CHAPITRE HT
Suint Bernard achève ses e'tudes et revient à Fontaines. — Mort de sa mère. — Tentations et Conversion.
L'esprit de Bernard avait acquis de bonne heure sa maturité. Sa prodigieuse facilité, jointe aune longue persévérance , l'avait parfaitement initié aux diverses sciences sacrées et profanes qu'on enseignait à Chàtillon ; mais , chose assez rare, sa trop grande ardeur pour les études n'avait point nui aux pieuses dispositions de son âme. En
* Guido , ciijus gravitatis et veritalis fuerit \ir , omnes sciunt »[ui enoi scire potuerunt. (Vit. S. B. auct. Guill., liv. I, cap. 14, p. 1102). — * Vila 4" S. B. a Joan. Eremlt., lib. I , p. 1299. — ^ Idem , loc. cit.
même temps que ses talents se développaient avec puissance, la foi s'enracinait davantage dans son cœur ; et , ainsi qu'il le rapporte lui-même, il goûta et savoura longtemps les douceurs intimes du printem|;^s spirituel : tous les germes de grâce dont son ame était remplie s'épanouirent durant cette heureuse saison de la vie , et les fruits de vertu qu'il porta plus tard se montrèrent déjà alors dans une riche et abondante floraison. Il est peu d'hommes qui ne conservent quelque souvenir de ce temps mystérieux, où l'âmè, encore vierge , s'entr'ouvre pour la première fois et produit la première fleur de l'amour. Heureux quand c'est vers Dieu que s'exhale son suave parfum ! C'est le temps dont parle le prophète, le temps de la puberté de l'âme : a J'ai passé » auprès de vous , dit le Seigneur , et je vous ai considérée ; » et j'ai vu que le temps où vous étiez , était le temps d'être » aimée *. » A cet âge, tout jeune homme est poète : il est poète parce qu'il aime , et que la poésie est le langage naturel de l'âme aimante ; mais ce n'est pas seulement par l'harmonie des mots qu'elle s'exprime ; elle vit dans la mélancolie du silence et des larmes; elle anime le regard, elle donne des ailes aux rêves et aux soupirs ; on aime , et ce qu'on aime est inconnu : on le pressent , on le réclame, on le cherche parmi les reflets de la beauté et de la vérité ; mais cet idéal n'est point sur la terre ; et de là ce mélange de désirs , d'amour, de douleur, d'espérance qui produit un sentiment indéfinissable et qu'on ne saurait comparer, sous quelques rapports , qu'à ce que les Allemands appellent Ileimweh , mal du pays, amour de l'ex-ilé pour sa patrie. Le jeune Bernard passa par les divers degrés de cet âge poétique. Hélas! cet âge est de courte durée ; car il faut que les fleurs tombent pour que les fruits apparaissent; et entre la chute des fleurs et la maturité des fruits , il y a , dans la vie spirituelle comme dans le règne de la nature , un intervalle long et indécis, un temps de labeur et d'angoisses qui pèse lourdement, et se prolonge parfois jusqu'au terme de l'existence terrestre ! Bernard se trouvait dans cette seconde période quand il quitta Châtillon pour retourner au foyer paternel : il avait alors dix-neuf ans. Brillant au dehors de tous les attraits de la jeunesse et du talent (^) , il ne ressen-
* Eïéch,, XVI ,8,-2 Vit. S. B. auct, Guill, , lib. I, cap. 3.
lait plus au-dedans de Uii-niome les Iransporls de son an- «iemie ierveiir ; sa piété , dépourvue de cousolations et sevi'ée, pour ainsi diie, de tout(;s ses suavités, semblait n'avoir plus ni chaloui' ni lumière: le printemps était passé pour lui; les ombres de la nuit enveloppaient son ame , et la voix de la tonrlcrclle ne s'y faisait plus entendre.
Ce fut l'époque où commencèrent les épreuves. Jusqu'alors la chasteté du jeune Bernard, protégée par la piété et la pudeur (deux, gardiennes que la grâce et la nature donnent ù cette vertu précieuse), n'avait subi aucune atteinte ; mais les charmes du monde, au milieu duquel il venait d'entrer, excitèrent ses sens, et sollicitèrent vivement son cœur naïf et trop impressionnable. Il lui arriva, raconte son biogragraphe, de porter un jour ses regards sur une femme dont la beauté séduisante l'avait frappé. Bernard éprouve un sentiment étrange ; sa conscience alarmée se réveille avec force; il frissonne ; il craint que le trait ne soit mortel ; aussitôt il fuit sans savoir où il va; il court à un étang glacé, s'y plonge avec hardiesse , et demeure obstinément dans ces eaux jusqu'à ce qu'on vînt l'en retirer à demi mort *. Un tel acte de vigueur eut pour Bernard des résultats salutaires ; sa vertu victorieuse en acquit une nouvelle force, et de ce moment elle s'éleva de plus en plus au-dessus des influences de la chair.
Cependant une affliction immense, et la plus poignante que puisse éprouver un fds , vint frapper Bernard au cœur , et mit un terme à son bonheur domestique. Six mois s'étaient à peine écoulés depuis son retour à Fontaines , que sa mère, comme un fruit mûr pour le ciel , lui fut enlevée. Elisabeth se voyait entourée, en ce moment, de toute sa famille; ni les infirmités , ni le nombre des années n'avaient annoncé l'approche de son dernier jour ; au contraire, encore pleine de fraîcheur, et forte delà santé de l'àme et du corps, elle se livrait plus que jamais aux exercices de la piété et d'une infatigable charité. On la voyait souvent, dit un ancien auteur^, seule et à pied sûr la route de Fontaines et deDijon, entrant dans les maisons des pauvres , visitant les malades, distribuant des remèdes et des aliments, portant toute espèce de secours et de consolations aux personnes affligées. Et ce qui * Vit. s. B. auct, Guill, , lib. I , cap. 3.-2 Guil., S. Thyr., lib. I, cap. 3.
rendait sa bienfaisance plus admirable , c'est qu'elle la pratiquait de telle sorte que l'éclat de ses œuvres ne trahissait point sa modestie ; elle faisait tout par elle-même, sans l'assistance de ses domestiques, et l'on pouvait dire avec vérité que sa main gauche ignorait les largesses de sa droite. C'est au milieu de ces nobles exercices que la pieuse Elisabeth fut rappelée presque subitement de ce monde. Sa mort a des circonstances trop touchantes pour que nous n'en rapportions ici quelques détails ; nous laisserons parler celui de ses contemporains qui a lui-même assisté à cette scène de douleur et d'édification.
a La très-excellente mère de notre vénérable abbé avait » coutume de célébrer magnifiquement tous les ans la fête » de saint Ambroise (patron de l'église de Fontaines) ; et » elle donnait chaque fois , en cette occasion , un repas so- » lennel auquel était convié le clergé. Dieu voulant donc ré- » compenser la dévotion particulière qui attachait cette » sainte femme au glorieux saint Ambroise, lui fit connaître » par une révélation qu'elle mourrait au jour même de la » fête. Et certes il ne faut pas s'étonner de voir une si digne » chrétienne participer à l'esprit de prophétie. En consé- » quence, elle annonça tranquillement et avec un ton d'as- » surance, à son mari, à ses enfants, à sa famille assemblée, » que le moment de sa mort était proche. Tous demeurèrent » frappés de surprise , et se refusèrent de croire à cette pré- » diction ; mais bientôt ils éprouvèrent de justes anxiétés. » Dès la vigile de saint Ambroise , Elisabeth fut prise d'une » fièvre violente qui la retint couchée ; le lendemain, jour V de la fête , elle demanda humblement qu'on lui apportât » le corps de Notre-Seigneur ; et après avoir reçu ce très- » saint viatique avec les onctions saintes , elle se sentit for- » tifiée , et elle insista pour que les ecclésiastiques invités se » rendissent au repas qu'elle avait préparé. Or, pendant » qu'ils étaient à table , Elisabeth fit appeler auprès d'elle » Gui do, son fils aîné, pour lui commander et lui reoom- » mander d'introduire dans sa chambre, aussitôt après le » repas, tous les membres du clergé qui s'y trouvaient. » Guido fit pieusement ce que sa pieuse mère avait désiré. » Les voilà donc tous réunis autQur de son lit ! Alors la ser- » vante de Dieu annonce d'un air serein que le moment de
i6 HISTOIRE
» sa dissolution était venu ; les clercs se mettent en prière; » on commence les litanies. Elisabeth elle-même psalmo- » diait doucement avec eux, tant qu'elle avait du souille ; » mais à l'instant où le chœur arriva à chanter cette parole » des litanies : Per passionem et crucem luam libéra eam, Du- » mine, la mourante , remettant son ame au Seigneur, éleva B sa main pour faire le signe de la croix ; et, demeurant » dans cette attitude, elle rendit sa belle âme que les anges » reçurent et portèrent dans le séjour des bienheureux, s C'est là qu'elle attend, dans la paix et le repos, le réveil » de son corps, au grand jour de la résurrection, quand » viendra notre juge et notre avocat, Jésus-Christ , pour » juger les vivants et les morts , et le siècle par le feu. C'est » ainsi que cette âme sainte quitta le saint temple de son » corps : sa main droite resta élevée en haut dans la même » position où elle était lorsqu'elle fit son dernier signe de » croix ; chose qui parut un sujet d'admiration à tous les » assistants *. »
O mère de saint Bernard, mère sept fois bienheureuse, et digne des bénédictions de tous les enfants de l'Eglise ! Daignez , je vous en conjure , guider la plume de celui qui entreprend d'écrire la vie de votre fils, afin que les exemples de sa vertu et l'éclat de sa sainteté nous animent, nous consolent, nous réchaulTent, nous qui vivons si pauvrement dans les derniers temps ! Hélas ! à peine si nous croyons les prodiges des temps passés , tellement ils sont devenus rares depuis que la charité s'est refroidie sur la terre ! Je vous prie donc, ô pieuse mère, que votre Bernard revive dans ce livre , et que son esprit nous assiste. Loin de nous la vaine gloire, les recherches de l'amour-propre et le fiuix éclat de l'éloquence huFiiaine ! Que notre parole soit simple, vraie, que notre narration soit fidèle ! C'est sous vos auspices , douce Elisabeth , que nous allons la reprendre et la poursuivre avec confiance.
« L'heureuse transmigration de l'âme d'Elisabeth , cou- » tinue le moine que nous avons cité, fut un sujet de joie » parmi les anges du ciel ; mais sur la terre cet événement » plongea dans le deuil et la douleur la plus profonde les » pauvres de Jésus-Christ , les veuves et les orphelios dont
* Joan. Ercm,, p, 1300.
» elle était la mère ^ » Bernard surtout, Bernard tout à l'heure si joyeux de se retrouver avec sa mère , après une longue absence , demeura atterré de ce coup si subit et si imprévu. Attaché à sa mère par les liens de la grâce encore plus que par ceux de la nature , son cœur si aimant, si rempli de tendresse et de piété fdiale, semblait dépouillé pour toujours de tout ce qui faisait sa joie , sa vie , son bonheur.
Abandonné à ses regrets et à son immense douleur, il trouvait à peine dans sa foi vive et dans les promesses éternelles quelques pensées de consolation. Il avait près de vingt ans : c'est l'âge où le fils commence seulement à comprendre le prix d'une mère ; car tant qu'il est enfant , il l'aime instinctivement, il l'aime enfantinement; mais le jeune homme l'aime avec motif, avec conscience; et à son amour se joint une estime singulière, un respect et une confiance sans bornes. Bernard, quoique entouré de ses frères, de sa sœur, de son vieux père, se croyait seul dans le monde; son appui lui manquait; sa consolation n'était plus ici-bas; il n'eritendait plus, il ne voyait plus sa mère; il était en quelque sorte séparé de lui-même.
Mais ce qui augmentait chaque jour ses tristesses et ses ennuis, ce fut son aridité intérieure, la sécheresse de sa dévotion et de ses prières, la froideur de son âme qui lui semblait couverte de glace. Dans cet état d'obscurcissement, par où passent inévitablement les âmes destinées à une haute sanctification, Bernard dut subir toutes les épreuves de la voie purgative; car, ainsi que le ^témoigne l'Ecriture, le Seigneur éprouve ses serviteurs comme l'argent s'éprouve dans le feu et l'or dans le creuset ^. « Mon fils, dit l'Ecclé- 3> siastique , lorsque vous entrerez au service de Dieu , de- » meurez ferme dans la justice et dans la crainte , et prépa- » rez votre âme à la tentation ^. »
Bernard eut à lutter contre les trois espèces de tentations qui s'attachent successivement au corps , à l'esprit et à l'âme, par la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l'orgueil de la vie.
La première de ces tentations fut d'autant plus violente , que déjà Bernard en avait triomphé dans une occasion précédente; mais l'antique et rusé serpent attendit le moment
* Joan.Erem. , p. 1301. — 2 Prov. XVII, 3.-3 Eccl. , II , 1,
le plus critique pour surprendre la jeunesse de Bernard et lui livrer un assaut décisif. Nous l'avons déjà dit, Bernard était reniar(iuai)lcnient beau ; son corps était parfaitement Lien fait, il avait des manières élégantes et distinguées ; son œil, plein de feu, éclairait un visage doux, et gracieux; sa démarche, son attitude, son geste, le sourire de ses lèvres étaient toujours modestes, simples et nobles; sa parole, naturellement éloquente , était vive et persuasive. 11 y avait dans toute sa personne quelque chose de si aimable, de si attrayant que, selon l'expression de ses biographes , il était encore plus dangereux pour le monde que le monde ne l'était pour lui *. On conçoit dès lors les nombreux périls qui durent environner le jeune homme, surtout quand on considère combien son cœur était ouvert, expansif, et porté à aimer. H fit de terribles expériences.
Cependant la grâce divine, qui assiste les humbles et fortifie ceux qui combattent, couvrit Bernard de son égide et le rendit invulnérable à tous les traits du démon de la chair. Le tentateur prit alors une forme plus subtile; et voyant que le côté faible de Bernard était un amour excessif pour la science , il s'efforça de captiver son esprit par la concupiscence des yeux. Des amis imprudents, ses frères eux-mêmes, afin de le distraire de ses rêveries, l'engagèrent à s'adonner aux sciences curieuses ; et ils lui représentèrent si vivement l'intérêt qui s'attache à ce genre d'études, que Bernard , déjà enclin par lui-même aux investigations de l'intelligence , ne trouvait d'abord aucune objection contre ces conseils; mais la voix de sa conscience lui en montra les dangers. Il comprit que la science, sans but pratique , et sans autre résultat que la satisfaction d'une vaine curiosité, n'était point digne du chrétien. Car, ainsi qu'il le dit lui-même dans la suite (et nous citons ici ses propres paroles) : « Il y en a quelques-uns qui ne veulent » apprendre que pour savoir , et cette curio!?ité est ridicule ; » d'autres ne veulent apprendre que pour être regardés » comme savants , et cette vanité est blâmable ; d'autres » n'apprennent que pour trafiquer de leur science, et ce » trafic est ignoble. Quand donc les connaissances sont-elles » bonnes? Elles sont bonnes, dit le prophète, quand on les * Guill. lib. I , III.
» met en pratique. (Ps. 110). Et celui-lù est coupable, » ajoute l'apôtre , qui ayant la science du bien qu'il doit » faire, ne le fait pas. (Jac, iv, 17). * »
De telles considérations, toutes chrétiennes, contre-balancèrent les suggestions spécieuses des personnes qui l'entouraient.
Cependant il fallait embrasser une carrière , une position sociale, se déterminer pour une sphère d'activité : il fallait, en un mot , choisir entre Dieu et le monde. Dans cette alternative, où les secrètes dictées de la conscience combattent toutes les réflexions et toutes les prévisions , Bernard éprouva des perplexités douloureuses. Le tentateur profita de cette situation pour lui livrer un dernier assaut, plus long et plus opiniâtre que les précédents : ce fut celte fois l'orgueil qu'il chercha à exalter par des insufflations perfides.
En effet, le monde ouvrait à Bernard des avenues séduisantes. L'influence de sa famille et les services personnels de son père lui assuraient, dans les armées, un avancement rapide et de hautes distinctions ; d'un autre côté , son génie flexible , ses vastes connaissances l'appelaient à la cour , où il avait toutes les chances d'un succès brillant. La magistrature encore lui offrait une position conforme à ses habitudes graves et studieuses; enfin il pouvait aspirer, et par son mérite et par le rang de sa maison , aux plus éminentes dignités de l'Eglise ^, Mais, au milieu de ces conjonctures, Bernard demeura indécis; et, ni les pressantes sollicitations de sa famille, ni l'entraînement de ses amis, ni le poids de ses propres désirs et de sa passion pour les grandes choses , ne put faire pencher sa volonté et arracher son consentement. Chaque fois que le monde lui souriait, le souvenir de sa mère le rappelait au sérieux de la vie; et tous ses projets semblaient se dissoudre sous l'action d'une force intérieure qui faisait son supplice ou sa joie, selon qu'il obéissait ou résistait à cette mystérieuse impulsion. Oh ! qu'une telle lutte est déchirante ! Et combien ces peines d'esprit sont plus cruelles et plus incisives que toutes les souffrances du corps! C'est au milieu des tribulations de ce genre que la volonté est crucifiée ; le moi Ijumain , pressuré de toutes parts, est séparé de ce qu'il a d'impur; il est dépouillé de
* s. Bem., in cant. serra, XXXVI, ante médium. — ^vUlef., liv. 1. p. 10.