ZO HISTOIRE
temps la parole leur manque. Enfin ils rompent le silence; ils échangent quelques mois, mais l'ànic de Hugues s'était fondue dans celle de Bernard, cl tous deux, se tenant serrés l'un contie l'autre, protestèrent qu'ils vivraient pour Dieu seul, et qu'ils vivraient unis en Jésus-Christ.
Or, il arriva que Hugues, obsédé par les sollicitations perfides de ses anciens amis du monde, sentit faiblira la fois l'esprit de piété et les résolutions qu'il avait prises. Bernard l'apprend ; il accourt à Màcon ; il trouve le jeune Hugues dans une campagne riante , au milieu d'une compagnie de jeunes seigneurs; une pluie battante les avait forcés de se grouper sous un abri. Bernard aborde son ami et l'entraîne, malgré l'orage : a Hugues , lui dit-il , tu essuieras cet orage » avec moi ! » Et dès qu'ils se trouvèrent seuls , la sérénité reparut au même instant au ciel et dans l'âme de Hugues ; et depuis lors, nul effort humain ne put altérer cet heureux changement que Dieu avait opéré. «Ce même Hugues, ajoute » un biographe contemporain, devint dans la suite abbé du » monastère de Pont igny et évéque d'Auxerre , église qu'il » gouverne encore aujourd'hui de manière à montrer qu'il » n'a pas seulement la dignité épiscopale , mais qu'il en a » aussi le mérite. *. »
C'était une chose inouïe et sans exemple , en ce temps belliqueux , et surtout dans la joyeuse Bourgogne, qu'une si grande multitude de jeunes chevaliers renonçant aux plaisirs de leur âge , à la gloire de leurs noms, à tous les avantages du siècle pour embrasser une vie austère et la pauvreté de Jésus-Christ. Bernard lui-même en était étonné, et il en éprouvait un sentiment de bonheur qu'il exprime merveilleusement dans une de ses lettres. « Le bruit de votre » conversion, écrit-il à Geoffroy de Péronne et à ses com- » pagnons , édifie et réjouit toute l'Eglise. Le ciel et la terre
> en tressaillent de joie, et les fidèles en bénissent le Seii gneur. Cette joie est l'effet de la pluie mystérieuse que le
> Ciel a fait tomber de nos jours plus abondamment qu'à » l'ordinaire, et de cette bénédiction toute gratuite que » Dieu destine à son héritage. La croix de Jésus-Christ n'est » point stérile en vous, comme en plusieurs autres qui sont
> rebelles à Dieu, qui diffèrent de se convertir, et que la
* Gui», des. Th. , cop. 3, n. 14;
» mort surprend dans l'impcnitence... Si les anges seréjouis- » sent de la conversion d'un seul pécheur , combien plus » doivent-ils tressaillir d'allégresse de la conversion de tant » de pécheurs , et de ces pécheurs dont l'exemple est d'au- » tant plus puissant et contagieux qu'ils sont dans la fleur ■s> de leur âge et distingués dans le monde par leurs talents » et leur naissance. J'avais lu dans les livres saints qu'entre » ceux que Dieu appelle à la foi , il y en a peu de sages » selon la chair, peu de puissants, peu de nobles. Et je vois » aujourd'hui, par un miracle de grâce, une chose toute » contraire. J'en vois un grand nombre qui méprise la gloire » du monde, foule aux pieds les charmes de la jeunesse, » les avantages de la naissance, regardant comme une folie » la sagesse du siècle ; ils sont insensibles à la chair et au » sang , s'endurcissent aux larmes de leurs proches , et » comptent pour rien les honneurs et les dignités, pourvu » qu'ils possèdent Jésus-Christ. Quel sujet n'aurais-je point » de vous louer , si je vous regardais comme les auteurs » de ces actions éclatantes! Mais Dieu seul a changé vos » cœurs et a opéré en vous ces merveilles. C'est une œuvre ■» extraordinaire de sa grâce , et puisque tout don parfait » descend du Père des lumières, il est juste d'en faire re- » monter jusqu'à lui toute la gloire *. »
L'Eglise de France , affligée depuis longtemps par des maux extrêmes , recevait une grande consolation de ces conquêtes de l'esprit de Dieu ; mais elle ne se doutait point encore des richesses qui se préparaient pour elle dans le silence , et des innombrables fruits de salut que porterait un jour cet arbre nouveau dont l'humble semence germait dans le mystère : c'est ainsi qu'autrefois , tandis que tous les peuples de la terre s'abandonnaient à une hideuse idolâtrie, douze pêcheurs d'Israël, méprisés et persécutés des hommes, se préparaient à renverser les temples des faux dieux et à renouveler la face du monde.
Bernard et ses amis , retirés dans une demeure modeste de Châtillon , s'appliquaient énergiquement à leur propre sanctification , afin de se rendre plus capables de travailler à la sanctification des autres.
* Ex epist. CIX.