‹ Histoire de Saint BernardChapitre 34 sur 55 · CHAPITRE XMV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XMV

Désastres de la croisade. — Chagrins de saint Bernard.

Les sinistres nouvelles du théâtre de la guerre n'étaient que trop véritables. Elles plongèrent dans le deuil tout l'Occident , surtout la France et l'Allemagne. Conrad avait été la première victime de la duplicité des Grecs. Il n'avait, à la vérité, pas su maintenir la discipline dans son armée; et les pays qu'il traversa eurent à subir toutes espèces d'outrages et de rapines. Aussi l'empereur de Conslantinople tremblait à son approche , et afin de s'en débarrasser plus vite , il le pressa de passer le Bosphore , et lui fournit avec toutes les démonstrations d'un allié fidèle, les moyens les plus prompts d'effectuer ce passage. Conrad , malgré les conventions antérieures , n'avait point attendu l'arrivée du roi de France pour faire la jonction des deux armées ; il se trouvait déjà enlacé dans les gorges de la Cappadoce , où Comnène lui avait dressé des embûches, quand Louis VII à son tour, vint échouer aux portes de Constantinople. Car c'était là , dans les conseils de l'empereur grec, que se formaient contre la sainte expédition des entraves mille fois plus redoutables que les armes musulmanes; et la perfidie était d'autant plus à craindre , qu'elle se couvrait des protestations d'une sincère amitié. L'historien grec Nicétas rend justice en cette occasion à la bonne foi et à la noble confiance du caractère français ; et il n'hésite pas à condamner lui-même les ruses qu'employèrent les Grecs, ses compatriotes , pour énerver le courage des croisés ^ Ceux-ci cependant ne tardèrent point à reconnaître la dissimulation de leurs prétendus alliés ; et au milieu des somptueuses fêtes qu'on leur offrait à Byzance, ils acquirent la certitude que Manuel Comnène, le digne petit-fds de celui qui faillitperdre la première croisade, entretenait des liaisons avec les Turcs et leur dévoilait les plans de campagne des Latins.

Cette trahison excita uiie juste indignation dans le camp

* Voy. l'analyse des livres de cet historien dans la Bibl. des crois. , t. II.

des Français, et plusieurs proposèrent de s'emparer de Conslantinople. L'évoque de Langres appuya ce conseil de toute l'auforilé de sa vieille expérience*. « Depuis long- » temps , leur dit-il , Constantinoplc est une barrière im- T> portunc entre nous et nos frères d'Orient. Il faut enfui » nous ouvrir le libre accès de l'Asie. Les Grecs, vous le » savez, ont laissé tomber entre les mains des infidèles le » sépulcre de Jésus-Christ et toutes les villes chrétiennes de » l'Orient. Conslantinople, n'en doutez pas, sera bientôt » elle-même la proie des Turcs ; et un jour , par son ex- » tréme lâcheté, elle ouvrira aux Barbares le chemin de » l'Occident. Les empereurs de Byzancene savent ni défen- » dre leurs Etats, ni soulTrir qu'on les défende. Toujours ils » ont paralysé les efforts des guerriers catholiques, llàtons- » nous de prévenir notre ruine par celle des traîtres, et ne » laissons pas derrière nous une ville qui ne cherche qu'à » nous perdre. »

Ainsi parlait le pieux évéque de Langres; et sous les remparts de Constantinoplc, les Français ne craignirent point de délibérer sur le sort de l'empire grec.

« Pour notre malheur, ajoute un vieil historien, et pour » le malheur de tous les chrétiens qui demeurent fidèles à » l'apôtre Pierre, le conseil de l'évéque de Langres ne pré- » valut point '''. » Manuel Comnène, pour ne pas laisser aux Français le temps de changer de résolution, hâta de tout son pouvoir leur départ, en piquant leur émulation par le bruit qu'il fit répandre de prétendues victoires remportées par les Allemands. Mais à peine l'armée fut-elle transportée sur les rives asiatiques du Bosphore, qu'elle apprit la sanglante déroute des guerriers teutontques , Frédéric Barberousse, le neveu de l'empereur d'Alleiaagne, vint lui-même apporter au camp des Français cette foudroyante nouvelle. Bientôt Conrad, couvert de blessures , et traînant à sa suite

* Quelques historiens philanthropes , entre autres M. de Sismondi, blùment vivement ce conseil, comme une honlcusc trahison qui eût souillé la France. (Voy. Sismondi, Hist. de Fr., vol. V, cli. 16, p. '6'à'l). Il nous semble, au contraire, ([u'un pareil coup ilu main eût illustre la France et sauvé Constimllnople. Peut-être M. de Sismondi penstnait-il de même s'il n'avait pas juj^é l'occasion bonne pour (pialifler d'une êpilliètc i;;nominieu9e le conseil donné par un cvèipie catlioli(pic; car, il laut l'avouer, ce triste esprit do secte est trop souvent 11! mobile des jujemciils du savant hislorion. — "^ Od. do Dioy., p. 48.

les débris d'une armée presque entièrement détruite , vint rejoindre Louis VII, qui versa sur lui des larmes de compassion.

Les deux monarques et leurs confédérés renouvelèrent le serment de se rendre ensemble en Palestine ; mais pendant qne Conrad alla se rétablir à Constantinople , Louis VII poursnivit sa marche entre le mont Ida ei le mont Olympe , et fit des prodiges de valeur sur les bords du Méandre. Les croisés traversèrent la rivière , sous les yeux de deux corps d'armée musuhuans ; et en sortant de l'eau , ils les attaquèrent l'épée à la main , pour former leurs bataillons sur le rivage. Ce fat la première et la senle action glorieuse de cette formidable campagne. Les pèlerins l'attribuèrent à une intervention miraculeuse et se crurent invincibles. La présomption égara les chefs ; leurs querelles et leurs dérèglements affaiblirent la discipline ; et bientôt les maladies , suites de l'inlempérance , commencèrent à moissonner les soldats de la croix. Au rapport des historiens, les malheurs de l'armée doivent être principalement attribués à la dissolution des mœurs. La présence des femmes dans le camp énerva les forces ; et tel fut le désordre , qu'on vit un capi* laine, revêtu d'uue parure ridicule, commandant une nombreuse troupe d'amazones. Ces excès en amenèrent d'autres plus déplorables encore. Le chef de l' avant-garde , Geoffroi de Rancogne , avait reçu l'ordre d'occnper la crête d'une montagne pour protéger la marche de l'armée à travers les gorges difficiles de la Phrygie occidentale. Mais , infidèle ù sa mission , il va camper dans une vallée voisine , et abandonne l'armée à nn horrible massacre. « Le jour tombait , raconte le chroniqueur , et nos troupes s'engloutissaient les unes après les autres dans le gouifre que dominaient les immenses rochers. » Le roi lui-même ne se tira de ce péril qu'à force de bravoure et de présence d'esprit. Séparé de ses chevaliers , et assailli par les Turcs , il s'élança sur le flanc d'un rocher et se défendit héroïquement avec son épée ensanglantée. Il échappa par miracle , et ce ne fut qu'après bien d'autres infortunes , qu'il put gagner Antioche et y rallier les restes de sa chevalerie ; mais là ; dans cette ville chrétienne adonnée au luxe et aux mœurs orientales , il reconnut amèrement la faute qu'il avait faite d'emmener

avec lui sa femme Eléonoie. On connaît ce déplorable épisode de la croisade , et les complications qu'il ajouta aux événemenls contemporains.

Louis Vil dissimula, autant qu'il lui fut possible, les désastres de l'armée et son déshonneur personnel ; mais le bruit en retentit bientôt en Europe , et l'impression qu'il prodnisil fat profonde cl terrible. Le ministre Suger écrivit au monarque pour le conjurer de revenir sans relard eu France : « Quant à la reine, lui dit-il, je suis d'avis que » vous ne manifestiez point le mécontentement qu'elle vous » cause , jusqu'à ce que , rendu en vos Etats , vous puissiez » y réfléchir mûrement *. »

Cependant le roi passa encore près d'une année entière dans la Terre-Sainte, cherchant conjointement avec Conrad qui lui avait amené quelques renforls, à réparer les maux de cette campagne. 11 s'embarqua enfin au mois de juillet de l'année 1149; et après un court séjour à Home , auprès du pape Eugène, il aborda les côtes de France. Il revenait avec quelques centaines de chevaliers ; vingt-huit mois auparavant , il était parti à la té(e de plus de cent mille hommes !

Le retour du roi confirma toutes les appréhensions et renouvela toutes les douleurs. 11 n'y avait presque pas de famille qui n'eût quelque perte à déplorer, et jamais en France on ne vit tant de veuves et d'orphelins. Les plaintes furent générales; mais, sans faire la part des fautes qui pouvaient avoir amené la fatale issue de la croisade , l'animadversion publique ne s'attacha qu'à un seul homme , à celui qui avait été l'âme et le moteur de cette grande entreprise. Dans les premiers moments de stupeur , les amis les plus dévoués de saint Bernard ne surent eux-mêmes que répondre à des accusations , en apparence si fondées ; ils ne voyaient que les maux présents; même les miracles qui avaient autorisé leur zèle , leur devinrent un sujet de scandale. Quant à Bernard, il subissait en silence les humiliations dont on l'abreuvait , adorant dans le fond de son cœur les incompréhensibles jugements de Dieu. 11 attendit toute une année avant d'envoyer au Pape quelques paroles pour sa défense; mais pendant ce temps de rudes épreuves, com-

* Voy. la correspondance de louis VII et do Suger, pendant la croisade, dans le Rec. des Hist. de Fr. , t. XV, p. 500 et suiv.

bien son time n'eut-elle point à gémir sur l'ingratitude des hommes ! Ce fut un de ses propres disciples qui lui porta le coup le plus profond. Un religieux de Clairvaux , un homme qu'il avait nourri de sa parole , comblé de sa tendresse ; un homme auquel il confiait ses pensées les plus intimes, sa correspondance tout entière , et le soin des plus importantes affaires, le moine Nicolas , le trahit et le compromit aux yeux de toute l'Eglise! Nicolas, selon le témoignage de l'annaliste de Cîleaux ^ , était un jeune homme doué des plus rares dons de la grâce et de la nature ; il était beau , aimable, actif, d'un esprit pénétrant, d'une éloquence facile et brillante. 11 avait pris l'habit de Cîteaux , et avait été admis à Clairvaux, pendant l'absence de saint Bernard. Bientôt il captiva l'estime des supérieurs; tous l'admiraient, tous le regardaient comme capable de grandes choses; mais, dit le chroniqueur , semblable à l'ange aposlal qui se perdit par la contemplation de ses propres charmes , il s'appropria les dons de Dieu pour les offrir à l'idole que la vanité avait érigée dans son cœur. L'abbé de Clairvaux le prit pour son secrétaire ; et cet emploi , qui le mettait en rapport avec les personnages les plus considérables de la chrétienté, gonfla son orgueil et en fit un traître.

Ce ne fut qu'en l'année 1151 , au milieu de tant d'autres afflictions qui déchiraient son âme, que Bernard découvrit toute l'étendue des prévarications du perfide secrétaire. Il le convainquit, en présence de Pierre le Vénérable, d'avoir falsifié son cachet, de s'en être servi pour écrire une foule de lettres en son nom ; d'avoir recommandé , sous ce faux titre , des hommes indignes à la cour romaine, et enfin d'avoir violé les lois les plus sacrées de Dieu et des hommes. Nicolas , confus et interdit , ne put supporter la vue des deux serviteurs de Dieu. Il sortit , comme Judas , pendant la nuit , et se relira en Angleterre ; mais là , frustré de ses espérances ambitieuses , et abandonné à l'esprit de vengeance , il harcela son bienfaiteur par les j)lus noires inventions de la calomnie, et mit tout en œuvre pour ternir sa réputation.

La grande peine de saint Bernard n'était pas de justifier son honneur outragé ; il acceptait ce nouveau trait de con-

* Annal, , Cist, , t. II, p. 17 et seq.

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formité avec son divin maître; mais il éprouvait un embarras exlriMne pour l'cdrosscr les dilliciillés que Nicolas lui avait suscitées , pour neutraliser les cHcts funestes d'un si monslrneux abus de confiance. Plusieurs prélats , des abbés , des comniunaulés relii^ieuses se plaignaient d'avoir été desservis par l'abbé de Clairvaux; etcelui-ci ne savait comment répondre à tant de giiefs. 11 écrivit au Pape : ^ Le moine » Nicolas est sorti de chez nous ; mais il n'était pas des » nôtres; il est sorti , laissant après lui les suites affreuses

> de la perversité de son cœur. Outre les livres, l'or et l'ar- » gent qu'il emporta en sortant , on l'a trouvé saisi de trois » cachets , du sien , de. celui de notre prieur , et d'un troi- » sième qui était à moi. Ce n'était pas l'ancien cachet , mais » un nouveau que j'avais fait faire exprès pour éviter les » fraudes et les surprises. Quel moyen ai-je maintenant pour » connaître le nombre infini des personnes à qui il a écrit » en mon nom et à mon insu ? Que ne puis-jc elfacer les » impostures qu'il a transmises de cette sorte à la cour de ï Rome! que ne puis-je pleinement justifier tous ceux qu'il » a desservis ! Je n'oserais souiller ma bouche et vos oreilles » par le récit de tous les crimes dont il s'est rendu coupa- » ble *.... » Non conleni de donner cet avis au Pape , sa sollicitude le pressa de lui écrire encore, de peur que d'autres fausses lettres ne fussent mises en circulation. « On

> m'assure, lui dit-il , qu'il y a beaucoup de ces lettres ï adressées à la cour romaine. Pour éviter toute surprise » à l'avenir, j'ai de nouveau changé mon cachet, et sur » celui que vous voyez , j'ai fait graver ma figure et mou » nom ^... ï

L'annaliste de Cileaux, après avoir flétri avec horreur la conduite du moine Nicolas , s'abandonne à de graves réflexions sur la chute des religieux. Terrible exemple ! s'écrie-t-il , qui montre la nécessité d'une humble et continuelle vigilance ! L'Eglise nous avertit que nul homme n'est en assurance ; que nulle comnumaulé , aussi sainte qu'elle puisse être, n'est exempte de tentations et de faiblesses ; que la régularité des pratiques extérieures ne prouve pas toujours la conformité des esprits et l'accord des volontés ;

* Epist. CCXCVIII. — 2 IJ. , CCLXXIV. — Voyez , sur lo cachet de saint Bernard , une note ù la Gn du volume.

qu'enfin les lieux saints ne sanctifient l'homme qu'autant que l'homme aspire lui-même à la sainteté.

Il serait difllcile de raconter ici les incroyables tribulations qui accablèrent toutes à la fois le saint abbé de Clairvaux , en cette dernière heure de sa vie. Chacun semblait pouvoir l'attaquer impunément ; des personnes de toutes les conditions , des ecclésiastiques , même des prélats sortis de Clairvaux, ajoutaient à ses peines , et croyaient peut-être faire quelque action méritoire en dift'amant ce grand homme, cet homme si doux et si humble de cœur ! Toutefois ils ne purent troubler son immuable sérénité; et, comme l'apôtre saint Paul , dont il reproduisait le caractère et la vie, « il se montra fidèle en toutes choses par une ï grande patience dans les maux , dans les nécessités » présentes, dans les extrêmes afflictions; dans les plaies, ï dans les séditions , dans les travaux , dans les veilles , y> dans les jeûnes ; par la pureté , par la science , par une » douceur persévérante , par la bonté, par les fruits de » l'Esprit-Saint , par une charité sincère, par la parole de » vérité, par la force de Dieu, par les armes de la justice » pour combattre à droite et à gauche ; parmi l'honneur et » l'ignominie, parmi la mauvaise et la bonne réputation ; » comme un séducteur, quoique véritable ; comme un in- » connu , quoique très-connu ; comme toujours mourant , » bien que vivant toujours ; comme chàlié, mais non point ï tué; comme triste, et pourtant dans la joie ; comme pau- » vre, et néanmoins enrichissant les autres ; comme n'ayant » rien, et possédant tout * ! »

Ces éminentes qualités de l'homme apostolique ne brillèrent jamais d'un éclat plus pur que dans ce temps d'abaissement et de peines. L'un de ses biographes rapporte à ce sujet un trait caractéristique. Un certain clerc, di t-il, étant venu à Clairvaux, demanda d'un ton impérieux à saintBernard pourquoi il n'avait pas voulu l'admettre dans sa communauté. « A quoi bon, s'écria-t-il, recommander la perfection dans » vos livres, si vous ne voulez la procurer à ceux qui la » recherchent. » Et il ajouta avec l'accent de la colère : « Si je tenais vos livi'cs entre mes mains , je les mettrais en » pièces! — Je crois, lui répondit le serviteur de Dieu, que

* Ep. ad Cor., VI.

Dd

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» vous n'avez lu dans aucun de ces livres qu'il vous fût im- » possible d'èlro parfail chez vous ; car , s'il m'en souvient » bien, c'est le changement des mœurs, et non point le » changement des lieux que j'ai recommandé dans tous mes j> ouvrages '. » Alors cet homme', transporté de fureur , le frappa si i-ndement sur la joue , que l'eiillure succéda à la rougeur. Ceux qui furent témoins de ce sacrilège, ne pouvant contenir leur indignation, allaient se jeter sur le misérable ; mais le saint les arrèla , et les conjura , au nom de Jésus-Christ , de ne point le toucher , et de le faire sortir sans le molester en aucune manière ^. Un autre fait , et c'est le dernier que nous citerons, fut plus sensible à l'âme tendre et délicate de saint Bernard; mais en cette occasion, le péché fit surabonder sa charité.

Hugues, simple religieux de Clairvaux, avait été appelé à Rome par le pape Eugène 111 , qui le sacra évèque d'Oslie et le revêtit de la pourpre romaine. Le nouveau cardinal, à propos d'un moine que saint Bernard refusa de lui envoyer, se tourna odieusement contre son père spirituel. Il le décria en particulier et en public, le menaça, le déchira , sans s'informer seulement des raisons qui avaient déterminé le refus de Bernard ^ Que si l'on considère, ajoute l'annaliste, que le saint abbé se voyait traité de la sorte par un de ses propres enfants devenu cardinal, et cela pour une ali'aire danslaqiielle il n'avait aucun intérêt personnel, on admirera la modestie nonpareille que le serviteur de Dieu manifesta dans la réponse qu'il lui fit.

Voici cette réponse :

« Malheur au monde, à cause des scandales *. Quoi , je vous » scandalise! Mais comment donc vous ai-je ollensé? Quel » scandale vous ai-je donc donné ? Qui le croirait, à moins » d'ignorer la mutuelle atleclion dans laquelle nous avons » vécu jusqu'ici? Triste et soudain changement qui me » cause une bien vive peine ! Celui qui me soutenait , veut » maintenant m'opprimer ; celui qui me défendait , m'atta- » que aujourd'hui et me menace ; il m'accable de malcdic- » lions et d'anathèmes; il m'accuse de prévarication et de

* MoTum corrcctionem , non locorum correctionem , si bene momîni , in Ubris omnibus commendavi. — * Gaufr., lib. III , cap. 7, p. 1 142. — ' Hist. de Cit., t. IV, ch. 13, p. 190. — * MaUh., XVllI, 7.

> perfidie! Nos premiers pèreà ne furent condamnés qu'après B avoir élé entendus , et dûmenl convaincus du plus grand » de tous les crimes... Vous m'avez traité avec moins de jus- » tice. On m'a tellement méprisé , que je n'ai pas éié jugé » digne, dans votre pensée, qu'on écoute ma justification. » On me condamne , sans me demander raison de ma conj duite, sans m'excitera réparer la faute que j'aurais pu » commettre , sans même m'apprendre au juste quel est le » crime dont on m'accuse, sans m'accorder le moyen de » m'expliquer et de répondre! Du moins maintenant, je » vous prie, ayez laionté de m'entendre et de recevoir mon

> excuse ; si elle n'est pas suÛisante , du moins sera-t-elle » véritable et sincère »

Après lui avoir représenté les motifs de sa conduite , il termine par ces paroles chrétiejmes :

« Voilà ce que j'ai cru pouvoir dire pour ma défense. » Que si j'ai agi avec imprudence , vous pouvez me repren- » dre et même me punir; mais je me persuade, en tous cas, » que le juste me reprendra avec miséricorde et charité ; et » non point en me diffamant publiquement, avec indignation

> et avec colère... Au reste, je bénis Dieu de ce qu'avant ma » mort, il me prive d'une consolation trop douce , en la- » quelle je prenais peut-être trop de plaisir, savoir vos

> bonnes grâces et celles de mon Seigneur ; afin que j'ap-

> prenne, par ma propre expérience, à n'espérer point en » l'homme *. »

CHAPÏTBSE XliV.

Apologie de saint Bernard.

Le temps , ce grand consolateur des douleurs humaines, calma peu à peu le bruyant orage que les désastres de la croisade avaient soulevés , et permit enfin à la vérité de faire entendre sa voix. La guerre sainte n'avait point, il est vrai, répondu à l'attente des hommes; son issue sembla frustrer toutes les espérances, et démentir les promesses de Dieu lui-même. Mais l'œuvre providentielle s'accomplit in-

* Epist. CCCVI.

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i'ailliblenicnl : tille se combine avec les actes de la liberlc luiinaine ; et de celle combinaison ressortent à la longue les progrès de la civilisalion cl les fails de l'hisloire. Sans doute que ces faits ne purent apparaître subitement à l'œil borné de la raison : ni la politique, ni la gloiic nationale, ni la stratégie militaire, ne recueillirent tout d'abord les fruits de l'expédition sacrée. Mais si , dans le point de vue humain , aucun résultat positif ne put être constaté , du moins sous d'autres rapports, aux. yeux de la foi, ces résultats furent immenses, et ils n'échappèrent point aux esprits judicieux, même du temps de saint Bernard. Déjà, à celle époque , plusieurs écrivains , éclairés de l'esprit de Dieu, reconnurent, comme ur.e vérité digne d'être appréciée, la grâce qui avait germé dans le sang des croisés : cette grâce salutaire, c'était la purification d'un grand nombre de pécheurs par une mort volontairement acceptée, La mort, le sang , le sacrifice , occupent une grande place dans la chaîne des mystères chrétiens; el il faut leur faire une large part , quand on veut envisager les choses de ce monde dans leur liaison avec l'éternité. Bernard l'avait dit dans sa lettre aux Allemands : « N'est-ce pas une merveilleuse voie de » salut que Dieu ouvre aux criminels, écrivait-il, lorsqu'il » olfre aux homicides, aux ravisseurs, aux adultères, aux par- » jures, aux malfaiteurs que la société repousse, les moyens » de combattre et de mourir pour une sainte cause? » C'est précisément cette parole qui s'est accomplie. Nous ne voulons pas répéter ce que nous avons dit ailleurs. Mais qu'on se rappelle l'état de la chrétienté au sortir de la barbarie du dixième et du onzième siècle. La Providence opposa au débordement des mœurs et des fausses doctrines deux espèces de digues; d'une part, les nouveaux ordres monastiques , tels que Cîteaux , Fontevrault, Prémontré, les Chartreux; dune autre part, le champ de bataille de la Terre-Sainte , carrière plus vaste , plus accessible à la mnllilude , où les soldats de la foi purent offrir leur vie en expiation de leurs crimes, et triompher d'eux-mêmes eu mourant pour Jésus-Christ. Oui, certes, celte manièn? de triompher, dût-elle faire sourire les esprits superficiels, n'est pas sans gloire devant Dieu, ni sans fruits pour les .hommes! Ces fruits signalèrent la croisade de saint Ber-

nard. Sans doute , si les guerriers , dociles à l'homme de Dieu , eussent combattu selon les règles de la discipline chrétienne , ils seraient demeurés victorieux et d'eux-mêmes et des ennemis de Dieu. Leurs passions mirent obstacle à celte double victoire : ils succombèrent ; mais, en répandant leur sang au pied de la croix, en livrant leur corps au glaive des Sarrasins, aux maux de la guerre, aux tourments de la mort , ils sauvèrent la vie de leur àme et procurèrent à l'Eglise un autre genre de gloire. Redisons cette vérité : depuis le jour où le Christ, mourant sur la croix , a éclairé le monde de la lumière divine , l'Eglise ne s'est développée, dilatée , qu'en passant à travers les transformations successives de la mort. Elle ne croît, elle ne marche , elle ne progrédie que dans cette voie. Sans cesse elle se dépouille pour renaître , elle s'abaisse pour grandir; elle s'humilie pour reprendre son essor. Ainsi , dès l'origine , elle semble s'éteindre dans le sang des martyrs , et bientôt son divin flambeau illumine toute la terre. Dans les siècles suivants, elle est comme submergée par l'inondation des barbares ; et cependant elle surgit pleine d'avenir, tenant dans sa main le rameau d'olivier, symbole de la paix. Au moyen-âge, elle alla s'engloutir en Orient ; mais, vaincue, elle resta maîtresse du monde , et le mahométisme victorieux est frappé à la mort. Dans ces derniers temps enfin , on la vit foulée aux pieds par ses propres enfants; et l'enfer, conjuré contre elle , s'écria ; Ecrasons l'ïnfàme ! Elle se relève encore une fois, et présente au monde la lumière et le salut! Telle est la marche de l'Eglise : elle ne quitte pas le chemin de la croix ; c'est ainsi qu'elle tombe et c'est ainsi qu'elle se relève , comme celui dont elle suit la trace ; et au terme de cette voie est le repos , la gloire et la divine immortalité.

Ces vérités , dont l'histoire profane fait peu de cas , n'échappèrent point, ainsi que nous l'avons dit, aux pieuses méditations de quelques écrivains du temps des croisades. Ceux qui répondirent aux détracteurs de saint Bernard , proclamèrent ces vérités , tout en signalant la triste cause des malheurs de la guerre sainte. Nous donnerons ici quelques intéressants témoignages recueillis sur cette matière par un des plus anciens biographes* de l'abbé de Clairvaux.

<Gauf.,lib. III,cap. 4.

Otlon de Frisingen , historien dont le jugement doit être d'autant moins suspect , qu'il parle de ce qu'il a vu de ses propres yeux , et que souvent il se montre peu favorable à saint Bernard , s'exprime en ces termes : « Si nous disons » que le saint abbé a été inspiré de l'esprit de Dion pour » nous animer à celte guerre , mais que, par notre orgueil > et notre libertinage , nous n'avons pas gardé ses salutaires » avis; et qu'ainsi , c'est avec justice que nous avons récolté, » pour prix de nos désordres, la perte des biens et des » personnes par le fer et par la misère ; nous ne dirons rien » qui ne soit conforme à la raison , et justifié par les exem- » pies de l'antiquité ^ y

A ce témoignage , il faut joindre celui de l'Anglais Guillaume de Newbrige , écrivain consciencieux que MabiKon appelle vir bonœ noiœ cl fulei scr'iptorem. « L'empereur et le » roi de France éprouvèrent la perfidie de l'empereur grec, » à laquelle les nôtres avaient donné occasion par leurs » excès... Nous lisons dans l'Ecriture sainte qu'une innomî brable armée du peuple de Dieu fut infectée par le crime » d'un seul homme ; au point que , privée tout à coup de la » protection divine , elle s'énerva et demeura frappée de » langueur. El le Seigneur, ayant été consulté , répondit » que le peuple avait élé souillé par un anathème ; et il dit : » Israël , l'analhème est au milieu de toi ! Tu ne pourras » triompher de tes ennemis qu'après que l'auteur du crime » aura été exterminé. Or, notre armée était si remplie de » péchés et de vices qui violèrent , non-seulement les lois » militaires , mais les lois chrétiennes , qu'il n'y a pas lieu j de s'étonner que la faveur divine n'ait pas secondé i'en- » tr éprise de ces hommes si impurs et si cori'ompus. Notre » camp n'était point chaste , mais plein d'impudicité ^. » Plusieurs se confiaient en la multitude et aux forces des » troupes; et ainsi, s'appuyant avec une audacieuse pré- » somption sur un bras de chair , selon le langage de l'Ecri- » ture , ils méconnurent la puissance et la miséricorde de » Dieu , pour la cause duquel ils prétendaient cependant » avoir pris les armes '... »

De semblables aveux éclairèrent l'opinion publique et

^ Oit. Fris. , De gestis Fred. II. — - Castra illa noslra casta non craiit , elc. — 3 Guil.. Newbr.

dissipèrent peu à peu les nuages qui s'étaient amoncelés sur la tête de saint Bernard. Les amis de l'abbé de Clairvaux , et notamment quelques zélés prédicateurs , consolaient les peuples affligés par le langage de la religion. Les chrétiens, disaient-ils, immolés en Orient pour la cause de la foi , étaient moins à plaindre que les guerriers échappés à la mort , et qui , revenus dans leurs foyers , sont retombés dans leurs anciennes turpitudes comme des chiens qui retournent a ce qu'ils ont vomi. Ils rappelèrent les avis de saint Bernard , et les miracles , plus éloquents que toute parole, par la voix desquels \'à volonté divine s'était promulguée. Enfin ils engagèrent les chrétiens à pleurer sur eux-mêmes, et non pas sur le serviteur de Dieu.

Parmi les consolations de ce genre, que plusieurs hommes de bien crurent devoir adresser à saint Bernard luimême, nous trouvons une lettre qui , sous une forme originale, respire une foi si naïve , une candeur et une confiance si religieuse, qu'on nous saura gré de la consigner ici. C'est un abbé de l'ordre de Cîteaux , Jean de Casa-Maria , qui raconte à l'abbé de Clairvaux une vision qu'il eut au sujet de la croisade. « On m'assure , lui dit-il , que vous » êtes toujours aflligé, mon très-aimable père, de la grande » affaire , je veux parler de l'expédition de Jérusalem , qui » n'a pas eu le succès qu'on espérait. C'est pourquoi j'ose » vous déclarer humblement ce que Dieu m'a mis au cœur » à cet égard , pendant que j'en étais fortement occupé ; » considérant que le Seigneur révèle quelquefois aux petits » ce qu'il cache aux hommes les plus éminents; et que I Jethro, bien qu'étranger, donna conseil à Moyse qui r> pariait à Dieu face à face. Je pense donc, mon très-cher » père, que le Ïout-Puissant à tiré beaucoup de fruit de » cette croisade , quoique non pas en la manière que les » croisés se l'imaginaient. Que s'ils se fussent conduits en » chrétiens, c'est-à-dire loyalement et pieusement en cette » guerre , le Sauveur eût été avec eux et eut fait triompher » leurs armes. Mais, comme ils s'abandonnèrent au crime » et que Dieu, en leur suggérant cette entreprise, prévoyait » les désordres où ils tomberaient , sa providence fit servir » ces événements mêmes aux desseins de sa miséricorde ; » et il leur envoya des afflictions et des échecs , afin que ,

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» purifiés par ies <;roix, ils pussent parvenir au royaume des » cieux. Beaucoup de ceux qui sont revenus de l'expédition » nous ont confessé qu'ils en ont vu mourir un grand nom- » bre qui se réjouissaient de leur mort, de crainte de » retomber dans leurs péchés, s'ils revenaient en Europe. » Et afin qu'il ne vous reste aucun doute sur ce que j'avance, » je veux vous confier , sous le secret de la conlession et » comme à mon père spirituel , que les saints martyrs , » Jean et Paul , les deux patrons de notre Eglise, nous ont » plus d'une fois visité ; et dernièrement , leur ayant de- » mandé quel sentiment il fallait tenir sur la croisade , ils «» ont répondu qu'un grand nombre de chrétiens , morts » dans les saints combats , avaient été appelés à remplir la » place des anges déchus *. Sachez aussi qu'ils ont parlé de » vous avec de grands témoignages d'honneur , et ont prédit » que votre fin était proche. Puis donc que cette entreprise » a atteint son but , non pas seion les hommes , mais selon » Dieu , il sied à votre sagesse de vous consoler en celui » dont vous recherchez uniquement la gloire. Car c'est clans » la prévision des fruits salutaires de cette entreprise , qu'il » vous avait donné la grâce et la force de la mettre à exécn- » tion. Qu'il daigne maintenant couronner heureusement » votre carrière , et m'accorder le bonheur de contem- » pler avec vous , dans l'éternité , sa divine et adorable » majesté^. »

La saison des dïscjrâccs, ainsi que saint Bernard appelait lui-même cette époque de sa vie, commençait à s'adoucir; et une réaction visible s'opérait en faveur de la croisade. C'est alors seulement que le saint adressa au Pape son Apologie qu'il inséra dans le second livre de la Considération. Kous n'en citerons que quelques passages : « Nous avons , » dit-il au Pape, annoncé la paix , et il n'y a point de paix ; » nous avons promis le repos, et nous voici dans le trouble. » Avons-nous donc agi témérairement et par notre volonté » propre? N'avons-nous pas suivi vos ordres, ou plutôt ceux » de Dieu , en suivant les vôtres ' ?... Tout le monde sait » que les jugements de Dieu sont véritables; mais le dernier

* Dlultitudinem angclorum qui cecùlernnt de illis qxii îbi mortui suiit, restauratam esse. — - Iiiter Ep. Berii. , CCCLXXXVl , éd. Mub. — ^ Cucuniim» plaiic in eo , non quasi iti incertum , scd jubcnle te , imraô per te Dco...

s événement est un si profond abîme, qu'on peut, ce me » semble, appeler bienheureux ceux qui n'en sont pas » scandalisés. Cependant , comment la présomption humai- » ne oserait-elle reprendre ce qu'elle ne peut comprendre ? » Souvenons-nous des actes providentiels , accomplis dans » les siècles passés, pour y chercher quelque lumière... Je » parle d'une chose que personne n'ignore, et que personne » toutefois ne veut savoir, au temps où nous sommes. Car » le cœur de l'homme est ainsi fait , qu'il oublie , dans le x besoin, certaines vérités qu'il connaît très-bien quand il » n'en a point besoin ^ Moyse , au moment de tirer le peuple 9 de Dieu de l'Egypte , lui promit une meilleure terre ; car, » autrement, comment ce penple , qui n'avait de goût que » pour la terre, l'eût-il suivi .^ )1 le fit sortir ; mais il ne le » fit pas entrer dans la terre qu'il leur avait promise. Et , » certes, on ne peut attribuer à la témérité du conducteur 3) ce triste et fâcheux événement. Il faisait tout par l'ordre » de Dieu qui prévoyait tout , et confirmait par des miracles » les discours de Moyse.» Saint Bernard ajoute que, comme les péchés des Israélites les firent périr dans le désert , ainsi ceux des croisés qui les ont imités , ont de môme été la cause de leurs maux. Il rappelle ensuite ce qui arriva aux tribus d'Israël qui, bien qu'elles eussent combattu par l'ordre de Dieu , furent battues deux fois par la tribu de Benjamin. « Or, je vous prie, ajoute-t-il , comment me traite- » raient les croisés , si je les avais persuadés de retourner j> une seconde fois au combat? Et qu'après une seconde » défaite , je leur disais encore : Retournez-y une troisième » fois? C'est cependant ce qui arriva aux Israélites; et ce ne » fut que la troisième fois qu'ils demeurèrent victorieux. » Le saint abbé déclare que sa justification personnelle ressortait du témoignage de sa conscience ; et il termine par ces mots : « Pour moi , je me mets peu en peine d'être conï damné par ceux qui donnent au bien le nom de mal , et » au mal le nom de bien ; qui prennenl la lumière pour les » ténèbres, et les ténèbres pour la lumière. Et, s'il faut ab- » solument que l'une des deux choses arrive, j'aime mieux » que les hommes murmurent conlremoi que contre Dieu...

* Nempè sic se habent mortalium corda : quod scimus cùm necesse non est, in neccBsitale nescinaus.

^126 lUSTOIKE

» Je siippoi'lc vuloiilicrs les propos do la médisance et les » blasphèmes do l'impiélé, pourvu qu'ils s'adressent à ujoi, » et non pas à Dieu. Ce m'est un honneur extrême d'entrer » de cette sorte en union avec Jésus-Christ, quand il dit : > Les outrages de ceux (pii vous hisuUaienl sont tombés sur » moi '.»

Ainsi , la catastrophe qui termina la croisade , n'ébranla point la conliance du saint abbé de Clairvaux. Il ne douta point de la légitimité de sa mission; et le principe des guerres saintes demeura pur et sacré, malgré les fâcheux, événements qui en obscurcirent la gloire. D'ailleurs , il faut le dii'C , l'exterminalion de la plus grande partie des croisés ne servit par seulement , comme le remarquait Jean de Caza-Maria , au salut de plusieurs ; elle se fit ressentir aussi dans une autre sphère, notamment en Allemagne, où la disparition de tant d'hommes de guerre et de princes turbulents contribua puissamment à maintenir la paix , du moins à étoufler de sanglantes querelles. Le fameux démêlé des Guelfes et des Gibelins s'elïaça presque entièrement à la suitede la croisade; et les historiens s'accordent à attribuer ce résultat à la mort des principaux combattants '■^.

Qu'il nous soit permis , avant de quitter ce sujet , de présenter une dernière observation sur l'ensemble de ces événements. Chose en etl'et remarquable ! la grande armée chrétienne , que saint Bernard avait mise sur pied , s'était divisée en quatre branches. Les deux premières et les plus formidables, les Français et les Allemands, se déployèrent magnifiquement à travers l'Europe et l'Asie; mais trop confiantes en leurs propres forces, et infidèles aux préceptes du Dieu des batailles, au nom duquel cependant elles avaient pris les armes , elles périrent , et leur éclat ne servit qu'à rendre leur défaite plus éclatante. Mais deux autres corps d'armée, dont à peine il est fait mention dans l'histoire, partirent sans ostentation et sans bruit ; et elles accomplirent des choses mémorables. INous avons déjà signalé le brillant exploit opéré sur les bords du Tage. Ce furent les croisés d'Angleterre et dos pays maritimes du nord, conduits par un chef inconnu, qui, par leur généreux concours,

^ Lib. II , de Coiisitl., cap. 1, p. 415 et seq. — ^ Voy. Luilmi, Geschiclitc d, tcutsch., Volks, t. X, Bucii. XXI, cup. 12.

arrachèrent le Portugal aux Sarrasins , et dotèrent lu chrétienté d'un nouveau royaume. Les Maures d'Espagne avaient été plus d'une fois vaincus par le Cid et par ses vaillants compagnons. Chassés successivement des provinces qu'ils accupaient, ils s'étaient retranchés dans plusieurs forteresses du Portugal, lorsque la Providence fit aborder sur ces côtes la flotte des croisés. Ils volent au secours de leurs frères d'Espagne , assiègent et prennent Lisbonne , s'emparent de plusieurs autres villes musulmanes, enlèvent leurs dépouilles et affermissent un trône chrétien sur lequel va s'asseoir im Français ^

Au même temps , d'autres croisés , qui n'excitèrent pas plus que ces derniers l'attention du monde, tournèrent leurs armes contre les peuples idolâtres des bords de la Baltique. Ces guerriers , composés en grande partie de Saxons et de Danois, se distinguaient par la forme particulière de la croix qu'ils portaient sur leur poitrine : elle surmontait un globe , image de la terre , et symbole universel de Jésus- Christ. Ainsi se développait et grandissait l'idée des guerres saintes. Dans cette dernière expédition , les résultats matériels ne furent point considérables ; mais d'importantes conquêtes spirituelles ajoutèrent à l'extension de l'Eglise. Les Saxons traitèrent les Slaves, leurs voisins , comme ils avaient eux-mêmes été traités par Charîemagne. Ils arrivèrent au même but ; car , selon le témoignage des hisloriens qui désapprouvent le plus hautement cette entreprise, ce fut cependant à celte occasion que le clirîslianisme commença à s'introduire dan}- la Pomcranie et la Paissie ".

Les Saxons ne furent d'ailleurs , en cette circonstance , que les instruments d'une pensée que le Pape leur avait suggérée. Eugène III, d'après les annales de Baronius , avait conçu le double plan que les croisés durent exécuter ; l'un concernait les infidèles de l'Orient , l'autre les idolâtres des contrées septentrionales de l'Europe ^.

Ne serait-ce point à cette négociation que se rattachait le

* Alphonse de Bourçjogne, petit-fils da roi Robert. — On trouve des détails inte'ressants sur cette expédition dans la Biblioth. des crois., t. I, p. 339 et 9uiv. — 2 simond. , Hist. des Franc., vol. V, ch. 16 , p. 320. — ^ At non simplex jn terram sanctam tantum indicta fuit a Papa Eugénie expeditio : sed duplex : altéra in Palœstinani, altéra adversus boréales paganos adliuc popuos, etc. (Baron, ad ann. 1146, num. 2J).

second voyage de saiiil Bernard en Allemagne? Nous n'avons trouvé aucun document posilil qui nous permît do l'anirmer. Mais, en considérant l'importance de cette mission, et sa coïncidence avec l'arrivée du Pape en France et le vovage de saint Bernard , nousavons hasardé cette conjecture. D'ailleurs, si on se rappelle la position des princes de Saxe en face de l'empereur d'Allemagne, on conçoit la haute influence qu'il a fallu exercer dans les conseils des souverains, pour obtenir que chacun d'eux levât une armée à part et combattit pour son propre compte. La religion seule avait assez de force pour assurer le triomphe de ce plan. Or , l'irrésistible organe de la religion , le puissant interprète des vœux de l'Eglise, c'était Bernard.

Du reste , après la seconde croisade , l'œuvre providentielle n'était point terminée. La lutte entre le christianisme et le mahométisme , lutte dont les croisades ne furent qu'un des plus mémorables épisodes , se continua encore pendant des siècles, sous d'autres formes , avec plus ou moins d'énergie , jusqu'au jour où la force musulmane vint se briser contre le courage de Jean Sobicsky, aux portes de Vienne. De ce jour, la religion de Mahomet ne sortit plus de ses limites territoriales ; elle demeura frappée de langueur , et descendit rapidement la période de sa décroissance. Avant les guerres saintes, et pendant leur durée, le mahométisme, débordant de toutes parts, envahissait incessamment le inonde chrétien , en Espagne , en Sicile , en Afrique , dans toute l'Asie : le catholicisme osa l'attaquer au cœur de son empire , et resta maître du monde.

Tel fut le résultat final des croisades : il suffit à l'apologie de saint Bernard.

CISAPITBE XliTl.

Mort (les plus illustres contemporains de l'abbé do Clairvaiix. — • Sa dernière maladie. — Son dernier miracle.

L'ère de rénovation qui avait commence avec le douzième siècle , se développait largement, sous l'action visible de la Providence ; mais les hommes qui avaient servi de guides

à l'Eglise et à l'Etat disparurent successivement de la scène terrestre ; et , en moins de deux années, les personnages les plus éminents du siècle furent enlevés à la chrétienté. Cette liste funéraire s'ouvre en l'année 1152, par la mort de l'abbé Suger, et finit l'année suivante à la mort de saint Bernard.

Le fidèle Suger , dans ses vieux jours , avait pris à cœur la cause des croisades, et s'en occupait avec une ardeur d'autant plus étonnante , que naguère il avait cherché à en détourner le roi de France. Chaque jour , dit son biographe, l'àme de l'abbé de Saint-Denis s'affligeait de voir qu'il ne restait nulle trace glorieuse de ce grand pèlerinage. Il craignait beaucoup que, par suite des infortunes de l'expédition , la gloire du nom chrétien ne s'éclipsât en Orient ^ , et que les lieux saints ne fussent foulés aux pieds par les iufidèles; il avait d'ailleurs reçu d'outre-mer des lettres du roi de Jérusalem et du patriarche d'Antioche , qui le conjuraient de leur porter assistance, parce que le prince d'Antioche , Raymond , était mort , et que la ville était sur le point de tomber aux mains des infidèles , si elle n'était promptement secourue ^. Enhardi par son zèle , il n'hésita point , conjointement avec l'abbé de Clairvaux , de provoquer une nouvelle croisade : et le pieux Louis VII , digne ancêtre de saint Louis, se montra prêta arborer encore une fois l'étendard de la croix. Une assemblée se tint à cet effet à Laon pour aviser aux moyens de délivrer les frères d'Orient ; mais le courage manqua aux chevaliers aussi bien qu'au clergé ; et l'on ne parvint à aucun résultat.

Toutefois Suger, avec la persévérance qui caractérisait sa volonté , ne renonça point à son dessein. 11 ne se proposa rien moins que de lever lui-même des troupes , de se mettre à leur tête et de marcher sur Jérusalem. Déjà sa fortune tout entière avait été consacrée aux préparatifs de cette entreprise; mais, dit le chroniqueur, tandis qu'il songeait à son départ et soupirait après les saints combats, il fut saisi d'une petite fièvre : son àme , ferme et pleine de verdeur ,

* Undèsatiserat solUcilusnehujusinfortunii occasione christianî nominis in Oriente depeiiret gloria,etc. — ^Wilh. a S.Uionys. Vita Sugerii, dans le Rec. des Hist. de France, t. XII , p. 1 10 et suiv. — Le prince d'Anlioche, dont il est question ici , fut tué en 1 148, selon Guillaume de Tyr. C'est à lui qu'on attribue les scandaleux désordres dont la reine £léoaore se rendit coupable en Orient.

lutta quelque temps contre l'abattement de son corps; mais il ne tarda point ii reconnaître que l'heure de son retour à Dieu était venue. Se sentant donc appelé à la Jérusalem céleste , il désigna , parmi les plus braves chevaliers du royaume, un homme de cœur et d'expéiience, auquel il fit prêter sur la croix le serment de partir à sa place pour la Jérusalem de la terre : et il le chargea de payer les soldats avec les li'ésors envoyés d'avance en Palestine'.» Quand saint Bernard apprit que son vieil ami était proche de sa fin, il lui écrivit la lettre suivante : «Ne craignez pas, » homme de Dieu, de vous dépouiller de l'homme terrestre, » dont le poids vous appesantit vers la terre et gravite sans » cesse vers l'abîme. Qu'y a-t-il de commun entre vous et la » terre, vous qui, au sortir de ce monde, devez être cou- » ronné de gloire? Vous ne pourrez, ô homme de Dieu, » retourner à Dieu qu'après que vous vous serez dépouillé » du limon qui vous enveloppe, et que vous aurez rendu à la

» terre ce que la terre vous a donné Je souhaite ardem-

j ment de vous voir avant ce moment , et de recevoir votre » bénédiction. Mais comme nul de nous ne dispose de lui- » même, je n'ose vous promettre positivement ce que je » doute de pouvoir tenir. Cependant je tâcherai de rendre » possible ce qui ne l'est pas présentement. Quoi qu'il arri- » ve , je vous prie de croire que, vous ayant aimé depuis si » longtemps, je ne cesserai jamais de vous aimer. Je ne vous » perds pas; je vous envoie seulement devant moi à Notre- » Seigneur : mon âme demeurera attachée à la votre dans )) l'amour éternel. Souvenez-vous de moi , quand vous serez » arrivé au lieu où vous me précédez , alin que Dieu me » fasse la grâce de vous suivre bientôt, et de jouir du môme » bonheur que vous; et soyez couvaincu que, malgré notre i séparation , je conserverai précieusement le doux souve-

» nir de votre personne "^ »

L'abbé Suger, noble type d'un ministre intt'gre, et justement décoré par ses contemporains du beau litre de Père de la Pairie, s'éteignit à l'âge de soixante-dix ans, le 13 janvier 1152 ^. Sa mort, comme sa vie, ne l'ut qu'un acte d abnégation chrétienne. Saint Bernard, auquel il dut sa gloire

* Wllh. a S. Dionys. Vita Siif;erii , dans le Rpc. des Ilist. de France, t. XII, p. 1 10 et ïuiv. — 2 Epist. CCLXVI. — 3 Vit. Sug. u Will. S. Diony»., p. 111.

devant Dieu et devant les hommes , en fit l'éloge en ce peu de mois : « S'il y a , ccrivait-il à Eugène , quelque vase de ï prix qui embellisse le palais du lloi des rois, c'est sans » contredit l'àmc du vénérable Suger. »

La tombe, qui s'était ouvertepour ce juste, ne tarda point à recevoir des dépouilles non moins illustres.

L'histoire mentionne en ce même temps la mort de GeoflVoy Planlagenet, dont la maison eut une destinée si glorieuse en Angleterre; celle de Thibaut le Grand, comte de Champagne , qui , durant un règne de cinquante ans , allia constamment la bravoure militaire aux. plus sublimes vertus chrétiennes -, celle de Raoul, comte de Vermandois , l'inséparable compagnon d'armes de Louis VU; enfin, Conrad, l'empereur d'Allemagne, suivit de près dans le sépulcre son jeune fils Henri , déjà sacré du vivant de son père. L'empire germanique , aussi bien que la France , subirent les longs retentissements de ces pertes importantes. Dix-huit jours après la mort de Conrad, le 4 mars 1152, son neveu, le duc de Souabe, ceignit la couronne impériale, et commença le célèbre règne , trop connu sous le nom de Frédéric Barberousse ^

Saint Bernard lui-même touchait au terme de sa carrière. Depuis longtemps le serviteur de Dieu se détachait autant qu'il lui était possible de tous les soins de ce monde ; Sa convcrsalion éta'U au c'iet , et, parmi les affaires et les maux de tous genres, il vivait plus que jamais en lui-même, et se disposait au grand passage de la mort à la vie. Dès le commencement de cette fatale année 1152 , il vit reparaître ses anciennes infirmités, et il éprouvait de longues défaillances, présages de sa dissolution prochaine. Son esprit néanmoins, toujours calme, toujours plein de vigueur, dominait ses membres affaiblis , et les mouvait encore , dans l'intérieur du monastère , pour le service des choses de Dieu. 11 s'efforçait , malgré son complet épuisement, de célébrer chaque jour le saint sacrifice , disant à ceux qui l'assistaient et le soutenaient à l'autel , que nulle action n'était plus elïicace en ce dernier passage , que de s'offrir soi-même en holocauste , en union avec l'adorable victime , immolée pour le salut des hommes. Ses paroles, plus rares , mais plus péné-

^ Voyez Luden, vol. X, Buch. XXII, cap. 2 e(. seq.

tran(cs, exhalaient la douce chaleur qui consumait son uni»*; et souvent , apirs la crlôbrntion des saints mystères, le feu du ciel rembiasail si ardenunent , que nul ne pouvait l'approcher sans ressentir en soi-même un redoublement de ferveur et d'amour. Ses frères, se^ enfants bien-aimés, com- ])alissaicnt tristement à ses sonllVanees, et le retenaient par toutes les forces de leurs va;ux, par tous les liens de leur tendre attachement; jour el nuit la communauté entière demandait à Dieu, avec larmes, la conservation d'un père si aimé. 11 sembla que tant d'instantes supplications fussent exaucées; car le saint recouvra quelques forces. Mais il réunit autour de lui sa grande famille, et d'une voix touchante et pleine d'amour, il supplia qu'on le laissât mourir. « Pourquoi , leur dit-il , retenez-vous encore ici-bas un ï homme misérable? Vos prières l'ont emporté sur mes dé- » sirs. Usez envers moi de charité, je vous prie; et laissez- » moi m'en aller à Dieu *. »

Cependant, malgré les douleurs vives auxquelles il était en proie, il écrivit encore d'une main défaillante à Tun de ses amis les plus chers, l'abbé de BonKCvai. C'est sa dernière lettre, il faut ia lire : « J'ai reçu, lui dit-il, avec bien » de la reconnaissance les marques d'alleclion que vous B m'avez envoyées; mais rien ne peut plus me réjouir. Quelle » joie peut goûter un homme abimé de soutt'rances? Je n'ai » plus un moment de rclàclic, excepté quand je me passe » entièrement de nourriture. Je puis dire comme Job que » le sommeil s'est retiré de moi , de crainte que l'assouji pissement des sens ne m'empêche de sentir mes maux. » Mon estomac ne tolère plus aucun aliment, et pourtant il » soulfre aussi quand je le laisse entièrement vide. Mes j> pieds et mes jambes sont enflés comme un hydropique; » mais pour ne rien cacher à un cœur dont l'amitié s'inté- » resse à tout, je vous avouerai , peut-être avec un peu d'im- » prudence, que parmi tous ces maux, mon intérieur ne se » laisse point abattre ; l'esprit est prompt dans nue chair » inlîrme. Priez Noire-Seigneur, qui ne veut pas la mort des » pécheurs , de me^ garder à la sortie de ce monde , et de ne » point ditférer cette sortie; car il est temps que je meure. » Aidez de vos prières un homme dénué de mérites, aliu

' Aniiul Cigt. , t. II, p. 214 et seq.

5) qu'à ce moment suprême , le tenlateiir ne triomphe pas » de moi. Bans l'extrémité où je me trouve, j'ai voulu pour- » tant vous écrire de ma propre main , pour vous montrer » combien je vous aime , et qu'en reconnaissant l'écriture, » vous reconnaissiez aussi le cœur; mais j'aurais été plus » content de vous parler que de vous écrire *. »

Bernard reçut , six semaines avant sa mort , la douloureuse nouvelle de la mort du pape Eugène. Ce saint Pontife, après avoir gouverné l'Eglise universelle durant l'espace de huit ans et demi, avec la prudence et la fermeté d'un apôtre , mourut paisiblement le 8 juillet de l'année 1153. Il avait triomphé, par ies seules armes deia douceur , des plus implacables ennemis du Saint-Siège ; et sous son pontificat , que tant de crises politiques et religieuses agitèrent , la primauté de saint Pierre reprit sur les affaires du monde son influence vivifiante. Le cardinal-évéque d'Ostie consola le saint abbé de Clairvaiix , par une lettre qu'il achève en ces termes :

î Nous qui connaissons parfaitement ce grand Pontife, » nous sommes persuadés qu'il a été enlevé jusqu'au troi- » sième ciel , sans toutefois nous laisser orphelins; car il » intercédera pour nous auprès de ce Dieu qui l'a rendu ■>■) participant de sa gloire. Cependant vous, qui êtes la tête » du corps d'où il avait été tiré pour être placé sur le trône 3) apostolique , ne cessez pas de prier Dieu pour lui , afin » qu'il lui accorde une rémission entière, et qu'il augmente 3) au ciel sa félicité et sa couronne ^. » L'annaliste de Cîteaux témoigne que, bien qu'Eugène IIÎ n'ait point été canonisé selon les formes rigoureuses de l'Eglise, il ne laisse pas d'être honoré , par l'accord unanime des peuples chrétiens, comme un saint et un bienheureux.

La mort inopinée de ce pape, que saint Bernard aimait d'un amour si vif et si profond, déchira son cœur et fit couler ses larmes. Celte perte semblait lui ôter sa dernière consolation ; et de jour en jour il devenait plus étranger à tout ce qui se passait autour de lui. Godefroi, l'évêque de Langres, était venu le voir à cette époque, pour le consulter sur une affaire importante; il s'étonna du peu d'attention

* Epist. CCCX. — 2 Epist. CCCGXXXVII , ëdit. nov. R. Pcnab. -— Vorez la •ïie d'Eiig. III dans l'Hist. de l'ord. de Gît. , toI. VI.

EC

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que lui prêluit le serviteur de Dieu. Celui-ci devina sa pensée : « ISc m'en voulez pas, lui dit-il , je ne suis plus de ce monde.» Enellet, il ne s'appliquait qu'à dénouer les derniers lils qui l'allacliaicnt à lu vie terrestre; tous les rayons de son Ame se couccntraiont en Dieu , so\i amour et sa joie; et d'avance, sur les ailes des purs désirs, il savourait les délices des régions immortelles.

Cependant , un prodige dut couronner la vie de ce grand serviteur de Dieu. Il était couché sur son lit de douleur , raconte le biographe contemporain ' , et il achcvau virilement la carrière ilc sa vie icrreslrc, quand l'archevêque de Trêves vint à Clairvaux. et se .jeta aux. pieds du saint , le suppliant et le conjurant de secourir la province de Metz oîi se passaient des scènes lamentables. La commune et les seigneurs, depuis longtemps en hostilité ouverte, se livraient une guerre acharnée; et déjà plus de deux mille bourgeois avaient péri dans les combats.

L'archevêque de Trêves , en sa qualité de métropolitain du pavs de Metz , était accouru avec la pieuse sollicitude d'un bon pasteur , pour séparer les combattants et empêcher de plus grands malheurs. Mais sa voix fut méconnue , sa médiation repoussée , et le prélat , déplorant son insullisance dans cette terrible conjoncture , ne vit plus qu'une seule ressource : c'était d'appeler l'abbé de Clairvaux sur le champ de bataille et de remettre entre ses mains la pacification de ces intraitables esprits.

Au touchant récit de ces maux , que l'archevêque entrecoupait de larmes, Bernard se sent intérieurement poussé à répondre avec confiance à cet appel; son zélé le ranime, ses os semblent se ralVermir au-dedans de lui-même ; car , dit le chroniqueur , Dieu tenait son âme entre acs mains et en faisait tout ce (jn'il voulait.

Il se lève donc de son lit de mort et part pour Metz !

Les deux armées étaient campées sur les deux rives do la Moselle ; d'un côté les bourgeois, ne respirant que haine et fureur; de l'autre, les seigneurs et leurs hommes de guerre, ivres d'une première victoire et tout prêts à recommencer l'attaque. Tout à coup l'homme de paix , soutenu

* ... Lectulo deciibans, ciusiim \ltœ virilUor cousuinuiarct , clo. ((Jaiulf. , TitaS. Bcin., lib. V, p. 1187).

par quelques moines vénérables , se présente au milieu des combattanls. Il est faible , il ne peut se faire entendre , il n'est pas même écouté; mais il va d'un camp à l'antre, cherche à calmer les passions , sans entrevoir humainement aucune possibilité de succès. Sa présence dans les camps n'a d'autre eifet que de suspendre momentanément le choc des armes. Cependant il ne désespère pas ; il tranquillise l'inquiétude des religieux qui l'accompagnent : Ne vous mettez point en peine , leur dit-il , car nonobstant les difficultés qui nous traversent , vous verrez le rétablissement de l'ordre. En effet , au milieu de la nuit * , il reçoit une députation des principaux seigneurs , déclarant qu'ils acceptaient sa médiation. Dès le lendemain , il assemble les plus considérables des deux partis dans unepclïle île sur la rivière où viennent aborder une foule de nacelles , amenant les chefs des diverses troupes. Bernard écoute leurs griefs et les apaise; sa parole triomphe de tous les mauvais vouloirs ; les combattants déposent les armes ; et le baiser de paix circule à travers tous les rangs !

Une guérison miraculeuse signala cette mémorable journée. Il arriva , par l'ordre de la Providence , dit une biographie , qu'une pauvre femme , tourmentée depuis huit ans d'une cruelle maladie , se présenta au serviteur de Dieu et lui demanda sa bénédiction. Cette femme était sans cesse agitée de tremblements convulsifs ; et sa vue causait autant d'horreur que de pitié. Bernard se mit en oraison ; et à l'instant même, sous les yeux d'une foule de témoins , les agitations de cette femme s'arrrêtèrent, et elle recouvra une santé parfaite ^.

Un si éclatant miracle produisit une sensation difficile à décrire. Tous les assistants , même les hommes les plus endurcis, se frappèrent la poitrine et publièrent les merveilles de la puissance de Dieu. Cette scène dura une demiheure , pendant laquelle, ajoute l'historien, des larmes d'admiration et de reconnaissance ne cessèrent de couler ^.

Cependant , l'homme de Dieu , environné d'un immense

* Jam médium noctis transierat, etc. (Gaufr., lib. V, cap. 1). — 2 Qranto Dei famulo, sub oculis omnium paulatim concussione sedata, peil'ectam adepta est protinùs sospltatem (Id,, p. 1 168). — ^ ... Ut percutieiitcs pcctora sua , per horam fere dimidiam cuui lacryniis acclamaient, (Gaufr. . lib. V, p 1 1G9)

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concours de peuples et vivement pressé par ralïïuenccdcccux. qui se jetaient à ses pieds et lui témoii:;naient leur respect, faillit perdre , comme naguère en Allemagne , le peu de souille qui animait sa frêle existence. // fui moult en hasard d'être étouffé ; en sorte qu'il fallut que les religieux, l'emportassent cl le missent dans une nacelle qu'ils éloignèrent précipitamment du rivage. Les seigneurs et les magistrats vinrent le rejoindre : « Nous ne pouvons , lui dirent- ils , qu'écouter favorablement celui que nous voyons être aime et exaucé de Dieu ; et nous observerons ses recommandations, puisque Dieu, à sa prière , a l'ait de si grandes choses en notre présence .» Mais le saint, n'acceptant aucune louange, leur répondit : « Ce n'est pas pour moi, mais pour vous, )) que Dieu a fait ces choses ^ »

Saint Bernard se rendit ensuite à Metz, dans la maison épiscopale , où, par ses soins, toutes les conditions d'une paix solide et sincère furent conclues et signées entre les parties belligérantes.

Cette œuvre était terminée !

Ce fut la dernière , ô homme de Dieu , que vous accomplîtes en ce monde ! Ce fut le dernier fleuron que le Dieu de paix attacha à votre brillante couronne! Vous pûtes dire désormais , avec le patriarche Siméon : Maintenant , ô mon Dieu, laissez aller en paix votre serviteur !

Comme le nautonier , au retour d'une longue navigation , baisse et replie ses voiles, à la vue du port où il va jeter son ancre ; ainsi, l'heureux disciple de Jésus-Christ , après avoir achevé sa course, revint humblement au saint asile de Clairvaux, où , s'étendant sur son lit de douleur comme sur une croix précieuse , il attendit avec tranquillité l'heure de sa délivrance.

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