernier étant mort, Henri, devenu chef de la secte , se mit à parcourir la Provence, le Languedoc et la Gascogne. Lesévêquesde ces contrées que Pierre le Vénérable avait si instamment
3oO SAINT BERNARD. LIVRE III.
invités à étouffer l'hérésie, mirent tout en œuvre pour s'emparer de lui. L'évèque d'Arles se rendit maître de sa personne en 1 134, et l'amena, la même année, à im concile tenu à Pise , où il fut obligé de rétracter ses erreurs. Cependant , pour apprécier à sa juste valeur cette rétractation , il faudrait connaître les circonstances particulières qui la déterminèrent; car la narration de semblables événements dans l'histoire de l'Eglise demande examen , surtout quand elle est faite par des adversaires.
Henri fut confié à la garde de l'abbé de Clairvaux, qui , tout occupé sans doute de rétablir la paix de l'Eglise en Italie, ne le surveilla pas assez , car nous le retrouvons bientôt en liberté. Henri se montra dans les environs de Toulouse et d'Albi, pays montagneux , offrant toute sécurité aux sectaires , et résidence de seigneurs indépendants qui les protégeaient, soit à cause de l'impression qu'avaient faite sur eux les discours de Henri, soit à cause de la haine qu'ils portaient au clergé. A Toulouse, ce chef de secte se fit de nombreux partisans dans la basse classe, surtout parmi les tisserands; quelques riches bourgeois adoptèrent aussi ses doctrines. Ses succès grandissant de jour en jour, et ses principes se répandant de plusenplus dans le midi de la France, où des seigneurs puissants, et surtout le comte deToulpuse,le protégeaient, lepapeEugène,alorsenFrance,
ET SON SIÈCLE. LIVUE III. 3o I
prit des mesures énergiques contre lui. Pour étouffer la secte , il envoyiv dans le midi le cardinal-évêque Albéric d'Ostie et plusieurs évêques (i).
Albéric sachant l'autorité de saint Bernard sur l'esprit du peuple, remmena et il lui dut tous ses succès. Celui-là fut très-mal reçu à Albi, où les bourgeois vinrent au-devant de lui sur des ânes et avec des timbales; mais l'abbé de Clairvaux l'y ayant rejoint deux jours plus tard, la considération personnelle dont il jouissait, sa misérable escorte, sa mine étique, produisirent d'autres résultats. Personne n'osa l'insulter, et il fut reçu avec respect et allégresse.
Peu avantson arrivée à Toulouse, l'un desbourgeois les plus considérables de cette ville avait, dans sa ferveur pour les doctrines de Henri , renoncé à ses biens, et s'était rendu, avec sa femme, dans un château voisin où se réunissaient les sectaires. Les représentations des parents de ces nouveaux convertis n'avaient pu les déterminer à revenir sur leur résolution. L'arrivée de saint Bernard , les discours
(i)Cc voyage, dont parle Geoffroi , Vie de saint Bernard, liv. m, chap. Vil , mais dont il ne fixe pas l'époque , lut sans donie entrepris en 1 147 ; cela semble iln moins résulter de ré|)ilre CCXL, adressée , celte même année par le saint , à lldefonse , comte de Saint-Gilles et de Toulouse , épître où il est dit : >< C'est donc cet homme cpii est ■< cause de mon \oyage dans vos domaines. Je n'y viens sûrement pas « de mon |)ro|)i'e mouvemenl. Je ne compte pas sur moi , mais je fonde " mon espoir sur le secours puissant des saints évè(|ues qui m'accom- « ]):igni-ut.» (Th. Vial.) ,
3o2 SAINT BEUNAHD. LIVRE III.
qu'il prononça firent effet sur eux. Le bruit de ses miracles, qui se répandit au loin, força Henri et ses partisans à prendre la fuite. Du reste, l'abbé de Clairvaux savait supérieurement combattre les menées démagogiques de certains sectaires. Ayant prêché avec succès à Toulouse, devant une réunion nombreuse, un des sectaires lui dit en public, lorsqu'il montait à cheval pour se retirer : « Messire abbé, sachez que le «cheval de notre maître, dont vous dites tant de « mal , n'est pas aussi gras et aussi bien nourri que « l'est le vôtre.» « Jeneleniepoint, monami, réponditn il, maisvousminsultezausujet d'un animal: la desti- « nation et la nature de l'animal est d'être bien nourri « et gras; Dieu ne s'en offense pas; car ce ne sera « pas d'après nos chevaux que nous serons jugés , « mais d'après nos œuvres." Sur ce , il découvrit son cou, montra sa face amaigrie; réfutation éloquente à laquelle il n'y avait pas de réponse.
Les henriciens trouvaient toujours protection dans les châteaux; toutefois, l'abbé de Clairvaux détermina la majeure partie des grands à s'unir pour retrancher les hérétiques et leurs adhérents de la communauté bourgeoise, avec laquelle ils ne restèrent plus en relation. Ayant quitté Toulouse, saint Bernard écrivit aux habitants de cette ville pour les exhorter à persister dans la foi. L'assurance qu'il leur donna que Dieu ferait, par son intermédiaire, des miracles pour le maintien de l'Eglise, dut
rr SON siÈci.K. — mvue m. '^o',^
produire un grand effet sur ceux ({ui lavaient vu et entendu parler. « La vérité que je vous ai annoncée « et que je vous ai fait aimer non-seulement par mes n discours, mais encore par des prodiges, leur écri- , vait-il, s'est établie fortement dans vos âmes. On a « découvert les loups qui , pour mieux dévorer les « brebis , se couvraient de leur peau ; on a décou- « vert les renards qui ravageaient la vigne du Sei- « gneur, c'est-à-dire, votre ville. Ils ne sont pas n encore arrêtés, poursuivez-les donc à outrance; sai- « sissez-les, et ne cessez de leur faire la guerre qu'au- « tant que vous les aurez chassés loin de votre pays. « Il n'est ni prudent ni sûr de dormir auprès des « serpents. Ces loups et ces renards sont ces hommes « qui, au langage de David , sont en embuscade avec « les riches, dans les lieux cachés, pour donner la « mort aux innocents (i). Soyez fermes dans le « Seigneur, comme j'ai eu la joie de le voir de mes • propres yeux, et comme je me suis permis de vous « y exhorter. Obéissez à votre évêque, et à ceux que " l'Eglise vous a donnés pour pasteurs et pour maî- « très. Exercez l'hospitalité , car c'est par ce moven « qu'un grand nombre de personnes se sont rendues « agréables à Dieu. Abraham, votre père, mérita, n parle soin qu'il prenait de recevoir honorablement « les étrangers chez lui, d'être visité par les anges ; n Loth , son neveu , se procura le même honneur ,
(i)Ps.IX.
« en suivant les mêmes usages et en pratiquant la « même charité (i). Ainsi, exercez Ihospitalité, non « point à l'égard des anges , mais à l'égard du maître « souverain des anges : c'est ce que vous ferez si vous - nourrissez les pauvres, si vous donnez des vêtements « à ceux qui n'en ont point, si vous visitez les malades, « si vous rachetez les esclaves et les prisonniers. Par « des œuvres semblables , par de tels sacrifices, on se « rend Dieu favorable, selon cette parole du Sau- « veur : Ce que vous avez fait au moindre de mes 1^ frères ^ c'est à moi-inèine que vous V avez fait {pi^,
« Ne recevez et n'écoutez aucun prédicateur étran- « ger ou inconnu, s'il ne vous est envoyé par le pape « ou par votre évêque. Rappelez -vous ces paroles « sacrées : « Comment prècheront-ils , s'ils n'ont pas « reçu de mission (3) .'' » Ces prétendus prédicateurs « sans mission prennent les apparences de la vertu « et de la piété, quoiqu ils en soient dépourvus, et « ils s'étudient à cacher leurs erreurs sous l'écorce « flatteuse et mielleuse des mots nouveaux et des ex- « pressions presque célestes (4). »
La propagation des sectes doit, en effet , être attribuée à ce que leurs membres avaient gagné les cœurs en prêchant les pratiques du christianisme
(i) Gen. XVIII el XIX.
(a) Matth. XXV.
(H) Rom. X.
(4) Ep. CCXLI.
ET SON SIÈCLE. MVRE Ilf. 3o.T
avant qu'on eut remarqué leur hétérodoxie. Henri tomba plus tard dans les embûches qui lui furent tendues par les évêques, et fut conduit, enchaîné, au concile de Reims où se trouvait le pape Eugène. Sur la prière de Tévèque de Beims, on lui fit remise des peines prononcées contre lui, à 1 exception de celle de rester sa vie durant dans un cloître, où il mourut bientôt. A ce même concile, le pape lança un interdit sur les domaines de tous les seigneurs qui protégeaient les héi'étiques. Mais si Pierre de Bruis et Henri avaient été enlevés à leurs partisans, la violence ne pouvait arrêter des manifestations dues à la corruption intérieure des hommes. Les principes que ces chefs avaient répandus continuèrent à se propager, et les provinces françaises où ces principes s'étaient manifestés, restèrent le rendez-vous de toutes les sectes qui combattirent l'Église. Celui qui , dégagé de tout esprit de parti , considérera de loin l'époque dont nous nous occupons, se demandera sans doute comment il se fit que des hommes d'accord, comme l'étaientsaint Ber* nard et Abailard, pour combattre les fondateurs de sectes, et pour vouloir le bien, furent divisés; il se demandera quelle marche eut été imprimée à l'époque, si Abailard, avec son esprit spéculatif , si saint Bernard , avec son esprit contemplatif , eussent adopté le mysticisme sincère des sectes. Car tous deux voulaient sérieusement punir le mal , moralisef
ao
la société j car tous deux considéraient le salut éternel comme étant le seul but vrai des tendances humaines.
Cependant le pape Eugène, ayant consolidé et augmenté son autorité en coopérant en France à un grand tiombre d'affaires qui y furent traitées pendant son séjour, songeait, en 1148, à retournera Rome (i). Suivi de son escorte, il visita son ancien maître, avant d'entreprendre ce voyage, et il parut à Clairvaux comme un simple moine. Bien que pape, il avait conservé, autant qu'il dépendait de lui, les mœurs claustrales, et il portait le froc sous ses riches habits pontificaux.
Après le départ d'Eugène, saint Bernard eut aussi la satisfaction de recevoir, à Clairvaux, l'évêque Malachie qui serendaitàRome, Cet évêque, qu'il vénérait et qu'il considérait comme le second fondateur de l'Eglise d'Irlande, avait beaucoup contribué à l'extension de Tordre monastique en ce pays encore sauvage alors. Le temps, la séparation de cette nation barbare du reste du monde, avaient dissous l'orga-
(i) Sur l'invitalion de l'archevêque Adalbéron , il venait de faire un séjour de trois mois à Trêves, où le concile avait achevé l'examen des importantes questions soulevées à l'assemblée de Reims. Eugène avait visité, à la même époque, Clun y, cette institution si puissante sous la sage direction de Pierre le Vénérable; ilavait encore \isilé plusieurs autres monastères de la Bourgogne. Ayant assisié à Clairvaux au chapitre général des abbés de l'ordre, il avait pris part à leurs travaux eu qualité de simple moine. (Th. Vial.)
ET SOM SIECLE. ~ MVRE III. 3o^
nisation de l'Église d'Irlande, mais Malacliie avait fini par lui donner de nouveau une grande solidité, en l'unissant plus étroitement que jamais à celle de Rome. Le pape Innocent, qui lui avait accordé toutce qu'il lui avait demandé pour le royaume d Irlande , n'avait, néanmoins, pas voulu lui permettre de finir ses jours à Clairvaux. Ce pape étant toutefois mort, avant raccomplissement de certaines promesses qu'il avait faites, Malacliie, comme primat, avait assemblé les évêques du royaume, et, de leur consentement, il s'était mis en route, comme député des églises d'Irlande. Tombé malade à Clairvaux, il s'y était endormi du sommeil des justes , le lendemain du jour de la commémoration des morts, etavaitété en terré dans le cloître, car alors on tenait à honneur de posséder la dépouille mortelle d'un saint homme. L'abbé de Clairvaux ne se contenta pas de prononcer son oraison funèbre ; il crut rendre service à l'Eglise et aux évêques de son époque, livrés à des idées toutes terrestres, en écrivant son histoire (i).
La seconde croisade, à la tête de laquelle s'é-
(i) Malacliie, d'abord al)l)é de lienchor, puis évèqiie de Coiinor fut nommé, en 1 127, arciievèque d'Ariiiach, sa |iatiie. En i l'iH, il se démil de celle dernière dignité, cepeiidant l'adminislialionde ré\érlié dcDiines le retint en Irlande. Il lui canonisé après sa niorl. On lui attribua une prophclic des /xipis , depuis Oéleslia II jus(nrà la fin du monde(v()ir le traité de Ménétrier sur ce sujel). Il semblerait, d'après des biographes, que eei ouvrage fut faliricpié dans le conclave de tS^o, par les partisans du cardinal Siraoncelli. (Tii. "Vial.)
ao.
3o8 SAIXT BERNARD. LIVRE III.
talent places deux puissants monarques, Louis VII de BVance, et Conrad III d'Allemagne, devait inspirer parfaite sécurité aux peuples d'Occident. Ne fut-ce pas pour faire trêve aux attaques des hérétiques et des novateurs, qui se présentaient tant en Orient qti'en Occident, et pour faire revivre chez les fidèles de France l'enthousiasme dont ils avaient déjà fait preuve une première fois, que le pape Eugène III donna la main à une nouvelle guerre sainte, et qu'il proclama cette entreprise dans la bulle qui suit .**
«Le serviteur des serviteurs de Dieu, à son cher <• fils Louis, illustre et glorieux roi des Français, à ses « chers fils les princes, et à tous les fidèles du royaume « de France , salut et bénédiction apostolique.
« Nous savons, par l'histoire des temps passés et « par les traditions de nos pères, combien nos pré- « décesseurs ont fait d'efforts pour la délivrance de « l'Église d'Orient. NotiXi prédécesseur Urbain , « d'heureuse mémoire , a embouclié la trompette « évangélique , et s'est occupé, avec un zèle sans « exemple , d'appeler les peuples chrétiens de tou- « tes les parties du monde , à la défense de la terre « sainte. A sa voix , les braves et intrépides guer- « riers du royaume des Francs, les Italiens, enflam- « niés d'une sainte ardeur, ont pris les armes, ont « délivré, au prix de leur sang , cette ville où notre « Sauveur a daigné souffrir pour nous , et qui con- « serve le tombeau , monument de sa passion. Par
ET SON SIÈCLE. TJVRE III. Soj)
« la grâce de Dieu et par le zèle de nos pères, qui ont « défendu Jérusalem et qui ont cherché à répandre le « nom chrétien dans ces contrées éloignées , les « villes conquises en Asie ont été conservées jus- « qu'à nos jours , et plusieurs villes des infidèles ont « été attaquées , et sont devenues chrétiennes. Main- « tenant, par nos péchés, et par ceux du peuple « chrétien ( ce que nous ne pouvons dire sans dou- « leur et sans gémissements j, la ville d Edesse qui , « dans notre langue, est appelée Rohas, et qui, si « l'on en croit l'histoire , resta seule fidèle au chris- « tianisme , lorsque l'Orient était asservi aux na- « tions païennes, la ville d'Edesse est tombée au pou-^ « voir des ennemis de la croix.
« Plusieurs autres villes chrétiennes ont eu le «même sort; l'archevêque d'Edesse, avec son « clergé et plusieurs autres chrétiens, ont été tués ; « les reliques des saints ont été livrées aux outrages « des infidèles, et dispersées. Le plus grand danger « menace l'Eglise de Dieu et toute la chrétienté. « Nous sommes persuadés que votre prudence et que « votre zèle éclateront en cette occasion ; vous mon- « trerez la noblesse de vos sentiments et la pureté « de votre foi. Si les conquêtes faites par la valeur « des pères sont conservées par la valeur des fils , « j'espère que vous ne laisserez pas croire que l'hé- « roïsme des Francs a dégénéré. Nous vous avcrtis- « sons, nous vous prions, nous vous reconmianduns
« de prendre la croix et les armes. Nous vous or- « donnons , pour la rémission de vos péchés , à vous « qui êtes les hommes de Dieu , de vous revêtir de " la puissance et du courage, et d'arrêter les inva- « sions des infidèles qui se réjouissent de la victoire « remportée sur nous; nous vous ordonnons de défen- « dre l'Eglise d Orient, délivrée par nos ancêtres; d'ar- « racherdes mains des musulmansplusieurs milliers de " prisonniers chrétiens qui sont dans les fers. Par là, « la sainteté du notn chrétien s'accroîtra dans la gé- « nération présente, et votre valeur, dont la réputa- « tion est répandue dans tout l'univers, se conservera « sans tache, et prendra un nouvel éclat. Prenez « pour exemple ce vertueux Mathathias , qui , pour « conserver les lois de ses ancêtres , ne craignit « point de s'exposer à la mort avec ses fils et sa fa- « mille, qui n'hésita pas à ahandonner tout ce qu'il « possédait dans le monde, et qui, avec le secours du « ciel, triompha de ses ennemis, après mille travaux. « Nous qui veillons sur l'Église et sur vous avec « une sollicitude paternelle , nous accordons à ceux « qui se dévoueront à cette entreprise glorieuse, les « privilèges que notre prédécesseur Urbain avait « accordés aux soldats de la croix. Nous avons aussi « ordonné que leurs femmes et leurs enfants , que " leurs biens et leurs possessions, fussent mis sous la « sauvegarde de l'Église , des archevêques , des évê- » ques et des autres prélats. Nous ordonnons, de
Ki- SON SIECLE. LIVRE III. ÔII
« notre autorité apostolique , que ceux qui auront « pris la croix soient exempts de toute espèce de « poursuite pour leurs biens , jusqu'à leur retour ou « jusqu'à ce qu'on ait des nouvelles certaines de leur « mort. Nous ordonnons, en outre, que les soldats n de Jésus-Christ s'abstiennent de porter des habits « précieux, de soigner leur parure, d'emmener avec « eux des chiens de chasse, des faucons, et rien de « ce qui peut amollir les guerriers. Nous les avertis- « sons, au nom du Seigneur, qu'ils ne doivent s'oc- « cuper que de leurs chevaux de bataille, de leurs « armes , de tout ce qui peut servir à combattre les « infidèles. La guerre sainte appelle tous leurs ef- « forts et toutes les facultés qui sont en eux. Ceux « qui entreprendront le saint voyage avec un cœur « droit et pur, et qui auront contracté des dettes, « ne payeront point d intérêts. Si eux-mêmes , et « d'autres pour eux . se trouvaient obligés de payer « des usures , nous les en dispensons par notre au- « torité apostolique. Si les seigneurs dont ils relè- « vent ne veulent ou ne peuvent leur prêter l'argent « nécessaire, il leur sera permis d'engager leurs terres « et leurs possessions, à des ecclésiastiques ou à toute « autre personne. Comme l'a fait notre prédécesseur, « par l'autorité du Dieu tout-puissant, et par celle du « bienheureux Pierre , prince des apôtres , nous ac- « cordons l'absolution et la rémission des péchés ; « nous promettons la vie éternelle à tous ceux qui
012 SAINT BEKNARt). LIVRE III,
'< auront entrepris et terminé le saint pèlerinage , » ou qui mourront pour le service de Jésus-Christ , « après avoir confessé leurs fautes avec un cœurcon- « trit et humilié (i). »
Cependant les résultats ne répondirent pas à l'attente générale. Si l'année 1148 s'était terminée, pour saint Bernard, sous d'heureux auspices, si, pendant qu'elle s'achevait, il lui avait été donné de soupirer en paix vers la céleste patrie, l'année 11 49 lui réservait une dernière épreuve: l'opprobre et l'ingratitude des hommes qui, naguère, le considéraient encore comme le grand arbitre des choses divines et humaines, le maîlre des chrétiens, la ferme et éclatante colonne non-seulement de tous les ordres religieux, mais aussi de toute 1 Eglise (2). L'insuccès de la croisade, entreprise par ses conseils, avait répandu la consternation en Occident. On disait que la majeure partie des Allemands et des Français avaient péri en Orient ; qu'ils étaient tombés dans les pièges que leur avaient tendus les Grecs ; que ces chrétiens perfides les avaient conduits dans d'affreux déserts , où les uns étaient morts de faim , les autres ensevelis sous les eauxj que le roi de France, après quelques légères victoires , avait dû céder par suite de l'infidélité de ces lâches , et qu il avait été fait prisonnier,
f £) Michaud, Hist. des croisades , t. 2, pag. 9-29. (2I Petr.Cltin.apud Berii. Ep. 264.
ET SON SIÈCLE. LIVRE III. 3l3
après avoir perdu plusieurs milliers d hommes; on rapportait, enfin, que les Esclavons avaient rompu l'alliance. Ceux qui pleuraient la perte de leurs biens, de quelques personnes qui leur étaient chères, prétendaient que les croises avaient été conduits en Orient , moins pour y défendre leurs frères que pour y périr; qu'on les avait envoyés en Syrie pour être enterrés sous des montagnes de sable, comme si les sépulcres eussent manqué en France et en Allemagne (i).
Ces résultats malheureux, s'ils ne troublèrent pas chezceziélé serviteur de Dieu , la paix intérieure que donne une conscience sans reproche , entraînèrent, toutefois, bien des personnes à considérer saint Bernard comme un faux prophète, et comme ayant agi avec précipitation dans une cause aussi grave. Il crut longtemps que le meilleur moyen d'imposer silence à ses ennemis était d'abandonner au Très-Haut le soin de sa défense. S'étanl aperçu , cependant, qu'il n'était pas seul en cause, il se justifia, enfin , et il attribua les suites fâcheuses de la croisade, entreprise du reste à titre d'œuvre divine , aux vices et aux fautes des princes et des chevaliers, indignes, par leur genre de vie , de servir d'instrument à la Divinité.
Voici comment il s'exprime, à ce sujet, dans le
(i) On faisait revivre, alors, les accusations <jiie les Israélites avaient perlées contre Moïse, leur prophète, ({tiaud il les eut conduits dans le désert. (Th. Vial.)
3l4 SAINT BERNARD. — LIVRE III.
second livre de la Considération , traité écrit, on le sait, pour le pape Eugène : « Nous avons eu des « temps de disgrâce qui semblent nous interdire « l'usage de la vie , à plus forte raison celui de « l'étude. Le Seigneur, irrité, a voulu juger l'univers « avant le temps, avec justice, à la vérité, mais aussi « sans le souvenir de sa miséricorde. Il n'a épargné « ni son peuple ni son nom. Toutes les nations di- " sent : Où est leur Dieu ? et cela n'est pas surprenant. « Les enfants de l'Éfflise ont été livrés à la mort dans « le désert, ou massacrés par le glaive, ou dévorés « par la faim. Le mépris du Seigneur s'est répandu « sur les princes, qui se sont égarés dans des routes « inconnues; toutes sortes de peines et d'afflictions « ont été semées sur leurs pas. La confusion , la « tristesse , la frayeur ont pénétré jusque dans le « sanctuaire des rois ; quelle honte pour ceux qui « promirent partovit la paix et le bien ! Nous avons « annoncé la paix, et elle n'est pas ici; nous avons « promis le bien, et nous trouvons la destruction! « Ne dii-ait-on pas que nous avons agi avec témérité n et avec léofèreté dans cette circonstance? Ce n'est ce- « pendant pas sans réflexion que nous avons pris « cette direction ; elle nous fut inspirée par vous, ou « plutôt par le Dieu dont vous nous avez comnumi- « que les ordres. Pourquoi donc n'a-t-il pas eu pitié « de nos jeûnes? Pourquoi a-t-il ignoré nos humilia- « tions ? Comment tant de châtiments n'ont-ils pas
ET SON SIÈCLE. LIVRE III. 3l5
« apaisé sa fureur ? et comment sa main est-elle tou- « jours levée P II entend, avec patience, la voix sa- « crilége et les blasphèmes des Egyptiens. C'est par n artifice , disent-ils , que leur Dieu les a conduits « dans le désert, pour les y faire périr. Cependant, « remémorons-nous les jugements de Dieu depuis la « création de l'univers, et voyons s'ils ne nous of- « frent pas quelques consolations.
« Ce que je dis, chacun le sait, et personne ne « veut le savoir. Tel est le cœur humain : il oublie « dans le besoin ce qu'il sait quand il n'en a que « faire. Lorsque Moïse fit soi'tir son peuple d'Egypte, « il lui promit un pays meilleur; comment ce peu- « pie , n'aspirant qu'après les choses terrestres, l'eiit- « il autrement suivi ? Il le fit donc sortir d'Egypte , '< mais il ne le conduisit pas dans la terre promise; « toutefois, on ne saurait attribuer à la témérité du « conducteur l'issue malheureuse et inattendue de « cette émigration. Moïse avait tout fait d'après les « ordres de Dieu, avec l'aide de Dieu, qui ratifia n l'œuvre par des miracles.
« Mais, direz- vous , il s'agissait d'un peuple obs- « tiné, rebelle envers le Seigneur et envers Moïse , « son serviteur. Bien ; les Israélites étaient donc des o infidèles et des rebelles; mais qu'étaient ceux-là ? « Interrogez-les eux-mêmes ; pounjuoi nous éton- « ner ensuite , qu'ayant agi comme les Israélites, ils « aient éprouvé le même sort P Si la chute des pre-
« miers ne détruisit pas la promesse de Dieu , la « chute des seconds ne saurait, de même, être en op- « position avec la promesse de Dieu, qui ne préju- « dicie jamais à sa justice.
« Benjamin commet un péché ; totites les autres " tribus s'arment pour la vengeance , après que Dieu « l'a ordonné , et qu'il a nommé le chef qui doit les « mener au combat. Pouvaient-ils combattre avec « de meilleures armes, pour une meilleure cause, « avec un plus puissant secours ? Mais , que Dieu est " terrible dans ses desseins sur les enfants des hom- « mes! Les vengeurs du crime fuient devant ceux « qui l'ont commis; le plus grand nombre fuit devant « le plus petit. Ils invoquent Dieu qui leur dit : Al- " lez, allez une seconde fois au combat. Ils y vont, « et, pour la seconde fois, ils sont défaits et couverts « de honte. C'est ainsi que les justes succombent « dans une guerre injuste, entreprise d'abord avec « la protection de Dieu, et ensuite par son ordre. « Mais plus ils plient dans le combat, plus ils tien- « nent ferme dans leur foi. Et , cependant , que di- « raient de moi ces honmies , si , à ma prière , « ils se rendaient une seconde fois dans la terre " sainte , pour y succomber de nouveau ? et si , sur « mes exhortations, ils tentaient une troisième ex- " pédition après qu'ils auraient déjà été trompés une n et deux fois ? I>es Israélites reviennent néanmoins « à la charge après une double déception , et ils sont
« vainqueurs la troisième fois. Mais ces hommes me « diront peut-être : Comment pouvons-nous savoir « que vos paroles vous soient venues de Dieu ? « Quelles preuves nous donnez-vous pour qu'on « vous croie ? A cela , je n'ai rien à répondre , et « ne veux pas humilier ma modestie. Répondez pour « moi et pour vous-même , très-saint père , répondez « d'après ce que vous avez vu et entendu.
« Que ce peu de paroles me servent d'apologie , « afin que vous ayez quelque raison de me justifier « auprès de vous-même , si ce n'est auprès de ceux « qui jugent des entreprises par l'événement. La meil-, « leure et la plus solide justification d'une personne, « c'est le témoignage de sa conscience. Je me soucie « peu d'être condamné par ceux qui donnent au « bien le nom de mal , et au mal le nom de bien, « qui prennent la lumière pour les ténèbres , et les « ténèbres pour la lumière; d'ailleurs je préfère que " l'on murmure contre moi que contre Dieu. Je suis « trop heureux s'il daigne me prendre pour son « bouclier, et je recois volontiers les traits de la ca- « lomnie et le venin des blasphémateurs (ij. »
(i) La grande dissolution de mœurs d'une armée on l'on avait admis des femmes, des vieillards et des enfants, où l'on avait entassé le rebut de la société, devait infailliblement amener, avec l'iniprévoyance, l'avidité, la corruption des cliefs, et surtout avec leur esprit de jalousie, des risnllats semblables à ceux obtenus : la déroute complète des Allemamls dans les montagnes de la Lycaonie, celle de l'aruiéo française non loin de Laodicée, devant Atlalie, et enfin la retraite
<IM .Tt
5lS SAINT BKHNARD. — LIVRE III.
Saint Bernard acheva dans les derniers moments de sa vie l'ouvrage où cette justification se trouve consignée, cette œuvre considérable qu'il avait souvent interrompue, qu'il intitula de la Considération, et qu'il dédia au pape Eugène. Eloigné de ce pontife, qui avait été jadis son élève, il voulait tout
de Damas, ville dont les chefs chrétiens s'étaient déjà disputé la souveraineté. Saint Bernard avait donc raison d'attribuer les désastres de cette seconde croisade à l'anathème dont Israël avait été souillé. Oiton de Frisingen, historien contemporain, souvent hostile au promoteur de celte entreprise , ue dit- il pas que l'orgueil et le libertiuage des Francs les ont empêchés de suivre de salutaires avis(fl)?Gui!laume de Newbrige ne s'e.\prime-l-il pas ainsi, en parlant de cette expédition : ■< Les péchés et les vices de notre armée violaient à un tel point , non-seulement les lois militaires, mais encore les lois chrétiennes, qu'on comprend que la faveur divine n'ait pas secondé l'entreprise de ces hommes si impurs et si corrompus (i).'' »
L'état de paix dans lequel Manuel Comnène vivait avec les musulmans fut une autre cause d'insuccès pour les croisés. Il ne fut pas porté , dès lors , à les soutenir comme l'avait fait son oncle Alexis I*''. D'ailleurs, quelques-uns d'entre ceux-ci u'avaient-ils point, avant d'avoir reconnu la dissimulatiou de leurs prétendus alliés, manifesté le projet de s'emparer de Constantinople, cette barrière importune, suivant l'évèque de Langres, entre l'Occident et l'Orient.' L'idée de cette conquête, mise en question, semble ue pas avoir eu de solution complète; mais, reconnaissons-le, une armée indisciplinée, vivant souvent de rapines et de pillage, devait faire trembler, pour sa couronne, daus les miu-sde Kjzance, Manuel, déjà blessé d'avoir vu passer entre les mains de Conrad certains débris de l'empire romain. Il ue faut pas s'étonner, dès lors, des désastres de la seconde croisade, puisque, avec peu d'éléments de succès, les cioisés eurent nonseulement à combattre les Turcs, mais encore à lutter contre les ruses des Grecs. (Th. Vial.)
(a) Ou. Kris. Ue Geslis Fred. II.
(A) Guill. Ncwbr. Rer Angl.
BT SON SIÈCLK. LIVUE 111. -^ l Q
au moins lui montrer la route qu'il avait à suivre tlans les hautes fonctions qu'il remplissait connue successeur de saint Pierre. Dans ce but, il l'exhorta à séparer de la papauté les éléments hétérogènes qui s'y étaient mêlés dans la suite des temps. Ce fut pour détacher l'esprit de ce pontife de toute pensée terrestre , pour lui montrer la voie la plus sublime que peut suivre l'esprit humain, que fut écrit cet ouvrage remarquable, où saint Bernard expose ses idées sur la hiérarchie, les rapports de celle-ci avec la papauté, ainsi que ses idées sur la contemplation. Dans un siècle où la violence était souvent considérée comme le droit, non-seulement dans les rapports généraux , mais encore dans les rapports particuliers ; dans un siècle où un arbitraire déréglé bravait toutes les lois, l'idée d'un juge suprême sur la terre devait avoir quelque chose d'attrayant et de consolant pour les peuples. Ainsi, quand on vit, en certaines circonstances, des papes soutenir la loi et le droit en lutte avec cet arbitraire déréglé, quand on les vit prendre fait et cause pour les opprimés, et s'élever contre l'injustice, les esprits furent facilement disposés à admettre qu'ils étaient les représentants du juge suprême sur la terre. Cependant ceux auxquels on avait confié une aussi grande autorité, n'étaient que des hommes soumis , comme tous les hommes, à l'influence du mal , et d'autant plus exposés qu'ils occupaient sur la terre la première
position. Dans l'exercice de leur autorité, il leur était facile de confondre le temporel et le spirituel , de s'engager dans des luttes avec le pouvoir, de s'immiscer dans une juridiction étrangère à la leur. Par ces motifs , sans doute, un libre exercice de leur autorité judiciaire leur était nécessaire , ils devaient occuper une résidence où ils ne fussent pas soumis à l'influence immédiate d'un monarque, car autrement ils auraient pu facilement tomber sous la dépendance de certains princes, subir leur influence et ne point agir impartialement à l'égard de toutes les nations. Les évêques, parce qu'ils étaient isolés, avaient été souvent obligés de suivre la volonté des princes, avant qu'ils eussent l'appui des papes. Mais, les papes étant devenus des princes temporels, leur caractère religieux put facilement se confondre avec leur caractère séculier ; il leur fut facile d'employer leur efficacité spirituelle pour servir leurs intérêts temporels. Pour exercer leur puissance, pour surveiller toutes les églises isolées, il fallut que des prélats fussent placés sous leurs ordres; plus le nombre de ceux-ci s'accrut , plus la corruption devint facile , plus les papes furent dominés par des passions étrangères. Saint Bernard, qui considérait le chef de l'Eglise, fidèle à sa vocation purement spirituelle, comme un juge moral, comme un gardien de la condition religieuse et morale des nations , faisant entendre en tous lieux la loi de Dieu ; saint Bernard, qui se faisait du chef de l'Eglise une
ET SON Sli:Ct,K. I,1V1\1. II!. />2I
si sul)linie image, sentait les grandes difficultés que présenterait la réalisation de ses idées , tant que l'Eglise et la cour romaine seraient en quelque sorte confondues.
« Par où commencerai-je? dit-il au pape en débu- « tant. Parlons de vos affaires, car je prends la part « la plus vive à votre affliction ; si vous n'éprouvez « la même douleur que moi, la mienne sera d'autant n plus vive, car le malade est dans une situation d'au- « tant plus dangereuse qu'il ne sent pas son mal. Loin n de moi, cependant, de soupçonner semblable chose « de vous ! Je sais la sécurité d'esprit dont vous jouis- « siez précédemment ; vous avez dû éprouver de la « douleur quand elle vous fut si subitement ravie, et « cette douleur doit se renouveler journellement, puis- « qu'on vous arrache, malgré vous, à votre douce « contemplation. Mais, ne vous fiez pas trop aux im- « pressions que vous éprouvez maintenant ; rien n'est « assez profondément gravé dans l'âme, pour que « la négligence et le temps ne le détruisent. Une dou- « leur vive ne saurait être continue. Une chose vous « paraît d'abord insupportable; le temps et l'habitude « la rendent moins insu]>portable , et bientôt elle « finit par devenir agréable. De même, une douleur « violente , continue , a une prompte fin ; ou bien elle " nous rétablit, ou bien elle nous rend insensibles.
« Que de pensées puisées dans le cœur humain « naissent de l'expérience que cbaque homme a de
« lui-même! Le désir d'une meilleure patrie, lesenti- « ment douloui'eux résultant du contraste entre nous- « mêmes et 1 idéal, notre meilleure nature, sont très- « salutaires ; ils nous guérissent insensiblement en « supposant à ce que nous nous confondions avec le n monde qui est en nousethorsdenous, ens'opposant « à ce quenous soyons amenés à nier notre meilleure « nature. Puis ces sen timents nous portent à combattre « sans cesse pour obtenir ce qui appartientà notre vraie n essence. Mais nous nous arrêtons trop volontiers à « cette douleur , qui, s'émoussant par des rapports n continus avec l'élément bétérogèiie, finit par nous « faire prendre goiit à ce qui nous répugnait d'abord.» Saint Bernard rappelle ensuite à Eugène, qu'il doit gémir des occupations diverses qui absorbent son temps, et il place au premier rang de ses douleurs les nombreux procès qu'il a à juger, et qui ne se rapportent qu'à des choses temporelles.» Pourquoi entendre plai- « der, dit-il, depuis le matin jusqu'au soir? A peine « avez-vous donné à votre corps le repos que réclame « la nature, qu'il faut se lever pour entendre de nou- « velles plaidoiries. Eveillez-vous , alarmez-vous du " joug qui vous oppresse ; ou bien ne vous considére- « riez-vous pas comme un esclave , parce qu'au lieu «de servir un maître, vous les servez tous.'' Il n'est « point de servitude plus humiliante et plus pesante « que celle des juifs , servitude qui les suit en tous « lieux, parce que partout ils rencontrent des maîtres.
ET SON S1KCI.F.. — I.IVUR IM. ,'^23
« Dites-moi où vous êtes libre, où vous êtes en sûreté, « où, en un mot, vous êtes vous-même? Les cris et le « vacarme vous environnent, l'esclavage vous oppresse « de toutes parts ! Et ne m'opposez pas les paroles de « l'apôtre : « Car^ bien qu indépendant^ j e me suis fait « Vesclave de quelqu^un (i). » L'apôtre se fit-il jamais « l'esclave des hommes pour favoriser leur honteux « amour du gain? Les ambitieux, les avares, les ec- « clésiastiques à l'âme vénale, les prostituées se pré- « cipitaient-ils vers lui pour obtenir, par sa considé- « ration apostolique , des dignités religieuses ? Les « hommes qui vécurent par la mort de Jésus-Christ, « se firent les serviteurs des hommes poiir les gagner « au christianisme , mais non pour augmenter chez « eux l'avidité du Sfain. Il conviendrait mieux à votre n caractère apostolique, il serait plus salutaire à votre « conscience, plus utile à l'Eglise de Dieu , que vous « prissiez acte de ces paroles de saint Paul : « J^ous « avez été chèrement racheté, ajînque vous ne deveniez «^ pas Vesclavedes hommes (2).» Est-il rien de plus ser- « vile et de plus malséant en même temps pour un pape, « que d'entendre non-seulement de semblables causes, « mais encore de semblables hommes, non-seulement « chaque jour, mais encore à chaque heure du jour ? « Quand prions-nous donc? Quand songeons-nous à
(i)I. Cor. 9. 19.
(5) r. Cor. 7. !»■?.
^24 SAINT BERr«ARD. LIVRK IIÏ.
« l'instruction de la communauté, à l'édification des « chrétiens? Quand parlons-nous de la loi? Tous les «jours on invoque les lois dans votre palais, mais « ce sont les lois de Justinien et non point celles du « Seigneur. Cela est-il juste? jugez^vous même ! La loi « du Seigneur est telle qu'elle corrige les cœurs; celle «de Justinien, au contraire, n'est qu'une source de « disputes et de ruses qui détruisent le droit. Com- ■< ment , pasteur et évêque des âmes , pouvez-vous « donc supporter que la loi de Dieu soit muette en <■ votre présence, et qu'il soit toujours question de « celle-ci? Paul, donnant le modèle d'un évêque, a « dit (i) : Celui qui sert Dieu ne doit point se mêler « d'affaires profanes. Cependant, je vous épargne; je « n'exige pas de vous ce qui est le mieux, mais seu- « lement ce qui est possible. Croyez-vous que notre « siècle tolérera que vous fassiez entendre ces paroles « du Seigneur aux hommes qui, disputant pour des « biens terrestres , vous demandent une sentence : « Qui ma donc fait imirejuge^ 6 hommes .'Et cepen- « dant, je croisqueceluiqui juge comme vous le faites, « qui s'érige en juge sur les hommes, qui limite des « pays et qui partage des provinces, ne pourrase mon- « trer comme un apôtre? Les apôtres se sont fait ju- « ger, mais je ne vois nulle part qu'ils furent juges. « Ils devaient juger dans l'avenir et non dans le pré-
(i) 1 Tim. 2, 4.
ET SDN SIKCLK. I.IVRK 111. ^iS
« sent. Si l'on pensait quela dignité des apôtres ou celle « deleurssuccesseursseraientcomproniises, parce que «ceux-ci ne jugeraient pas ici-l)as, ce serait une er- « reur, car ils ont à connaître de choses bien plus éle- « vées que de celles de ce monde, \otre puissance « s étend aux choses morales et non point aux choses '< terrestres. L'autorité qui a pour mission de pardon- « ner les péchés , vous semblerait-elle moins grande « que celle qui préside au partage des biens. ^^ Les rois « etles princes sont instituéspour régner sur les choses «terrestres, pourquoi donc empiétez-vous sur des « droits qui ne sont pas les vôtres ? »
Cependant, dans l'état où se trouvaient les affaires <le l'Eglise, saint Bernard ne conseilla pas au pape derenoncer totalement à des relations qui lui étaient étrangères, pour se livrer exclusivement à la tranquillité d'espritque réclamait son caractère. «Vos prédé- « cesseurs n'ayant pas agi ainsi, lui disait-il, bien des «personnes s'élèveraient contre vous, si vous aban- « donniez subitement les traces de vos pères ; vous « paraîtriez agir ainsi pour les déprécier, et, pensant " que vous cherchez à exciter l'admiration , l'on vous « ajipliqiierait ce proverbe : Qui fait ce que mil ne <.^fait^ est admiré de tons. 11 n'est non plus possible « de porter remède, d'un seul coup, à tout ce qui « est mal; d'après la sagesse que vous avez obtenue n de Dieu , il faut agir par degrés, et prendre le temps 0 nécessaire. Tâchez de convertir, autant qu il dépen^
« cira de vous, le mal en bien. Si vous vouliez prendre << exemple des bons papes , mais non point des der- « niers, vous verriez qu'ils ne manquaientpas, etqu'au <• milieu des plus grandes occupations , ceux-là par- " venaient à trouver la tranquillité d'esprit Cepen- » dant les temps sont changés ; le dol , la ruse , la '< violence dominent sur la terre; beaucoup d'hommes « cherchent à étouffer, par la finesse, le droit qui a « désormais peu de défenseurs. Partout les puissants " oppriment lesfaibles, et vous ne pouvez refuser votre «protection aux opprimés; mais on ne peut juger n sans que les parties aient été entendues, sans que des " procès aient lieu. Qu'il en soit donc ainsi, que des > procédures s'engagent, mais qu'on procède d'une « bonne manière ; celle suivie actuellement est dé- « testable et ne convient ni à la juridiction de l'Eglise, > ni même à la juridiction civile. Je suis surpris que vo- « tre oreille pieuse supporte les subtilités de vos avo- « cats , obscurcissant la vérité au lieu de la mettre « en relief. Corrigez les mauvaises habitudes, fermez < la bouche aux imposteurs, car ces hommes habi- « tués à défendre le faux, le font triompher du droit. « Rien ne faisant plus facilement connaître la vérité « qu'un exposé court et lucide, je voudrais que vous » décidassiez promptement les causes portées devant « vous, que vous missiez un terme à ces délais trom- « peurs que désire (intrigue. Que la cause de la veuve, «de l'orphelin, qui ne sauraient rien donner, soit
ET SON SIÈCLE. I.IVRK III. ^aj
« portée tlevanl vous. Confiez à d'autres la connais- « sance d'affaires d'une nature différente; n'écoutez « pas du tout certaines personnes, dont l'effronterie « est si grande qu'elles n'ont pas honte de demander « à être entendues , et à se mettre à découvert en « public, bien que toute leur cause révèle l'intrigue, « et que leur propre conscience devrait leur inspirer « assez de honte. L'Eglise est pleine des intrigues de « l'ambition qui marche sans retenue. Que votre « zèle s'enllanime si vous êtes le disciple du Christ, » car celui-ci n'était pas disposé à donner audience en •< de semhlablesoccasions, mais il était prêt à saisir le « fouet pour battre ceux qui avaient fait un lieu de « négoce de la maison de Dieu. Agissez de même; que « ceux qui trafiquent de ce qu'il y a de plus sacré « vous redoutent; armez-vous du fouet, si la honte « ne les saisit en rencontrant votre regard. »
Rappelant plus loin la destination et le caractère religieux des papes , qu'il met en contraste avec le rang politique qu'ils ont accepté, saint Bernard continue. «Nous ne pouvons nier que votre position ne soit « élevée; cependant, nous ne croyons pas que vous « ayez été appelé à régner, caril fut dit au prophète, «quand il fut élevé delà même manière: Arrachez et » détruisez^ devez et plantez (i). Laquelle de ces ex- « pressions se rapporte au faste tempoielP L œuvre <> religieuse est représentée comme une peine rude
(i ) Ji'ri'in. 1 . 10.
.iaS siiNr Biir.NAKu. . livhe iii.
" et ainèie. Ainsi , vous devez apprendre , par l'exeni-' « pie du prophète, que vous avez obtenu la première » place , moins pour dominer que pour faire ce que ■< réclame l'époque, ^ ous pouvez obtenir de l'or, de « l'argent, arriver à la domination, mais ce ne sont " pas là des droits apostoliques, car l'apôtre ne pou- " vait vous donner ce qu'il n'avait pas lui-même; il •• vous donna ce qu'il avait, le soin de l'Eglise. » Saint Bernard invitait en outre le pape à ne pas oublier qu'il était homme, bien qu'il exerçât la plus haute autorité religieuse; à ne pas oublier qu'il n'étaitque poussière, parce qu'il était sorti nu du sein 9e sa mère.
Depuis quelque temps on avait fait la triste expérience que les papes, institués, dans le principe, pour maintenir l'ordre dans tous les rapports de lEglise, pour la protéger contre l'arbitraire de 1 autorité temporelle, ne remplissaient pas l'objet de leur mission, et que les abus, engendrés par l'égoïsme, menaçaient de dissolution l'organisation religieuse et civile. Si les papes se fussent réellement préoccupés de cette grande question, leur autorité aurait dû déterminer partout l'exécution des lois de l'Eglise, dont le despotisme égoïste des princes et les inclinations mondaines du clergé î\vaient détruit la force et la considération. Le pouvoir absolu des hommes placés à la tête de i Eglise , pouvoir inaccessible à de petites considérations, protégeant les faibles et les opprimés, pu-
ET SON SliiCLE. — LIMIE III. dui)
nissant, avec justice, les religieux oublieux de leurs tlevoirs , était salutaire à cette époque. Aussi le droit d'appel, au tribunal supéi'ieur du pape, trouva-t-il faveur, parce que son application fut utile dans l'état tle barbarie où se trouvaient les relations internationales. On avait reconnu dans maintes circonstances qu'il était efficace, pour lEglise et pour le restant de la société, qu'une surveillance supérieure s'exerçât, sur tous les points, par des légats qui rétablissaient l'ordre, punissaient la corruption du clergé, et qui rendaient justice aux opprimés. Mais si les papes ne profitaient de leur puissance que pour augmenter et pour fortifier leur autorité, ils manquaient à leur institution qui ne tendait plus alors qu'à dissoudre tous les liens du corps ecclésiastique, pour fortifier ceux (pii unissaient l'Eglise à ses chefs suprêmes. Si donc ils devaient paraître respectablesaux nations loi'squ'ils usaient de leur autorité en leur faveur, le caractère sacré et la considération dont ils jouissaient, devaient s'affaiblir, quand ils abusaient, dans un intérêt personnel, de leur autorité, ou qu'ils nuisaient aux intérêts du peuple.
Ecoutons sur ce sujet saint Bernard , qui désirait sincèrement le salut de 1 Eglise, et qui n'ignorait pas la corruption de son siècle et l'esprit qui l'animait. Parlant des appels portés devant le saintsiége, il s exprime ainsi : « Dans l'espèce, il faut de " grandes et de pieuses précautions pour tpic ce
33o SAINT HERNARI). MVRE 111.
<» qui fut le résultat d'une pressante nécessité ne de- « vienne pas inutile par l'abus. Si l'invocation de « votre nom est un refuge pour les opprimés, si « cette invocation coupe toute retraite à la ruse , « est-il rien qui convienne plus à votre dignité? Mais « n'est-il pas choquant de voir se réjouir celui qui ■< a mal agi, de voir se fatiguer vainement celui qui « a éprouvé du dommage? Éveillez-vous, homme de « Dieu, quand de telles choses arrivent ; le droit im- H muable, la loi des appels, elle-même, vous tracent « cette règle de justice , qu'un appel injuste ne doit « point profiter à l'intimé ou nuire à son adversaire. « Un appel injuste, resté impuni, est la source d'un « plus grand nombre d'appels plus injustes encore. " L'homme déloyal seul ose, sans griefs notoires, « appeler avant le prononcé de la sentence. Celui « qui interjette appel sans avoir été l'objet d'une in- « justice, prouve qu'il est dans l'intention de recou- « rir à l'injuste ou de gagner du temps ; mais alors l'ap- " pel n'est plus une ressource , c'est une échappatoire. » Au moyen de semblables échappatoires quelques « hommes se sont permis de mal faire durant leur vie. « Combien de temps encore resterez-vous sourd aux « murmures du monde; ou bien les ignorez-vous ?Au- « jourd'hui le contre-poison est devenu un poison. Par " les appels, les mauvais empêchent les bons défaire ■< le bien. Les évêques ne peuvent plus dissoudre '> des unions illégitimes, éloigner de charges saintes
KT SON SIÈCLK. I.IVHK III. 33 I
« des hommes indignes, punir les outrages et les lar- « cins faits aux saints. Vous me direz : Pourquoi celui n qui est inquiété par un appel ne se préscnte-t-il pas •< devant mon tribunal , pour publier son innocence « et démasquer la mé<;hanceté? A quoi ils répondent: « Mais nous ne voulons pas être ballottés de droite « à gauche ; il est à la cour de Rome des per- « sonnes favorables aux intimés et aux appels^ nous « préférons rester chez nous, considérer notre cause « comme étant perdue, car elle est déjà jugéeà Rome. » Puis le saint cite plusieurs exemples de l'influence pernicieuse que cet abus de l'appela introduite dans les rapports sociaux. « Un mariage légitime se célébrait » publiquement à Paris, dit-il ; le jour de la cérémonie « était venu, tout était prêt, les convives étaient invi- « tés, mais une personne éprise de la fiancée s'avisa de « former appel, sous prétexte qu'elle lui avait d'abord « été promise. La surprise et la consternation furent '< générales; le prêtre n'ose continuer, et la fiancée dut « se séparer de son fiancéjusqu'à ce qu'une réponse fût " venue de Rome. Ailleurs, dans un cas identique, le n fiancé ne se laissa pas intimider par un appel injuste, « et il passa outre (i). »
(i) Ces exemples disent peu, à notre sens, contre le droit d'appel : la, les pai'lii'S sont arrêtées par des mesures comminatoires ; ici, fortes du bon droit , elles passent outre. Mais les institutions luimaines, (luelle c|ue soit leur perfection , auraient-elles donc complètement fait tlisparaître la possibilité de l'injuste, ou auraienl-ellis donné totale };araiilie à tous les intérêts:' I.cs inconvénients (|iii résullaieni dn (■Iroil d'appel «n movcn ;'iç;e, el dont on se pié»anl,iic se rctionvent-iU
SVINT CKllNAHÏ). I.iVKK III.
Des abus delà nature de ceux qui ont été cités, ayant eu pour résultat de déconsidérer l'appel, saint Bernard engagea le pape à en ramener l'application dans les limites légales. Les exemptions ecclésiastiques, qui tendaient à rompre tous les joints de l'édilice ecclésiastique , furent aussi l'objet de ses attaques. « Quoi de plus indigne de vous, disait-il au « pape, que de chercher à vous emparer de quelques « faibles parties de ce tout qui vous est confié ! ce « tout ne vous appartient-il pas déjà ? Vous vous « trompez si vous pensez que la charge suprême soit «< la seule qui ait été fondée par Dieu. Vous faites " un monstre du corps , si vous séparez les doigts de « la main , si vous faites uniquement dépendre cette « dernière de la tête ; de même, si vous donnez aux " membres du corps de Jésus-Christ d'autres rapports « que ceux fixés par Dieu. Votre devoir est de main- » tenir l'ordre et la subordination dans toutes les par- « ties détachées de l'Eglise, de veiller à l'exécution « des lois et des ordonnances qui font sa force et sa « puissance. »
Saint Bernard n'ignoraitpas que les tiraillements de l'Eglise étaient moins du fait des papes, que de celui de leur entourage; il n'ignorait pas que ceux-là devaient non-seulement être mus par un bon vouloir, mais quils devaient encore être des hommes d'expérience et d'énergie. En effet, il était difficile de
pas journellemeiil, après une expérinieutatioo de huit à neuf siècles, dans rnjiplicalion de notre droit modenie? (Th. Vial.)
p.T s()%' siKr.1,1:. i.ivnF m. iX\
trouver à Rome, réceptacle rVanibition, «le misère, de cupidité, d'intrigue et d'orgueil, des hommes qui travaillassent sérieusement au bien de l'Église. « Qui me désignerez-vous dans cette grande « ville, écrivait-il au pape, qui vous reconnaisse « comme arbitre suprême, sans qu'il y soit déterminé « par le gain ou par l'espoir du gain? Quand ceux qui « vous entourent promirent de vous servir, ils son- « geaient plus que jamais à dominer^ ils vous pro- « mirent fidélité, pour vous nuire plus facilement si « vous aviez confiance en eux. Vous n'aurez pas de « projets dont vous puissiez les tenir à l'écart , pas « de secret dont ils ne sachent s'emparer. — Pourn quoi acheter, aux frais de l'Eglise, les suffrages de « telles personnes? Pourquoi, vous qui êtes le pas- « teur des âmes, circulez-vous au nîilieu de votre «troupeau, couvert d'or et d habits somptueux? « Cette conduite, disons-le, conviendrait mieux au « pasteur qui conduit des diables qu'à celui chargé « de la direction démoulons. Paul ne se montra point « ainsi. Le clergé ne met de zèle qu'à défendre votre « dignité; tout se rapporte à votre dignité , peu ou « rien à votre dévotion. Vous montrez-vous humble « et humain , on dit : Ceci est contraire aux bienséan- « ces, ne convient pas à l'époque, n'est pas conforme « à votre dignité. L'humilité est considérée par vos « courtisans comme un affront, et ils préféreraient « être humbles à le paraître. — Je sais que vous
" vivez parmi des loups, et non parmi des brebis; « cependant, vous êtes leur médecin, songez-y ; con- « vertissez-les pour qu'ils ne vous entraînent pas dans « leur corruption. Vous occupez la place de saint « Pierre; toutefois, l'on ne voit nulle part qu'il se « promenait, couvert de pierreries, de soie et d'or, '< sur un cheval blanc, entouré de soldats ou d'une « valetaille bruyante. \ous n'avez donc pas imité " l'apôtre Pierre , mais bien l'empereur Constantin. « Ne tolérez ces choses que par égard aux idées du « siècle, et ne les désirez pas comme vous étant dues. « Quand vous marchez couvert de povirpre et d'or, « que le nom de pasteur ne vous inspire pas de « honte. Vous ne serez justifié qu'autant que votre « conduite aura été telle à l'égard du peuple , que « vous puissiez dire : Mon peuple, j'ai fait pour toi ce « que je devais faire, et je nai rien négligé. Mais si « vous avez tout fait et que vous n'ayez rien achevé, il « vous reste encore un moyen de justification. Eloi- « gnez-vous de la ville des Chaldéens, et dites : J'ai « encore a annoncer V Evangile a (Vautres cités. Je « pense que vous ne regretterez pas l'exil, quand vous « aurez changé la ville contre l'univers. Et que peut « votre bonne volonté seule ? Vous êtes considéré « comme étant le promoteur de tout le mal et de « tout le bien, parce que vous avez pris à votre service « les hommes qui le font. "
L'abbé de Clairvaux, voyant que des limites
avaient été posées au pape par les cardinaux entourant sa personne, cardinaux déjà en fonctions lors de l'arrivée de celui-ci au pouvoir, continue : « Je ne sau- « rais, à la vérité, tenir ce langage à l'égard de tous; il « estdes personnes qui n'ont pasété choisiespar vous, « mais qui vous ont choisi : cependant, elles n'ont « d'autre autorité que celle que vous leur concédez, « car tout revient à vous. » Ayant cité le légat Martin et le respectable évêque Godefroi , de Chartres , qui étaientdesniodèlesà suivre, il s'écrie : «Oh ! s'il y avait « beaucoup d'hommes de cette espèce, qui serait n plus heureux que vous ? quelle époque serait prén férable à la nôtre .f' Si je vous connais, vous vous « sentez consterné et vous dites en poussant de pron fonds soupirs : Ceci puisse-t-il arriver de mon vivant'. « puissé-je voir l'Eglise reposer sur de semblables « piliers! Qui serait plus heureux, plus en sûreté que « moi, si de semblables hommes étaient à mes côtés « comme les témoins etles gardiens de ma vie? «Saint J3einard termine ensuite son exhortation en traçant ainsi le portrait du véritable pape:« Il est le modèle « de la piété, l'instituteur des peuples, le défenseur « de la fol, le refuge des opprimés, l'espoir des mal- « heureux, la terreur des tyrans, le père des rois, le <> conservateur des lois, l'administrateur des lois de « l'Église. »
Ayant traité de la vie extérieure des papes, il s'occupe de leur vie intérieure, et ramène l'examen.
SAINT BERNAUn. LIVRE III.
comme il le dit, du monde étranger à la mère patrie. Il prétendait qu'une contemplation graduelle n'était nécessaire, pour s'élever jusqu'à Dieu, qu'aux hommes éloignés de la vraie patrie de leur esprit, n Les créatures célestes contemplent la parole « de Dieu, dit-il, et dans ses paroles elles reconnais- « sent la création. Il n'est pas nécessaire qu'elles " mendient la connaissance du Créateur parla créa- '< tion ,• pour obtenir cette connaissance, elles la cher- « client où elle existe , dans un degré de perfection « supérieur à la leur, où, comme le dit Pl;iton, dans les « idées. Ces créatures n'ont pas besoin d'un sens '< étranger, elles ont leur sens particulier et elles de- « viennent par elles-mêmes ce qu'elles sont intérieure- « ment. Il y a trois genres de connaissance ; le pre- « mier est efficace (i) et, selon la voloîité de Dieu, « il emploie les sens et les choses sensibles ; le sert cond est propre aux êtres créés, et tend à arriver, " par la connaissance de l'homme, à la connaissance « de Dieu ; le troisième, le plus élevé de tous et auquel « tout se rapporte , est la contemplation intérieure ; '< soutenue par elle et parla vertu divine, l'âme se dé- « tache des choses humaines pour s'élever à la con- " templation de Dieu. Celui qui, au lieu de s'élever « graduellement , prend subitement son essor et at- " teint à la contemplation des choses les plus subli- « mes, obtient le degré de connaissance supérieur. »
(i ) Dispensaliva.
ET SON SIÈCLE. LIVRE III. "i^J
Saint Bernard détermine ensuite les rapports qui existent entre la contemplation, la foi etl'opinion. La foi et la contemplation peuvent se tromper, car pour toutes deux la certitude est la même , car elles ne diffèrent que par la clarté de la notion. La contemplation (i) est la notion véritable et manifeste d'une vérité invisible; la foi est un pressentiment certain d'une vérité conçue intérieurement par la volonté, mais encore cachée à nos yeux (2). La foi est aussi snre que la contemplation, mais elle a un voile que n'a pas la contemplation. Le sentiment, placé entre le vrai et le faux, peut se tromper en ne suivant que ce qui est vraisemblable , et en se comparant à la contemplation; avec lui il faut se garder de toute confusion, pour que la foi ne se ressente pas de l'indécision qui s'attache au sentiment, ou pour que le sentiment ne fasse pas révoquer en doute la solidité de la foi. « Ce qu'il y a de plus sublime, dit encore saint Ber- « nard, est indicible, ne se communique pas par les « mots ; cet état ne se révèle que par l'esprit; on n'y « atteint pas par la discussion, mais par la sainteté « de la vie. Demandes-tu comment on y arrive .►* je ré- " ponds : Tu es arrivé à cet état, tu le connais, quand « tu es pieux. Ne l'es-tu pas? tâche de le devenir, car n alors ta propre expérience te fera connaître ce qu'il « y a de plus sublime. »
(t) Intelleclus, vôrj(Ti;.
(2) Voluiilaria (]ii.inlani et certa priclihalio necdiim propalatae verilatis.
338 SAINT BEKNAUD. LIVKF, III.
L'ouvrage auquel nous venons défaire de si nombreux emprunts . miroir où se reflète la honte des papes des siècles suivants, fut le dernier monument auquel le saint travailla. Il acheva en iiSa le quatrième livre de la Considération^ danslequel il exhorte le pape à remédier, s'il est possible, au faste et à l'arrogance des Romains. Mais si son esprit conservait encore alors sa force et sa tranquillité, son corps se décomposait déjà, et les dernières pensées de cet ouvrage échappaient à un homme las du fardeau de la vie et en contemplation devant un autre monde. En effet, une maladie qui ne lui permettait pas de quitter son lit et qui engourdissait son corps, lui faisait présager sa fin prochaine.
Le pape Eusfène, vieil ami du saint, ne put poursuivre la mise en pratique du modèle qui lui avait été proposé. Rentré à Rome après la destruction complète des partisans d'Arnaud, les chaleurs excessives l'obliffèrent de se retirer à Tivoli, où il mourut le 8 juillet , précédant d'un mois saint Bernard au tombeau. Dans ses derniers moments, l'abbc de Clairvaux éleva, au milieu des douleurs les plus vives et les plus continues, non-seulement son âme à la contemplation de l'Être suprême , édifia non-seulement les moines de son ordre et ses amis, par ses exhortations pieuses, mais il prit encore la part la plus active aux affaires d'un monde qu'il était prêt à quitter , et il chercha à accélérer l'organisation de l'Eglise. En
ET SON SlÈ(;i,r. LIVRE III. 339
correspondance suivie avec la cour de Rome, il protégeait les opprimés, appelait la sévérité de l'autorité ecclésiastique sur les prélats livrés aux idées mondaines, et mettait tout en œuvre pour détruire les abus dont gémissait encore l'Eglise.
L'issue malheureuse de la ci'oisade, dont il avait conçu les plus belles espérances, lui avait causé un vif chaerin. 11 avait gémi de voir les saints monuments de l'amour divin arrachés à la piété des fidèles, et il avait craint qu'ils ne fussent violés par des mains profanes. Son indignation était surtout vive contreles grands, qui, en guerre entre eux, avaient épuisé leurs forces au lieu de les réunir contre l'ennemi commun de la chrétienté. Ceci résulte de quelques lignes qu'il écrivit, à cette époque (i i53),à André, son oncle, chevalier du Temple, qui se trouvait à Jérusalem, et qu'il eiit désiré voir avant sa mort. " Malheur à nos prin- « ces! ils n'ont rien fait de bien dans le pays du Sei- « gneur et ils sont revenus dans leurs Etats, avec un « ridicule empressement, pour y exercer toute sorte « de malices. Hélas ! ils n'ont aucune pitié de l'afflic- « tion cruelle de Joseph; espérons cependant que « le Seigneur ne délaissera pas son peuple , et quil « n abandonnera pas son hcritageii). La main du « Seigneur fera encore des prodiges; celui-ci viendra au <• secours de ses enfants, pour que chacun sache qu'il
(i)l's. XCIII
34o SAINT BERNARD. LIVRE III.
« 2>aut mieux mettre sa confiance dans le Seigneur « que dans les princes de la terre (i). » Présageant sa fin prochaine, il ajoutait : « Si vous devez venir, ne « tardez pas plus longtemps , autrement vous pour- « riez bien ne pas me trouver. Je suis comme une " victime qui, ayant reçu l'aspersion, pense quitter « bientôt cette terre. Me sera-t-il donné de jouir avant « de votre douce et aimable présence? Serai-je assez « heureux pour vous embrasser? « Du reste, le passage suivant de la même lettre prouve la disposition d'esprit de saint Bernai d à cette époque : « Vous « avez raison de vous comparer à une fourmi ; que « sommes-nous, pauvres enfants de la terre, autie « chose que des fourmis, nous fatiguantbeaucoupàdes « riens et à des inutilités ? Que retire l'homme de tout « le travail qu'il fait sous le soleil ? Élevons-nous « donc au-dessus du soleil, montons jusqu'au ciel; « que nos âmes y fixent leurs affections , y établis- « sent leur conversation, avant que nos corps eux- « mêmes puissent y parvenir : là, nous trouverons le « fruit et la i-écompense de nos travaux. La terre « n'est pour nous qu'un champ de bataille ; nous « combattons pour mériter le ciel , car la récom- « pense que nous attendons n'est pas terrestre, elle « est céleste et d'un prix infini. Sous le soleil , pau- « vreté et misère ; dans le ciel , abondance et plai-
(i) Ps. CXVII.
« sir (i). » Il désirait ardemment sortir de cette vie, qui lui semblait être la mort, pour passer à une vie meilleure. Cependant il triompha encore quelque temps de la maladie ; par sa puissance d'esprit il réunit des forces prêtes à l'abandonner, et consacra ses derniers moments au maintien de la paix entre les hommes.
La guerre avait éclaté entre les bourgeois de Metz, et les seigneurs du voisinage, qui ravageaient le pays (i iSa). Islin , archevêque de Trêves, dont Metz était suffragant, vint à Clairvaux pour prier saint Bernard d'être médiateur. Mais, pendant son absence, les habitants de Metz, outrés des indignes traitements dont ils étaient l'objet , avaient fait une sortie malheureuse : défaits et resserrés entre une montagne et vm bras de la Moselle, ils eurent, en une heure^plus dedeux mille honnnestanttués que noyés. Oubliant sa maladie, saint Bernard s'était levé, et avait quitté Clairvaux avec l'archevêque de Trêves. Les députés des deux partis s'étant rencontrés aux bords de la Moselle, il les exhorta à la paix. Les chevaliers, fiers de leur dernière victoire , n'écoutèrent aucune proposition , et , craignant de se laisser convaincre par lui , le quittèrent sans le saluer. Des deux côtés on se disposait au combat, qui devait se livi'er le lendemain ; cependant saint Bernard dit à
(i) Ep. CCLXXXVII.
ceux qui raccompagnaient : « Ne vous troublez pas; « après bien des obstacles, la paix se fera comme vous « le désirez. J'ai eu un songe cette nuit; je croyais « dire la messe, pendant ce songe, quand, tout à coup, « je fus honteux en me ressouvenant que j'avais passé « le cantique de l'ange : Gloire à Dieu dans le ciel ' a J'entonnai donc avec vous ce cantique. »
La prédiction du saint devait se réaliser. En effet, dans l'après-midi, il reçut une députation des princes qui déclaraient se repentir d'avoir fait souffrir tant de maux au peuple de Metz. On le voit , ses exhortations avaient opéré en silence. Plein de joie, il dit alors à ses amis: «Voilà le préliminaire du « cantique que nous avons encore à chanter : Gloire « a Dieu dans le ciel et paix entre les hommes sur la « terre.^hes négociations fuient reprises; mais tant de difficultés surgirent de nouveau, qu'on eût désespéré de leur succès, si l'on n'eût eu une entière confiance aux promesses du saint. Enfin, les chefs des deux partis s'étant assemblés dans une île située au milieu du fleuve, et tout ayant été réglé suivant l'avis de l'abbé de Clairvaux, la réconciliation devint complète.
Ayant ramené la paix dans le duché de Lorraine, il retourna à Clairvaux. Là , la maladie , momentanément dominée par sa puissance de volonté, reprit bientôt le dessus, et elle le conduisit rapidement au tuiubeau. Peu de temps avant sa mort, il adressa à Arnaud de Chartres, abbé de Bonneval, la dernière
r.T SON SIÈCLE. LIVRE III. 343
leltre qu'il ait écrite, et où se peint la situation de son esprit. « J'ai reçu avec une vive reconnaissance, « y lit-on , les marques de votre affection ; mais « quelle joie peut goi*iter un cœur abîmé dans l'a- '< mertume? Les moments où je souffre le moins « sont ceux où je puis me passer de prendre quel- « que nourriture. Le sommeil m'a fui; une faiblesse « de l'estomac, qui, jour et nuit, demande à être « fortifié par quelques gouttes de liqueur , est la « cause de tout ce que je souffre. — Mais pour ne « rien cacher à un ami, dont l'amitié s'intéresse à •■ tout, je vous avouerai, avec quelque confusion , « qu'au mibeu de tous ces maux, l'homme intérieur « ne s'abat pas, et que l'affaiblissement de la chair « n'ôte rien à l'activité de 1 esprit. Priez le Sauveur, « qui ne veut pas la mort du coupable, de ne pas « différer de m'appeler à lui , et de me soutenir dans « ce terrible passage. Que vos prières viennent en « aide à un homme dénué de mérites, pour que « l'ennemi qui lui tend des pièges ne puisse leblesser « de sa dent meurtrière. — Pour vous prouver com- « bien je vous aime , j'ai voulu vous écrire de ma « propre main. ■>
S^int Bernard, ayant mené, pendant près de quarante ans , malgré sa faible constitution , la vie la plus active, et ayant participé à tous les grands actes de son siècle, mourut, le 20 août n53, à 1 âge de soixante-trois ans Honoré comme un saint de son
344 SAINT BEUXARD. MVRE III.
vivant, le souvenir de ses bienfaits lui acquit encore plus de ve'nération après sa mort. Dix ans plus tard, on parlait déjà de sa canonisation. Le pape Alexandre III l'annonça, dans les termes suivants, aux religieux de Clairvaux, par une lettre apostolique donnée à Anagni , le i5 février 1 174:
'« Votre piété, votre zèle religieux, la foi solide qui « vous anime, nous sont depuis longtemps connus , « en ayant eu des preuves manifestes. J'espère que « vous n'avez point dégénéré de la sainteté de votre « père, et Dieu veuille, par le secours de sa grâce, « que cela n'arrive jamais! Cette grâce, qui abondait « en lui , l'a sanctifié ; ses œuvres vous ont servi « d'exemple, car vous savez, et vous en conservez « sans cesse le respectueux souvenir , combien Bei- « nard , de bienheureuse mémoire , premier abbé « de votre monastère , et votre principal fondateur , « s'est rendu agréable à Dieu par sa vertu et sa « piété ; à l'Église, par la plénitude de son dévoue- « ment et de sa dévotion. Et certes, vous seriez bien « coupables, si vous négligiez , en quelque point que « ce fût, de l'imiter et de le vénérer. Aussi avons- « nous été réjoui de voir la sollicitude filiale que " vous avez montrée pour un père si saint, en de- « mandant, avec de louables instances, sa canonisa- " tion. Et notre cœur, toujours incliné à obtempérer « à vos prières, et à contribuer à tout ce qui peut -• vous être utile, à cause de vos pieux sentiments,
Èr SON SlÈCI.E. LIVUK III. 345
« (le votre soumission et du zèle religieux qui anime « votre maison, a reçu avec clémence l'expression ■ (le vos vœux, que nous avons exaucés. Nous aimons « à vous donner la preuve de notre grâce et de notre « bienveillance.
« Nous rappelant donc la vie de ce bienheureux « confesseur, sa foi, sa piété , sa doctrine , qui Vont « fait briller d'une si vive lumière dans l'Eglise de ■• Dieu , nous avons, plein de confiance dans la mi- « séricorde divine, et nous appuyant sur l'autorité « des apôtres Pierre et Paul , et après avoir consulté '< l'assemblée de nos frères , fait inscrire dans le ca- « talogue des saints, celui dont nous reconnaissons « les mérites , et nous avons fixé le jour de sa mort « au nombre des jours de fête solennelle.
» C'est à vous surtout, mes chers fils, qu'il im- « porte d'imiter sa vie, d'honorer sa gloire; efforcez- « vous donc de suivre fidèlement son exemple , de « marcher sur ses traces , et célébrez sa mémoire « de telle sorte , qu'après avoir eu le bonheur de vi- « vre en sa société sur la terre , vous vous rendiez « dignes de participer à sa béatitude au ciel. »
Il est superllu de porter un jugement sur l'homme; sa vie, ses actes le peignent assez, si les sentiments intérieurs peuvent se révéler par la vie extérieure. Une époque où un homme parvient , sans éclat temporel , par la seule force et la seule élévation de son esprit, au degré de considération
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et d'influence qu'il sut atteindre, une semblable époque , il faut le dire, ne nous paraît pas à dédaigner. Cependant il n'y avait pas lieu de l'appeler saint, comme le fit, après sa mort, son église. Les saints ne se rencontrent que là où l'esprit malin n'a point accès, où le vin est pur. Ils se trouvent difficilement parmi ceux qui furent engendrés par la femme , parmi ceux qui, jouissant de considération dans le monde, ont des moyens puissants d'action sur lui. En effet, il est difficile, il est grand, il est beau d'y renoncer quand on s'y trouve dans de telles conditions. Quel vin, disait le spirituel Bérenger, faisant allusion à saint Bernard, peut séjourner dans la poix sans changer de goût?