‹ Histoire de Saint BernardChapitre 5 sur 55 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Conversion des frères de saint Bernard et de plusieurs de ses amis.

« Je suis venu apporter le feu sur la terre , dit Jésus- Christ , et que veux-je , sinon qu'il s'allume ! ^ »

Ce feu divin, quand il descend dans une âme , la purifie et la transfigure; et son opération est analogue à celle du feu matériel , quand il s'attache au bois : il le dessèche d'abord et l'obscurcit de vapeurs épaisses, puis il pénètre peu à peu dans sa substance , consumant tout ce qu'il y rencontre de

* Ps. 147. — 2 s. Bern., in Cant.,8erm. XIV, post médium. — ^ luc. xu, 49.

grossier et d'hétérogène; enfin, il l'enflamme, le transforme, le remplit Ue splendeurs; et le bois changé en feu participe aux qualités du feu lui-même. C'est ainsi que Bernard, après avoir passé par tous les degrés d'une profonde épuration, demeura entre les mains de Dieu comme un flambeau allumé, prêt à être posé sur le chandelier.

Or , l'homme , renouvelé en lui-même et animé d'un céleste amour, ne tarde point à devenir, au milieu de ses semblables, un merveilleux instrument de salut; et la puissance toujours croissante que Bernard était appelé à exercer sur son siècle se manifesta dès le moment où son cœur s'était voué à Dieu.

Le premier personnage que son exemple , encore plus que sa parole, arracha aux vanités du monde, fut son oncle, le vaillant Gauldry , comte de Trouillon. Ce seigneur occupait dans l'armée un poste éminent; il était très-riche, et renommé par sa valeur autant que par ses largesses *. A la voix de Bernard, il quitte le siècle, s'attache à son neveu comme à un père , et demeure jusqu'à sa mort , au nombre de ses plus zélés disciples.

Après cette conversion éclatante , le zèle de Bernard ne connut plus de bornes : comme la flamme qui embrase une foret se communique de proche en proche , et s'étend ensuite indistinctement aux jeunes plantes et aux arbres séculaires, redoublant d'intensité à mesure qu'elle fait de nouvelles proies , ainsi Bernard, animé d'une charité brûlante , en fait jaillir les saintes ardeurs sur ses frères, sur ses parents, sur ses amis, et enveloppe dans les mêmes feux les jeunes hommes et les vieillards, les femmes et les époux, les enfants et les pères.

Barthélemi est, avant toutes les autres , touché des exhortations de son frère. 11 était sur le point d'entrer au service du duc de Bourgogne; mais il choisit une meilleure part, et n'hésite point à s'engager dans la milice de Jésus-Christ. André, aussi bien que Barthélemi, plus jeune que Bernard, avait été nouvellement reçu chevalier, et, comme il se complaisait dans la perspective d'une brillante carrière , il n'écoutait qu'avec répugnance les paroles de son frère; il com-

* "Vir potens in sxculo et in sseculnris militiss glorlâ nominatus ( Alanu». Tik. a, pog. 1255.).

battait ses avis, évitait sa présence, s'irritait même contre les instances de Bernard. Mais un jour, au moment où celui-ci venait renouveler ses démarches, André s'écrie d'un ton pénétré : « J'ai vu ma mère M... » En effet, ajoute l'historien , « elle lui apparut visiblement , et témoigna par » un sourire la joie qu'elle éprouvait de la sainte résolution » dç ses enfants. » André, stupéfait, ému jusqu'aux larmes, » se jette au cou de son frère , et , de soldat du siècle , de- » vient soldat de Jésus-Christ. »

Nous avons vu que Guido, l'aîné de toute la famille, était marié; il tenait un rang considérable dans la société, et y remplissait chrétiennement les devoirs de son état; mais l'insistance que mit Bernard à le soustraire aux périls du monde , à le détacher des liens les plus légitimes; la facilité même avec laquelle Guido se prêta à ces douloureux sacrifices , nous permet de croire que des motifs de conscience inconnus aux historiens, peut-être des engagements antérieurs, obligeaient Guido et les autres membres de cette sainte famille à se consacrer entièrement à Dieu. Quoi qu'il en soit, Guido, entraîné par le désir de la perfection évangélique , souhaitait ardemment de quitter le monde pour Jésus-Christ; et il promit d'accomplir ce vœu si, d'après les règles de l'Eglise, sa femme y voulait consentir. Toutefois, ce consentement lui semblait presque impossible de la part d'une jeune épouse, déjà mère, qui l'aimait avec tendresse. Mais à l'heure même , Bernard, animé d'une vue supérieure, lui répondit ou que sa femme y consentirait ou bien qu'elle mourrait. Des ouvertures furent faites à cette femme éplorée, et nulle considération ne put la résoudre à vivre séparée de son mari ; elle mit en usage les inépuisables ressources que son cœur lui suggérait pour ébranler la vocation de Guido; et celui-ci, dont l'àme était droite et généreuse, ne voulait ni renoncer à ses vœux, ni accabler d'affliction la mère de ses enfants. Les perplexités qu'il éprouva dans cette terrible situation sont plus faciles à pressentir qu'à exprimer. La lutte fut violente , mais elle ne dura pas longtemps : un miracle de grâce la fit cesser, Bernard arrive; c'est la femme de Guido qui l'appelle; elle veut le voir; elle veut lui ouvrir son âme. Malade et frappée d'une anxiété

* Vidi roatrem! Guill. de S. Th., cap. 3.

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étrange, clic a entendu dans son cœur la parole qui a parlé au cœur de son mari ; clic veut se consacrer comme lui au Dieu d'amour qui l'appelle; et à l'instant même, en la présence de Guido et de Bernard, elle prononce ses vœux, et recouvre soudainement la santé et la paix de l'âme. Les deux époux ne lardèrent point à réaliser leurs saintes résolutions; et après avoir pris de part et d'autre les mesures indiquées en de semblables occurrences, ils se séparèrent.

Guido devint le disciple, le compagnon fidèle, l'ami inséparable de Bernard. Mais sa femme entra au monastère de Juilly , où elle persévéra dans les exercices d'une piété austère, ayant été préposée à la direction d'une nombreuse compagnie de vierges chrétiennes '.

A la nouvelle de ce qui se passait dans sa famille, Gérard, le frère puîné de Guido , manifesta un vif mécontentement. Il jugea selon des vues humaines le zèle de Bernard, et condamna sévèrement la facilité avec laquelle ses frères avaient formé des engagements si graves. Cette disposition hostile affligea Bernard , mais ne l'empêcha point d'aller trouver son frère, qui était alors au camp de Grancey, au comble des honneurs et de la gloire. « Gérard, dit la chronique, était un intrépide guerrier , d'une prudence consommée , et tellement serviable, que tout le monde le chérissait ^. » Il fit à son frère un accueil froid, repoussa ses paroles par les objections spécieuses de la sagesse mondaine, et endurcit son cœur à la voix de la grâce. Alors Bernard, tout palpitant de charité fraternelle, et comme transporté hors de lui-même , porta sa main sur le côté de son frère , et lui dit avec l'accent prophélique : « Je sais, oui je sais que » l'adversité seule pourra ouvrir ton intelligence i\ la vérité. » Eh bien! le jour va venir, et il viendra bientôt, où cet » endroit que je touche sera percé d'un coup de lance; et » la plaie servira d'ouverture pour donner entrée dans ton » âme à la parole que tu méprises présen(ement ^. »

* Guill. de S. Th., cap. 3, n. 22. Alanus, Vlta 2', p. 1292. — Plusieurs de ceux que Bernard gagna à Dieu étant mariés , et les femmes étant entrées dans les vues de leurs maris, on les envoya dans un monastère , près de Dijon (ad muros Divionenses), où l'on observait la règle do saint Benoît, Ce fut dans ce même monastère que se relira dans la suite Ilonibeline , sœur do saint Bernard. (Mabillon. Aan., lib. LXXXII , ii. 51). — 2 ijem , IV , page 1082. — «^id. loco cit.

Gérard déclara dans la suite qu'au moment où son frère prononça ces mots, il croyait déjà sentir un dard qui hii perçait le côté. En effet, peu de jours après cette prédiction, se trouvant à l'assaut du château de Grancey, il fut frappé d'un coup de lance à l'endroit même que Bernard avait désigné du doigt. La blessure parut mortelle ; et Gérard, étendu sur le champ de bataille, tomba entre les mains des ennemis qui le transportèrent dans leur camp et le retinrent captif. Dans cette position cruelle, en proie à toute espèce d'anxiété et de douleur, Gérard, désespérant de sa vie , envoya en toute hâte chercher son frère. Mais Bernard ne vint pas , et lui fit dire ce mot : « Ta blessure » ne va pas à la mort , mais à la vie. »

L'événement justifia cette parole. Gérard s'échappa miraculeusement de son étroite prison ; et , libre de ses chaînes , il ne songea plus qu'à se libérer également des liens du monde pour suivre la vocation supérieure , et se consacrer , comme son frère, à l'œuvre de Dieu.

Saint Bernard, devenu le guide et le père spirituel de ses frères, n'avait point encore de projet arrêté sur le genre de vie qu'il embrasserait. La vie religieuse était l'objet de leurs vœux à tous, mais ils laissèrent à la' Providence le soin d'en faciliter l'accomplissement et d'en déterminer la forme. Un jour, étant entrés ensemble dans une église, pleins du désir de connaître la volonté de Dieu, ils entendirent la lecture de ce texte d'une épître de saint Paul : « Celui qui a com- » inencé en vous cette bonne œuvre l'achèvera et la rendra » parfaitejusqu'aujour de Jésus-Christ '.«Bernard fut frappé de cette parole comme de la voix du Ciel ; et pénétré d'une juste espérance , il assembla ses amis, ses proches et tous ceux qui lui étaient chers pour ranimer leur piété, pour leur communiquer les vives lumières et les grâces dont son âme était inondée. Peu de personnes résistaient à ses énergiques représentations, à ses paroles persuasives, à la puissance de son exemple. Aux uns, il montrait les déplorables illusions d'une vie toute mondaine; aux autres, les consolations et les inépuisables douceurs de la vie religieuse ; à tous , la nécessité pour l'homme , et surtout pour l'homme chrétien , de considérer sérieusement le but véritable de l'existence

* Philip., I, 6.

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humaine, de maicher vers ce but avec courage et droiture, et de ne point échanger, pour quelques plaisirs Fugitifs, les éternelles joies réservées à rame iidèle.w Le zèle qui m'anime, » disait-il, ne vient point de la chair et du sang; mais il naît • du désir de travailler ensemble à l'œuvre de notre salut. La » noblesse, la taille avantageuse, la beauté du corps, les grâces -> de la jeunesse, les terres, les palais, les hautes dignités, la » sagesse mémo du monde, tout cela est au monde. Mais com- » bien de temps dureront Ces choses? Elles disparaîtront com- » me le monde, avant le monde; dans un moment, vous dispa- » raîtrez vous-même du monde, l^a vie est courte, le monde » passe, et vous passerez avant lui. Pourquoi ne pas cesser » d'aimer ce qui cessera bientôt d'exister?... 0 mon frère , » écrivait-il à l'un de ses amis qu'il pressait de se joindre à ï lui ; venez sans plus tarder , et attachez-vous à un homme » qui vous aime d'un amour véritable et durable. La mort ne » séparera point deux cœurs que la piété a unis ensemble. » Le bonheur que je vous souhaite ne regarde ni le corps ni » le temps, et il subsistera indépendamment de l'un et de » l'autre. Que dis-je ? 11 paraîtra mémo plus doux quand le

> corps sera détruit, quand il n'y aura plus de temps pour

> vous. Quelle comparaison entre ces biens et ceux que vous » tenez du monde! Le plus grand bien est celui qu'on ne vous » ôtera jamais. Et quel est-il? L'œil ne l'a point vu, l'oreille » ne l'a point entendu, le cœur de l'homme ne l'a pas com- » pris ; la chair et le sang n'en sont point capables ; il n'y a » que l'esprit de Dieu qui nous le révèle. Heureux ceux qui » comprennent cette parole : Vous êtes mes amis, et je vous

> apprends tout ce que mon Père m'a appris ^ »

Dans une autre occasion , répondant à un jeune docteur qui balançait dans ses résolutions : « Vous étonnez-vous , » lui dit-il , d'être toujours flottant entre le bien et le mal, » tandis que vous n'avez pas encore posé vos pieds sur la » pierre solide ? Prenez une bonne fois la résolution d'em- » brasser le joug de Jésus-Christ, et rien ne sera plus capa- » ble de vous ébranler. Oh ! si vous compreniez ce que je » veux dire ! H n'y a que vous, ô mon Dieu, qui puissiez » découvrir à l'œil de l'homme ce que vous préparez à ceux » qui vous aiment ! Que celui qui a sotf, dit le Sauveur ,

* Ex epist. cvn.

» vienne à moi , et je lui donnerai à boire. Vene-i à moi , vous » tous qui êtes chargés et fatigués , et je vous soulagerai ! Crai- » gnez-vous de manquer de force, quand c'est la Vérité » même qui vous promet de vous soutenir ? Oh ! si j'avais » le bonheur de vous avoir pour condisciple à l'école de » Jésus-Christ ; si , après avoir purifié votre cœur , je pou- » vais y faire couler cette onction qui enseigne toute vérité, » avec quel zèle ne romprais-je pas avec vous le pain brû- 1 lantdu feu de l'amour , ce pain spirituel que Jésus-Christ » distribue à tout moment et avec profusion aux pauvres de » l'Evangile ! Ne ferais-je pas rejaillir sur vous quelques T> gouttes de cette céleste rosée que la divine bonté réserve » à ses enfants , et que je vous prierais à votre tour de re-

> verser sur moi ?... J'ai peine à finir, tant il me vient de » choses abondantes à vous dire... Je prie Dieu de vous

> donner l'inteHigence de sa loi et de ses volontés *. » L'influence que Bernard exerçait par ses paroles et ses

lettres chaleureuses, était si efficace, si irrésistible, que bientôt il se vit entouré d'une compagnie de jeunes hommes qui non-seulement changèrent de mœurs, mais s'attachèrent à sa destinée, pour le suivre dans la voie sainte où Dieu l'avait fait entrer.

Parmi ces hommes généreux, il en est un dont la conversion fit trop de bruit à cette époque , pour que nous omettions d'en rapporter ici quelques circonstances. Le jeune seigneur Hugues, de l'illustre maison des comtes de Mâcon, avait été le condisciple et l'ami d'enfance de Bernard : une heureuse sympathie de pensées, de goûts, de sentiments, les avait étroitement liés l'un à l'autre ; et leurs âmes , toujours en rapport et en harmonie, vibraient à l'unisson comme deux cordes d'une môme lyre. Cependantlorsque Hugues apprit le changement de Bernard, son cœur en fut déchiré , et il pleura comme s'il avait perdu à jamais celui qu'on disait mort au monde. Tous deux cherchèrent à se rapprocher , mais par des raisons différentes. L'un espérait ramener l'autre dans la carrière brillante du siècle ; celui-ci , de son côté , nourrissait l'espoir de gagner à Dieu l'àme de son ami. L'occasion d'une entrevue se présente; tous deux, profondément émus, s'embrassent et versent des larmes; long- * Ex epist. CCVI. Ad doct. Henric. Murbach.

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