‹ Histoire de Saint BernardChapitre 2 sur 55 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Éducation de saint Bernard. — Mœurs domestiques du moyen-âge.

Il y avait , îi l'église de Châtillon-sur-Seine ^ , une école de grand renom , à cause des méthodes nouvelles que les savants scolastiques commençaient à y introduire. On y enseignait la sagesse du siècle { saecularis sapientia ^; ) car c'est ainsi qu'on appelait la science un peu équivoque des nouveaux maîtres. La vogue dont jouissait cette école y avait, attiré un grand nombre d'écoliers; et Bernard était doué d'une si rare capacité pour les études que ses parents se décidèrent à le placer dans cette maison célèbre "*. Ses progrès furent rapides; il apprit à écrire et à parler la langue latine avec une élégante facilité ; il cultiva la poésie et se passionna même trop pour les belles-lettres.

Mais à mesure qu'il avançait dans ses études, il souffrait parfois d'entendre traiter les questions religieuses avec une subtilité frivole; car sans pouvoir se rendre compte des sentiments de crainte que lui inspirait la témérité de certains maîtres , il avait ce tact prompt et sûr, ce sens mystérieux de la piété et de la vérité , qui découvre au premier abord les plus légères déviations de l'esprit. Bernard conserva pendant toute sa vie les appréhensions pénibles que ces premières études lui avaient causées. Ce n'est pas que la dialectique ne fût de son goût- il s'y exerçait avec une

* Guîll. , llb. , I, c. 2. — 2 In ecclesia Castellonis. Voy. 2' Vita S. Bern. , auct. Alano. — ' Godef., "Vita Bern., p. 1081. — * Dès lo commencement du onzième siècle, des e'coles publiques se formèrent dans plusieurs église» de France , à Reims , à Poitiers, au Mans , a Auxcrre et en d'autres villes considérables. Ces écoles se multiplièrent surtout dans le siècle suivant.

DE SAINT BERNARD. y

grande ardeur, et il acquit dans cet art une supériorité remarquable sur ses condisciples ; mais il lui répugnait d'en faire l'application aux principes éternels de la théologie, et de soumettre à une froide analyse des mystères que le cœur a besoin de goûter avec foi avant que l'intelligence puisse s'en rendre compte ; en un mot, sa foi, fécondée et nourrie par la parole maternelle , lui était trop sacrée pour qu'il pût, sans blesser sa conscience , la faire entrer dans la lice des disputes humaines. Bernard chercha dans la lecture et la méditation de l'Ecriture sainte le remède contre l'affadissement des études profanes. Il puisait chaque jour aux sources vives de la parole divine, l'aliment de son âme et la lumière de l'esprit. Cet exercice, qu'il ne discontinua jamais, enrichit prodigieusement sa mémoire, en même temps qu'il donnait à son style ces mouvements prophétiques et cette sublime élévation qui caractérisent ses discours et ses écrits. Pendant que Bernard étudiait à Chàtillon , ses frères entraient successivement dans l'état militaire. Ce dut être une douloureuse épreuve pour Elisabeth-, mais il y avait dans le fond de son âme des pressentiments qui ne trompent point une mère, et qui adoucirent ses peines. Elle ne s'opposa point à la volonté de son mari ; et celui-ci , en appelant ses fils sur ses traces, ne faisait d'ailleurs que céder en quelque sorte à la force des circonstances. En effet , il régnait alors en Bourgogne une exaltation toute guerrière. Cette province féodale était gouvernée par des ducs puissants, issus de Hugues-Capet ; et l'un d'eux avait récemment donné sa fdle en mariage au fameux Alphonse IV , roi de Castille et de Léon *. Cette alliance attirait constamment en Espagne, malgré la distance des deux pays , une foule de chevaliers Bourguignons qui cherchaient au loin des aventures brillantes. C'était l'époque où la gloire des Castillans était à son apogée. Le Cid, qui mourut, comme on le croit, en l'année même où naquit saint Bernard, avait rempli le monde du bruit de sa valeur ; et Alphonse lui - même , le gendre du duc de Bourgogne était regardé comme un maître tellement accompli dans le métier des armes, que les plus

* Ce mariage s'était fait eu 1078. Constance , femme d'Alphonse IV, e'tait fille de Robert le Vieux, duc de Bourgogne, lequel e'tait fils de Hugues-Capet. (Plancher, Hist, de Bourgogne , liv. VI, ch. 19, page 112.)

nobles chevaliers s'estimaient heureux de se former à son ôcolc.

Mais outre ces considérations particulières qui excitaient l'esprit belliqueux do la Bourgogne , il y avait des motifs Lien autrement graves qui poussaient à la guerre , non-seulement la France, mais loute l'Kuropc. Les événements s'étaient tellement compliqués à l'entrée du douzième siècle, que tout l'Occident en était ému. D'un côté , c'étaient les Normands, devenus les maîtres de l'Angleterre et de la Sicile, dont la puissance, toujours croissante, piquait l'émulation du roi de Fiance et de la plupart des grands feudalaircs de sa couronne. D'un autre côté, les sérieux démêlés de l'empereur d'Allemagne avec le Pape , au sujet des investitures, avaient divisé les états chrétiens en deux partis toujours prêts à en venir aux armes ; et ces contestations terribles s'étaient envenimées à un tel point, que personne n'en pouvait prévoir l'issue. Toutefois, un autre événement dominait ces graves conjonctures , et produisait une tourmente générale dans les divers rangs de la société.

Dès l'année 1095 , l'ermite Pierre avait parcouru les régions de l'Occident, avec de pressantes lettres du pape Urbain II, pour exciter les chrétiens à voler,au secours de la Palestine. Depuis lors , il n'était bruit en Europe que des merveilleux exploits de la guerre sainte. Les Français s'étaient couverts de gloire; Nicée avait cédé à leur audace ; Aïitioche , l'antique et superbe capitale de l'Orient , avait été prise après un siège mémorable, et un prince normand y avait jeté les fondements d'un nouvel empire; enfin, Godefroi de Bouillon , à force de valeur , s'était emparé de la cité sainte, le 15 juillet 1099, et la royauté de Jérusalem lui avait été unanimement décernée.

Telles étaient les glorieuses nouvelles qui se disaient en Occident au commencement du douzième siècle; et l'on conçoit à quel point elles durent exalter l'enthousiasme de la chevalerie. Ces nouvelles si pleines d'intérêt se répandaient avec rapidité dans toutes les contrées, par l'organe des troubadours qui, au temps de nos pères, faisaient l'ofiice que remplissent de nos jours les feuilles publiques. Ils allaient de château en château, chantant les faits et gestes des héros chrétiens , au milieu des nobles assemblées de

dames et de clievaliers; et ces chants, accompagnés de musique instrumentale , étaient ^ensuite répétés par les ménestrels du pays, et mis en action par les mimes et les jongleurs. C'était là le divertissement ordinaire des longues soirées de l'arrière-saison ; car les châtelains , profitant de la trêve forcée des hostilités féodales, passaient leurs quartiers d'hiver dans l'intérieur de leurs châteaux crénelés; et là, réunissant dans une vaste salle les membres de la famille et les vassaux fidèles, le seigneur, assis dans son fauteuil taillé en ogive , donnait audience aux troubadours et prêtait une oreille attentive aux exploits des héros chrétiens , et aux complaintes sur les souffrances de l'Eglise.

Ce n'était pas la coutume des hommes du moyen-âge de s'occuper des menues détails de la vie individuelle et de cette foule d'objets éphémères dont la multiplicité même atténue l'intérêt. Les grandes choses surtout pouvaient émouvoir nos pères; et aussi la part qu'ils y prenaient se manifestait autrement que par des discours et des vœux stériles. Toute cause juste, toute affaire sérieuse , trouvait en eux , non-seulement des admirateurs , mais des défenseurs chaleureux, toujours prêts à combattre pour soutenir le droit et l'honneur. C'est ainsi que la sainte cause de la croisade préoccupait sans cesse les âmes généreuses.

Nul doute que ïecelin , avec le caractère que nous lui connaissons , n'eût envoyé ses fils sous la bannière de l'illustre Godefroi , si leur force corporelle eiit répondu à la vigueur de leur esprit ; mais les deux aînés , à l'époque de la première croisade , étaient encore à cet âge intermédiaire qui sépare l'adolescence de la jeunesse, et Bernard n'était qu'un enfant. Toutefois on sait combien les jeunes cœurs s'enflamment au récit des actions éclatantes des héros ; et les fils de Tecelin en conservèrent une impression ineffaçable. Dès que les deux aînés eurent atteint l'âge viril, ils brûlèrent d'impatience de signaler leur bravoure; ils ne se laissèrent arrêter ni par la voix secrète de leur conscience , ni par la sollicitude plus manifeste de leur mère : l'occasion de combattre se présenta au sujet d'un différend que le duc de Bourgogne avait à vider; Guido et Gérard se rendirent au camp de leur suzerain. Les écrivains qui ont personnellement connu la famille de saint Bernard s'accordent à faire

12 iiiSTomc

l'éloge de ces deux chevaliers et de leurs jeunes frères. « L'aîné , d'un caractère grave et plein de droiture (*) , nio- » dcsle cl chéri de Dieu , était doué d'une sagesse qui se » montrait dans ses paroles aussi bien que dans sa con- » duile. Gérard, son frère puîné , jouissait d'une estime mé- » ritée ; il avait des mœurs simples et chastes, une rare pru- » dence et une remarquable présence d'esprit dans le > conseil. Quant à Bernard , c'était la lumière et le miroir » de ses frères , et en même temps la colonne sublime de » l'Eglise. André, le quatrième , avait une âme naïve et » droite, craignant Dieu et fuyant le mal. Barthélcmi, en- » core dans la fleur de l'âge, anticipait sur la sagesse des » vieillards et embellissait son amc de toutes les qualités » d'une vie pure et sans tache. Nivard , le plus jeune des en- » fanls, préféra les biens du ciel aux richesses de la terre : » c'est tout dire '^. » Ilombeline, la dernière dans l'ordre de la naissance, était une jeune fdle douce et ingénue, mais dont la piété cédait quelquefois au penchant pour la vanité mondaine ^ ; et nous verrons plus tard les eflets de cette précoce disposition.

Guido , une fois en carrière , se fixa dans le monde : il «îpousa une jeune et pieuse châtelaine, aussi distinguée par sa beauté que par son illustre naissance.

Page 1