CHAPITRE VINGT-SEPTIEME
La peste de Milan.
L'entrée de Don Juan d'Autriche à Milan. — Saint Charles prévoit le châtiment de Dieu. — Première apparition de la peste.
— Le saint, de retour des funérailles de l'évêque de Lodi, donne l'exemple de la prière et du courage. — Les magistrats viennent demander ses conseils et son appui. — Le saint regard e la peste comme un châtiment de Dieu. — Saint Charles visite son peuple et se prépare à le secourir au péril même de sa vie.
— Le Lazaret. — On y transporte les pestiférés. — Leurs souffrances et leurs désespoirs. — Le saint les visite. — Sa douleur à ce spectacle. — Il envoie à la Monnaie tout ce qu'il possède pour subvenir aux besoins de ces malheureux. — Conseils à ses curés. — Leonardo de Leonardi. — Il demande au pape des privilèges et des pouvoirs extraordinaires. — Le pape l'engage à conserver sa vie dans l'intérêt de son troupeau.
— Réponse admirable du saint. — Il ne néglige pas les précautions humaines. — Il compte sur les religieux. — Les Capucins, — Sa confiance en Dieu. — Comment il excite le courage de sa famille cardinalice et des religieux. — Ses visites au Lazaret. — Ses aumônes. — Sa lettre au gouverneur absent de Milan. — Les ouvriers ont recours à lui. — Comment il excite la charité et le courage autour de lui. — Dévouements suscités par son exemple. — Les processions. — Admirable spectacle offert par le saint. — Le saint clou. — L'établissement des cabanes autour de Milan. — La quarantaine et les croix de la peste. — L'oraison continuelle. — Le saint se montre partout. — Le zèle des religieux stimulé par le saint. — Il visite les campagnes environnantes. — On le reçoit comme une divinité protectrice. — Il réprime les désordres. — On répand le bruit de sa mort. — Joie de Milan à son retour. — Son héroïsme a suscité des héros. — Il est le curé de ses curés.
— Sa prévoyance. — Il sauve la vie aux enfants. - Les nourrices. — Sa bénédiction guérit les malades, — Sa bonté. — Témoignage d'un de ses ennemis. — Il administre les sacrements de confirmation à des milliers de personnes. — Comment
130 Chapitre ttmgt>gcptième.
il administre les sacrements. — Il annonce une amélioration, pour Noël. — Le gouverneur veut prolonger la quarantaine. — Sa protestation. — Dieu seul peut guérir. — La peste de saint Charles.
g A dernière heure du jubilé à peine sonnée, la
ville de Milan était en grand émoi et tout entière sur pied : Don Juan d'Autriche, l'un des vainqueurs de Lépante, devait traverser cette ville pour aller prendre le gouvernement des Flandres, au nom du roi Philippe II, son frère. Le gouverneur et le sénat de Milan, effrayés des ravages que la peste faisait dans les provinces voisines, avaient trouvé dangereuses les processions et les réunions ordonnées par saint Charles et ils les avaient interdites ; mais, à l'annonce de l'arrivée du prince, toute crainte de peste disparaît comme par enchantement. L'on prépare des fêtes nombreuses, de brillants tournois et Milan, il n'y a qu'un instant plongée dans la prière, passe sans aucune transition du recueillement à la dissipation, de la pénitence à une joie folle: ses théâtres muets depuis plusieurs mois s'ouvrent de nouveau, ses rues s'animent, ses places publiques se décorent, elle a oublié, en une heure, les avis de son archevêque, les résolutions qu'elle a prises, les bruits de peste qui l'avaient troublée. Tout entière à la joie, elle ne songe plus qu'à donner au prince qui va pénétrer dans ses murs une haute idée de sa richesse, de ses splendeurs et de sa courtoisie. La foule accourt de très loin pour être témoin de ces fêtes incomparables ; les portes de la cité s'ouvrent toutes grandes pour recevoir ceux qui la visitent, qui viennent partager ses réjouissances et honorer l'hôte illustre qu'elle attend.
La peste De asMlan.
La peste néanmoins netait pas loin. Après avoir ravagé Trente, Vérone, Mantoue, elle s'avançait à grands pas : elle allait faire son entrée à Milan, à la faveur du grand concours des populations, accourues pour être témoins des fêtes données à Don Juan d'Autriche (*). Déjà une fièvre aiguë, dont on ignore la cause, vient d'apparaître à Monza où elle fait de nombreuses victimes : le curé de cette ville avertit l'archevêque de Milan des inquiétudes que l'apparition de ce mal lui inspire. Mais les magistrats de Milan, absorbés par les préparatifs de la réception qu'ils veulent faire au frère du roi, ferment les oreilles à cet avertissement, ils refusent de reconnaître les signes avant-coureurs du terrible mal dont la seule pensée, il y a quelques jours, les faisait frémir. Le cardinal Borromée ne se fait point illusion : l'aveuglement des magistrats, les préparatifs des fêtes le remplissent de tristesse. « Les médecins se trompent, dit-il à ceux qui l'entourent, ils donnent à ce mal, qui est dans l'air, le nom peu inquiétant de fièvre ; mais les Milanais, oublieux des bienfaits de Dieu, ne vont-ils pas plutôt subir un châtiment ? La vigilance des magistrats lui opposera alors, mais trop tard, la garde de ses portes et la ronde de ses soldats. »
Puis, après avoir poussé un long soupir, il garda le silence. Il pressentait le mal, mais il ne le croyait pas si proche. L'évêque de Lodi, Scarampa, était grave-
1. Gaspar Bugati, écrivain milanais, attribue l'invasion de la peste à cette cause. Il prétend également que la peste venait de la Hongrie où elle avait été apportée par des marchandises vendues à des Allemands qui les auraient introduites dans ces pays par le Danube. V. 1 fattidi Milano al contrasto délia peste dal 1 agosto 1576 alla fine del anno 1577... descritti dal R. P. Gasparo Bugati, milanese. Milano, 1630.
132 Chapitre tungt>gcpttème.
ment malade et, selon sa pieuse habitude, l'archevêque se hâta d'aller porter à son suffragant le secours de ses consolations et de sa fraternelle assistance. Il apprend sa mort en chemin, il n'en continue pas moins sa route pour lui payer un dernier tribut de son affection, en présidant à ses funérailles.
Au milieu de cette cérémonie funèbre, on lui dit que la peste vient d'éclater, comme la foudre, dans le faubourg de Milan, voisin de la porte de Corne, le n août 1576, jour même où Don Juan d'Autriche faisait son entrée solennelle dans la ville (I). Le mal avait été soudain, violent et terrible ; la nouvelle de son apparition avait retenti, comme un glas funèbre, au milieu des cris de joie et de triomphe de tout un peuple. Don Juan, effrayé, quitte avec précipitation la cité, oublieux des témoignages de respect et d'amour qu'elle vient de lui donner et, accompagné du gouverneur de Milan, il se dirige vers Gênes. A leur suite, les nobles, les riches s'enfuient et ceux qui restent encore, accablés par une profonde tristesse, ne savent à quel parti se résoudre. La ville entière est sous le coup d'une panique que le départ si précipité du prince et du gouverneur n'a fait qu'accroître.
Pendant que tous fuyaient, l'archevêque se hâtait de revenir au milieu de son peuple. A son entrée dans l'enceinte de sa bien-aimée ville, un spectacle lamentable se présente à ses regards : des hommes de tout âge, de toute condition, dehors, sur le seuil de leurs maisons, se livrent à toutes les manifestations d'une
I. V. Ascanio CENTORIO : I cinque libri degVavvertimenti, ordini, oride éd editti... nei tempi délia peste nel ij?6 e 1577 ; page 70. — Venezia, 1579.
La peste ne a^tïan.
profonde douleur, ils implorent l'assistance des passants, ils frappent leurs poitrines en signe du repentir de leurs fautes. Charles entend ces gémissements, il voit ces pleurs, il est témoin de ce désespoir. Il comprend aussitôt l'étendue du mal, il se dirige vers la cathédrale pour y prier Dieu. Après avoir demandé pour son peuple et pour lui le courage et la santé, il se relève et, encore revêtu de ses habits de voyage, il se fait conduire vers Sainte-Marie délia scala, à la demeure d'une noble femme, dans laquelle le mal avait déjà fait plusieurs victimes. Il y trouve les pieuses filles de Sainte-Ursule, accourues pour soigner les malades. Il les félicite de leur dévouement, mais il ne veut point qu'elles s'exposent elles-mêmes à un danger trop certain et, dans la crainte qu'elles ne communiquent aux personnes avec lesquelles elles ont des relations quotidiennes un mal si terrible, il les oblige à s'enfermer dans les cellules séparées d'un monastère.
Rentré dans son palais, il reçoit la visite du président et des décurions de la ville, accompagnés de quelquesuns des ministres royaux. En présence des maux qui menacent la cité, ils ont oublié leurs griefs contre l'archevêque, ils avouent même leur aveuglement, qui ne leur a pas permis de comprendre la propos et la sagesse des mesures prises par le cardinal, dans l'intérêt de la province dont l'état était si critique, et ils regrettent de les avoir combattues. Ils le prient, au nom de cette charité dont il avait toujours entouré la ville de Milan, de vouloir bien se charger du soin de la chose publique et de leur venir en aide par ses conseils et par ses actes.
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harles n'avait pas besoin d'être excité : son devoir