‹ Histoire de Saint BernardChapitre 35 sur 55 · CHAPITRE XliTII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XliTII

Mort de saint Bernard.

Entrons maintenant dans le silencieux cloître de Clairvaux , et mélons-nous aux disciples consternés qui entou-

* Non proptcr me, inquit, sed projUer vos facit, (Gauf. , lib. V, p. 1 109).

renl la couche de leur père , conlempianl avec une sainte terreur les derniers reflets de celle grande lumière dont le foyer disparaît de l'horizon du monde, pour se lever brillant et radieux dans le monde des esprits.

Le doux Bernard, comme un fruit mûr et parfait, ne semble plus tenir à l'arbre de l'humanité terrestre que par un dernier fd que la plus légère secousse va rompre. Il a reçu les sacrements et les onctions de l'Eglise, et dans l'attente de sa dernière heure, il s'occupe encore avec amour de consoler ses enfants. Comment dépeindre leur douleur? Rangés autour de lui , ils le regardent avec anxiété , souifrent dans le fond de leur âme, lui parlent sans paroles; ils prient avec larmes; ils espèrent encore ; ils espèrent contre toute espérance : car tel est l'aveuglement de l'amour! La tendresse fdiale ne comprend pas la possibilité de certaines séparations : elle s'aveugle sur la tombe ouverte d'une mère ou d'un père , comme la mère s'aveugle sur le berceau d'un enfant. Il semble que les cœurs , enlacés les uns dans les autres par une alfection pure, ne puisse ni vivre ni mourir l'un sans l'autre. Aucun raisonnement, aucune consolation, pas même la foi chrétienne, n'est capable de détruire ceile dernière illusion, tant elle est fondée sur l'élernelle vérité! Les apôtres mêmes ne purent s'en défendre ; l'amour encore charnel et humain qu'ils portaient au divin Maître, aveuglait leur esprit , et jamais ils ne comprirent l'annonce de sa mort. « Nous avons expérimenté par nous-mêmes , écrit un des » disciples de saint Bernard, ce que l'Evangile nous enseigne » des bienheureux apôtres, lesquels, quand Noire-Seigneur y> leur prédisait sa passion , ne savaient ce qu'il disait , et » ne comprenaient point sa parole, le cœur pouvant diiïi- » cilement croire ce qui le blesse et lui cause une invincible ï horreur ^» Ainsi les moines de Clairvaux conservaient , et jusqu'au dernier moment, une vaine espérance qui leur cachait la trop réelle perspective de perdre leur père. Mais celui-ci, touc/tc' de compassion jusqu'au, fond de ses entrailles^, faisait son possible pour apaiser leur peine et fortifier leur courage. Il les rêcliauffail des plus douces eonsolaiions ^ , les

* Gaufr., lib. V, cap. 2 , p. 1 170. — 2 Compassionis et niiscricordiae visceribus affluens. ( Id. , u. 9). — ^ Dulcissiinis cos consolationibus iclbvebat^ (Id.,id.).

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exhortante s'abandonner avec confiance à la Bonté divine et de persévérer dans la céleste charité. Il leur promit que , même en partant, il ne les délaisserait point , et qu'il aurait soin do chacun d'eux, après sa mort. Puis, avec une suaviîé que ludlo parole ne saurait rendre , il les conjura instamment de s'aimer les uns les autres, d'avancer dans les saintes voies de la perfection chrétienne et de rester fidùles à leur vocation , dans la crainte et dans l'amour de Dieu. Enfin , leur parlant dans l'esprit apostolique , il leur dit avec saint Paul : «Mes frères, nous vous supplions et vous conjurons , au nom de Notre-Seigncur Jésus-(Jhrist, que selon que vous avez appris de nous à vivre et à plaire à Dieu , vous marchiez de telle sorte que vous avanciez de plus en plus dans la sainteté... car la volonté de Dieu est que vous soyez saints ^ »

Alors il fit approcher de son lit le supérieur général de l'ordre de Oiteaux, le vénérable abbé Gozevin, et plusieurs autres abbés et prélats qui s'étaient rendus à Clairvaux pour lui rendre les derniers devoirs. Gozevin fondait en larmes; car bien qu'élevé au-dessus de saint Bernard , selon la hiérarchie monastique , il l'aimait d'un amour filial, et le reconnaissait hautement comme son maître et son pore. Le saint les remercia tous; et, d'une voix émue, leur dit adieu... Cette scène déchira le cœur de ses enfants i « Oh ! père charitable , père bien-aiaié, s'écrièrent-ils en sanglotant, vous voulez donc abandonner ce monastère ? N'avez-vous pas pitié de nous qui sommes vos enfants, que vous avez nourris de votre sein maternel , que vous avez élevés et guidés comme un tendre père ? Que vont devenir les fruits de vos travaux et de vos peines ? Que vont devenir les enfants que vous avez tant aimés ^ ? »

Ces vives exclamations attendrirent le cœur maternel du serviteur de Dieu , et il pleura. « Je ne sais , leur dit-il en levant vers le ciel un regard plein d'une angélique douceur; je ne sais auquel des doux il faut me rendre; ou à l'amour de mes enfants qui me presse de rester ici-bas ; ou à l'amour de mon Dieu qui m'attire en haut ^ ! »

* I Thess., cap. 4,1,3. — ^ NiinKiuu! coinpateris nohîs, qnos tnulo pielati.» nffectu mateniis luctasti iibcribus? etc. ((îandl'., p. 1 179, u. 13). — ^ Timc vero ipse Ucu3 cutu tleiitibus, et colurnbino-i oculos in oa'luin penisens, ctc (Id.)

11 dit ; et ce fut son dernier soupir !

Les chants funèbres , accompagnés du glas de la mort , entonnés par sept cents moines , interrompirent le morne silence du désert, et annoncèrent au monde la mort de saint Bernard. C'était le vingtième jour du mois d'août 1153 vers neuf heures du matin. Le saint était âgé de soixantetrois ans. Il y avait quarante ans qu'il s'était consacré à Jésus-Christ, dans le cloître, et trente-huit qu'il exerçait la dignité d'abbé. 11 laissa plus de sept cents religieux à Clairvaux , et cent soixante monastères fondés dans diverses contrées de l'Europe et de l'Asie.

On n'entreprendra pas de rapporter quelle fut la désolalion , quels furent les gémissements des pieux cénobites , quand ils se virent privés d'un tel père. Chacun d'eux alla donner le baiser d'adieu à ce visage si doux et si calme, que ni les souffrances , ni la mort, n'avaient pu dépouiller d'un céleste sourire. Ils regardaient en haut, comme s'ils voyaient l'âme de Bernard , sous la forme d'une chaste colombe , s'élever majestueusement vers les cicux. « O père , ô char d'Israël , s'écrie l'un de ses disciples qu'oppressaient à la fois la douleur , le respect , l'admiration et l'amour ; ô mon père! Vous le port de ceux qui ont fait naufrage, le bouclier des opprimés, l'œil des aveugles, le soutien de ceux qui chancellent! Vous étiez, ô père aimable, le modèle delà perfection , le miroir de la sainteté , le type de la vertu chrétienne! Vous, la gloire d'Israël ; vous, la joie de Jérusalem ; vous , la merveille du siècle et l'ornement du monde ! Olivier fécond , vigne abondante , cèdre à mille branches , platane magnifique! Vous êtes le vase d'élection, le vase d'honneur de la maison de Dieu; le chandelier saint, orné de perles et de pierreries; la colonne haute et inébranlable de la sainte Eglise ! Trompette éclatante de la bouche de Dieu, organe harmonieux de l'Esprit-Saint , vous charmiez les âmes pieuses, vous portiez les faibles, vous frappiez les impies! De votre langue et de votre main s'épanchait un baume salutaire qui guérissait toutes les plaies de l'âme et du corps. Votre démarche était humble; votre visage modeste , votre aspect plein de grâce.... Heureux le saint, aimé de Dieu cl des hommes , dont la vie et la mort ont été

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précieuses devant le Seigneur! Il a passé à travers les tempêtes de ce monde, et maintenant il habite le port tranquille de la Jérusalem céleste. 11 a passé du travail au repos, de l'espérance à la récompense, des promesses à la couronne , de la foi à la lumière, du pèlerinage à la pairie, du temps à l'éternité, du monde à Dieu! Heureux passage; et triste exil pour ceux qui restent et qui pleurentdans le désert. !.. »

Ainsi soupiraient les pauvres moines; ainsi s'exhalaient leurs regrets et leur amour....

Et nous aussi , qui écrivons ces lignes, nous mêlons nos larmes aux larmes de ces religieux. Qu'allons-nous devenir? Nous perdons, en terminant ce travail, le cher objet qui , durant plusieurs années de souffrances, occupait nos pensées , consolait nos loisirs, dulcifiait bien des amertumes ! Nous nous étions habitué, par i'cHet d'une illusion volontaire, à vivre ave€ notre saint , à l'accompagner partout , ù fairanos délices de sa parole, à nous glorifier de ses œuvres, de ses mérites, de ses triomphes, comme si nous étions l'un de ses enfants , comme si nous avions le bonheur de compter parmi ses disciples ! Et maintenant , voilà la mort, l'impitoyable mort qui nous enlève notre consolation et nous force de déposer la plume !.... 0 saint et bien-aimé Bernard , recevez mes adieux , et daignez bénir ce livre et celui qui l'a écrit. Hélas! qu'avons-nous fait? N'était-ce point une téméraire entreprise d'écrire l'histoire de votre vie? N'avons-nous point affaibli vos mérites, terni votre gloire, en essayant de retracer vos œuvres? Je le crains; car il n'est pas possible de raconter toutes les merveilles que Dieu fait éclater dans les saints, et nous sommes restés bien au-dessous delà vérité. Que la Vérité elle-même daigne donc suppléera l'insuflisance de cet ouvrage! Qu'elle daigne produire dans les âmes de nos lecteurs un de ces mouvements de grâce que Dieu opérait par la parole et au seul nom de saint Bernard! Qu'elle ranime en eux les goûts et les désirs du ciel , la sève de la vertu , les saintes joies de la paix et de la piété , et surtout la charité, la céleste charité sans laquelle la vie n'a point de charmes, sans laquelle nous ne sonnnes point frères, ni les enfants du même père ! Puissions-nous obtenir ces pieuses grâces par l'intercessiou de saint Bernard : nous les implorons pour tous ceux qui

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liront ce livre , et particulièrement pour ceux qui voudront bien à leur tour accorder une prière à l'indigne écrivain et aux âmes qui lui sont unies en Dieu.

» Or , ces choses arrivèrent en la même année où le B. » Pape Eugène, qui avait été l'un des enfants de saint Ber- » nard , passa de cette lumière, ou plulùt de ces ténèbres » à la vraie lumière; sous le pontiticat de son successeur , » Anaslase IV, chef de l'Eglise romaine; l'illustre Frédéric, s occupant le trône de l'empire germanique; le très-pieux » roi Louis VIÏ , fils de Louis le Gros , régnant heureuse- T> ment en France; Jésus-Christ, fds de Dieu, tenant la » principauté de l'Eglise universelle et la monarchie souve- » raine de toutes les créatures visibles et invisibles ; l'an de » son incarnation, onze cent cinquante-trois \ »

A Celui qui vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit ; au Roi des siècles, immortel , invisible. Dieu unique , honneur , gloire et actions de grâce , dans le siècle des siècles !

Amen.

* Gaudf., cap. V, p. 1071.

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CANONISATM DE S, BEMARD.

LETTRES APOSTOLIQUES «rAlexaiitls'c IIS à l'UglIse «le France,

SL'K LA CANOrSlSA! lUiN Dli SAINT JîiaWARl) KT LA CÉLÉliU.Vl ION SOLEISISliLLE DE SA TÈTE !>A1NS l'ÉGLISE.

Alexandre , évoque, serviteur des serviteurs de Dieu, à tous ses vénérables frèrca les urclievêques el évêqucs , à ses ph bian-aimés les abbés et autres prélats des églises de France , salut et bénédiction apostolique.

Lorsque rtiif^ucrc nous nous rendîmes à Piuis, nous avons entendu de grands et de vénérables personnages nous parler de la canonisation de l'abbé de Clairvaux, Bernard, de sainte mémoire. Ils nous priaient avec instance de réaliser promptement ce vœu dans le concile (jui allait se célébrer à Tours. Nous nous occn])âmes dès lors de celte alfaire avec un vif intérêt , et nous reçûmes incontinent une multitude de supplii]ues ipii nous exprimaient les mêmes vœux. Mais ne pouvant convenablement satisfaire à toutes ces demandes, nous fûmes obligé, pour ne point clio(juer les uns, de différer, même pour Bernard , ce (]ue nous ne pûmes accorder à tons.

Cependant l(;s nouvelles instances et les pieuses sollicitations des frères de Clairvaux et d'antres excellents personnages ont rappelé ù notre mémoire lu vie sainte et véniirable du bienheureux abbé (|ui, prévenu et doué d'une ;;ràce tonte particulière , a non-siudement manifesté dans sa propre conduite une sainteté éminente , mais encore a brillé dans toute l'Eglise de Dieu par la lumière de sa foi et de sa doctrine. Quelle est en effet la contrée , dans la chrétienté , qui i;;nore les fruits qu'il a produit» dans la maison du Seijjneur, par su parole et sou exemple, lui <]ui a transmis jusqu'aux nations étrau;;ères et barbares les préceptes de la reli;',ioM, a fondé parmi elles se» monastères, et a rappelé à la droiture de la vie chrétienne une multitude inlinic de pécheurs mareluint dans la voie I.ir^e du siècle?

Mais c'est surtout la sainte E;;lise romaine, à la [uelle nous présidons par la volonté lie Dieu, ((u'il a souleuue au milieu des ora{;es il'une lonj^ue persécution avec uu zèle si ardent, avec une sagesse si sublime, que nous, aussi bi>Mi que tous les fils de l'Ej'jlise vonialne , nous devons, plus ipio tous les autres, vénérer sa mémoire par une perpétuelle dévotion. Nous avons aussi la confiance <luo les alllictiuiis corporelles, jiar lesquelles il a crucifié le monde en lui et i-'iiit crucilié lui-iiiûuic au luuiide, l'uiit fuit purliciptr uux mérites des martyrs.

Après avoir consciencieusement pesé ces conslderallons , et les avoir exposées dans l'assemblée de nos frères , nous confiant en la miséricorde du Seigneur, pour lequel Bernard a combattu avec tant de fidélité et de persévérance, nous appuyant encore sur l'autorité des bienheureux apôtres Pierre et Pau! , et connaissant les mérites du bienheureux confesseur Bernard , nous avons ordonné, par l'autorité du Siège apostolique, qu'il fût inscrit dans le catalogue des saints , et que dès à présent sa fête fût pubiiquenient célébrée.

Vous donc, ([ui avez l'habitude de suivre pieusement les prescriptions du Siège apostolique, et d'honorer glorieusement Dieu dans ses saints, célébrez <le telle sorte sur la terre la vie de saint Bernard, que vous receviez , à l'aide de ses prières et de ses mérites , la récompense du ciel.

Donné à Ânagni, le 15 des kalendes do février. {Anno 1 174).

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